Études de lexicologie arabe


Une étude de la racine عرب √‛rb

 

 

Disons-le d’emblée pour éviter toute déception ou tout malentendu : l’étymologie des noms propres, toponymes et ethnonymes, étant l’une des plus hasardeuses qui soient, nous ne spéculerons pas ici sur l’origine de l’ethnonyme عرب ‛arab “Arabes, population de race arabe des villes ou des déserts”(1). Nous ne l’éluderons pas pour autant et dirons brièvement ce que nous en savons et pensons. On va voir que la racine عرب √‛rb est riche de bien d’autres items qui justifient à eux seuls qu’on s’y intéresse.

Comme souvent, quand on consulte un dictionnaire arabe, parcourir la notice عرب √‛rb du dictionnaire de Kazimirski(2) donne l’impression d’un mélange hétéroclite de vocables aux sens si divers qu’on se demande s’il est bien raisonnable de les situer sous une même entrée. Nous nous proposons néanmoins, à la lumière de divers travaux antérieurs, d’opérer quelques regroupements et rapprochements sémantiques qui justifieront peut-être qu’on puisse parler d’une seule et unique racine, même si certaines des branches semblent a priori très éloignées les unes des autres.

 

1. La coupure

 

Le sémantisme de la coupure n’est pas le plus abondant en items représentés mais c’est, à notre avis, le sens premier de la racine عرب √‛rb, et c’est pourquoi nous commençons par lui. On ne le trouve très clairement réalisé que dans les formes suivantes :

عرب ‛ariba laisser une marque, une cicatrice (se dit d'une plaie guérie) – II. émonder un palmier, en couper les branches pour dégager la tige principale ; faire à un mulet, etc., une incision avec le scalpel à l'endroit où se trouve le poil, et ensuite cautériser l'endroit

Cette racine se rattache à l’une des trois matrices par lesquelles Georges Bohas commence son dernier ouvrage(3). L’invariant notionnel de ces matrices est porter un coup. Celle qui nous intéresse ici est la première citée, p. 23. Elle est composée des traits phonétiques {[coronal],[labial]} et inclut donc parmi les étymons qui en relèvent l’étymon {r,b} de notre racine et de quelques autres, notamment :

برا barā u dégrossir avec une hache (racine non ambigüe)

برى barā i tailler, couper (idem)

برت barata couper

برخ baraḫa trancher

حرب √ḥrb – II. greffer un palmier

بحر baḥara fendre, déchirer

دبر √dbr – II. fendre les oreilles à une chamelle

etc.

La même observation est faite par le Dictionnaire des Racines Sémitiques, fasc. 2, p. 80, entrée BR : “Les notions de creuser, percer, couper se retrouvent dans quelques racines comportant la séquence BR, comme B’R, BR’, BRZ, BRBS, BRBR, BRḪ, BRW/Y, BRR.”

 

Notes

1. Définition de Kazimirski.

2. KAZIMIRSKI, A. de Biberstein (1860), Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie.

3. BOHAS, Georges (2019), Les composantes du lexique de l’arabe, Paris, Geuthner.

2. La copulation

 

Le sémantisme de la copulation ou de la relation sexuelle, si l’on préfère, envisagée dans toute sa chronologie, depuis la chaleur initiale et l’incitation au passage à l’acte jusqu’au mariage, apparaît dans les items suivants :

عرب √‛rb – II. tenir des propos obscènes ; exciter le penchant sexuel d'une femelle (se dit d'un mâle) ; réprouver une action ou une parole de qqn comme mauvaise ; blâmer, charger qqn d'une action blâmable – IV. empêcher qqn de tenir des propos indécents ; tenir un langage indécent, obscène. De là insinuer à une femme le désir d'avoir commerce avec elle, ou exciter son penchant sexuel ; épouser une femme – X. tenir un langage obscène, des propos sales ; être en chaleur (se dit des vaches) – عرابة ‛arābaẗ, عرابة ‛irābaẗ langage obscène – عروب ‛arūb femme désobéissante à son mari, ou effrontée et qui rit toujours ; qui aime son mari avec passion

Dans notre étude Cohabiter avec une femme(4), parmi les parallélismes sémantiques que nous avions notés, le plus représenté était copuler // porter un coup. Au nombre des racines relevées figuraient notre racine عرب √‛rb et quelques autres du même étymon, notamment :

