Études de lexicologie arabe


Quelques remarques sur la racine قرأ qara’a - II.

 

Durante siglos / yo comí el libro.

Como la miel lo hallaron / mis labios niños.

Daría Rolland Pérez

 

En conclusion d’une de nos précédentes et assez récentes études, La gorge et le cou – que nous conseillons évidemment de lire, si ce n’est déjà fait, pour bien comprendre ce qui suit –, nous disions ceci :

[...] nous disposons de plusieurs indices qui convergent vers la probable existence de ce que Bohas appellerait une “matrice phonétique de la gorge et du cou”, dont les traits seraient, sauf erreur, {[dorsale],[+sonant]}. On n’aurait guère de difficulté à refaire pour d’autres étymons présentant ces traits ce que nous avons fait ici pour {ǧ,r} et {q,l}, ne serait-ce, pour commencer, qu’en croisant ces derniers. [...]

À la suite de quoi, pour l’étymon {q,r}, nous donnions un échantillon de racines non ambigües où l’on pouvait effectivement constater la présence des mêmes sémantismes que ceux relevés pour les étymons {ǧ,r} et {q,l}.

Aiguillonné par la curiosité, dans la foulée de nos premières remarques sur la racine قرأ √qr’, nous avons souhaité pousser la recherche au-delà de notre premier sondage. On en trouvera ci-après le résultat, sans autres commentaires que ceux qu’on peut lire dans La gorge et le cou. Les extensions sémantiques des diverses parties sont très nombreuses ; nous n’avons relevé ici que celles qui nous permettent d’illustrer notre propos. D’autre part, dans nos premières remarques sur la racine قرأ √qr’, nous avons assez longuement développé les notions de réunion, de rapprochement, de confluence pour qu’il soit nécessaire de les répéter là où elles devraient se trouver, à savoir sous IV. La fonction giratoire du cou.

Comme à notre habitude, nous avons classé les données par ordre d’ambigüité croissante. Dans la majorité des rubriques, on constatera une nette prédominance de la séquence qr-.

 

I. Les désignations de la gorge et du cou

قرز qarz cou

قردعة qirdi‛a cou

قرشع qirši‛ chaleur brûlante qu’on éprouve dans le gosier et dans la poitrine

صقر √ṣqr – صاقورة ṣāqūra langue

نقرة nuqra orifice du gosier

رقبة raqaba cou, nuque – رقب raqab épaisseur du cou

حرقد ḥirqad racine, naissance de la langue – حرقدة ḥarqada pomme d’Adam

 

II. La fonction ingestive de la gorge

Manger et donner à manger

قرض √qrḍ – قريض qarīḍ aliment qu’un ruminant ramène de l’estomac à la bouche pour le ruminer

قرم qarama ronger, croquer, commencer à manger

قرن qarana manger deux dattes à la fois

قرشبّ qiršabb gourmand, glouton

قرضب qarḍaba consumer tout (extension de قرض qaraḍa)

قرضف √qrḍf – قرضوف qurḍūf grand mangeur, glouton (extension de قرض qaraḍa)

عقر ‛aqara manger, dévorer (le pâturage)

روق √rwq – V. déjeuner

عرق ‛araqa dépouiller l’os de la chair qui était dessus en la mangeant

رزق razaqa nourrir qqn, lui donner à manger

Boire et donner à boire

قرر qurar gorgée, ce que l’on hume

غرق ġariqa avoir bu à sa soif, étancher sa soif – غرقة ġurqa trait, coup, gorgée

عرق √‛rq – IV. donner à qqn du vin pur à boire

رمق √rmq – II. buvotter

Excès de nourriture ou de salive

دقر daqira être repu, avoir trop mangé ; vomir

ريق √ryq – راق rāqa vomir – ريق rīq salive jetée, crachat

شرق šariqa être suffoqué par une grande abondance de salive qui afflue à la gorge

 

III. La fonction vocale de la gorge

Les cris et les bruits

قرق qarq gloussement de la poule

قرقر qarqara roucouler (pigeon), grogner, faire entendre comme un bruit de gargarisation (chameau), glousser (coq), grouiller (ventre) ; fredonner un air pour stimuler ses chameaux à la marche

قرقف qarqafa faire entendre un grognement violent et prolongé (chameau) ; roucouler fort (pigeons) ; rire aux éclats (homme)

قردس qardasa appeler à soi (un chien)

عقر √‛qr – X. se mettre à hurler d’une voix retentissante (loups) – عقيرة ‛aqīra haute voix, cri (d’un homme qui pleure, chante ou lit à haute voix)

نقر naqara serrer la langue contre le palais et faire claquer la langue

Le langage articulé

قرّ qarra couler, glisser, souffler secrètement qqch dans l’oreille de qqn, lui dire qqch tout bas

قرى qarā lire

قرأ qara’a lire

قرح √qrḥ – VIII. improviser un poème, un discours

قرد √qrd – II. tromper par des propos flatteurs – قرد qarad vice d’élocution

قرش √qrš – IV. parler mal de qqn

قرض qaraḍa réciter un vers, un poème (composé par soi-même)

قرظ qaraẓa louer qqn, un homme vivant, dans un discours ou dans un poème

قردح qardaḥa avouer qqch étant interrogé (extension de قرد qarada)

قردم qardam bègue (extension de قرد qarada)

دقر √dqr – دقرارة diqrāra intrigues, propos qu’on tient sur le compte de qqn pour lui nuire

عقر √‛qr – III. dire des injures à qqn

قذر √qḏr – IV. dire à qqn un tas de propos, faire tomber une avalanche de paroles

قعر √q‛r – II. parler du coin de la bouche

نقر naqara déchirer qqn par des propos

حرقصة ḥarqaṣa action de parler vite, avec volubilité

 

IV. La fonction giratoire du cou

La proximité, le rapprochement

Voir la première partie de cette étude.

