Études de lexicologie arabe


Une étude de la racine ظهر √ẓhr

 

avec la collaboration de Jean-Marc Guyetand

 

Par la richesse de ses formes et de ses significations, la racine ظهر √ẓhr est probablement l’une des racines les plus importantes du lexique arabe, et les plus dignes d’intérêt. Face à la polysémie d’une telle racine, on se pose d’emblée la question de la répartition des sens : s’agit-il d’une seule et unique racine dont les sens apparemment très distants les uns des autres sont liés par un rapport secret qui serait à découvrir, ou s’agit-il plutôt de plusieurs racines, deux ou trois, voire plus, dont l’homonymie serait à expliquer ?

Qu’il s’agisse d’une seule et unique racine, c’est ce que donne à penser la présentation dictionnairique traditionnelle. De Kazimirski à Hans Wehr, tous les items figurent sous une même entrée qui n’occupe pas moins de huit colonnes chez le premier et encore quatre chez le deuxième. Qu’il s’agisse en revanche de trois racines différentes, c’est quasiment le choix fait par les auteurs du DRS (fasc. 10, 2012) qui répartissent les items et les sens de ẒHR en fonction de trois notions de base : le dos, midi et paraître :

1. Akk ṣēr ‘dos, dessus, steppe’, Ug ẓr ‘dos, sommet’, Hbr ṣohᵃr ‘toit’, Ar ẓahr ‘dos, dessus, surface d’une chose’, SAr b-θ̣hr ‘sur le dos de, sur’, Jib źähər, Mhr źāhər, Ḥrs ẓahr, źahr ‘dos, dos de chameau’, Mhr ẓār, Jib ẓer, Soq ṭhar ‘sur’, [...]

2. Hbr ṣāḫārayim, Aram ṭēhᵃrā, Syr ṭahrā , Ar ẓuhr , Mhr Ḥrs ẓahr , Jib ẓohur ‘midi’.

3. Ar ẓahara ‘paraître, apparaître; manifester, rendre évident, divulguer’, [...], Mhr źəhēr, Ḥrs ẓehōr, ẓehār, lehōr, Jib źähär ‘apparaître’.

Quant à Daniel Reig, il a réuni sous une même entrée les notions de midi et de paraître et donc opté pour une répartition entre deux racines distinctes. Nous pourrions lui donner raison, sur la base d’un certain nombre d’arguments sémantiques.

1. Les arguments sémantiques

1.1. dos et midi

À moins d’avoir une vision très anthropomorphique du monde, il est difficile de considérer le lieu du zénith comme le dos du ciel. Mais si l’on associe les notions de sommet ou toit à celle de dos, comme le fait le DRS – sur les seules bases, semble-t-il, de l’ougaritique ẓr et de l’hébreu ṣohᵃr –, la distance se réduit considérablement au point de jeter un doute dans les esprits. C’est probablement l’argument fondamental des partisans de la racine unique, et l’on comprend mal que le DRS ait néanmoins jugé bon de considérer midi comme une valeur à part entière.

Laissons provisoirement la question en suspens, nous y reviendrons. Tout ce que nous pouvons dire pour le moment c’est que :

– en arabe au moins, comme en français, la notion de sommet est le plus souvent exprimée par une métaphore de la tête plutôt que du dos (cf. قلّة qulla, قمّة qimma, etc.) ;

– sous la racine ظهر √ẓhr, on ne trouve nulle part les notions de toit ou de sommet ;

– sous la même racine ظهر √ẓhr, on ne trouve aucun item associant les notions de dos et de midi ;

– dans tout le lexique arabe, on ne trouve aucune racine sous laquelle ces deux mêmes notions seraient associées.

1.2. dos et paraître

Les lexicographes partisans de la racine unique n’ont certainement pas manqué d’y relever un cas flagrant et exemplaire d’énantiosémie : les items abondent où il est question à la fois de paraître et de disparaître, d’évident et de caché, de devant et de derrière, etc., au point de faire dire parfois aux mots plus, sans doute, qu’ils ne veulent bien dire. Nous avons par exemple relevé, dans la notice de Kazimirski :

ظَهَرَ ẓahara tourner le dos à une chose ou à une personne pour les couvrir de son corps, pour les défendre

L’explication nous semble un peu forcée, surtout en regard d’un autre sens du même item :

ظَهَرَ ẓahara tourner le dos à quelque chose, négliger, abandonner, laisser, oublier

Ne se met-on pas plutôt devant quelqu’un pour le protéger en faisant face à l’agresseur ? Si l’on tourne alors effectivement le dos à l’agressé dans cette opération, ce n’est, nous semble-t-il, qu’une conséquence naturelle et très secondaire de l’action première. C’est si vrai que pour couvrir quelqu’un de son corps, surtout s’il est allongé sur le sol, on se positionne plutôt face contre terre que sur le dos. Nous proposerons plus loin une autre explication pour la notion de protection.

