Études de lexicologie arabe


Vers un dictionnaire des digrammes

 

Le projet d’entreprendre la rédaction d’un Dictionnaire des digrammes de l’arabe classique est né du constat d’un manque : entre l’indispensable Dictionnaire des racines sémitiques de D. Cohen et alii(1) (désormais DRS) et le petit livre moins connu Les étymons en arabe de G. Bohas et K. Bachmar(2), il n’existait pas d’ouvrage recensant systématiquement les séquences biconsonantiques porteuses de sens dans le lexique arabe, un type de séquences dont l’existence est pourtant depuis longtemps reconnue : le DRS ne manque pas de signaler les plus évidentes pour l’ensemble du domaine sémitique mais on verra qu’en restreignant le champ à l’arabe et en examinant une par une toutes les racines, beaucoup d’autres séquences radicales apparaissent. L’entreprise de Bohas et Bachmar quant à elle allait bien dans ce sens mais péchait par timidité en limitant l’étude aux racines non ambigües, se privant ainsi des riches informations apportées par le rapprochement des autres racines. Quant aux ouvrages ultérieurs de Bohas, ils intègrent bien les racines ambigües et les rassemblent avec les autres sous des matrices phoniques mais en ne tenant pas suffisamment compte de la polysémie qui caractérise un grand nombre d’entre elles.

C’est ce vide lexicologique et lexicographique que nous avons eu ici l’ambition de combler, en examinant systématiquement toutes les racines ambigües de l’arabe classique afin d’en extraire leur séquence radicale. Ainsi, et seulement ainsi, des regroupements pertinents deviendront possibles, des variantes apparaitront, des homonymies seront révélées, des polysémies expliquées, etc.

Les notices seront données dans l’ordre numérique des digrammes et les deux séquences de chaque digramme traitées l’une après l’autre. On en trouvera de toutes sortes : certaines non attestées, d’autres visiblement dénuées de sens et donc déclarées « non radicales », les autres enfin porteuses d’un ou plusieurs sens. Sous un même sens, les racines – relevées dans le dictionnaire de Kazimirski(3) – seront regroupées dans l’ordre alphabétique mais en commençant généralement par les racines non ambigües. Quand le lien entre les divers sens d’une même racine ne sera pas clair, nous donneront la priorité aux sens : dans les cas d’homonymie avérée, nous numéroteront les racines ; dans les autres cas, on constatera parfois entre les racines regroupées des parallélismes sémantiques qui interdiront l’explication par l’homonymie. À la fin de la notice, sous l’intitulé Autres items, seront regroupés divers mots ou racines : noms-bases, emprunts, renvois à d’autres séquences, ou mots obscurs isolés ayant résisté à l’analyse. À noter que cet ouvrage n’ayant pas vocation à remplacer sa source, nos notices se limitent à présenter un exemple par sens.

Pour le recueil et l’observation des données, le choix du dictionnaire de Kazimirski s’imposait, à l’évidence, ne fût-ce qu’à cause de son bilinguisme arabo-français, mais aussi pour sa quasi-exhaustivité. Les laissés pour compte y sont en quantité négligeable, et un coup d’œil au DRS, au Supplément de Dozy(4) ou au dictionnaire de Lane(5) permet d’en récupérer la plupart. Le dictionnaire de Kazimirski est en ligne, sur un PDF en deux parties, consultable gratuitement par tout un chacun. Mais tel quel, il restait un outil rudimentaire pour notre ambitieuse recherche. Une analyse sémantique de toutes les séquences théoriques aurait peut-être été à la portée d’un groupe de chercheurs se répartissant le travail et feuilletant le dictionnaire page par page, ou par un seul auteur qui y aurait consacré toute sa vie. C’est ainsi que furent réalisés les grands dictionnaires du passé. Il est heureusement possible de nos jours de recourir à l’informatique et d’envisager plus sereinement que jadis l’élaboration d’un ouvrage requérant de toutes façons temps, énergie, et connaissances.

C’est là que la collaboration de Jean-Marc Guyetand s’est avérée précieuse : sur une longue période préparatoire de plusieurs mois, il a d’abord indexé la totalité des racines du dictionnaire de Kazimirski puis créé une base de données qui en inventorie tous les dérivés, chaque item étant accompagné des informations formelles, sémantiques et grammaticales figurant dans la source. C’est ainsi qu’il est maintenant possible d’interroger la base et d’obtenir facilement toutes les racines contenant le même digramme(6).

Que permettra donc notre Dictionnaire des digrammes de l’arabe classique une fois achevé ? Évidemment une meilleure compréhension de l’organisation du système lexical de cette langue : nous saurons quels digrammes et quelles séquences sont attestées ; quelles séquences – voire quels digrammes – sont porteuses de sens et de quels sens ; nous aurons distingué les noms-bases des racines sous lesquelles ils sont habituellement et indûment situés, etc. Le lexicologue y trouvera son compte et le lexicographe aussi : on pourra songer à une dictionnairique enfin plus rationnelle, qu’il s’agisse de l’arabe classique ou de l’arabe moderne. Enfin, le professeur d’arabe devrait être rassuré par l’existence d’un outil lui permettant d’enseigner plus logiquement les mots de cette langue.

NB : On trouvera un exemple de traitement de digramme sous la rubrique Séquences et étymons, nº 281.

 

Notes

1. COHEN, David, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970 ; Louvain / Paris, Peeters (fasc. 3 à 10), avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet, 1993-2012.

2. BOHAS, Georges et BACHMAR, Karim, « Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique ». Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013.

3. KAZIMIRSKI, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

4. DOZY, Reinhart Pieter Anne, Supplément aux dictionnaires arabes, Leyde, E. J. Brill, (1881).

5. LANE, Edward William, Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate, (1863-1893).

6. Les données classées sont livrées sous la forme de fichiers Microsoft Excel avec toutes les informations du dictionnaire rangées en champs / enregistrements pour une éventuelle utilisation ultérieure de la base sous la forme d’un dictionnaire électronique qui pourra répondre à beaucoup d'autres requêtes des utilisateurs. La base de données n’est pas achevée ; elle se complète au fur et à mesure de l’avancement du travail.