Études de lexicologie arabe

Mots contenant le digramme nº 47 {b,m}

 

Remerciements à Jean-Marc Guyetand qui nous a grandement facilité le travail. Son balayage systématique du dictionnaire de Kazimirski(1) a permis la constitution de ce corpus.

 

Cette brève étude fait partie d’un projet de recherche plus ambitieux sur l’ensemble des étymons dans les racines ambigües. Son opportunité a été évoquée dès 2013 par Georges Bohas et Karim Bachmar dans leur ouvrage Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique.(2) À propos des quarante et un digrammes ne donnant pas lieu à des réalisations dans des radicaux non ambigus, les auteurs y écrivaient en page 190 :

« L’étude des réalisations dans des radicaux ambigus devrait restreindre ce nombre. Une fois cette étude accomplie, on pourra tenter de prédire quelles sont les combinaisons non réalisées. »

Nous nous sommes donc donné comme premier objectif de vérifier si ces mêmes digrammes apparaissaient dans des radicaux ambigus et à quel titre. Nous proposons ici le résultat de notre recherche sur le digramme nº 47 {b,m}.

 

1. Les emprunts

Référence : Rolland, Jean-Claude, Étymologie arabe : dictionnaire des mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, Paris, L’Asiathèque, 2015.

1.1. Liste

بجماط baǧamāṭ (afr.) biscuit de mer (autrement بقسماط )

بخم baḫm toute plante acaule, sans tige apparente

برسام birsām pleurésie

برسيم birsīm trèfle

بَرْمَق barmaq (turc) pouce, comme mesure de longueur

بَرْمِيل barmīl baril

بَرْنَامَج barnāmaǧ table des matières

بَرَهْمَن barahman brahmane, brahme

بَشْمَاط bašmāṭ biscuit de mer

بقّم baqqam bois de campêche, employé dans la teinture

بَهْمَن bahman le onzième mois de l'ancienne année persane ; espèce de plante

 

1.2. Commentaire

بجماط baǧamāṭ et بَشْمَاط bašmāṭ : variantes de بقسماط buqsumāṭ qui, curieusement n’apparaît dans le dictionnaire qu’à cette seule occasion. Emprunt au grec παξαμάς [paksamás], même sens, dont Chantraine(3) dit qu’il serait issu du nom du boulanger et gastronome Πάξαμος [Páksamos].

بخم baḫm : ce mot n’a pas de cognat en sémitique. En revanche, chez Johnson, on trouve le terme بخمة baḫmaẗ "artichaut", d’origine persane.

برسام birsām : du persan bar-sām, id, litt. “enflure de poitrine.

برسيم birsīm : du copte bercim, id., de ber, “semence”, et cim, “plante”.

برميل barmīl : pour Dozy, ce mot est un emprunt à l’espagnol barril, dont le DRAE(4) ignore l’origine, tout comme le TLF(5) ignore celle de barrique, dont baril serait un diminutif.(6)

بَرْنَامَج barnāmaǧ : du pehlevi bar-nāmaǧ, IE *bʰer-, “porter” + *no-mn-, “nom”.

بَرَهْمَن barahman : du sanskrit brahman “dévotion religieuse, prière”.

بقّم baqqam : du persan bakam, même sens.

 

Notes :

1. KAZIMIRSKI, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

2. Dans Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq.

3. CHANTRAINE, Pierre, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, Klincksieck, 1977.

4. Diccionario de la Real Academia Española, en ligne.

5. Trésor de la Langue Française, en ligne.

6. P. Guiraud (Dictionnaire des étymologies obscures) a relevé un sémantisme commun à plusieurs mots en bar-, dont celui d’“objet bombé à paroi divergente”.