Autre exemple :

ظهر √ẓhr – III. mettre deux robes, ou deux cuirasses, l'une par dessus l'autre, proprem. faire endosser une robe à l'autre ; adapter, ajuster, adosser deux choses l'une à l'autre, de manière qu'elles se joignent

Là aussi, l’utilisation de verbes comme endosser et adosser semble uniquement motivée par la nécessité de mentionner le dos quelque part pour justifier le choix de la racine unique.

Enfin, quand on lit pour le même item

ظَهْر ẓahr dos, dessus, partie de dessus ; [...] chose cachée (pour ainsi dire, le dos, qu'on ne voit pas) ; [...] sens extérieur du Coran [...]

... n’est-on pas gêné par le fait qu’un même mot puisse signifier aussi bien la partie cachée d’une chose que sa partie visible comme l’est généralement son dessus, sa surface, son extérieur ? Il n’est donc pas sûr qu’au début de la définition donnée ici une simple virgule suffise pour séparer dessus de dos.

Nous verrons plus loin si l’on doit trancher en faveur de l’homonymie ou de l’énantiosémie. Contentons-nous pour le moment de distinguer deux groupes :

– un premier groupe autour du terme central dos, avec les notions affines de caché, derrière, disparaître, tourner le dos, jeter, abandonner ;

– un deuxième groupe autour du terme central paraître, avec les notions affines de visible, évident, dessus, monter, aider, protéger.

1.3. midi et paraître

Il n’est pas aussi facile de dissocier midi de paraître. Comme nous l’avons noté dans notre étude La gorge et le cou, à la fin du chapitre 5, les deux notions sont clairement associées dans les étymons {q,l} et {ǧ,r}, voire au sein d’une même racine, comme dans

عرج ‛araǧa monter, s'élever à l'aide d'une échelle // عريجاء ‛urayǧā’ midi, heure de midi

هجر haǧara être éminent, distingué // هجير haǧīr heure de midi

D’ailleurs à midi, quand le soleil est au zénith, c’est bien le moment de la pleine clarté, de l’évidence, où ce qui était dans l’ombre en sort, apparaît, se montre, se manifeste ; on parle en français d’une clarté « méridienne ». La lumière est l’un des deux effets du soleil, l’autre étant la chaleur.

Pour comprendre les raisons qui ont amené les auteurs du DRS à séparer midi de paraître, relisons en entier la partie 3 de leur notice :

Ar ẓahara ‘paraître, apparaître ; manifester, rendre évident, divulguer’, ʔaẓhara ‘proclamer, témoigner hautement’, YemAr ʔiẓhār ‘annonce publique, proclamation’, Sab hθ̣hr ‘attester, certifier’, θ̣hr ‘document, acte’, Mhr źəhēr, Ḥrs ẓehōr, ẓehār, lehōr, Jib źähär ‘apparaître’.

On voit que les auteurs ont très vite tiré les sens liés à paraître vers les manifestations orales, vocales, sonores de l’évidence, vers la déclaration plutôt que vers la clarté visuelle. Ont-ils été influencés en cela par le fait que le latin clarus passe pour s’être d’abord appliqué à la voix et aux sons(1) ? C’est peut-être justifié pour d’autres langues sémitiques, mais l’est-ce vraiment pour l’arabe ? À lire la notice de Kazimirski, il est permis d’en douter car les items et sens relatifs à la clarté visuelle l’emportent en nombre de très loin sur ceux liés à la clarté vocale.

Ces considérations sémantiques nous amèneraient à envisager provisoirement, à l’instar de Daniel Reig, l’existence de deux racines ظهر √ẓhr homonymes, ظهر √ẓhr.1 dos et ظهر √ẓhr.2 midi. Voyons les arguments phono-morphologiques.

 

Notes

1. DELL, clarus. On nous permettra d’en douter. Nous rapprocherions plutôt clarus de lux que de clamare mais la question du non ordonnancement des radicales en indo-européen n’est pas posée par les spécialistes.

2. Les arguments phono-morphologiques

Toute racine triconsonantique ambigüe pouvant être construite sur trois étymons théoriques, voire sur le croisement de deux d’entre eux, nous allons ci-après nous intéresser à la nature et au statut de chacun des trois digrammes en présence dans la forme ظهر ẓhr, à savoir {ẓ,h}, {h,r} et {ẓ,r}.

