Études de lexicologie arabe


Les deux lascars

 

Une étude de la racine عسكر √‛skr

Nous ne nous attarderons pas sur l’origine et l’histoire du français lascar, elle est bien décrite dans la notice étymologique du TLF, et avec plus de détails encore dans l’article que Roland Laffitte a consacré à ce mot dans « Remarques sur l’usage et l’étymologie de lascar », dans le Bulletin de la SELEFA, nº 3, p. 6-10. On peut la résumer rapidement : les plus anciennes attestations européennes du mot sont portugaises. De là, en passant par l’hindoustani lachkari et le persan läs̆kär on remonte jusqu’au pehlevi laškar « armée », de même sens.

Au XIXe s., le français lascar connaît un regain de faveur. Dans l’Argot de la guerre Dauzat écrit :

Divers mots populaires ont été vulgarisés dans la métropole par les soldats d'Afrique ou par les marchands algériens. L'un des plus anciens est lascar qui se disait au Lycée Louis le Grand avant 1870 : ce nom de gaillard déluré représente l'askar, nom du mercenaire arabe (les Italiens ont formé des régiments d'Ascari).

Autrement dit, le pehlevi laškar « armée » est alors relayé par l’arabe العسكر al-‛askar “armée, troupes”.

La question qui se pose est celle des rapports entre ces deux mots. La tentation est grande de les rapprocher : paronymie et synonymie, les ingrédients étaient réunis pour voir sans hésiter dans le deuxième un emprunt arabisé au premier. Comme le rapporte Laffitte citant Lane, c’est ce qu’ont fait très tôt les dictionnaires arabes du Moyen Âge, en dépit de quelques indices qui incitaient à la prudence, à savoir :

– l’arabe, qui ne manque pas de mots en laš- à l’initiale, n’avait aucune raison de faire subir au pehlevi autant d’altérations. 

– la racine عسكر ‛skr est bien formée : c’est une quadriconsonantique avec ayn à l’initiale comme il y en a beaucoup : عبقر ‛bqr, عبهل ‛bhl, عترس ‛trs, عترف ‛trf, etc.

– le verbe عسكر ‛askara a deux sens bien distincts, sans rapport l’un avec l’autre : 1. “se rassembler et former une troupe nombreuse” ; 2. “tomber dans la détresse, dans un malheur” ; ce n’est donc pas un dénominal de عسكر ‛askar.

Dans sa thèse sur les quadriconsonantiques (en ligne), Karim Bachmar voit dans la racine عسكر √‛skr une variante de عركس ‛rks. Comparons :

عركس ‛arkasa amonceler, entasser l'un sur l'autre – III. إعرنكس ’i‛rankasa s'entasser, s'amonceler ; être très noir (se dit des cheveux)

عسكر ‛askara se rassembler et former une troupe nombreuse ; tomber dans la détresse, dans un malheur ; se faire soldat ; rassembler réunir, former une armée ; former, établir un camp – عسكر ‛askar armée, troupes. De là grand nombre, nuée ; ténèbres de la nuit – عسكرة ‛askaraẗ malheur, infortune ; misère – عسكريّ ‛askariyy soldat ; fantassin – معسكر mu‛askar camp

Si l’hypothèse de Bachmar n’est effectivement pas sans fondement, son analyse est plus discutable. Il voit en effet dans ces deux formes le résultat du croisement des racines ريع ry‛ – II. se rassembler (se dit du peuple, de la foule) et كوس kws – VI. être compact (se dit des chairs) ; être épais, bien fourni (plante), ce qui semble un peu forcé.

 

Notre hypothèse

Les deux racines عسكر √‛skr et عركس ‛rks sont bien apparentées mais par leur commun étymon {r,k}, qui est l’un des étymons relevant de la matrice de la gorge et du cou(1). Dans l’organisation générale de la matrice,

– les sens amonceler et former une troupe nombreuse relèvent de la fonction ingestive de la gorge (voir 2.2.3),

– les sens malheur et très noir, ténèbres, nuit relèvent des métaphores de la gorge (voir 6.C et D).