2. Les racines quadriconsonantiques

2.1. Liste

بجرم √bǧrm – بجارم baǧārim malheurs, calamités

برجم burǧum articulation du milieu d’un doigt ; articulation ; doigt du milieu – برجمة burǧumaẗ, barǧamaẗ paroles dures ; langage grossier

بَرْشَمَ baršama éprouver de la peine, de la douleur ; souffrir et trahir sa douleur par l'expression du visage ; avoir l'air sombre et les yeux hagards fixés sur un point ; orner (au moyen de points de plusieurs couleurs)(7) – بَرْشام baršām bonne vue, regards perçants – بُرَاشِم burāšim qui a une bonne vue, les regards perçants – بُرْشُم buršum voile dont on se couvre le visage – بَرْشُوم baršūm espèce de palmier très précoce particulier à la ville de Bassora

برطم barṭam bègue – برطم barṭama bégayer, balbutier ; mettre en colère ; se fâcher, froncer le sourcil et prendre un air sévère ; s'assombrir, se couvrir de ténèbres (se dit de la nuit) – II. se fâcher tout rouge pour un propos – برطمة barṭamaẗ expression de la colère sur le visage, quant il parait comme enflé – برطم birṭam et براطم burāṭam qui a les lèvres grosses, ou une lèvre grosse et comme enflée

بَرْعَمَ bar‛ama boutonner (se dit des arbres) – II. idem – بُرْعُم bur‛um calice d'une fleur – بُرْعُوم bur‛ūm bouton de fleur non épanouie – بَرَاعِيم barā‛īm hautes montagnes

بَرْهَمَ barhama regarder longtemps et fixement un objet, y plonger ses regards – بَرْهَمَة barhamaẗ bouton de fleur (voir برعم )

بَزْمَخَ bazmaẖa être orgueilleux

بَسْمَلَ basmala (verbe formé des mots بسم الله), prononcer les mots بسم الله   

بلتم baltam bègue ; qui a l’élocution difficile ; homme borné, d’un esprit bouché

بَلْجمَ balǧama bander les jambes malades d’une bête

بَلْحمَ balḥama panser, bander (DRS : variante de بَلْجمَ balǧama)

بَلْدَمَ baldama être saisi de frayeur au point de ne pas pouvoir parler – بَلْدَم baldam partie antérieure et saillante du poitrail et du gosier chez le cheval, et qui communique avec l'œsophage – بُلْدُم buldum lourd et malsain (aliment, mets) ; morose, fâcheux (homme)

بلسم balsama se taire, devenir muet par suite de frayeur ou de quelque émotion

بَلْصَمَ balṣama s'enfuir, se sauver

بَلْعَمَ bal‛ama avaler – بَلْعَم bal‛am glouton, très gourmand, qui avale avec avidité et promptement – بُلْعُم bul‛um oesophage, canal de déglutition ; ruisseau par lequel l'eau descend de la colline

بلغم balġam phlegme, pituite

بيلم baylam osier ; cosse, gousse de coton

حَبْرَمَة ḥabramaẗ (formé de حبّ الرمان) préparation de sirop de grenades – مُحَبَّرَم muḥabbaram sirop de grenades

زَبْهَمَة zabhamaẗ hâte, précipitation

شَبْرَم šabram petit de taille

ضبرم ḍbrm – ضُبَارِم ḍubārim gros, robuste, qui a la charpente osseuse solide et les chairs compactes ; très brave, qui charge l'ennemi avec impétuosité

هَبْرَمَ habrama manger beaucoup ; parler beaucoup

 

2.2. Commentaire

Dans notre étude sur le statut du m final(8), nous avons vu que plusieurs des items ci-dessus étaient de probables extensions par le crément m de racines triconsonantiques :

برشم baršama orner (au moyen de points de plusieurs couleurs) // برش baraš taches sur la peau

بَرْعَمَ bar‛ama boutonner (se dit des arbres) – بَرَاعِيم barā‛īm hautes montagnes // برع bara‛a gravir une montagne (= mouvement vers le haut > pousser, croître)

بلتم baltam bègue ; qui a l’élocution difficile // بليت balīt qui parle très lentement

بلدم baldama être saisi de frayeur au point de ne pas pouvoir parler //بلد balida être stupide

بلسم balsama devenir muet par suite de quelque frayeur ou émotion //بلس √bls – IV. rester stupéfait

بلعم bal‛ama avaler // بلع bali‛a avaler

C’est aussi le cas de quelques autres :

بجارم baǧārim malheurs, calamités // بجر buǧr malheur

شَبْرَم šabram petit de taille // قصير الشبر qaṣīr al-šibr petit de taille

ضُبَارِم ḍubārim gros, robuste, etc. // ضبر √ḍbr – II. être gros, épais, avoir la charpente osseuse très forte

هَبْرَمَ habrama manger beaucoup // هَبْرَة habraẗ gros morceau de viande, de chair sans os

Quant au reste :

برجمة burǧumaẗ est clairement une extension par incrémentation du b initial de la racine رجم rǧm à juger par رجم raǧama "éclater en injures contre qqn". Quant à برجم burǧum, il n’est peut-être pas sans quelque parenté avec راجبة rāǧibaẗ "dernière articulation d’un doigt" ou رحبى raḥbā "articulation du coude", mots dont l’étymon doit être {b,r} "lier"(9).