2.1. Le digramme {ẓ,h}

D’après une de nos récentes études(2), la présence de ce digramme n’est constatée dans aucune racine non ambigüe ; il n’apparaît que dans trois racines ambigües :

– la racine لَظَهَ laẓaha "frapper avec la paume de la main" : ce verbe est très isolé à tous points de vue ; on ne le trouve que chez Kazimirski où c’est l’unique item de cette entrée, et avec ce seul sens. Si le n’est pas une coquille pour et bien qu’il soit peut-être vaguement possible de rapprocher لَظَهَ laẓaha de ملوظ milwaẓ "fouet ; bâton", il nous semble plus avisé de rapprocher ces deux mots d’un groupe important de racines construites sur l’étymon {ṭ,l} où il est souvent question de frapper avec un bâton ou avec la paume de la main. Citons-en quelques-unes :

لطأ laṭa’a donner à qqn des coups de bâton sur le dos

لطث laṭaṯa frapper qqn avec le plat de la main

لطح laṭaḥa donner un léger coup à qqn sur le dos

لطس laṭasa donner un soufflet à qqn

لطع laṭa‛a porter avec la main un coup sur l’oeil

لطم laṭama donner un soufflet à qqn

Les deux étymons rencontrés ici, à savoir {l,ẓ} et {l,ṭ} relèvent de la matrice dite « de la langue » (Voir B&S p. 51sq). Le sens "frapper avec la paume de la main" peut être considéré comme une extension sémantique de la rubrique « 2.3.1. Coller ». Cf. le français familier « coller une tarte à qqn ».

– la racine مَظَهَ maẓaha "partir et s'enfoncer dans l'intérieur des terres" : les meilleurs rapprochements que nous avons pu faire sont les suivants :

جمز ǧamaza partir et s'enfoncer dans l'intérieur du pays

مسع masa‛a – VIII. s'enfoncer dans l'intérieur des terres

مطر maṭara partir et s'enfoncer dans l'intérieur des terres

Les divers étymons rencontrés ici, à savoir {m,ẓ}, {m,z}, {m,s} et {m,ṭ} relèvent de la matrice dite « de la traction » (Voir B&S p. 81sq). Le sens "partir et s'enfoncer dans l'intérieur des terres" peut être considéré comme une extension sémantique de la rubrique « B.1. Fuir ».

– et enfin la racine ظهر √ẓhr qui fait l’objet de cette étude : il est clair que cette riche et hyperfréquente racine ne peut être la seule de tout le lexique à être construite sur un éventuel étymon {ẓ,h}.

L’ensemble consonantique {ẓ,h} reste donc un simple digramme qui n’a jamais le statut d’étymon.

2.2. Le digramme {h,r}

Dans un travail en cours sur le lexique du feu et de la lumière, nous avons relevé, construites sur l’étymon {h,r}, une grande quantité de racines exprimant ces notions centrales et leurs notions affines. Voici quelques exemples extraits d’un corpus beaucoup plus riche dans lequel nous avons sélectionné les seules racines qui sont en rapport direct avec le présent sujet :

Racines non ambigües

راه rāha i – V. s’agiter d’un mouvement oscillatoire (mirage)

راه rāha u briller par suite d'une légère agitation (eau répandue à la surface du sol)

رهره rahraha – II. briller, s'agiter (se dit du mirage vu dans le désert par une grande chaleur)

وهر wahar chaleur produite sur la terre par la répercussion de l’ardeur des rayons du soleil et la vapeur qui en est produite et qui forme au-dessus du sol le mirage

Racines ambigües

بهر bahara – V. briller (se dit d'un nuage d'une blancheur éclatante)

جهر ǧahara apercevoir, voir qqn sans voile, au grand jour ; éblouir qqn (soleil)

زهر zahara briller, étinceler (se dit du feu qu’on vient d’allumer)

نهر nahir brillant, qui luit – نهار nahār jour, journée, tout le temps qu’il fait clair

هجر haǧr partie du jour qui commence à midi

جوهر ǧawhar bijou, joyau, pierre précieuse ; eau, éclat, lustre, brillant d’une lame

زمهر zamahara – IV. briller (étoiles) – زمهرير zamharīr lune

Cette petite liste est suffisante pour nous permettre de comprendre que, dans la racine ظهر √ẓhr midi, le h n’est pas qu’un simple crément mais un composant à part entière de l’étymon {h,r}, en vertu de quoi :

– soit la racine ظهر √ẓhr midi est construite sur l’étymon {h,r}, et le y est un crément ;

– soit cette racine résulte du croisement des étymons {h,r} et {ẓ,r}.

