Études de lexicologie arabe


La racine سجل √sǧl et ses greffons

 

 

Il existe un certain nombre de mots arabes de sens très divers construits sur le groupe consonantique sǧl. La plupart figurent dans les dictionnaires sous l’entrée سجل √sǧl et les autres sont à leur place alphabétique, mais les options divergent. L’ensemble constitue un écheveau dont nous nous proposons de démêler ici les fils. Notre corpus d’étude est en annexe.

 

1. Le seau

 

Le nom سجل saǧl « grand seau rempli (d'eau) » est – comme son parasynonyme دلو dalw « seau en bois ou en cuir » – un probable nom-base à ajouter à la liste des noms-bases qui manifestent une forme I et des formes dérivées (Bohas 2019, pp. 139 à 233), formes dans lesquelles il est question de vider ou de remplir un récipient ou un réservoir, parfois en concurrence avec qqn, de métaphores du plein ou du vide comme la générosité ou l’abandon, et de parties du corps qui semblent pendre ou pendiller comme le seau à sa corde : mamelles, testicules, fesses. Tout cela constitue une cohérence sémantique à partir de laquelle on obtient le sous-corpus du seau :

سجل saǧl grand seau rempli (d'eau) ; homme généreux ; portion, part congrue ; don ; grand pis d'une femelle, grand comme un seau

سجل saǧala verser, répandre (l'eau) en vidant un vase, un seau ; jeter quelque chose de haut en bas – II. jeter de haut eu bas – III. rivaliser de gloire avec quelqu'un (Lane : “originally in the drawing of water”) ; Reig : concourir avec ; débattre, discuter avec ; rivaliser ; contester qqch à qqn – IV. verser, répandre (l'eau) en vidant un seau, etc. ; remplir (un réservoir d'eau) ; donner à quelqu'un un seau ou deux seaux remplis ; faire des dons considérables ; se trouver en abondance (se dit des biens) ; délaisser, abandonner quelqu'un ; abandonner à quelqu'un l'usage d'une chose – VI. rivaliser de gloire les uns avec les autres – VII. être répandu, versé (d'un seau)

سجال سجال siǧāl siǧāl mots dont on se sert pour appeler les brebis quand on veut les traire – Lane : سجال siǧāl brebis

سجول saǧūl exubérant, trop plein (œil, de larmes ; source, d'eau) – Lane : aux pis remplis de lait (en parlant d’une chèvres)

سجيل saǧīl.1 grand (seau) ; long, grand et pendant (pis de femelle(1) , scrotum, etc.)

سجيلة saǧīlaẗ grand seau rempli (d'eau)

أسجل ’asǧal pendant, qui pendille comme un seau ; grand, large

سجلاء saǧlā’ qui a de grands pis (femelle) ; qui a de grandes fesses (femme)

مسجل musǧal pendant, qu'on laisse pendre comme un seau ; dont l'usage est permis à tous

Étymologie : le nom سجل saǧl « seau » est peut-être apparenté à l’araméen šeḥilā et à l’akkadien šaḫilu, de même sens. (Hypothèse personnelle).

 

Notes

1. Lane : uniquement en parlant des chèvres et des brebis.

2. Le rouleau

 

Si une commune forme cylindrique fait peut-être du rouleau un lointain parent du seau, le nom سجل siǧl ou سجلّ siǧill « rouleau sur lequel on écrit” » est aussi un nom-base mais qui est quant à lui à verser au nombre de ceux qui donnent lieu à dérivation d’une forme verbale augmentée (Bohas 2019, pp. 133 à 138). En l’occurrence, il s’agit de deux formes synonymes : la forme (II) سجّل saǧǧala et la forme (IV) أسجل ’asǧala “consigner, coucher par écrit (la sentence, l'arrêt) (se dit d'un juge, d’un prince, etc.)”. Quant à سوجل sawǧal “étui à flacon” et à ses variantes سوجلة sawǧalaẗ et ساجل sāǧil, ce sont des formes nominales dérivées apparemment obtenues par diverses incrémentations de سجل siǧl.

