Études de lexicologie arabe


Une étude de la racine عرس √‛rs

 

Voilà bien une racine arabe particulièrement polysémique, une de plus, y compris en arabe moderne où l’on est en droit de se demander quel rapport il peut bien y avoir entre la forme II qui a le sens de faire une courte halte, tout un vocabulaire très usuel relatif aux fiançailles et au mariage, un nom pour la belette et un autre pour la tanière du lion(1). Quant à l’arabe classique, si l’on écarte de la notice de Kazimirski(2) le vocabulaire relatif aux animaux, on y relève encore d’autres sémantismes qui ne semblent pas, à première vue, avoir grand rapport entre eux.

 

I. Un sens premier, primaire, central : le lien

C’est en effet le premier sens que nous donne Kazimirski pour la forme I :

عرس ‛arasa lier un chameau en attachant avec une corde un de ses pieds de devant à son cou, pour l’empêcher de s’éloigner quand on veut s’arrêter un instant

Directement associé à ce verbe vient plus loin le nom de la corde en question :

عرس ‛ars corde

Pour employer la terminologie de Michel Masson(3), nous avons là les termes centraux du champ lexical relatif à la notion de lien. Un certain nombre des termes afférents sont immédiatement repérables, dont la raison pour laquelle le chameau a été immobilisé (Masson, 3.g) :

II. faire une courte halte dans la nuit pour se reposer ; s’arrêter dans un lieu et s’y fixer pour toujours – عرس ‛arisa rester continuellement à

À partir de là nous voyons apparaître la même métaphore qu’en français, le lien social, l’attachement entre amis et époux, à commencer par l’union sexuelle(4) :

عرس ‛arasa cohabiter avec une femme – عرس ‛arisa être inséparable de – IV. s’attacher à ; donner un repas de noces ; voir sa femme, cohabiter avec elle – V. prendre ses ébats avec sa femme et en raffoler

À l’attachement aux personnes correspond l’assiduité par rapport à une activité (Masson, 2.a) :

عرس ‛aris qui s’attache à qqch –– IV. poursuivre avec assiduité

La stupéfaction et la peur, disons-nous parfois en français, nous cloue sur place. On ne s’étonnera donc pas que l’immobilisation du chameau ait suscité la même métaphore en arabe :

عرس ‛arisa être stupéfait, rester interdit, stupéfait – عرس ‛aris qui a peur

 

Notes

1. Voir Wehr, p. 602.

2. Volume II, p. 212.

3. M. Masson, Étude d’un parallélisme sémantique : « tresser » / « être fort », in Semitica XL, p. 89-105, Paris, Maisonneuve, 1991.

4. Cette métaphore n’est curieusement pas signalée par Masson. Oubliée ou trop évidente ?

 

II. Les dérivations secondaires

Il nous reste à comprendre la présence d’un certain nombre d’autres sémantismes moins évidemment associés à la notion de lien. Commençons par le plus facile, la gaieté.

 

1. عرس ‛arasa être toujours gai, joyeux – عرس ‛arisa être d’une gaité indécente

Rappelons tout d’abord que, dans notre étude sur la “cohabitation”(5), nous avions relevé le parallélisme copuler // jeu, joie et jouissance dans un certain nombre de racines dont

بشر bašara cohabiter avec une femme // se réjouir de qqch

بعال bi‛āl cohabitation entre mari et femme // III. jouer, prodiguer des caresses l’un à l’autre (époux, surtout la femme) – VI. prendre ses ébats avec ses femmes, jouer avec elle

دعب da‛aba cohabiter avec une femme // jouer, badiner, folâtrer avec qqn

ذرا ḏarā – X. couvrir la femelle // ذري ḏariya se réjouir de qqch

طرق ṭaraqa couvrir la femelle (chameau) // IV. s’amuser à des riens, courir après les jeux et le badinage

عرب √‛rb – IV. copuler // عرب ‛ariba être gai, dispos, agile, vif

لهو √lhw – VI. cohabiter avec une femme // I. se divertir, s’amuser de qqch

ملث milṯ insatiable dans le commerce charnel // III. jouer, badiner, plaisanter avec qqn

ملخ malaḫa cohabiter avec une femme // III. jouer, plaisanter avec qqn

Par ailleurs, quand on pense joie ou gaieté, la première racine qui vient immédiatement à l’esprit est la racine سرّ √srr. Notons déjà que ses deux radicales se retrouvent dans notre racine عرس √‛rs. Consultons la notice qui lui est consacrée dans le dictionnaire de Kazimirski. Nous y trouvons, entre autres :

سرّ sarra réjouir, égayer // سرّ surr, سرر sarar, sirar cordon ombilical // سرّ sirr cohabitation avec une femme ; mariage ; fornication

Un tel parallélisme morphosémantique ne peut être le fait du hasard : ces trois notions sont à l’évidence associées.