برطم barṭama : le sens premier de ce verbe est la colère. Rapprochons-le de قرطب qarṭaba "se mettre en colère". On voit que les deux entretiennent un rapport formel clair avec ربط rabaṭa dont l’étymon est {b,r} "lier". Le rapport sémantique entre "lier" et "colère" a été démontré par Michel Masson dans un article maintes fois cité(10) dans nos études. On peut en déduire que l’étymon de برطم barṭama est {b,r}, ce qui permet de considérer ce verbe comme une extension de ربط rabaṭa par incrémentation du m final et métathèse.

بَزْمَخَ bazmaẖa est rapproché par le DRS(11) de بديخ badīẖ "élevé en dignité, en rang". Pour Bachmar(12) , à juger par زبا zabā "marcher avec fierté" et ماخ māẖa "avoir une démarche fière", le mot résulte du croisement des étymons {b,z} et {ẖ,m}.

بَلْجمَ balǧama semble être une extension par incrémentation du b initial de la racine لجم lǧm à juger par لجام liǧām "linge que porte par mesure de propreté une femme qui a ses règles".

بَلْصَمَ balṣama est rapproché par le DRS de بلأز bl’z et بلأص bl’ṣ, même sens. Pour Bachmar, le mot est une extension de لصم laṣama, même sens, par incrémentation du b initial.

بلغم balġam semble être une extension par incrémentation du b initial de la racine لغم lġm à juger par لغم laġama "écumer, avoir la bouche écumante" (se dit d’un chameau).

بَرْهَمَ barhama : dans notre étude Le lien et la menace, nous avions rapproché ce verbe de plusieurs autres, notamment de

برق √brq – II. ouvrir les yeux, les écarquiller et regarder fixement

برى √bry – X. examiner, scruter

ذبر ḏabara regarder avec attention, et voir distinctement et clairement

عبر ‛abira – VIII. observer ; examiner avec attention

et aussi de l’akkadien barū "voir, regarder". Tous semblent construits sur l’étymon {b,r} "voir, regarder".

Nous pouvons ajouter à cette petite liste :

بَرْشَمَ baršama avoir l'air sombre et les yeux hagards fixés sur un point – بَرْشام baršām bonne vue, regards perçants – بُرَاشِم burāšim qui a une bonne vue, les regards perçants

Enfin, en ce qui concerne زَبْهَمَة zabhamaẗ, dans notre étude sur les racines uniconsonantiques, nous avions constaté qu’une des charges sémantiques du phonème z était - comme dans le français "Allez, zou !" - la rapidité. De زيازية ziyāziyaẗ "hâte, promptitude avec laquelle on fait quelque chose", nous avions notamment rapproché

أزج ’azaja se hâter, se dépêcher

أزف ’azifa s’approcher promptement

زأزأ za’za’a s’avancer avec rapidité

زها zahā – VIII. se mettre à courir

هزأ haza’a – IV. s’en aller rapidement en emportant qqn sur son dos (chamelle)

هزع haza‛a courir vite, se dépêcher

هزف hizaf rapide, véloce

هزهز huzahiz rapide à la course

Nous aurions pu ajouter à cette liste :

زبد zbd – V. s’empresser de faire qqch

زبي zby – أزبيّ uzbiyy vitesse, rapidité, célérité

On peut faire l’hypothèse raisonnable que زَبْهَمَة zabhamaẗ, construit comme زبي zby sur l’étymon {b,z}, a fait l’objet de deux incrémentations successives. Une certaine parenté avec بَزَمَ bazama (voir plus loin) n’est pas à exclure.

بيلم baylam : terme technique sans étymologie, sans aucun cognat dans les autres langues sémitiques. C’est probablement un emprunt, mais à quelle langue ?

Conclusion de cette partie : il n’y a rien dans ces racines quadriconsonantiques qui puisse justifier la présence éventuelle d’un étymon {b,m}.