Le regard

قرى qarā diriger ses yeux sur un objet et faire suivre à son œil cet objet

رقب raqaba observer avec attention ; guetter

رمق ramaqa jeter un léger regard sur qqn – II. regarder continuellement

 

V. Les métaphores de la gorge et du cou

d’après l’étroitesse ou la profondeur de la gorge

قرّ √qrr – مقرّة maqarra endroit resserré, étroit, où l’on abreuve les bestiaux

قرث qarṯ petit puits

قرح qaraḥa creuser en vain la terre pour trouver de l’eau

نقر naqr creux, cavité – نقرة naqira terrain déprimé, encaissé – نقرة nuqra petit creux arrondi dans la terre ; creux au bas de l’occiput ; cavité de l’œil, orbite de l’œil ; orifice de l’anus ; creux servant de nid à l’oiseau – نقير naqīr creusé et profond ; canal – منقر minqar puits étroit et pourvu de beaucoup d’eau ; réservoir d’eau

وقر waqr cavité dans un rocher ; cavité de l’œil – وقير waqīr grand creux dans un rocher où l’eau s’amasse et demeure stagnante

قعر qa‛ara creuser un puits profond – قعر qa‛ura être profond – قعر qa‛r fond (de la mer, d’un puits, de toute chose)

رقبة ruqba fosse pour prendre les panthères

رقمة raqma endroit de la vallée où l’eau s’amasse

On voit que la racine قرأ √qr’ relève elle aussi formellement et sémantiquement de ce corpus : on la trouve sous la fonction vocale de la gorge et sous la fonction giratoire du cou. Quant à l'acte de lire, il relève à fois du regard (fonction giratoire) et de la fonction vocale puisque, pendant longtemps, on a toujours lu à haute voix.

Reste le sens de apprendre, suivre un enseignement, prendre des leçons. Nous le placerons sous la fonction ingestive de la gorge car il s’explique assez aisément comme une métaphore de l’absorption de nourriture. Nous en avons plusieurs indices :

1. Le verbe قرى qarā, évidente variante de قرأ qara’a, a non seulement le sens de lire mais aussi celui de régaler qqn comme son hôte en lui présentant telle ou telle chose à manger.

2. En akkadien, les verbes correspondants respectivement à قرى qarā et قرأ qara’a, à savoir qerū et qarā’u, ont le sens de appeler, inviter (à un repas, etc.) et les noms qerītu et qarītu celui de festin, banquet.

3. Cette métaphore n’est pas pour nous surprendre : on la retrouve probablement dans beaucoup de langues, et notamment en français, comme le savent bien tous ceux qui dévorent des livres ou les ingurgitent. Et que signifie apprendre par cœur sinon apprendre par ses entrailles ?

4. C’est bien à travers cette même métaphore qu’il faut comprendre le célèbre passage de la Bible où le prophète Ézéchiel est littéralement invité par son Seigneur à manger un livre !

Et toi, fils de l'homme, écoute ce que je vais te dire ! Ne sois pas rebelle, comme cette famille de rebelles ! Ouvre ta bouche, et mange ce que je te donnerai ! Je regardai, et voici, une main était étendue vers moi, et elle tenait un livre en rouleau. [...] Il me dit : Fils de l'homme, mange ce que tu trouves, mange ce rouleau, et va, parle à la maison d'Israël ! J'ouvris la bouche, et il me fit manger ce rouleau. Il me dit : Fils de l'homme, nourris ton ventre et remplis tes entrailles de ce rouleau que je te donne ! Je le mangeai, et il fut dans ma bouche doux comme du miel.

Ézéchiel 2 (8-9) et 3 (1-3), traduction de Louis Segond

5. Et sans qu’il lui soit nécessaire d’être aussi explicite, c’est bien également ce qu’il faut comprendre dans cette citation d’Empédocle(1) :

En partageant bien le Logos, en le répartissant bien dans tes entrailles

Mais à quoi cela servirait-il d’apprendre si la chose apprise n’était pas aussitôt transmise ? Le texte biblique est très clair sur ce point : la mission du prophète est double : il doit ingurgiter d’abord pour mieux dégurgiter ensuite : « mange ce rouleau, et va, parle à la maison d’Israël ! ». Mais si l’hébreu a recours ici à deux racines différentes, √’kl pour manger et √dbr pour parler(2), le texte coranique quant à lui réunit les deux actions en une seule grâce à la racine قرأ √qr’. Et là encore, un francophone ne devrait pas être surpris car le verbe apprendre a en effet lui aussi les deux sens de acquérir d’abord des connaissances afin de pouvoir ensuite les enseigner et ainsi les transmettre.

Nous avions terminé la première partie de cette étude par un verset du Coran,

 سَنُقْرِئُكَ فَلَا تَنْسَىٰ 

que nous proposions de traduire par “Nous t’aiderons à mémoriser et ainsi tu n’oublieras pas”. À la lumière de ce qui précède, on voit que le sens premier de la forme IV de قرأ √qr’ est plus précisément encore celui de donner à manger, et que le Coran, à l’instar du rouleau d’Ézéchiel et du Logos d’Empédocle, n’est pas une banale lecture mais, littéralement, une nourriture.

(Décembre 2019)

 

Notes :

1. Merci à Daría Rolland-Pérez pour les citations de la Bible et d’Empédocle.

2. Merci à Jonas Sibony pour cette information. Notons au passage que l’étymon {k,l}, qui relève lui aussi de la matrice phonétique « gorge et cou », se retrouve aussi bien en arabe dans أكل √’kl manger que dans كلم √klm parler. Par ailleurs, la racine sémitique √dbr conserve des traces du sens de paître...