 

2. عرس ‛ars pilier qui soutient une grande tente

Ce mot, nous l’avons vu plus haut, a d’abord le sens de corde, mais pas de n’importe quelle corde, d’une corde qui a pour fonction d’immobiliser un chameau. Peut-être faut-il d’abord voir dans ce pilier qu’il a lui aussi pour fonction d’immobiliser la tente, de la stabiliser ?

 

3. عرس ‛ars cloison que l’on fait dans un logement d’hiver entre les deux murs

Masson a relevé un parallélisme lier, nouer // fermer (3.h)(6), qui se retrouve, bien qu’il ne l’ait pas répertoriée, dans une autre racine en sr, la racine سور √swr :

سوار siwār bracelet, anneau // سور sūr mur, muraille d’une ville, enceinte

Où l’on voit qu’il n’y a donc probablement pas d’obstacle au rapprochement de notre cloison “fermante” avec le terme central de départ, celui du lien.

 

4. Les deux fonctions fondamentales de la corde : elle sert, bien sûr, à attacher deux objets ensemble, ou un animal à un pieu, ou à garrotter un prisonnier, mais elle sert aussi à délimiter un espace, à dresser une barrière entre deux lieux, comme un mur dont c’est la fonction essentielle. Dans un cas elle rapproche, et dans l’autre elle interdit le passage, elle sépare :

عرس ‛arasa s’éloigner de qqn et le quitter – عرس ‛arisa être interdit à qqn (les biens, l'avoir de qqn d’autre) – VIII. être dispersé ; se disperser et se séparer

Ce sens, qui est le contraire du lien, est paradoxal, nous avons là un cas flagrant d’énantiosémie, mais qui est, on le voit parfaitement explicable(7). On le retrouve d’ailleurs dans d’autres racines :

حصر ḥaṣara serrer, entourer // حصر ḥaṣara retenir et empêcher de faire ou de continuer qqch.

خربصيص ḫarbaṣīṣ boucle d’oreille // خربص ḫarbaṣa séparer plusieurs choses les unes des autres

صار ṣāra réunir, rassembler // صار ṣāra séparer, disperser

صبر ṣabara lier, attacher qqn à qqch // صبر ṣabara retenir et empêcher qqn d’aller ou de toucher à qqch

 

5. عرس ‛arisa être fier, se donner des airs

Dans un premier temps, pour des raisons sémantique et formelle, on pense à rapprocher cet item de

غطرس ġaṭrasa être fat, rempli de sa personne ; être très avare

La raison formelle est la présence de la séquence rs dans les deux racines. La raison sémantique est que غطرس ġaṭrasa a aussi le sens de être très avare, un sens naturellement associé au resserrement, au lien (Masson, 3.c), en arabe comme d’ailleurs en français (cf. serrer, tenir serrés les cordons de la bourse). Mais on trouve d’autres parallélismes, par exemple cohabiter // fatuité :

جظّ ǧaẓẓa cohabiter avec une femme // IV. marcher avec fierté et en se balançant

هقع haqi‛a se jeter à terre pour se laisser couvrir par le mâle // V. être fier et se donner des airs

Ou encore gaieté // fatuité :

عرم ‛arama être très gai, pétulant, et prendre des airs fiers et insolents

مجح maǧaḥa être fier et se donner des airs // مجح maǧiḥa se réjouir de qqch

Ce n’est certes pas une pêche miraculeuse, mais elle n’est pas non plus négligeable.

 

En conclusion, il semble bien que même ces derniers items puissent être légitimement placés sous la racine عرس √‛rs, une racine polysémique en synchronie, mais très probablement monosémique en diachronie.