 

Notes :

7. Cette acception est donnée par le DRS mais ne figure pas dans le dictionnaire de Kazimirski.

8. Rolland Jean-Claude, « Le statut du m final dans les racines arabes », dans Langues et littératures du monde arabe, LLMA nº 11, 2017.

9. Voir Le blog de Jean-Claude Rolland, À propos des étymons (nº 33 {b,r}).

10. Étude d’un parallélisme sémantique : « tresser » / « être fort », in Semitica XL, p. 89-105, Paris, Maisonneuve, 1991.

11. Cohen, David, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970 ; Louvain / Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet), 1993-2012.

12. Bachmar, Karim, Les quadriconsonantiques dans le lexique de l’arabe, thèse de doctorat soutenue à École Normale Supérieure de Lyon en 2011. (En ligne).

3. Les racines triconsonantiques

بَجَمَ baǧama se ramasser, chercher à s'effacer ; se taire et se tenir coi par crainte ou de lassitude ; être lent, agir lentement et traîner en longueur – II. avoir une bonne vue, de bons yeux

Cette racine pourrait éventuellement être apparentée à جبأ ǧaba’a "rester en arrière ; se cacher, rester caché, se dérober à la vue"... Pour le sens de "se taire", voir plus loin بَكِمَ bakima.

Quant au sens de la forme II, il se comprend à partir la locution française synonyme "avoir le regard ou les yeux perçants". La métaphore n’est pas propre au français, on la retrouve dans diverses racines, notamment ثقب ṯqb, حزّ ḥzz, نقب nqb, etc. D’où l’on déduit que بجّم baǧǧama est une extension de بجّ baǧǧa "percer" par incrémentation du m final.

بَذُمَ baḏuma être réfléchi et maître de soi-même dans la colère – IV. avoir les parties de la génération gonflées par l'action du penchant sexuel (se dit d'une chamelle en chaleur) – بُذْم buḏm résolution, projet bien arrêté ; peau ; âme ; épaisseur, grosseur ; graisse ; patience, longanimité ; force, puissance – بَذِيم baḏīm fort, robuste, vigoureux ; qui sent mauvais (se dit de la bouche, de l'haleine)

Le test du m final est à première vue négatif. On en saura plus après l’étude des étymons {b,ḏ} et {ḏ,m}. On notera néanmoins sans attendre l’équivalence بُذْم buḏm "résolution, projet bien arrêté" = بَزْم bazm "résolution ferme". Pour la notion de grosseur, on rapprochera de ضُبَارِم ḍubārim "gros, robuste" // ضبر √ḍbr – II. "être gros, épais, avoir la charpente osseuse très forte" vues plus haut.

بَرَمَ barama tordre, tresser (une corde) en tordant les fils, les tortis – بَرِمَ barima être ennuyé ou dégoûté de quelque chose; éprouver de la peine, du chagrin de quelque chose – IV. tordre, réunir ensemble deux fils ou deux tortis pour rendre la corde plus solide ; raffermir, consolider – بُرْم burm corde – بَرَم baram celui qui, par avarice, ne veut prendre aucune part au pari, à un jeu de hasard ; avare – بَرْمَة barmaẗ marmite, spécial. faite de pierre – بَرِيم barīm multitude, ramassis de gens de toute espèce ; aurore ; soupçon ; tranche, bande coupée dans la bosse et le foie du chameau, qu'on sert aux convives – بَرِيمَة barīmaẗ vrille – مُبْرَم mubram retroussé, relevé (poil, moustache) – مُبْرِم mubrim lent, paresseux ; vicieux – مُتَبَرِّم mutabarrim difficile à vivre, d'un mauvais caractère

C’est une racine récurrente dans l’article de Masson cité plus haut. L’étymon est {b,r} "lier", le même que dans برطم barṭama vu plus haut. Bien que beaucoup de sens soient liés, un certain nombre d’entre eux sont des indices de probables homonymies.