Par ce même étymon {r,k}, les deux racines sont apparentées,

– pour les sens amonceler et former une troupe nombreuse à :

كرّ karra – II. agiter (se dit, p. ex., du vent qui après avoir dispersé les nuages les pousse et les amoncèle) (Racine non ambigüe)

كركر karkara amasser, entasser des objets (idem)

كور kwr – II. mettre ensemble en un tas (ustensiles, marchandises, bagages) (idem)

وكر wakara remplir (un vase, une outre, le ventre), se remplir le ventre (idem)

كرب karaba – IV. remplir quelque chose

كرخ karaḫa s'amasser et affluer vers un point (se dit de l'eau)

كردوس kurdūs gros détachement de cavalerie

كرفع kirfi‛ petit nuage qui s’amoncelle ; entassement, empilement

زكر zakara remplir

سكر sakara remplir (un vase)

عكر ‛akira – VIII. être copieux, abondant et tomber dru (se dit d'une pluie)

ركد rakadaركود rakūd plein, rempli (vase, écuelle)

ركس rakasa venir s'assembler en foule

... à quoi on peut ajouter quelques mots akkadiens :

karāšu camp militaire, campement ; troupes, armée

karāku envelopper, assembler

karāmu empiler

– pour le sens malheur à :

كرابة karābaẗ malheur, adversité

كرزيم kirzīm malheur, calamité

حبوكر ḥabawkar malheur, calamité

ذكر ḏkrمذكّرة muḏakkaraẗ grand malheur, calamité

– pour le sens très noir, ténèbres, nuit à :

كرهف karahafa – IV. إكرهفّ ’ikrahaffa être sombre et épais

عكر ‛akira – IV. être très obscur, très sombre (nuit) – VIII. s'épaissir (se dit des ténèbres) – عكرم ‛ikrim ténèbres de la nuit

كفهر kafhara – IV. إكفهرّ ’ikfaharra être très obscur (se dit d'une nuit)

NB : Pour ce sens, un croisement avec l’étymon {‛,s} est probable, à juger par :

عسّ ‛assa faire la ronde de nuit (Racine non ambigüe)

عسعس ‛as‛asa roder pendant la nuit (idem)

عسا ‛asā être très sombre (nuit) (idem)

عاس ‛āsa roder pendant la nuit (idem)

سعو sa‛w heure de la nuit (idem)

سوع saw‛ première veille de la nuit (idem)

عسف ‛asafa roder pendant la nuit

عسق ‛asaq premières ténèbres de la nuit

Par la matrice de la gorge et du cou, les deux racines sont notamment apparentées à :

أجل ’ağl troupe d’hommes – أجل ’ağal (la) mort

جربّة ǧarabba troupe d’hommes – تجارب taǧārib épreuves, malheurs éprouvés

حلقة ḥalqa troupe nombreuse d’hommes – حلق ḥalq malheur

غيطلة ġayṭala foule, cohue ; profonde obscurité de la nuit

مجر maǧr armée nombreuse – مجرتانِ maǧratāni les deux malheurs qui peuvent arriver et qui arrivent habituellement aux troupeaux, savoir, les maladies et les invasions nocturnes qui les dispersent

etc.

 

Conclusion

En dépit des apparences, il n’y a pas lieu de continuer à croire que l’arabe العسكر al-‛askar est une forme arabisée du pehlevi laškar. Il reste cependant possible que le sens premier du nom عسكر ‛askar “troupe nombreuse” ait évolué vers celui d’ “armée” sous l’influence du sens de laškar(2). Quant au français lascar, on voit qu’il peut se targuer d’avoir deux ancêtres, l’un venu de l’iranien par le Portugal au XVIe s. et l’autre de l’arabe par l’Algérie au XIXe.

(Janvier 2021)

 

Notes

1. Voir notre étude « La gorge et le cou ».

2. Un emprunt dans l’autre sens n’est pas à exclure : ni le pehlevi ni le persan n’ont, semble-t-il, un seul mot à initiale las-. Il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce que l’arabe العسكر al-‛askar soit devenu laškar en iranien.