 

Notes

5. « Cohabiter avec une femme : le vocabulaire de l’acte sexuel en arabe classique d’après les données du dictionnaire de Kazimirski », dans Langues et littératures du monde arabe, LLMA nº 11, 2017. Nous nuançons en annexe à la fin de cette étude l’association mariage = joie faite par Jonas Sibony. (Voir bibliographie).

6. « Le parallélisme laisse supposer que la fermeture était réalisée originellement avec une corde. »

7. Nous en parlons plus longuement dans notre étude « Coupure, couture et coulure ».

III. L’étymologie de عرس √‛rs

D’après Arabic Etymological Dictionary d’Andras Rajki, la racine عرس √‛rs est issue d’une vieille racine sémitique dont on trouve des cognats dans la plupart des langues du domaine :

‛arrasa : marry [Sem ‘-r-sh, Mal gharusa (bride), Akk erishu (bridegroom), ereshu (wish), Heb arass (betroth), arussa (fiancee), Phoen ’rsh (wish), Uga ’rsh]

Ce qui donne, plus canoniquement transcrit, sauf erreur :

عرس √‛rs : vocabulaire du mariage

Racine sémitique ‛RŠ

Cognats : maltais ġarusa mariée, akkadien ērišu marié, erēšu vœu, souhait, hébreu araś fiancer, aruśa fiancée, phénicien ’rš vœu, souhait, ougaritique ’rš

Commentaires :

1. Pour le sens, Rajki considère le mariage comme sens premier de la racine alors que, comme nous l’avons vu plus haut, ce n’est qu’un sens dérivé de celui du lien. Les cognats akkadiens ne se limitent pas à ceux donnés par Rajki. Nous avons en effet trouvé à ajouter au moins trois autres items :

erešu dame, reine

erišti en chaleur (femelle d’animaux)

erištu désirer sexuellement, brûler de désir

De bons apparentés hébreux nous sont donnés par Jonas Sibony(8) :

En ce sens, l’hébreu connaît une racine qu’il est difficile de ne pas rapprocher de √‛rs arabe et qui pourtant ne répond pas aux correspondances régulières de phonèmes. Elle est probablement d’origine araméenne, a une sifflante instable et ne présente pas de // initial. C’est la racine √’rś/s dont le sens est « s’engager, devenir fiancé ». Elle est attestée par les mots ’ārūs « fiancé » et le mot à trois formes : ’ērūsīm, ’ērūsīn et ’ērūśīm « fiançailles ».

La consultation dans le Dictionnaire des racines sémitiques (DRS, fasc. 1) de la notice consacrée à la racine ’/ƐRŚ/S nous apporte quelques cognats araméens : le judéo-palestinien ’aras « se fiancer ; lier », le syriaque ɛarsā, et le mandéen aras « lier, fiancer ».

On voit par les divers cognats que le s final arabe, araméen ou maltais alterne avec le ś hébreu et le š des autres langues, et que le ayn (pharyngal) initial de l’arabe alterne avec le ġayn du maltais, et la hamza (laryngale) des autres langues. En arabe moderne même(9), on trouve encore le classique إرّيس ’irrīs ou أريس ’arīs “fermier”, lequel, selon le DRS, “procède de l’araméen qui désigne par ce mot l’homme lié au propriétaire d’une terre par un contrat de fermage”(10). En arabe classique, il a aussi existé une racine عرش √‛rš qu’il est légitime de considérer comme une simple variante de عرس √‛rs, à juger par son sémantisme :

عرش ‛uriša (passif) continuer à brûler lentement et former comme un bûcher – II. se ruer sur la femelle (âne) – V. s’attacher avec assiduité à qqch – عروش ‛arwaša – II. être adonné avec passion à qqch

2. Ces diverses alternances nous autorisent à nous rapprocher d’autres racines arabes, notamment de celles qui ont une gutturale à l’initiale autre que le ayn et une chuintante ou une sifflante emphatique en finale :

أرش √’rš – II. allumer le feu – أرش ’araš dispute, rixe – أرش ’arš excitation à la discorde

هرش √hrš – II. exciter, irriter les uns contre les autres (des chiens ou des hommes)