ضرب ḍaraba couvrir la femelle // frapper, battre

بضع √bḍ‛ – III. cohabiter avec une femme // couper, fendre

رسوب rasūb gland de la verge // qui pénètre et s’enfonce (sabre tranchant)

شبر šabara couvrir une femelle // déchirer ou couper en long

Dans l’organisation sémantique des matrices porter un coup (Bohas 2019, p. 20 sq), on peut placer le lexique relatif à la copulation parmi les emplois métaphoriques de la rubrique « A.2.2. donner un coup de lance, percer, pénétrer ». Cela dit, sans pour autant sortir de la racine عرب √‛rb.1 couper, dans laquelle le « » semble n’être qu’un simple crément, il est peut-être possible de parler d’une racine “secondaire” عرب √‛rb.2 inciter à la copulation dans laquelle le crément « » serait l'un des composants de l’étymon {‛,r} dont l’invariant sémantique est le feu qui chauffe et éclaire aux sens propre et figuré :

رعرع ra‛ra‛a briller (racine non ambigüe)

ريع ray‛ éclat du jour à midi (idem)

عير ‛ayr chaleur excessive (idem)

رعج ra‛aǧa briller continuellement (se dit des éclairs)

رعص √r‛ṣ – VIII. briller (se dit des éclairs)

رعن ra‛ana agir sur qqn au point d’affecter le cerveau (coup de soleil)

عرت ‛arata trembler et briller

عرش ‛uriša (passif) continuer à brûler lentement et former comme un bucher

عرص ‛arṣ éclair qui brille d'un éclat scintillant – II. faire sécher de la viande au soleil

عرق ‛ariqa être en sueur, suer, transpirer

سعر sa‛ara brûler, causer une douleur cuisante – سعير sa‛īr feu, flamme

قرع √qr‛ – VIII. allumer le feu

etc.

Dans notre étude Cohabiter avec une femme, l’étymon {‛,r} occupait la première place au classement des étymons vedettes de la copulation. Voici un échantillon des très nombreux items relevés alors sous cette rubrique :

روعة raw‛aẗ assaut qu’un étalon fait sur une femelle (racine non ambigüe)

عورة ‛awraẗ partie “honteuse”, “naturelle” (idem)

عايرة ‛āyiraẗ chamelle en chaleur (idem)

يعارة ya‛āraẗ action d’amener un chameau étalon auprès d’une femelle pour la faire saillir (idem)

عرس ‛arasa cohabiter avec une femme

عرش √‛rš – II. se ruer sur la femelle (âne)

عرف ‛arafa connaître, voir une femme, avoir commerce charnel avec une femme

ذرع ḏara‛ désir ardent de posséder qqch ou qqn

زعر za‛ara cohabiter, être en copulation

طعر ṭa‛ara cohabiter avec une femme

فرع fara‛a déflorer une fille

قرع qara‛a couvrir la femelle

etc.

En conséquence de quoi nous dirons qu’il existe une racine secondaire عرب √‛rb.2 inciter à la copulation ; cette racine est dite “secondaire” car si elle dérive bien de la racine première عرب √‛rb.1 porter un coup, elle l’a néanmoins visiblement enrichie par un croisement probable de l’étymon {b,r} porter un coup, pénétrer avec l’étymon complémentaire {‛,r} feu, chaleur.

 

Notes

4. ROLLAND, Jean-Claude, « Cohabiter avec une femme : le vocabulaire de l’acte sexuel en arabe classique d’après les données du dictionnaire de Kazimirski », dans Langues et littératures du monde arabe, LLMA nº 11, 2017.

3. Le sac

 

Le sémantisme du sac semble isolé du fait qu’il n’apparaît que dans les items suivants :

عرابة ‛arābaẗ sac dans lequel on enveloppe les pis des brebis – عرّاب ‛arrāb qui fait des sacs dont on enveloppe les pis des brebis

Il n’est pas isolé car il relève bien lui aussi de la racine عرب √‛rb.1 porter un coup. On ne trouvera pas ce sémantisme sous une forme explicite parmi les rubriques de l’organisation de la matrice mais on le trouvera implicitement sous la rubrique « A.7.2. protéger, conserver, garder », toutes actions qui font bien partie des fonctions du sac, un objet utilitaire dans lequel on place une ou plusieurs parties séparées d’un tout afin de les déplacer, de les emporter, ou simplement de les protéger comme c’est le cas ici. Du même étymon et de la même matrice, notons :

جراب ǧirāb sac (en cuir, de berger, de voyage) // جريب ǧarīb champ cultivé (sur un terrain essarté) (A.1.3.3.)