بَزَمَ bazama saisir et mordre avec les dents, pincer ; se charger d'un fardeau et le porter ; traire une chamelle de deux doigts, de l'index et du pouce ; arracher à quelqu'un son vêtement du corps, dépouiller quelqu'un de ses vêtements – IV. faire à quelqu'un cadeau de qqch – VIII. commencer – بَزْم bazm résolution ferme ; mot dur adressé à qqn ; action de prendre, de pincer la corde de l'arc avec l'index et le pouce, et puis de la lâcher – بَزْمَة bazmaẗ action de ne faire qu'un repas par jour ; poids de trente dirhems – بَزِيم bazīm cordon sur lequel sont enfilées les perles ou pierres précieuses qui servent de collier ; feuille de palmier roulée avec laquelle on serre une botte de légumes ; bourgeon de palmier femelle qu'on a fendu pour insérer la fleur mâle, et qu'on referme et noue avec une feuille de palmier roulée ; restes d'un mets, de vivres – أَبْزَام ’abzām agrafe ; boucle avec son ardillon – مُبَازَمَة mubāzamaẗ zèle, persistance, persévérance

Le test du m final est positif, au vu de بزّ bazza "enlever, emporter, ravir". Il restera à vérifier dans quelle mesure ce sens premier expliquerait les autres. Pour بَزْم bazm "résolution ferme", rappelons بُذْم buḏm, même sens, vu plus haut. Pour مُبَازَمَة mubāzamaẗ, rappelons زَبْهَمَة zabhamaẗ "hâte, précipitation", vu plus haut.

بَسَمَ basama sourire (en écartant légèrement les lèvres)

Le DRS rapproche بشّ bašša "être enjoué"... Suite à notre étude sur إسم ’ism(13), nous avançons l’hypothèse que cette racine monosémique isolée est construite sur l’étymon {s,m} "signe". En effet, le sourire est un signe.

بشم bšm – بشام bašām arbuste odoriférant

Nombreux cognats en sémitique. Racine probablement construite sur l’étymon {š,m} "perception olfactive". (Voir notre étude sur إسم ’ism.)

بُصْم buṣm espace compris entre l'extrémité du doigt annulaire et celle de l'auriculaire ou petit doigt

Ce terme est isolé en arabe, et sans cognat. Serait-ce un emprunt ?

بضم baḍama commencer à grossir (céréales)

Racine clairement construite sur l’étymon {b,ḍ} "être gros". Voir plus hautضبر √ḍbr et ضُبَارِم ḍubārim, et aussi بضابض buḍābiḍ "fort, robuste".

بُطْم buṭm térébinthe, arbre ; térébenthine ; ulcère à la jambe

Nous sommes ici clairement en présence de deux homonymes. Le premier est un vieux mot sémitique ; l’akkadien a buṭn(14). Pour le deuxième, les verbes بطّ baṭṭa et بطر baṭara signifient "percer un ulcère" et le nom بطّة baṭṭa désigne le gras (de la jambe), le mollet... Un rapport semble probable avec les notions d’enflure et de grosseur vues sous بذم bḏm, برطم brṭm, et ضبرم ḍbrm. (Cf. بطن baṭn "ventre" et plus généralement la matrice de la courbe(15)).

بَعِيم ba‛īm idole, image ou statue d'une idole ; qui ne sait ni composer, ni réciter une poésie

Le DRS se demande si ce n’est pas une erreur pour عائم ‛ā’im, qui est le nom d’une idole... Pour le deuxième sens, peut-être à rapprocher de بَغَمَ baġama "s'exprimer confusément" et de أَبْهَم ’abhm "qui ne sait ou ne peut pas parler" ? Voir plus loin بَكِمَ bakima.

بَغَمَ baġama gémir, geindre (se dit de cette voix de la gazelle par laquelle elle témoigne sa tendresse à ses petits, d'un cri aigu et abrupt de la chamelle, d'un cerf ou d'un bouc de montagnes) ; s'exprimer confusément devant quelqu'un, ou en termes obscurs, au point de laisser ignorer ce qu'on veut exactement – III. parler doucement, d'une voix douce et agréable – بَغَمَ baġam langage obscur

À rapprocher de غمغم ġamġama "être obscur et inintelligible" et مغمغ maġmaġa "se servir d’un langage obscur, l’embrouiller, le rendre inintelligible". L’étymon est {ġ,m} mais un croisement avec le digramme {b,m} n’est pas à exclure, comme on va le voir dès l’item suivant.