Les autres sens de سجل siǧl sont des dérivés naturels de “rouleau sur lequel on écrit”, à savoir : “diplôme, brevet, firman, édit ; acte public, comme arrêt du juge, etc. ; écrivain public, notaire ; ange qui, dit-on, inscrit toutes les actions de l'homme sur un rouleau”. En arabe moderne (Reig), “livre, livret, matricule, index, liste, registre”.

Étymologie : pour Rajki, سجل siǧl serait dérivé du latin sigillum “sceau, seing”, lui-même dérivé de signum “signe, marque distinctive”. Nous n’en croyons rien : une chose est d’apposer un sceau sur un document et une autre d’écrire un texte sur un support qui sera ensuite enroulé. Sans exclure la possibilité que la variante سجلّ siǧill ait été influencée par la forme du latin sigillum, la nature de nom-base et l’origine sémitique de سجل siǧl et de ses variantes et dérivés ne font pour nous guère de doute. Mais nous aurons à reparler de sigillum.

3. La pierre

 

Observons ces deux items :

سجّيل siǧǧīl pierre sur laquelle sera gravé le nom de l'infidèle qui doit en être frappé selon les arrêts de Dieu ; écriture, inscription ; pierre mystérieuse (Belot) ; marne (Reig)

سجيل saǧīl.2 ferme, solide et dur (se dit des choses)

Si l’on prend dans le nom سجّيل siǧǧīl la partie du sens relative à la notion d’écriture, on sera évidemment tenté de rapprocher ce mot du groupe précédent. Mais on ne rapproche pas deux mots par la partie la plus ténue de leurs sens respectifs : la pierre en question n’est pas un rouleau, c’est d’abord une pierre, c’est à dire l’archétype des objets fermes, solides et durs. D’où les sens qu’a ici l’adjectif سجيل saǧīl.2, homonyme, donc, du سجيل saǧīl.1 vu plus haut, dont il a utilisé la forme mais avec des sens engendrés par celui de سجّيل siǧǧīl. Cette pierre-ci, grâce à son composant argileux, sera néanmoins assez tendre pour que des inscriptions puissent y être gravées. Il y a aussi de fortes chances pour que cette caractéristique ne soit qu’un ajout populaire dû à la paronymie entre سجّيل siǧǧīl et سجلّ siǧill.

Étymologie : une hypothèse avancée est un emprunt au persan siǧǧīl, qui serait issu du pehlevi sa(n)g-gil “pierre-argile”, mot composé de sa(n)g “pierre” et de gil “argile”. (Johnson سجّيل sijjīl, Nourai, p. 12). Sans écarter totalement cette hypothèse, et sans savoir dans quels sens se seraient faits les emprunts, il nous semble néanmoins tout aussi plausible de rapprocher ce mot “arabo-persan” de l’akkadien sikillu, šigillu “sorte de pierre”, lui-même issu du sumérien na4.sikil, de même sens.

N.B. On remarquera la proximité morphosémantique non fortuite avec سجّين siǧǧīn “endroit où est conservé le livre dans lequel les actions des réprouvés sont inscrites”.

4. Le miroir

 

Le nom سجنجل saǧanǧal “miroir(2) ; or ; lame d’argent ; safran” est à sa place alphabétique dans le dictionnaire de Kazimirski, mais celui de Lane suit fidèlement les choix du Lisān et du Qāmūs en le plaçant parmi les dérivés de سجل √sǧl. On se demande bien pourquoi : aucun des quatre sens donnés n’a le moindre rapport avec ceux des items vus plus haut, et la variante زجنجل zaǧanǧal n’y incitait guère non plus.

Nous devons les quelques lignes qui suivent à la notice que Najoie Assaad consacre à سجنجل saǧanǧal dans sa thèse(3). En fait, selon ses sources, les quatre sens n’en feraient que deux :

– sens I. safran dont la couleur des fleurs est d’un jaune semblable à la dorure

– sens II. lame d’argent polie utilisée comme un miroir avant l’invention du verre

On a donc au moins affaire à deux homonymes.

Le mot سجنجل saǧanǧal est attesté dans un vers du poète Imru l-Qays (496-544), mais les avis divergent quant au sens : pour les uns le mot désigne une sorte de miroir et pour les autres c’est une des appellations du safran.