حربة ḥurbaẗ sac à blé ou à farine, sac de berger // حرب ḥaraba dépouiller qqn ; faire la guerre (A.1.3.3. et A.6.2.)

خبر ḫabr, ḫibr, خبراء ḫabrā’ grand sac à provisions de voyage // خبرة ḫubraẗ, ḫibraẗ portion, ration (A.1.3.4.1.)

خربة ḫarbaẗ sac de berger à provisions // خرب ḫaraba porter un coup à l’orifice de l’oreille ; piller (A.7. et A.1.3.3.)

4. L’eau vive, pure et abondante

 

Le sémantisme de l’eau vive, pure, abondante et donc bonne à boire, est assez bien représenté dans la notice, et de façon explicite :

عرب ‛ariba être profond, avoir le lit très creux ou beaucoup de fond, et contenir beaucoup d'eau (se dit d'un puits ou d'une rivière) – عرب ‛araba manger – II. boire, avaler de l'eau pure – IV. mener ses chameaux à l'eau – عرب ‛arab grande quantité d'eau pure – عرب ‛arib pur (eau, etc.) ; grande quantité d'eau pure – عربة ‛arabaẗ fleuve qui a un lit profond ; cours d'eau très rapide – عارب ‛ārib profond, dont le lit est très creux (fleuve) – عريب ‛arīb grande quantité d'eau – عربب ‛urbub grande quantité d'eau pure

L’hypothèse de Mustafa Alloush, telle que présentée dans sa thèse L’onomatopée dans le lexique de l’arabe(5), est que cet ensemble de vocables relève d’une racine عرب √‛rb.3 dont l’étymon {‛,b} est obtenu par la promotion de l’onomatopée /‛ab/, censée imiter le son produit par l’écoulement rapide et abondant d’un liquide. Voici les trois racines non ambigües qui en rendent compte :

بعبع ba‛ba‛ bruit que produit l'eau versée d'une bouteille

عبّ ‛abba se remplir d'eau avec bruit (se dit d'un seau, lorsque après avoir touché l'eau, il l'absorbe avec bruit) ; humer, boire, aspirer l'eau, etc., sans interruption ; boire comme boivent les bestiaux – عباب ‛abāb action de boire en humant comme boivent les bestiaux et les bêtes fauves – عباب ‛ubāb eaux qui débordent ; vagues gonflées – عبيبة ‛abībaẗ espèce de liqueur qui coule de la plante de ṯamâm que l'on cueille dans un linge, et qui délayée d'eau se boit – يعبوب ya‛būb fleuve rapide ; ruisseau toujours abondant, qui roule un grand volume d'eau – عنبب ‛unbub masse d'eau, grande abondance d'eau

عبعب ‛ab‛aba manger tout, avaler en entier

Cependant, autour de la thématique de l’abondance d’eau, métaphore, en arabe comme en latin, de l’abondance tout court, nous avions recensé, dans notre étude Sorbet et moucharabieh(6), un grand nombre de racines construites sur l’étymon {b,r}, notamment :

ربب rabab grande quantité d'eau, eau qui se trouve en abondance (racine non ambigüe)

بحر baḥr grande masse d'eau

برك baraka faire tomber l'eau, la pluie sans interruption (se dit du ciel)

بغر baġara faire tomber continuellement la pluie (se dit du ciel) 

جريب ğarīb grand cours d'eau qui reçoit des affluents

دبر dibr masse d’eau

ربط √rbṭ – مترابط mutarābiṭ intarissable (eau)

زغرب zaġrab abondance d'eau ; torrents d'eau ou d'urine lâchée à la fois

غرب ġarb torrent abondant de larmes, larmes abondantes, ou salivation abondante

قرب √qrb – قورب qawrab grande masse d'eau qu'on ne peut plus contenir

etc.