حرص ḥaraṣa désirer ardemment, convoiter qqch

Dans les données que nous venons de rassembler, nous avons vu apparaître un sémantisme sans grand rapport, semble-t-il, avec celui du lien et qui est celui de l’excitation, qu’elle soit d’origine sexuelle ou non, ou qu’elle soit une métaphore du feu et de sa chaleur. Ce nouveau sémantisme nous amène à penser qu’il pourrait être la charge sémantique d’un autre étymon, l’étymon {‛,r}, que l’on retrouve non seulement dans les deux racines

عرس ‛arasa cohabiter avec une femme

عرش ‛uriša (passif) continuer à brûler lentement et former comme un bûcher – II. se ruer sur la femelle (âne) – عروش ‛arwaša – II. être adonné avec passion à qqch

mais aussi, en ne considérant que les racines non ambigües et aussi les racines ambigües à séquence initiale ‛r-, dans

عرعر ‛ar‛ara remuer le bouchon d’une bouteille pour la déboucher

عير ‛ayr chaleur excessive – عايرة ‛āyira chamelle en chaleur

وعر wa‛ira être agité, bouillonner (par suite d’une émotion violente)

رعرع ra‛ra‛a être agité sur la face du sol (eau) ; briller

روعة raw‛a assaut qu’un étalon fait sur une femelle

راع rā‛a i être en mouvement (vapeur, mirage)

يعارة ya‛āra arrivée d’un étalon auprès d’une femelle avec l’intention de la couvrir

عرب √‛rb – IV. épouser une femme ; copuler – X. être en chaleur (vache) – عرب ‛arab vivacité, ardeur

عرت ‛arata trembler et briller

عرد ‛arada – II. se lever, s’élever sur l’horizon (étoile) – عرد ‛ard qui est en érection (membre viril)

عرص ‛arṣ éclair qui brille d'un éclat scintillant – II. faire sécher de la viande au soleil – عرص ‛araṣ vivacité

عرض √‛rḍ – II. cuire des viandes imparfaitement – VI. se combattre les uns les autres – VIII. être vif, ardent

عرف ‛arafa connaître, voir une femme, avoir commerce charnel avec une femme – XII. se dresser contre qqn et s’apprêter à se jeter sur lui ; écumer, se couvrir d’écume, bouillonner

عرق ‛ariqa être en sueur, suer, transpirer

etc.(11)

Nous conclurons donc cette étude étymologique en disant que la racine arabe عرس √‛rs est le probable résultat du croisement des étymons complémentaires {‛,r} excitation et {r,s} lien.

 

Notes

8. Voir bibliographie.

9. Dans le dictionnaire de Hans Wehr.

10. Le DRS note une certaine proximité morpho-sémantique entre أرس ’arasa “labourer ; être fermier, agriculteur”, et حرث ḥaraṯa “labourer”. (Voir plus loin IV, 1.1).

11. Cet étymon étant l’étymon vedette de la copulation, on trouvera dans notre étude sur la Cohabitation plusieurs autres racines ambigües construites sur cet étymon.

IV. Perspectives

 

1. Vers une sous-matrice phonétique de l’excitation

Sans autre commentaire, ont été rassemblées ci-après des données allant dans le sens de la probable existence en arabe d’une sous-matrice(12) phonétique du feu, de la chaleur et de l’excitation, dont l’une des composantes serait d’une part la sonante r et d’autre part l’une des quatre gutturales suivantes : les deux pharyngales ayn et , et les deux laryngales hamza et h. Cette matrice regrouperait donc au moins les quatre étymons {‛,r}, {ḥ,r}, {’,r} et {h,r}. On vient de voir les données – non exhaustives – relatives au premier étymon, voyons ce qu’il en est des trois autres :

 

1.1. Les racines arabes en « √ḥr- »

حرص ḥaraṣa désirer ardemment, convoiter qqch (racine vue plus haut)

حر ḥir, حرة ḥira parties naturelles de la femme (racine non ambigüe)

حرّ ḥarr être chaud ; avoir soif – حرور ḥurūr vent chaud ; ardeur du soleil ; chaleur continuelle ; feu – حرارة ḥarāra désir charnel, sexuel – حرير ḥarīr échauffé par la colère (racine non ambigüe)