Étymologie : pour LANE et BELOT, le mot serait d’origine grecque, mais aucun des deux auteurs ne propose d’étymon. Notre hypothèse, au moins pour le sens II : le mot est d’une belle et bonne origine sémitique. En partant non pas de سجنجل saǧanǧal mais de زجنجل zaǧanǧal, on voit que ce quinquilitère semble bien être un mot composé

– du radical du nom زجاج zuǧāǧ “verre, morceau de verre, vitre”,

– du radical de l’adjectif جليّ ǧaliyy “brillant, poli, qui a du lustre”. (Du même étymon {l,ǧ} que ce dernier, on notera لجّة luǧǧaẗ “argent (mét.) ; miroir”.)

– de l’infixe nasal n.

 

Notes

2. Seul sens conservé en arabe moderne.

3. Référence : voir bibliographie.

5. La fleur du jasmin et la marque brodée

 

La notice سجل sǧl de Kazimirski se termine par un mot qui ne se trouve là que pour des raisons alphabétiques : سجلّاط siǧillāṭ “1. fleur du jasmin ; 2. tapis ; 3. étoffe en toile à figures d'anneaux”. Non traité par Lane, le mot est pourtant présent dans les dictionnaires arabes du Moyen Âge, où il bénéficie d’une entrée à part entière.

À la lecture de ces dictionnaires, il apparaît que les sens 2 et 3 donnés par Kazimirski sont très approximatifs. Voici une copie de la brève notice du Qāmūs(4) :

السِّجِلاَّطُ : الياسَمينُ، وشيءٌ من صُوفٍ تُلْقيهِ المرأةُ على هَوْدَجِها، أو ثيابُ كَتَّانٍ مَوْشِيَّةٌ، وكأَنَّ وَشْيَه خاتَمٌ

Notre traduction : al-siǧillāṭ : 1. le jasmin ; 2. feutre avec lequel la femme couvre son palanquin ; 3. vêtements de lin décorés de broderies qui en sont comme la marque (de fabrique).

On a clairement affaire à des homonymes.

Étymologie : pour le troisième sens, le Lisān nous donne l’étymon le plus probable, à savoir le grec byzantin σιγιλλατος [sigillatos] , du latin sigillatus « orné de figures, de reliefs, ciselé », lui-même dérivé de sigillum « figurine, statuette, empreinte d’un cachet », diminutif de signum « marque, signe, empreinte ». Peut-être le feutre du palanquin portait-il lui aussi une marque de fabrique ou de propriété en guise de décoration ? Mais aucun étymon n’est avancé pour le sens de « jasmin ».

 

Notes

4. Reprise telle quelle du Lisān.

6. Le basilic

 

Dans les dictionnaires arabes, le mot سنجلاط sinǧilāṭ est associé au précédent dans une même notice, avec le seul sens de “sorte de basilic ( ريحان rayḥān)”. Ce mot n’a pas été traité par Lane mais il est présent dans le dictionnaire de Kazimirski à sa place alphabétique, avec les sens de “espèce de fleur ; espèce d'animal musqué et à peau tachetée”. Johnson se contente du curieux sens de “a kind of sweet flower”.

Étymologie : pour les lexicographes arabes, ce long mot est dérivé de سجلّاط siǧillāṭ par incrémentation du n infixé. Les botanistes nous diront s’ils voient entre le jasmin et le basilic un rapport plus précis que leur simple nature végétale. À tout hasard, signalons l’akkadien sikillu – homonyme du sikillu “pierre” vu plus haut – qui désigne une plante, probablement médicinale, à juger par son étymon sumérien u2.sikil « a medicinal plant ».

(Septembre 2020)

Bibliographie

 

– AL-FĪRŪZĀBĀDĪ (XIVe), Al-qāmūs al-muḥīṭ. (En ligne).

– ASSAAD, Najoie, Dictionnaire étymologique de la langue arabe, Thèse en Sciences du langage, Université Saint-Esprit de Kaslik, Liban, 2011.

– ASSOCIATION ASSYROPHILE DE FRANCE, Dictionnaire akkadien. (En ligne).

