Études de lexicologie arabe


L'étymon nº 1 {hamza,b}

 

 

avec la collaboration de Jean-Marc Guyetand pour la constitution du corpus

 

Depuis la publication de l’ouvrage de Georges Bohas et Karim Bachmar, « Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique » (Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013, désormais « B&B »), ont paru quelques importants ouvrages qui rendent nécessaire une nouvelle approche des digrammes arabes afin de déterminer lesquels de ces digrammes accèdent au statut d’étymon et quelles sont vraiment les charges sémantiques de chaque étymon. Quelques-unes de nos études ont déjà ouvert des pistes(1). Nous avons ici choisi de commencer par le commencement et donc de traiter le digramme nº 1. Le présent travail, qui se voudrait modélisant, n’est pas exhaustif dans la mesure où le corpus est constitué des seules racines non ambigües. On verra cependant que, tel quel, il ouvre déjà des perspectives qui ne pouvaient même pas être soupçonnées en 2013.

Voici sans plus tarder, par ordre chronologique de parution, les références des deux publications sur lesquelles nous nous sommes appuyé, et sans lesquelles le présent travail n’aurait tout simplement pas été possible :

– Mustafa Alloush, L’onomatopée dans le lexique de l’arabe, thèse soutenue le 2 décembre à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, 2016 (désormais « Alloush »).

– Georges Bohas, Les composantes du lexique de l’arabe, Paris, Geuthner, 2019 (désormais « Bohas »).

Comme d’habitude et sauf indication contraire, les données arabes ont été extraites du dictionnaire de Kazimirski.

Nous avons recensé douze racines non ambigües construites sur le digramme {’,b} : أبّ √’bb, أبو √’bw, أبى √’by, أوِب √’wb, أيب √’yb, بأبأ √b’b’, بأْو √b’w, بوأ √bw’, بيأ √by’, وَئِب √w’b, وَبَأَ √wb’ et يَئِبَ √y’b. Notre corpus est constitué de l’ensemble des items cités dans les notices que Kazimirski a consacrées à chacune de ces racines. Parmi les formes dérivées synonymes, nous n’en avons conservé qu’une dans le texte afin d’alléger notre propos d’inutiles répétitions.

 

Notes

1. Voir dans ce blog la section « À propos des étymons ».

1. Le lexique du père

 

أب/أبو ’ab(ū) père – أبا ’abā être père de qqn ; élever qqn comme fait un père – II. appeler qqn père, lui dire : mon père

بأبأ ba’ba’a dire à qqn : mon père, l'appeler père, papa – بُؤْبُؤ bu’bu’ noyau, racine, origine, germe de qqch

NB : Nous avons inclus ici بُؤْبُؤ bu’bu’ avec ce seul sens qui nous semble pouvoir dériver par métaphore du père en tant que « porteur de germe ». On retrouvera cette forme plus loin avec d’autres sens.

Pour Bohas (p. 231-233), le nom أب ’ab fait partie des noms-bases exprimant des relations familiales ou sociales. On vérifie qu’aucune autre racine ambigüe ou non ambigüe ne comporte le digramme {’,b} avec le sens père. On ne peut donc plus dire, comme B&B l’avait d’abord fait (p. 29), que père est l'une des charges sémantiques de l’étymon {’,b}.

2. Le lexique du cri

 

أبّ ’abba – II. crier ; être enroué

Ce verbe laisse supposer l’existence première d’un cri du genre *أب أب ’ab ! ’ab ! maintenant disparu ou absent des dictionnaires, ou bien encore variante non enregistrée

– soit de هاب هاب hāb ! hāb !, « cri à l'aide duquel on fait marcher un chameau », dont les dérivés principaux sont :

هاب hāba – IV. crier à un cheval ou à un chameau hāb, ou habi, ou habī

هبّ habba être vif, ardent à la marche

هبهب habhaba marcher d'un pas rapide

– soit, plus probablement, de حابِ ḥābi, حوبِ ḥūbi, حوبَ ḥawba, حوبُ ḥawbu, « mots dont on se sert pour faire marcher les chameaux », dont les dérivés principaux sont

حاب ḥāba – II. faire marcher, exciter les chameaux à marcher en leur criant ḥābi, ḥūbi, ḥawba, ḥawbu

حبا ḥabā aller, courir

حبحب √ḥbḥb – حبحاب ḥabḥāb mince, léger et agile à la course – حبحبة ḥabḥabaẗ action de faire marcher devant soi les chameaux, et de les stimuler

NB : Nous disons « plus probablement » à cause de l’existence de بحّ baḥḥa "se servir des mots baḥ, baḥ(2) ; être enroué".