... et d’autres signifiant boire (ou manger goulument) :

برج bariğa manger et boire beaucoup

بغر baġara boire sans pouvoir étancher sa soif

جرعب ğar‛aba boire

ربع raba‛a se désaltérer – IV. laisser boire un chameau à sa soif

ربغ √rbġ – IV. laisser boire un chameau à sa soif

شرب šariba boire

etc.

Dans l’étude d’Alloush, l’étymon {b,r} est lui aussi un étymon obtenu par promotion de l’onomatopée /bar/. À la différence de l’auteur, nous ne ferons pas dériver le bruit du bavardage mais l’inverse : le premier mot dérivé de cette onomatopée est le verbe بربر barbara “faire du bruit, du tapage”, le bruit produit par un torrent abondant. (Cf. fr. borborygme). Du coup, le nombre de radicaux formés sur l’étymon {b,r} extrait de la base onomatopéique /bar/ est beaucoup plus important que la quinzaine recensée par Alloush. Dans ces conditions, on nous permettra de considérer la racine عرب √‛rb.3 abonder comme résultant plutôt d’un croisement des étymons synonymes {‛,b} et {b,r}. Elle n’est pas la seule, c’est évidemment aussi le cas d’un certain nombre de racines vues plus haut comme جرعب √ğr‛b, ربع √rb‛, سعبر √s‛br, عبر √‛br, etc.

La question qui se pose alors est celle des rapports entre cette racine عرب √‛rb.3 abonder et la racine عرب √‛rb.1 couper. S’agit-il de racines homonymes ? On serait tenté de le penser si, dans notre étude Coupure, couture et coulure : une polysémie remarquable en arabe classique(7), nous n’avions relevé dans de nombreuses racines la présence simultanée de ces trois notions. Voici un échantillon de racines où nous n’avons gardé que le parallélisme coupure // coulure :

بحر baḥara fendre, déchirer // بحر baḥr grande masse d'eau

بضع baḍa‛a couper, fendre // faire boire qqn à sa soif

دبر √dbr – II. fendre les oreilles à une chamelle // دبر dibr masse d’eau

ركا rakā creuser la terre // ركوة rakwaẗ petite outre à eau ; flaque d’eau ; citerne

سجن saǧana fendre // ساجنة sāǧinaẗ ruisseau par lequel l’eau descend de la montagne

شرق šaraqa fendre // être suffoqué par une grande abondance de salive

شطب šaṭaba couper en deux, pourfendre // VII. couler (se dit de l’eau)

شعب ša‛aba couper, pourfendre // شعبة šu‛baẗ torrent, ruisseau, cours d’eau

نشغ našaġa percer avec une lance // couler (eau)

هذب haḏaba tailler, couper les bords ou les parties superflues // couler

etc.

Nous avions alors expliqué ce parallélisme de la façon suivante : “la coulure est le plus souvent la conséquence d’une coupure : si le sang coule, c’est parce qu’un vaisseau sanguin a été coupé ; si une outre perd son contenu, c’est parce qu’elle a été déchirée ou fendue, etc.” On peut ajouter qu’en arabe comme en français, quand il pleut, c’est qu’un nuage a "crevé".

C’est pourquoi, sans nier une possible influence des onomatopées /rab/ et /‛ab/ imitant le bruit de l’eau qui coule, nous pensons que les vocables relatifs à l’abondance d’une eau vive, pure et bruyante sont dérivés d’une racine secondaire عرب √‛rb.3 issue de عرب √‛rb.1 couper par la relation logique de cause > conséquence couper, fendre > faire couler, couler.

 

Notes

5. ALLOUSH, Mustafa (2016), L’onomatopée dans le lexique de l’arabe, thèse soutenue le 2 décembre à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon.

6. ROLLAND, Jean-Claude (2018), « Sorbet et moucharabieh : Une étude de la racine شرب √šrb à partir de la notice du dictionnaire de Kazimirski », dans Le blog de Jean-Claude Rolland. (En ligne).

7. ROLLAND, Jean-Claude, « Coupure, couture, coulure » dans Dix études de lexicologie arabe, 2e édition, J.C. Rolland, Meaux, 2017.