حرى ḥarā – IV. donner à qqn qqch de chaud à manger – حروة ḥarwa feu ressenti dans la gorge, dans la poitrine ou dans la tête et occasionné par un accès de colère ou de douleur (racine non ambigüe)

حار ḥāra – II. imprimer une marque autour de l’œil du chameau à l’aide du fer rougi au feu – أحور ’aḥwar qui a les yeux grands, d’un beau noir que le blanc qui les entoure fait ressortir davantage, d’où houri (racine non ambigüe)

حرب ḥariba être en colère – حرب ḥarb guerre

حرت √ḥrt – حرات ḥarāt pétillement du feu

حرث ḥaraṯa labourer – II. remuer (le feu) ; arranger, préparer (le feu) – حرث ḥarṯ cohabitation accompagnée de violence(13) – محراث miḥrāṯ fourgon pour remuer le feu dans le four

حرح ḥirḥ parties naturelles de la femme

حرد ḥarida se fâcher – حرد ḥarad, ḥard colère

حرز ḥariza cohabiter avec une fille

حرض ḥariḍa, ḥaruḍa désirer ardemment – II. exciter, pousser qqn à qqch ou contre qqn d’autre

حرق ḥaraqa grincer des dents (de colère) ; brûler qqn avec du feu – حرق ḥariqa être brûlé, brûler – II. brûler, incendier ; causer une grande soif aux chameaux – III. cohabiter avec une femme, étant couché sur le côté – V. s’enflammer de colère – حاروق ḥārūq femme très sensuelle, brûlante – حرّاقة ḥarrāqa cuisine en plein air, lieu où l'on cuit les viandes

حرم ḥarima être en chaleur (certaines femelles) – حرم ḥurm femmes – حرم ḥaram femme, épouse, femmes ; gynécée, harem – حرم ḥurum femmes (appartenant à un homme) – حرمة ḥirma penchant sexuel (chez la femme), chaleur (chez les femelles) – حرمة ḥurma famille d’un homme, surtout sa femme ou sa fille – حرمة ḥarama penchant sexuel (chez la femme) – حرمى ḥarmā femelle en chaleur – حريم ḥarīm femmes, épouses (appartenant à un homme) – حريمة ḥarīma objet des désirs qui une fois échappé ne se laisse plus ressaisir

Quand bien même nous avons décidé de nous limiter aux racines dans lesquelles la séquence ḥr- est à l’initiale, il nous est difficile de passer ici sous silence

صحر ṣaḥara faire bouillir le lait par immersion d’une pierre rougie au feu – XI. être desséché et prendre une teinte rouge – صحراء ṣaḥrā’ champ dépourvu de végétation ; au pl. Sahara

 

1.2. Les racines arabes en « √’r- »

أرش √’rš – II. allumer le feu – أرش ’araš dispute, rixe – أرش ’arš excitation à la discorde (racine vue plus haut)

أرّ ’arra allumer le feu ; cohabiter avec une femme – إرّة ’irra feu (racine non ambigüe)

أرى ’arā être brûlé, noirci par le bas ; s’enflammer de colère contre qqn – II. allumer le feu, faire du feu dans un four – V. s’appliquer avec assiduité à qqch (racine non ambigüe)

أار ’āra u et i forcer une femme, cohabiter avec elle – II. enflammer – X. être violemment agité par la colère – أوار ’awār violence de la chaleur, du feu, de la soif (racine non ambigüe)

أرث ’araṯa allumer le feu – أرثة ’arṯa terre rouge

أرج ’araǧa semer la discorde, exciter les inimitiés

 

1.3. Les racines arabes en « √hr- »

هرش √hrš – II. exciter, irriter les uns contre les autres (des chiens ou des hommes) (vue plus haut)

هار hāra – V. se précipiter sur qqn dans un accès de colère ou de fanatisme ; agir avec impétuosité, un courage aveugle (racine non ambigüe)

هرأ hara’a cuire trop les viandes au point qu’elles soient en charpie – IV. tuer qqn

هرت harata cuire trop les viandes au point qu’elles soient en charpie

هرج haraǧā cohabiter avec une femme ; tuer – هرج hariǧā être dans une grande irritation (par suite des gandes chaleurs) – هرّاج harrāǧ qui court beaucoup, sans cesse, sans relâche (cheval)

هرد harada cuire trop les viandes au point qu’elles soient en charpie

 

Notes

12. Nous utilisons le terme de « sous-matrice » car nous avons tout lieu de penser qu’il existe une grande matrice phonétique du feu basée sur l’ensemble des gutturales et des sonantes, et regroupant donc un nombre d’étymons beaucoup plus important que ceux dont il est ici question.