Ces dérivés nous invitent à retourner à notre corpus d’étude maintenant armé des divers sémantismes issus de ce type de cri, bien décrits par Alloush dans sa thèse en divers endroits :

 

2.1. Aller vite

أوْب ’awb rapidité de la marche, de la course – أوْبة/أيْبة ’awbaẗ, ’aybaẗ vitesse, rapidité de la marche, de la course

بأبأ ba’ba’a se hâter, se dépêcher – II. courir, se dépêcher

 

2.2. Éloigner, fuir, éviter, empêcher

أوِب ’wb – II. reculer, s'écarter, s'éloigner

بوأ bw’ – IV. fuir, éviter qqch

وَئِب w’b – IV. أَوْأَبَ/أَيْأَبَ ’aw’aba, ’ay’aba éloigner quelqu'un et l'empêcher de se livrer à son occupation

Extension : s’en aller avec qqch > l’emporter

باء bā’a emporter qqch

 

2.3. Marcher, aller, venir, revenir

أوِب ’wb – أاب ’āba retourner, revenir, rentrer ; venir à un endroit particulier dans la nuit, à l'eau – أوْب ’awb habitude, coutume

بوأ bw’ – باء bā’a revenir, retourner

Extension 1 : halte et hospitalité ; gîte, demeure (Venir à un endroit particulier dans la nuit > faire halte quelque part pour s’y reposer, boire, manger, dormir > donner l’hospitalité à qqn > gîte)

Cette cascade d’extensions sémantiques n’a pas été relevée par Alloush. Elle est cependant perceptible non seulement dans la racine بوأ bw’ :

بوأ bw’ – باء bā’a revenir, retourner – II. faire halte ; traiter qqn, lui donner un repas ; loger qqn – IV. donner l'hospitalité à qqn – باءة bā’aẗ, بَيْئة bay’aẗ gîte, hôtellerie ; ruches d'abeilles dans les montagnes

mais aussi dans d’autres racines comme :

أتى ’atā venir chez qqn – IV. donner, offrir qqch à qqn

أوى ’awā se retirer quelque part pour s’y abriter ou y passer la nuit ; donner l’hospitalité à qqn

قرا qarā se diriger, se rendre chez qqn – IV. demander l’hospitalité

وفى wafā venir dans un pays – IV. venir chez qqn – V. recevoir chez soi l’homme qui meurt etc.

Extension 2 : équivalence (dans la loi du talion)

باء bā’a valoir autant qu'un autre, et pouvoir ainsi servir d'expiation pour le meurtre d'un autre ; rendre égal, rétablir l'égalité par l'exercice du talion (verser le sang d'un homme qui peut suffisamment expier celui d'un autre) ; s'accorder avec qqn – بواء bawā’ égalité ; égal et équivalent à un autre (talion)

Cette notion – non relevée par Alloush – est l’un des principaux sémantismes de la polysémique racine بوأ √bw’, et d’elle seule. L’emploi des dérivés porteurs de ce sens porte essentiellement sur l’exercice du talion. Peut-être ne faut-il voir dans cette notion rien d’autre qu’un sens figuré du retour, de ce qui revient, de ce qui est rendu. Cf. la locution verbale française en retour qui signifie “en échange, en contrepartie”. Par la mort de deux victimes équivalentes dans chaque camp, dont une par l’exécution du criminel qui a avoué son crime, l’équilibre est rétabli entre les deux parties adverses qui trouvent ainsi un accord et reviennent au statu quo ante.

Extension 3 : se repentir

Se repentir, c’est en quelque sorte revenir sur ses péchés :

باء bā’a prendre sur soi, reconnaître, avouer un crime, un péché

أوّاب ’awwāb qui n'est pas endurci dans ses péchés(3)

 

2.4. Arranger, disposer, entreprendre (préparatifs de départ)

أبّ ’abba arranger, disposer, entreprendre ; se disposer, se préparer à qqch ; remuer qqch – أبابة/إبابة ’abābaẗ, ’ibābaẗ manière de vivre ou de se conduire

بيأ by’ – V. تبيّا tabayyā se proposer qqch et l’entreprendre résolument

وَبَأَ waba’a préparer, disposer, arranger

Rappel : Dans notre étude sur les racines uniconsonantiques, nous avions rapproché