 

Notes :

13. Dans Le blog de Jean-Claude Rolland, De la forme au sens, إسم ’ism ou "Le signe, l’insigne et la désignation".

14. Pour en savoir plus sur le mot et la chose, lire l’article très documenté de Ph. Boutrolle et alii, “En amont de l’arabe بُطْم buṭm”, dans Bulletin de la SELEFA nº 11 (2008).

15. Dans BOHAS, Georges et SAGUER, Abderrahim, Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012, page 163 sq.

بقم baqima avoir le ventre gonflé (brebis, chameau, etc.) (DRS) – V. être chargée de son fœtus (femelle) – بقامة buqāmaẗ laine grossière et non cardée ; copeau ; imbécile, d’un esprit bouché

Racine assez clairement construite sur l’étymon {b,q} à juger par بقّ baqqa "mettre au monde un grand nombre d’enfants ; fendre ; être insupportable à qqn par son bavardage", بقباق baqbāq "bavard", مبقّت mubaqqat "sot, imbécile", بقط baqaṭ "morceau, fragment", etc.

بَكِمَ bakima être muet (soit par quelque vice d'organes, comme les sourds-muets, soit quand ou ne parle pas par stupidité) – بَكُمَ bakuma vivre dans le célibat

بَكِمَ bakima : à juger par les problèmes de langage – mutisme, bégaiement ou langage confus – relevés dans plusieurs racines de ce corpus, on est en droit de s’interroger sur la valeur sémantique de la séquence disjointe B-M. Le DRS fait d’ailleurs la même constatation sous BGM, f. 2, p. 42. En rapprochant l’anglais to mumble, on peut faire l’hypothèse qu’il a peut-être aussi existé en arabe un verbe مبمب *mabmaba ou بمبم *bambama, maintenant disparu, qui avait plus ou moins le sens de "bredouiller des paroles inintelligibles", à la manière des bébés, des bambini.

Pour comprendre le sens de بَكُمَ bakuma "vivre dans le célibat", on se réfèrera à مكسّع mukassa‛, de même sens, que Kazimirski glose : « qui porte le sperme refoulé dans les reins ». Métaphoriquement garotté, le pénis infirme et infertile du célibataire est comparable à une bouche muette, dont la langue est nouée. D’où le rapport avec le mutisme. Pour le parallélisme sémantiquer lier, nouer // infirmité, voir l’article de Masson mentionné plus haut.

بَلَمَ balama être en chaleur (se dit d'une chamelle) – II. rendre difforme, laid, abîmer – IV. se taire – بَلَم balam penchant sexuel violent chez une chamelle, et enflement des parties sexuelles – بَلَمَة balamaẗ enflement des lèvres – بَلَم balam brochet, poisson – بِيلَم bīlam vrille – بَلْمَاء bilmā’ nuit de la pleine lune – أَبْلَم ’ablam espèce de fève

Pour le sens "se taire", voir بَكِمَ bakima ci-dessus. Le sens "être en chaleur et enfler" réapparait dans بَذُمَ baḏuma – IV.

Le sens "rendre difforme, laid, abîmer" est proche de لَبِمَ labima "être démis, disloqué" (se dit d'une épaule).

Enfin on retrouve le sens "vrille" dans بَرِيمَة barīmaẗ.

Au total, plusieurs racines homonymes qui sont probablement autant de variantes des diverses racines mentionnées. On s’y reportera donc.

بهم bhm – II. sevrer les agneaux ou les chevreaux ; faire halte, s'arrêter – IV. fermer (la porte) ; cacher, laisser inconnu ; distraire, occuper quelqu'un par quelque chose, le détacher d'une chose et l'occuper d'une autre ; être incertain, caché ou vague (se dit d'une chose) – X. être étranger, inconnu dans un pays ; demeurer interdit en présence de quelqu'un ; être pris pour un étranger – بَهْمَة bahmaẗ nom générique pour agneau ou chevreau, ou veau, ou petit de chameau – بُهْمَة buhmaẗ rocher ; brave, héros ; troupe de cavaliers ; armée ; affaire importante, majeure – بَهِيم bahīm qui est d'une seule couleur, qui n'a aucune tache, aucune variété dans son pelage ; noir ; sourd, qui ne retentit pas (son, bruit) ; unique, incomparable ; dépouillé de tout accessoire – بَهِيمَة bahīmaẗ animal, bête, brute – بَهِيمِيّ bahīmiyy de bête, de brute – بَهِيمِيَّة bahīmiyyaẗ nature de brute, des brutes – أَبْهَم ’abhm qui ne sait ou ne peut pas parler ; étranger, barbare – إبْهَام ’ibhām  pouce ; orteil – مَبْهَم mubham muet

Cette racine en cache elle aussi probablement plusieurs :

– Le test du m final est positif pour بهيم bahīm "dépouillé de tout accessoire" // بهي bahiya "être vide" (maison sans meubles). Étymon {b,h}.