5. Les métaphores de l’eau qui coule

 

L’étude de Michel Masson sur les dérivations sémantiques de la notion de couler(8), à laquelle nous nous sommes souvent référé, nous autorise à ajouter ici d’autres vocables relevant de la racine عرب √‛rb.3 :

عرب √‛rb – IV. lancer (un cheval) à la course – عرب ‛ariba être gai, dispos, agile, vif – عرب ‛arb vivacité, enjouement – عرب ‛arab vivacité, ardeur

Masson aurait pu ajouter ces items sous sa rubrique "2.1. couler // marcher vite, courir", aux côtés de :

درّ darra ruisseler // courir légèrement et avec vitesse (cheval)

ماع mā‛a couler // courir (cheval)

مطر maṭara tremper, inonder quelqu'un // marcher d'un pas rapide (se dit d'un cheval)

etc.

NB : En français aussi nous utilisons les termes de cours d’eau, eau courante, eau vive.

 

عرب √‛rb – II. donner un démenti à qqn ; traiter de mensonge ce que qqn à dit ; parler pour qqn, le défendre et réfuter l'adversaire de celui-ci. – IV. parler clairement ; exprimer clairement sa pensée ; se servir d'un argument clair et positif – إعراب ’i‛rāb syntaxe désinentielle, partie de la grammaire arabe qui enseigne les changements que les désinences des mots subissent quand ils sont en construction – معرب mu‛rab déclinable, dont les désinences peuvent changer selon l'exigence de la construction (nom, verbe) – معرب mu‛rib qui exprime clairement qqch

Masson aurait pu ajouter ces items sous sa rubrique "4.3. couler // parler" aux côtés de :

سحّ saḥḥa verser, couler // prononcer des paroles

فيض √fyḍ – IV. verser, répandre // prononcer distinctement des paroles, un discours

هضب haḍaba faire tomber de l’eau (ciel) // se mettre à parler, prendre la parole

etc.

NB : Cf. angl. fluent, fr. parler couramment.

 

عرب √‛rb – II. et IV. donner des arrhes – عربون ‛arabūn, ‛urbūn arrhes – عرّاب ‛arrāb parrain, sponsor

Masson aurait pu ajouter ces items sous sa rubrique "4.2. couler // don" aux côtés de :

زغرب zaġrab torrent // homme généreux

غمر ġamr masse d’eau // homme généreux

مطر maṭar pluie // مطر maṭara combler de dons

نصر naṣara arroser abondamment // نصر naṣr don, présent, aide

etc.

 

عرب ‛ariba être purulent (se dit d'un clou, d'une plaie) ; être enflé, gonflé (se dit d'une plaie) ; être dérangé (se dit de l'estomac) ; rendre qqn malade (se dit d'un dérangement de l'estomac) – عرب ‛arib gâté, dérangé (estomac) ; dérangement d'estomac – عربون ‛arabūn et ‛urbūn dans ’alqā ‛arabūnah il a fait caca

Masson aurait pu ajouter ces items sous sa rubrique "1.1. sécrétion organique" aux côtés de :

ثاع ṯā‛a couler // ثعّ ṯa‛‛a vomir

ثعب ṯa‛aba faire couler, verser (des larmes, le sang) // ثعوب ṯu‛ūb fiel(9)

نطف naṭafa suinter // نطف naṭaf sorte d’ulcère, bubon pestilentiel

etc.

NB : Cf. fr. familier avoir la courante (la diarrhée).

On voit que, toute secondaire qu’elle soit, la racine عرب √‛rb.3 couler en abondance a pris son indépendance par rapport à عرب √‛rb.1 couper et développé une série de dérivations sémantiques qui lui sont propres.

 

Notes

8. MASSON, Michel (1991), Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de « couler », in Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, p. 1024-1041, Wiesbaden, Otto Harrassowitz.

9. D’où ثعبة ṯu‛abaẗ lézard venimeux, ثعبان ṯa‛bān grand serpent, dragon.

6. Les Arabes

 

Nous ne saurions dire sous laquelle des racines mises au jour ci-dessus pourrait éventuellement être situé l’ethnonyme عرب ‛arab. Nous nous résignerons donc à le considérer comme un "nom-base manifestant une forme I et diverses formes dérivées". (Bohas 2019, p. 139 sq). Rappelons brièvement ces formes :

عرب ‛aruba être essentiellement arabe, ... – II. employer un arabe pur, de bon aloi ; faire un arc arabe, tel que les Arabes les font, ... – IV. prononcer un mot avec les désinences ou voyelles propres à la langue arabe, ... – V. et X. s'assimiler aux Arabes nomades, devenir Arabe nomade ; vouloir passer pour Arabe

... auxquelles s’ajoutent divers dérivés nominaux et adjectivaux.