أهب ’ahaba se préparer, s’apprêter à

وبّ wabba se disposer (à attaquer)

وبوب wabwaba se disposer (à attaquer)

وهب wahaba – IV. préparer, disposer qch pour qqn(4)

... et supposé que وبوب wabwaba, par son origine clairement onomatopéique, devait être la forme la plus ancienne de toutes, et être issue d’un vieux cri de guerre du genre *wab ! wab ! ayant le sens de “Préparez-vous à attaquer !” On voit maintenant que la fonction de ce cri supposé – *wab ! wab ! ou *’ab ! ’ab ! – était plutôt d’inciter les attaquants à accélérer leurs préparatifs, et donc en quelque sorte l’équivalent du français Allez ! Allez !

Extension : porter la main à qqch et montrer

Cette extension sémantique n’a pas été relevée par Alloush. Elle est cependant perceptible dans chacune des trois racines citées plus haut :

أبّ ’abba porter la main à qqch

بيأ by’ – II. بيّا bayyā expliquer, exposer, déclarer

وَبَأَ waba’a indiquer, montrer une chose au doigt ; insinuer une chose

... ainsi que dans

بوأ bw’ – II. diriger, pointer (la lance contre qqn) – IV. porter la main sur l'épée et la tirer du fourreau

On peut donc dire qu’il existe un étymon {’,b} crier qui est à verser au nombre des étymons obtenus par promotion d’onomatopées. (Cf. Bohas, p. 49 sq).

 

Notes

2. Kazimirski ne nous dit pas ce qu’expriment ces mots. On peut supposer que leur fonction est la même que celle de ḥābi, ḥūbi, etc. compte tenu de la présence du dans d’autres cris ayant plus ou moins la même fonction, celle de faire marcher vite certains animaux ou en éloigner d’autres : ḥatti, ḥayz, ḥaf, ḥayli, waḥ, ...

3. Il semble bien que ce soit le sens du prénom biblique Job, en arabe أيّوب ’ayyūb.

4. Plutôt que forme IV de وهب wahaba, ce verbe pourrait bien être une extension de أهب ’ahaba par w infixé → أوهب ’awhaba.

3. Le lexique de l’admiration

 

أبّ ’abba – V. être saisi d'étonnement ou d'admiration en vue de qqch

Cette forme verbale de la racine أبّ √’bb permet de supposer l’existence première d’une exclamation d’admiration du genre * أب أب ’ab ! ’ab ! ou * بأ بأ ba’ ! ba’ ! maintenant disparue ou absente des dictionnaires, ou bien encore variante non enregistrée

– soit de به به bah ! bah ! « exclamation d'admiration, eh ! eh ! »,

– soit de بخ بخ baḫ ! baḫ !, « exclamation d'éloge, d'admiration », dont le dérivé verbal est بخبخ baḫbaḫa « exprimer son admiration en disant baḫ baḫ ; combler quelqu’un d'éloges ».

Il n’y a pas loin de l’admiration à la tendresse que la mère éprouve pour son petit. Aussi nous permettons-nous d’associer à notre donnée initiale :

وَبَأَ waba’a pousser un gémissement, un cri plaintif et aigu par tendresse pour son petit (se dit d'une chamelle)

Voilà qui nous invite à retourner à notre corpus d’étude maintenant armé des divers sémantismes issus des exclamations d’admiration, également bien décrits par Alloush dans sa thèse en divers endroits :

 

3.1. Taille, beauté, dignité, rang

بأبأ b’b’ – بُؤْبُؤ bu’bu’ point culminant ; chef, premier personnage

بأْو b’w – بأا ba’ā redresser la tête, se redresser au point de paraître plus grand ; s'élever par la gloire au dessus des autres – بأْو ba’w gloire, illustration

وَأْب wa’b chameau grand

 

3.2. Orgueil, dédain

L’orgueil, c’est l’admiration de soi-même et le dédain des autres :

أبى ’by – V. refuser, se refuser à qqch, dédaigner de faire qqch, refuser qqch à qqn – أبيّ ’abiyy orgueilleux

بأْو ba’w orgueil – بأا ba’ā se vanter et se regarder supérieur aux autres

 

3.3. Les souhaits de bonheur

Cette extension sémantique n’a pas été relevée par Alloush mais il nous semble légitime d’ajouter ici l’amicale salutation qui consiste à souhaiter du bien à quelqu’un qu’on aime ou qu’on admire :

أوِب ’wb – آئِب ’ā’ib bonheur, fortune, favorable

بيأ by’ – باء bā’a saluer qqn et lui souhaiter du bien – II. بيّا bayyā dans bayyā-ka llāh ! Que Dieu vous favorise, vous garde !