13. Cf. le fameux verset نساؤكم حرث لكم nisā’u-kum ḥarṯun la-kum « Vos femmes sont pour vous un champ de labour ». Coran 2, 223.

2. Une audacieuse incursion sur les terres du grec ancien

Si l’on consulte le DELG de Chantraine, on constatera que la plupart des mots grecs commençant par ἐρ + voyelle y sont déclarés « sans étymologie ». C’est notamment le cas de ἔρος [éros] « passion, amour, désir violent », et de Ἐρινύες, le nom des terribles Érinyes, déesses de la vengeance ! C’est aussi le cas de

ἐρείδω [ereídō] appuyer, pousser ; se dit aussi des rapports amoureux

ἐρεσχήλεω [ereskhêleō] taquiner, importuner

ἔρις [éris] combat, querelle, rivalité – ἐριδμαίνω [eridmaínō] exciter, irriter

Il y en a d’autres pour lesquels une hypothèse a été timidement proposée ; c’est le cas de

ἐρέθω [eréthō] exciter, provoquer, enflammer

Ce n’est cependant pas le cas de ἐρεύθημα [ereúthēma] érythème, dérivé du verbe ἐρεύθω [ereúthō] rougir lié à ἐρυθρός [eruthrós] rouge : on sait bien, en effet, que ces derniers mots, tout comme leurs cognats latin rūfus et anglais red, remontent à un thème indo-européen bien identifié *h1r-(e)u-dʰ-. On notera dans cette formulation reconstituée la présence à l’initiale de cette consonne disparue que les spécialistes de l’indo-européen appellent une « laryngale (14).»

On aura remarqué qu’un même sémantisme semble parcourir notre petit corpus de mots grecs, celui de l’excitation due à un sentiment violent – désir sexuel ou colère –, généralement accompagnée par un échauffement du sang qui monte à la tête et rougit le visage.

L’étude qui précède ne prétend évidemment pas apporter de réponse aux questions que se posent les spécialistes de l’étymologie grecque sur l’origine de ces mots. Elle n’a que la modeste ambition de les informer – au cas où ils l’ignoreraient – de l’existence en sémitique et particulièrement en arabe de racines et de mots dont la double ressemblance formelle et sémantique avec les mots grecs ci-dessus nous a paru suffisamment troublante pour devoir être signalée. (Janvier 2020).

 

Notes

14. Les ouvrages faisant abstraction des laryngales se contentent de parler de la racine *reudʰ-.

 

BIBLIOGRAPHIE

– ASSOCIATION ASSYROPHILE DE FRANCE, Dictionnaire akkadien.

– CHANTRAINE, Pierre, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, Klincksieck, 1977.

– COHEN, David, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970 ; Louvain / Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet), 1993-2012.

– KAZIMIRSKI, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

– MASSON, Michel, Étude d’un parallélisme sémantique : « tresser » / « être fort », in Semitica XL, p. 89-105, Paris, Maisonneuve, 1991a.

– RAJKI, Andras, Arabic Etymological Dictionary, 2002.

– ROLLAND, Jean-Claude, « Cohabiter avec une femme : le vocabulaire de l’acte sexuel en arabe classique d’après les données du dictionnaire de Kazimirski », dans Langues et littératures du monde arabe, LLMA nº 11, 2017.

– ROLLAND, Jean-Claude, « Coupure, couture et coulure », dans Dix études de lexicologie arabe, 2e édition, J.C. Rolland, Meaux, 2017.

– SIBONY, Jonas, 2016, « Les mots du mariage en langue arabe », in Lettre de la SELEFA nº 5, juin. [En ligne] http://www.selefa.asso.fr/AcLettre_05.htm.

– THE ASSYRIAN DICTIONARY OF THE ORIENTAL INSTITUTE OF THE UNIVERSITY OF CHICAGO, editor-in-charge: Martha T. Roth, 21 vol., 1964-2010.

– WEHR, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.