C'est ce qu'il nous reste à vérifier.

 

Notes

2. Digrammes et Étymons – Première partie (2020), en attente de publication.

2.3. Le digramme {ẓ,r}

Avertissement : pour une meilleure compréhension de ce qui suit, nous conseillons la lecture préalable de notre étude La gorge et le cou. (Dans ce blog, rubrique « Du sens aux formes »).

Comme nous l’avons vu dans notre étude Pour une matrice de la gorge et du cou, ce digramme est effectivement un étymon qui a en commun avec les autres étymons relevant de cette matrice les traits phonétiques {[dorsale],[+sonant]}. Nous n’avions pas trouvé de racine présentant simultanément les sémantismes manger et parler mais ce n’est pas rédhibitoire : dans l’étude des matrices, il est bien rare qu'il existe une racine réapparaissant dans tous leurs sémantismes, extensions et dérivations. Voyons donc, chapitre par chapitre de La gorge et le cou, sous quelles rubriques sémantiques les divers items de la racine ظهر √ẓhr pourraient être légitimement placés.

Chapitre 5 : La fonction vitale de la gorge

Nous en avons rapidement parlé plus haut : tout le sémantisme de la brillance, avec ses causes et ses conséquences, est développé dans ce chapitre, partie C. Extension de percer : poindre, briller. Une lecture rapide de cette seule partie du chapitre 5 permettra de comprendre pourquoi, sous la racine ظهر √ẓhr, on trouve ensemble les nombreux items où il est question de midi, briller, paraître, mettre en avant, monter, saillie, hauteur, etc.

Chapitre 4 : La fonction giratoire du cou

Cette fonction, évidente dans ظَهَرَ ẓahara "tourner le dos à quelque chose", et dans ses sens métaphoriques "II. répudier" et "VIII. tourner le dos à quelque chose et l'abandonner, ne pas s'en soucier", connaît des extensions qui nous ont amené à inclure dans ce chapitre :

– le côté, le bord : ظَهَار ẓahār bord d'une contrée pierreuse

– la proximité sociale : ظهرة ẓihraẗ, ẓuhraẗ, ẓaharaẗ famille – ظَاهِرَة ẓāhiraẗ famille, tribu

– faire tomber : ظُهَارِيَّة ẓuhāriyyaẗ tour de force par lequel on renverse son adversaire sur le dos

Chapitre 2 : La fonction ingestive de la gorge

Nous savons depuis notre étude de la racine برج √brǧ que manger donne des forces, et nous le savons encore plus depuis notre étude La gorge et le cou. Si nous n’avons pas – ou plus – de verbe signifiant "manger" dans les dérivés de ظهر √ẓhr, les items relatifs à la robustesse ne manquent pas : ظَهَرَ ẓahara avoir un dos robuste, être fort dans le dos – ظَهِير ẓahīr qui a un dos large et robuste – مُظَهَّر muẓahhar qui a un dos robuste.

Nous avons aussi :

– un item relatif à l’ingestion de liquides : ظَاهِرَة ẓāhiraẗ abreuvement des chameaux qui se fait tous les jours à midi ; chameaux que l'on abreuve à midi, que l'on conduit à l'eau à midi 

– un autre relatif à l’abondance de gens : ظُهَار ẓuhār troupe, bande

– et deux autres relatifs aux ustensiles de la maison, notamment ceux servant à la préparation de la nourriture : ظَهْر ẓahr vieille marmite – ظَهَرَة ẓaharaẗ mobilier et ustensiles de la maison.

Chapitre 1 : Les désignations de la gorge et du cou

Il n’y a sous ظهر √ẓhr aucun mot désignant la gorge ou le cou. La partie du corps explicitement désignée est ici le dos. Cela dit, nous ne pensons pas trop tirer les choses dans le sens où nous souhaitons qu’elles aillent en faisant remarquer que, tout de même, il n’y a pas si loin de l’arrière de la tête au dos en passant par la nuque, surtout chez les quadrupèdes. Voici quelques indices :

– les noms رقبة raqabaẗ et قلايد qalāyid désignent aussi bien la nuque que le cou ;

– le nom دبر dubr, le grand synonyme de ظَهْر ẓahr, désigne aussi bien la nuque que le dos ;

– on peut constater l’association dos // cou, nuque dans d’autres racines comme

محرد maḥrad endroit du dos du chameau où l’on met la selle // jointure du cou

بنق banaqa cingler le dos avec un fouet // mettre qqch au cou en guise de collier

Si l’on nous accorde ce rapprochement entre le cou et le dos, on nous accordera qu’un chapitre Chapitre 6 : Les métaphores de la gorge et du cou soit renommé :

Chapitre 6 : Les métaphores du dos

A. D’après le dos de certains animaux : ظُهْرَة ẓuhraẗ "tortue". La tortue est protégée par sa carapace dorsale, d’où, probablement, l’extension ظَهَرَ ẓahara "couvrir une chose ou une personne de son corps, pour les défendre ; défendre, protéger ; servir d’appui à quelqu’un, aider, assister".