On doit donc pouvoir dire ici aussi qu’il existe un étymon {’,b} admirer qui est à verser au nombre des étymons obtenus par promotion d’onomatopées.(5)

 

Notes

5. Bien que formellement du même étymon que le précédent, ce cri devait être évidemment bien différent par la prononciation : on n’excite pas les chameaux avec une exclamation d’admiration. De même en français, avec un nombre réduit d’exclamations – surtout « Ah ! Eh ! Oh ! » – on peut exprimer, le ton aidant, toutes sortes de sentiments et avoir diverses intentions communicatives.

4. Le lexique du feu

 

Dans une recherche en cours, nous avons commencé à constituer un corpus de racines dans lesquelles il est question de feu, de chaleur, de lumière ou de brillance. Ce faisant, nous avons repéré la fréquence d’un certain nombre d’étymons que nous appelons « les étymons du feu ». En voici deux exemples suivis de quelques racines non ambigües :

– étymon {ḥ,b} :

حبّ ḥabba désirer, aimer

حباحب ḥubāḥib feu très faible ; étincelles ; espèce de vers luisant

حابٍ ḥābin qui apparaît, qui est visible – حبيّ ḥabiyy apparent, visible

حوبة ḥawbaẗ amour maternel

باحة bāḥa u paraître, apparaître, être mis au grand jour

– étymon {h,b} :

بها bahā briller

هبهب habhaba briller avec un mouvement oscillatoire comme la vapeur du mirage – هبهاب habhāb aurore

هوب hawb intensité, ardeur du feu

Ayant cherché en vain une racine construite sur l’étymon {’,b} dans laquelle il serait explicitement question de feu, de chaleur, de lumière ou de brillance, nous n’avions pas inclus l’étymon {’,b} au nombre des « étymons du feu ». C’était sans compter sur les dérivations métaphoriques de cette riche thématique. Qu’on en juge :

 

4.1. Le désir et ses conséquences naturelles, mariage et copulation (cf. fr. brûler de désir, les feux de l’amour, etc.)

أبّ ’abba désirer vivement qqch

بوأ bw’ – II. prendre femme et cohabiter avec elle – V. cohabiter avec une femme – باء bā’ union conjugale, mariage – باءة bā’aẗ union conjugale, mariage ; cohabitation

 

4.2. La colère, la honte ou la rougeur qui monte en ces cas au visage

أوِب ’awiba être en colère

وَئِب wa’iba être en colère – IV. أَوْأَبَ/أَيْأَبَ ’aw’aba, ’ay’aba mettre quelqu'un en colère ; faire à qqn une chose dont on a à rougir – VIII. إتَّأَبَ ’itta’aba rougir, avoir honte

يَئِبَ ya’iba éprouver un sentiment de pudeur ou de timidité et chercher à s'effacer en présence de qqn

 

4.3. La fièvre

وَبِئَ wabi’a, وَبُؤَ wabu’a, وُبِئَ wubi’a être attaqué par une épidémie, par la peste (se dit d'un pays) – IV. être affligé, envahi par une épidémie, par la peste (se dit d'un pays) ; avoir une indigestion (se dit d'un jeune animal)

 

Où l’on voit qu’un ensemble de racines peut présenter les seuls dérivés métaphoriques d’un sémantisme dont les items porteurs des sens propres ont disparu. En conséquence de quoi nous pouvons maintenant dire qu’il existe bel et bien un étymon {’,b} faisant partie des « étymons du feu ».

Il ne faut pas pour autant exclure la possibilité que, dans les items répertoriés, la hamza ne soit qu’une variante de ou de h. Ainsi les formes en hamza auraient en l’occurrence la fonction d’héberger les dérivations métaphoriques. Simple hypothèse.