À propos de II. faire un arc arabe, on rapprochera  قوس معرّبة qaws mu‛arrabaẗ de  قوس معبّرة qaws mu‛abbaraẗ “arc excellent”. Il est difficile de dire si on a affaire à des variantes apparentées par leurs étymons, à une pure et simple métathèse, ou à des paronymes sans le moindre rapport sémantique.

Il est notoire que l’ethnonyme عبريّ ‛ibriyy ou عبرانيّ ‛ibrāniyy hébreu, hébraïque – de عبر ‛ibr, Heber, père de la race hébraïque – est construit sur le même jeu de consonnes que عرب ‛arab. Mais il ne s’agit peut-être que d’une simple coïncidence.

Enfin peut-être est-il possible que عرب ‛arib, عريب ‛arīb quelqu'un, individu ait quelque rapport avec l’ethnonyme. Le Qāmūs(10) donne aussi معرب mu‛rib comme synonyme de عريب ‛arīb. Tous ces mots, dont on ignore l’origine, sont sortis d’usage. Il semble que عريب ‛arīb et معرب mu‛rib n'étaient employés qu’avec la négation ما mā, à la manière du nom français personne dans ses emplois avec la négation ne.

 

 

7. Un reliquat inexpliqué

 

عراب ‛arāb espèce de taureaux au poil ras ; sorte d'arbre, du fruit duquel, appelé خزم, on fait des grains de chapelet

عرب ‛irb plante بهمى buhmā devenue sèche

عربة ‛arabaẗ âme

عربة ‛arabaẗ roue ; char, chariot, voiture – عربانة ‛arabānaẗ, عربيّة ‛arabiyyaẗ (mod. Eg.) voiture : mot d’origine turque ?

عروباء ‛urūbā’ nom du septième ciel – عروبة ‛arūbaẗ nom ancien du vendredi

 

Notes

10. AL-FĪRŪZĀBĀDĪ (XIVe), Al-qāmūs al-muḥīṭ.

Conclusion

 

Mis à part ce reliquat, on peut dire que les vocables rassemblés sous la racine عرب ‛rb se répartissent en quatre groupes :

1. ceux que nous avons situés sous un nom-base, l’ethnonyme عرب ‛arab Arabes ;

2. ceux que nous avons situés sous la racine primaire عرب √‛rb.1 couper ; cette racine est construite sur l’étymon {b,r} ;

3. ceux que nous avons situés sous une racine secondaire عرب √‛rb.2 inciter à la copulation ; cette racine est dite “secondaire” car métaphore de la précédente et enrichie par un croisement avec l’étymon complémentaire {‛,r} feu, chaleur ;

4. ceux que nous avons situés sous une racine secondaire عرب √‛rb.3 abondance d’une eau vive, pure et bruyante ; cette racine est dite “secondaire” car elle aussi est issue de la première par la relation logique de cause > conséquence couper, fendre > faire couler, couler ; elle a pu subir l’influence des onomatopées /rab/ et /‛ab/ imitant le bruit de l’eau qui coule.

NB : La racine عرب √‛rb n’ayant évidemment pas le privilège de la triple polysémie couper // couler // copuler, on retrouve cette polysémie dans diverses autres racines :

خبط ḫabaṭa frapper la terre d’un pied de devant // avoir le rhume de cerveau commun au commencement de l’hiver // خباط ḫibāṭ coït, copulation (animaux)

دعب da‛aba repousser, éloigner // couler (liquide) // cohabiter avec une femme

دعس da‛asa percer avec une lance // remplir (un vase) // cohabiter avec une femme

ذرا ḏarā u i briser, casser // IV. verser des larmes (yeux) // X. couvrir la femelle

ضفن ḍafana donner à qqn un coup de pied dans le derrière // rendre les excréments // cohabiter avec une femme

طرق ṭaraqa frapper // طريقة ṭarīqa rigole, ruisseau // I. couvrir la femelle (chameau)

فرع fara‛a frapper (avec un bâton) // V. découler et se ramifier // I. déflorer une fille

فضّ √fḍḍ – VIII. casser, rompre, briser // verser, répandre (larmes) // déflorer une fille

قفش qafaša frapper qqn avec un bâton ou un sabre // manger qqch avec avidité // cohabiter avec une femme

نكح nakaḥa percer, forer // humecter (se dit de la pluie qui arrose le sol) // cohabiter avec une femme

etc.