– BELOT, Jean-Baptiste, Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », Imprimerie catholique, Beyrouth, 1955.

– BOHAS, Georges, 2019, Les composantes du lexique de l’arabe, Paris, Geuthner.

– IBN MANẓŪR (XIIIe s.), Lisān al-ʿArab (En ligne).

– JOHNSON, Francis, A Dictionary, Persian, Arabic and English, Londres, W.H. Allen, 1852. (En ligne).

– KAZIMIRSKI, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860. (En ligne).

– LANE, Edward William, Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate, 1863-1893. (En ligne).

– MACKENZIE, D. N., A concise Pahlavi dictionary, Londres, Oxford University Press, 1971/1986. (En ligne).

– NOURAI, Ali, An Etymological Dictionary of Persian, English, and other Indo-European Languages. (En ligne).

– RAJKI, Andras, Arabic Etymological Dictionary, 2002. (En ligne).

– REIG, Daniel, Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », Paris, Librairie Larousse, 1983.

– ROLLAND, Jean-Claude, Étymologie arabe : dictionnaire des mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, Paris, L’Asiathèque, 2015.

The Assyrian Dictionary of the Oriental Institute of the University of Chicago, editor-in-charge: Martha T. ROTH, 21 vol., 1964-2010. (En ligne).

The Pennsylvania Sumerian Dictionary (en ligne : http://psd.museum.upenn.edu/).

CORPUS

 

NB : les données ci-dessous ont été extraites du dictionnaire de Kazimirski. Des sens additionnels sont indiqués dans le texte.

 

سجل saǧala verser, répandre (l'eau) en vidant un vase, un seau ; jeter quelque chose de haut en bas – II. jeter de haut eu bas ; consigner, coucher par écrit (la sentence, l'arrêt) (se dit d'un juge) – III. rivaliser de gloire avec quelqu'un – IV. verser, répandre (l'eau) en vidant un seau, etc. ; remplir (un réservoir d'eau) ; donner à quelqu'un un seau ou deux seaux remplis ; faire des dons considérables ; se trouver en abondance (se dit des biens) ; délaisser, abandonner quelqu'un ; consigner, coucher par écrit (une sentence), dresser (un acte) (se dit d'un juge, etc.) ; abandonner à quelqu'un l'usage d'une chose – VI. rivaliser de gloire les uns avec les autres – VII. être répandu, versé (d'un seau)

سجل saǧl grand seau rempli (d'eau) ; homme généreux ; portion, part congrue ; don ; grand pis d'une femelle, grand comme un seau.

سجل siǧl, سجلّ siǧill rouleau sur lequel on écrit ; diplôme, brevet, firman, édit ; acte public, comme arrêt du juge, etc. ; écrivain public, notaire ; ange qui, dit-on, inscrit toutes les actions de l'homme sur un rouleau

سجال سجال siǧāl siǧāl mots dont on se sert pour appeler les brebis quand on veut les traire

سجول saǧūl exubérant, trop plein (œil, de larmes ; source, d'eau)

سجيل saǧīl grand (seau) ; long, grand et pendant (pis de femelle, scrotum, etc.) ; ferme, solide et dur (se dit des choses)

سجّيل siǧǧīl pierre sur laquelle sera gravé le nom de l'infidèle qui doit en être frappé selon les arrêts de Dieu ; écriture, inscription

سجيلة saǧīlaẗ grand seau rempli (d'eau)

سوجل sawǧal, سوجلة sawǧalaẗ, ساجل sāǧil étui à flacon

أسجل ’asǧal pendant, qui pendille comme un seau ; grand, large

سجلاء saǧlā’ qui a de grands pis (femelle) ; qui a de grandes fesses (femme)

مسجل musǧal pendant, qu'on laisse pendre comme un seau ; dont l'usage est permis à tous

سجلّاط siǧillāṭ fleur du jasmin ; tapis ; étoffe en toile à figures d'anneaux

سجنجل saǧanǧal miroir ; or ; lame d’argent ; safran

سنجلاط sinǧilāṭ espèce de fleur ; espèce d'animal musqué et à peau tachetée