5. Le lexique de l’eau

 

L’eau est moins discrète que le feu dans notre corpus. Elle y apparaît directement aussi bien en grande quantité qu’en petite :

أبّ ’abba – أباب ’abāb vague, flot ; grande masse d'eau

أوب √’wb / أيب √’yb – إيّاب ’iyyāb outre – أيّاب ’ayyāb porteur d’eau (DRS (6))

وَبَأَ √wb’ – مُوَبِئ muwabi’ petite quantité d'eau, eau en petite quantité, quand elle commence à manquer

Dans la mesure où nous ne voyons là aucune dérivation verbale mais une certaine diversité nominale, nous faisons l’hypothèse que ce sous-corpus est issu d’un emprunt par le proto-sémitique

– soit du lexème sumérien -āb/āp- “eau”(7),

– soit de la racine indo-européenne *ab/ap- “eau”, si tant est que cette racine ne soit pas elle-même d’origine sumérienne.

 

Notes

6. COHEN, David, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970 ; Louvain / Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet), 1993-2012.

7. En sumérien, l'apsû (ou abzu) est le nom de l'océan souterrain dans la mythologie mésopotamienne ; il est composé d'eau douce.

 

 

6. Le lexique du sabot

 

Nous aurions pu inclure dans le petit groupe ci-dessus :

وَأْب wa’b grande coupe à boire – وَأْبة wa’baẗ creux dans un rocher dans lequel il s'amasse de l'eau ; puits large et profond – وَئِيب wa’īb profond, de grande capacité (chaudron, etc.)

Nous ne l’avons pas fait car ces deux mots nous semblent avoir un rapport plus probable avec

وَأْب wa’b sabot très creux à la partie qui touche le sol, de sorte que l'animal en marchant enlève beaucoup de terre ; sabot léger, bien formé

En effet, par l’intermédiaire de حوأب ḥaw’ab sabot (de cheval) vidé, en guise de coupe – probable extension de وَأْب wa’b par incrémentation du initial – on voit quelle est la fonction des sabots creux ou creusés. En d’autres termes, tous les items uniquement nominaux ci-dessus sont sémantiquement liés entre eux et issus du nom-base وَأْب wa’b sabot (d’animal). Ils sont sans rapport avec les formes verbales vues plus haut (en 2.2. et 4.2.) qui relèvent quant à elles de deux racines وَأْب √w’b homonymes.

 

 

7. Un reliquat inexpliqué

 

أبّ ’abb nourriture, fourrage ; pré, prairie : le DRS donne ce mot en compagnie de divers cognats ayant les sens de mûrir, fleurir, rejeton, pousse, fruit...

أباء ’abā’ roseaux, terrain planté de roseaux : nom-base apparenté à أنبوب ’unbūb roseau ?

أوْب ’awb plage, contrée, pays, côte : nous n’avons pas d’explication.

بُؤْبُؤ bu’bu’ couvercle de l'étui à collyre : idem.

بُؤْبُؤ bu’bu’ prunelle, pupille (de l'œil) : idem.

 

 

Conclusion

 

L’étude de cet étymon nous aura permis d’exemplifier d’emblée et contre toute attente chacune des trois composantes du lexique de l’arabe :

– avec les lexiques du père et du sabot, voire avec celui de l’eau, nous avons plusieurs exemples de la composante « nom-base ». Le premier a engendré deux racines dont l’une a les formes verbales I et II. Les autres n’ont chacun qu’une petite dérivation nominale. (Bohas, p. 123 à 215).

– avec les lexiques du cri et de l’admiration, nous avons mis à jour l’existence de deux étymons {’,b} probablement obtenus par promotion d’onomatopées. (Bohas, p. 49 à 56).

– avec le lexique du feu, nous avons mis à jour l’existence d’un troisième étymon {’,b} à verser au nombre des étymons relevant d’une probable « matrice du feu » dont l’étude n’est qu’ébauchée et dont les traits phonétiques restent à déterminer. (Bohas, p. 19 à 47).

On comprend mieux alors l’aspect disparate de la plupart des notices dictionnairiques basées sur des racines majoritairement triconsonantiques. Presque toutes sont polysémiques, et s’il est parfois possible de vérifier que les divers sens d’une racine sont les termes afférents d’un terme central, autrement dit que, malgré les apparences, la racine en question est diachroniquement monosémique, il est très souvent vérifiable que deux ou plusieurs racines homonymes se dissimulent sous une même entrée. Pour ne prendre que le seul exemple de أبّ √’bb, nous avons montré que si la majorité des items de ce sous-corpus relève d’une racine أبّ √’bb.1 crier, les autres relèvent plutôt de أبّ √’bb.2 admirer, voire de أبّ √’bb.3 brûler.

(Juillet 2020)