(Décembre 2020)

 

 

Bibliographie

 

– AL-FĪRŪZĀBĀDĪ (XIVe), Al-qāmūs al-muḥīṭ.

– ALLOUSH, Mustafa (2016), L’onomatopée dans le lexique de l’arabe, thèse soutenue le 2 décembre à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon.

– BOHAS, Georges (2019), Les composantes du lexique de l’arabe, Paris, Geuthner.

– COHEN, David, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970 ; Louvain / Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet), 1993-2012.

– KAZIMIRSKI, A. de Biberstein (1860), Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie.

– MASSON, Michel (1991), Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de « couler », in Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, p. 1024-1041, Wiesbaden, Otto Harrassowitz.

– ROLLAND, Jean-Claude (2018), « Sorbet et moucharabieh : Une étude de la racine شرب √šrb à partir de la notice du dictionnaire de Kazimirski », dans Le blog de Jean-Claude Rolland. (En ligne).

– ROLLAND, Jean-Claude, « Cohabiter avec une femme : le vocabulaire de l’acte sexuel en arabe classique d’après les données du dictionnaire de Kazimirski », dans Langues et littératures du monde arabe, LLMA nº 11, 2017.

– ROLLAND, Jean-Claude, « Coupure, couture, coulure » dans Dix études de lexicologie arabe, 2e édition, J.C. Rolland, Meaux, 2017.

CORPUS : La notice عرب √‛rb de Kazimirski

 

عرب ‛araba manger – عرب ‛ariba 1. être gai, dispos, agile, vif. 2. être profond, avoir le lit très creux ou beaucoup de fond, et contenir beaucoup d'eau (se dit d'un puits ou d'une rivière). 3. être purulent (se dit d'un clou, d'une plaie) ; être enflé, gonflé (se dit d'une plaie). 4. laisser une marque, une cicatrice (se dit d'une plaie guérie). 5. être dérangé (se dit de l'estomac) – عرب ‛aruba 1. être essentiellement arabe, être arabe de bon aloi ; n'être pas déparé par des locutions étrangères (se dit de la langue arabe). – II. 1. réprouver une action ou une parole de qqn comme mauvaise ; blâmer. 2. charger qqn d'une action blâmable, l'en accuser, la lui mettre sur le dos. 3. donner un démenti à qqn ; traiter de mensonge ce que qqn à dit. 4. parler pour qqn, le défendre et réfuter l'adversaire de celui-ci. 5. émonder un palmier, en couper les branches pour dégager la tige principale. 6. faire à un mulet, etc., une incision avec le scalpel à l'endroit où se trouve le poil, et ensuite cautériser l'endroit. 7. employer un arabe pur, de bon aloi ; soigner son style, particulièrem. arabe, et le dégager de toute locution étrangère. 8. arabiser, assimiler à l'arabe (un mot) ; et traduire en arabe. 9. prononcer un mot à la manière arabe. 10. faire un arc arabe, tel que les Arabes les font. 11. boire, avaler de l'eau pure. 12. rendre qqn malade (se dit d'un dérangement de l'estomac). 13. tenir des propos obscènes. 14. exciter le penchant sexuel d'une femelle (se dit d'un mâle). 15. donner des arrhes. – IV. 1. prononcer un mot avec les désinences ou voyelles propres à la langue arabe. 2. parler clairement ; exprimer clairement sa pensée. 3. se servir d'un argument clair et positif. 4. reconnaître un cheval arabe et le distinguer de celui d'une autre race à son hennissement. 5. trahir sa race arabe par le hennissement (se dit d'un cheval arabe). 6. donner des arrhes. 7. mettre au monde un garçon au teint arabe, tel qu'il convient de l'avoir à un garçon de sang arabe. 8. empêcher qqn de tenir des propos indécents. 9. mener ses chameaux à l'eau tantôt tous les deux, tantôt tous les trois ou quatre jours, et continuer à suivre toujours telle ou telle manière de les faire boire. 10. tenir un langage indécent, obscène. De là 11. insinuer à une femme le désir d'avoir commerce avec elle, ou exciter son penchant sexuel. 12. épouser une femme. 13. lancer (un cheval) à la course. – V. 1. tenir un langage obscène, des propos sales. 2. s'assimiler aux Arabes nomades, et devenir Arabe nomade ; de là, par extension, aller vivre dans le désert. – X. 1. tenir des propos obscènes. 2. s'assimiler aux Arabes, à l'arabe ; vouloir passer pour Arabe. 3. être en chaleur (se dit des vaches).