B. Le dos, chez la tortue et surtout chez tous les quadrupèdes, en particulier montures et bêtes de somme, c’est ce qui est dessus, donc visible : ظَهْر ẓahr dessus, partie de dessus ; partie du sol dure et un peu plus élevée que le reste ; pont (d’un navire, d’un vaisseau)(3) – ظِهَارَة ẓihāraẗ le dessus, le bon côté, l’extérieur du vêtement (opp. à بطانة).

NB : Ce sémantisme, nous l’avons vu plus haut, pourrait tout aussi bien être placé dans le chapitre 5, partie C. Extension de percer : poindre, briller.

C. Mais le dos, chez ce bipède qu’est l’homme, c’est ce qui est derrière lui, donc invisible : ظَهْر ẓahr derrière ; revers de la main ; biens, richesses, proprem. ce que quelqu'un a derrière lui ; absence ; chose cachée.

Nous renonçons à expliquer ظَهْر ẓahr "chemin à travers le désert" par un rapport avec le dos ou midi ou quelque dérivation sémantique que ce soit. Nous nous bornerons à suggérer une éventuelle contagion sémantique(4) avec certains items relevés dans La gorge et le cou (Chapitre 6, B. D’après l’étroitesse de la gorge) :

حرج ḥaraǧ défilé, passage étroit

سلق silq lit d’un cours d’eau

قفيل qafīl défilé, chemin étroit à travers les montagnes

لقّ laqq fente, crevasse ; sillon – لققة laqaqa sillon

مرتج martaǧ col, défilé, passage

وجرة waǧra ruelle que l’on creuse exprès et qui aboutit à une fosse pour prendre les bêtes féroces

Au total, si l’on veut bien nous accorder une perception unifiée du dos, de la nuque et du cou, on voit que nous aurions pu facilement exemplifier presque tous les chapitres de notre étude La gorge et le cou par des dérivés de la racine ظهر √ẓhr.

Quelle conclusion en tirer ?

 

Notes

3. Cette dernière acception de ظَهْر ẓahr ne figure ni chez Kazimirski ni chez Lane mais on la trouve chez Dozy. Elle est toujours usuelle.

4. Voir notre étude sur ce sujet. (Dans ce blog, rubrique "Divers")

Conclusion

Il n’y a qu’une seule racine ظهر √ẓhr, qui résulte du croisement des étymons {ẓ,r} et {h,r}.

– Par l’étymon {ẓ,r}, cette racine relève de la matrice de la gorge et du cou. Son sémantisme est principalement axé sur le dos perçu comme le prolongement de la partie arrière du cou, de la nuque. L’étymon {h,r} ne vient qu’en renforcement dans les items relatifs aux notions de brillance, midi, apparaître, etc.

– Mais comme il n’y a qu’un seul mot ظَهْر ẓahr pour désigner aussi bien le dos des bipèdes que celui des quadrupèdes, la racine ظهر √ẓhr en vient, par énantiosémie, à exprimer à la fois ce qui est dans le dos des uns, donc derrière eux, caché, invisible, et ce qui est sur le dos des autres, donc dessus, saillant, brillant, découvert, visible.

(juillet 2020)

 

Bibliographie

– B&S = BOHAS, Georges et SAGUER, Abderrahim, Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

– DELL = ERNOUT, Alfred et MEILLET, Antoine, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Paris, Klincksieck, 1932, réédition 2000.

– DOZY, Reinhart Pieter Anne, Supplément aux dictionnaires arabes, Leyde, E. J. Brill, 1881.

– DRS = COHEN, David, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970 ; Louvain / Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet), 1993-2012.

– KAZIMIRSKI, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

– LANE, Edward William, Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate, 1863-1893.

– REIG, Daniel, Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », Paris, Librairie Larousse, 1983.

– ROLLAND, Jean-Claude, « La contagion sémantique dans le lexique arabe », dans Le blog de Jean-Claude Rolland, 2019. (En ligne).

– ROLLAND, Jean-Claude, « La gorge et le cou », suivi de « Pour une matrice de la gorge et du cou », dans Le blog de Jean-Claude Rolland, 2019-2020. (En ligne)

– WEHR, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.