– Pour les problèmes de langage, voir بَكِمَ bakima : l’incapacité de l’animal à parler est l’une de ses principales caractéristiques. Digramme {b,m}.

– Pour le sens "faire halte", parenté probable avec باء bā’a – II. et بوى bawā, même sens(16).

– Enfin, à juger par تهم tahima "demeurer interdit, impuissant à parler ou à agir" et مته matiha – V. "rester interdit, stupéfait", certaines formes doivent relever de l’étymon {m,h}.

– Pour إبْهَام ’ibhām, voir DRS 2 p. 48.

رَبَم rabam herbes qui se trouvent en grande quantité et présentent comme une épaisse forêt

Comme nous l’avons vu dans notre étude de la racine شرب √šrb(17), ce nom partage l’étymon {b,r} "abondant" (notamment en végétation) avec

برش √brš – أبرش ’abraš riche, abondant en herbes et plantes de toute espèce

ربّة rubbaẗ opulence, affluence, abondance des commodités de la vie

ربش rabiš qui abonde en herbes de toute espèce

ربغ √rbġ – أربغ ’arbaġ abondant, copieux (se dit de toute chose)

ربيلة rabīlaẗ abondance des choses nécessaires à la vie

شربب šurbub plantes pourries à cause de leur abondance et de l'humidité

etc.

شَبَمَ šabama bâillonner (un chevreau) ; être froid (se dit des choses) – شَبِم šabim froid ; qui a souffert du froid, gelé ; qui a froid et faim en même temps ; gras ; mort ; poison – شِبَام šibām cordon, ruban, un à chaque bout du voile de la tête que la femme croise derrière la tête quand elle attache le voile ; bâillon, morceau de bois qu'on met dans la bouche d'un veau, etc., pour l'empêcher de téter et le sevrer – مُشَبَّم mušabbam bâillonné, qui a un bâillon au museau (chevreau, etc.)

Si l’on en reste à cette seule fonction du bâillon – empêcher de téter – nous avons seulement constaté la présence du š dans trois racines synonymes : حشك ḥšk, شجر šǧr, شحك šḥk. Mais si l’on accepte l’autre fonction – empêcher de parler – on voit qu’il est alors possible de rapprocher cette racine de toutes celles évoquées plus haut sous بَكِمَ bakima, et dont la charge sémantique commune doit être celle de "fermer la bouche".

On peut rapprocher شَبِم šabim "gras" de شَحِم šḥm.

Nous n’avons pas d’explication pour les autres sens. Des homonymies sont probables.

عَبُمَ ‛abuma être grossier, rustre et sot – عِبَم ‛ibam grand et corpulent – عَبَام ‛abām faible et qui n'en peut plus – عُبَام ‛ubām abondant, qui se trouve en grande masse (se dit des eaux)

Le test du m final se vérifie pour عُبَام ‛ubām // عُبَاب ‛ubāb "eaux qui débordent". Les autres sens sont probablement dérivés, la sottise et la faiblesse étant souvent associées à l’excès de taille ou de poids.

لَبِمَ labima être démis, disloqué (se dit d'une épaule)

On a vu plus haut بَلَمَ balama – II. "rendre difforme, laid, abîmer". Pour l’infirmité liée à la notion de "serrer", voir l’article de Masson déjà mentionné.

En conclusion, si l’on a pu constater dans ce corpus relativement riche la présence indéniable de la séquence onomatopéique B-M dans un certain nombre de racines où il est question de paroles inintelligibles et de bredouillements, nous confirmons qu'il n’y a aucun indice de l’existence d’un étymon {b,m}.

(Mai 2020)

 

Notes :

16. Voir Le blog de Jean-Claude Rolland, Divers, Les racines uniconsonantiques, chapitre du b.

17. Voir Le blog de Jean-Claude Rolland, De la forme au sens.