عرب ‛arb vivacité, enjouement

عرب ‛irb plante بهمى buhmā devenue sèche

عرب ‛urb coll. Arabes, population arabe des villes ou des déserts

عرب ‛arab 1. vivacité, ardeur. 2. noblesse de race (des chevaux arabes). 3. grande quantité d'eau pure. 4. coll. sans pl. Arabes, population de race arabe des villes ou des déserts

عرب ‛arib 1. pur (eau, etc.). 2. grande quantité d'eau pure. 3. gâté, dérangé (estomac). 4. dérangement d'estomac. 5. quelqu'un.

عربة ‛araba 1. fleuve qui a un lit profond; cours d'eau très rapide. 2. âme. 3. roue. 4. char, chariot, voiture.

عربيّ ‛arabiyy 1. Arabe, en gén. 2. Arabe citadin. 3. orge blanche de plus belle qualité, et dont l'épi contient une double série de grains.

عارب ‛ārib 1. profond, dont le lit est très creux (fleuve). 2. pur sang (en parlant de l'arabe).

عراب ‛arāb 1. sorte d'arbre, du fruit duquel, appelé خزم, on fait des grains de chapelet. 2. espèce de taureaux au poil ras.

عرّاب ‛arrāb qui fait des sacs dont on enveloppe les pis des brebis ; godfather, sponsor

عراب ‛irāb pl. arabes pur sang. On le dit des chevaux et des chameaux.

عرابة ‛arāba 1. n. d'unité de عراب ‛arāb. 2. sac dans lequel on enveloppe les pis des brebis. 3. langage obscène.

عرابة ‛irāba langage obscène

عروب ‛arūb 1. femme désobéissante à son mari, ou effrontée et qui rit toujours. 2. qui aime son mari avec passion.

عروبة ‛arūba 1. Voy. عروب ‛urūb. 2. et av. l'art. (el-‛arūba) nom ancien du vendredi.

عروبة ‛urūba arabisme.

عروباء ‛urūbā’ nom du septième ciel.

عروبيّة ‛urūbiyya 1. arabisme, idiotisme arabe. 2. Arabes parlant un arabe pur.

عريب ‛ariyb 1. grande quantité d'eau. 2. quelqu'un, individu.

عريب ‛urayb (dimin. d'éloge de عرب ‛arab) tribu arabe pur sang.

عربون ‛arabūn et ‛urbūn 1. arrhes. 2. ’alqā ‛arabūnah il a fait caca.

عربب ‛urbub grande quantité d'eau pure.

أعرب ’a‛rub (chevaux arabes) de race.

عرباء ‛arbā’ (arabes) pur sang, qui ne se sont mêlés à aucune autre race.

عربانة ‛arabāna (mod. Eg.) voiture.

أعراب ’a‛rāb, pl. sans sing., pl. du pl. ’a‛ārīb. Arabes nomades. Le mot عرب ‛arab coll. a un sens plus général; il s'applique à la race arabe des villes ou du désert indistinctement, tandis que أعراب ’a‛rāb s'applique exclusivement aux Bédouins.

أعرابيّ ’a‛rābiyy sing. de أعراب ’a‛rāb un Arabe nomade, un Bédouin.

إعراب ’i‛rāb syntaxe désinentielle, partie de la grammaire arabe qui enseigne les changements que les désinences des mots subissent quant ils sont en construction.

معرب mu‛rab déclinable, dont les désinences peuvent changer selon l'exigence de la construction (nom, verbe).

معرب mu‛rib 1. qui possède des chevaux arabes. 2. qui exprime clairement qqch.

معربة ma‛riba (chevaux arabes) pur sang.

متعرّب muta‛arrib, مستعربة musta‛riba qui s'est fait arabe, ne l'étant pas de race ; qui a emprunté les mœurs et le genre de vie arabe.