Études de lexicologie arabe


Quelques remarques sur la racine قرأ qara’a - I.

 

 à Jacqueline Chabbi

 

سَنُقْرِئُكَ فَلَا تَنْسَىٰ 

(Coran, 87,6)

 

Quand on consulte ensemble la notice que le dictionnaire de Kazimirski consacre à la famille de قرأ qara’a et celle que le Dictionnaire étymologique de la langue latine (DELL) consacre à la famille du verbe lego, legere, on constate un curieux parallélisme sémantique. En effet, en même temps qu’ils signifient lire, l’un et l’autre verbes désignent deux activités agricoles sémantiquement assez proches puisqu’il s’agit dans le cas du latin de ramasser (du bois), de cueillir (des fruits), puis de les recueillir (dans un panier) et dans le cas de l’arabe de faire affluer et confluer vers un seul réservoir divers courants d’eau.

1. Ce constat nous amène à faire une première remarque sur les premières acceptions données par Kazimirski pour la forme I du verbe, à savoir

قرأ qara’a 1. lire (un livre, dans un livre) ; 2. lire devant qqn comme devant son professeur ; apprendre, suivre son enseignement, prendre des leçons ; 3. réciter, dire, transmettre ; 4. ramasser les parties éparses et disséminées, et les rapprocher et réunir en un tas, amener de l’eau par plusieurs conduits à un seul réservoir

Ces acceptions apparaissent dans un ordre qui n’est certainement pas l’ordre chronologique. Dans un dictionnaire étymologique, il faudrait, comme l’a fait le DELL pour legere, donner ces acceptions très exactement dans l’ordre inverse :

قرأ qara’a 1. ramasser les parties éparses et disséminées, et les rapprocher et réunir en un tas, amener de l’eau par plusieurs conduits à un seul réservoir ; 2. réciter, dire, transmettre ; 3. lire devant qqn comme devant son professeur ; apprendre, suivre son enseignement, prendre des leçons ; 4. lire (un livre, dans un livre)

2. Dans une seule autre racine en qr-, قرى qarā i, toujours usuelle mais dont les sens ci-dessous sont obsolètes, on retrouve la notion de lire associée à celle d’amener de l’eau par plusieurs conduits à un seul réservoir :

قرى qarā 1. faire affluer l’eau dans un réservoir ; 2. diriger ses yeux sur un objet et faire suivre à son œil cet objet ; 3. lire – قريّ qariyy canal, ruisseau par lequel l’eau descend des collines ; endroit au bas d’une hauteur où s’amasse l’eau qui descend des hauteurs

On remarquera que l’ordre chronologique est ici respecté. C’est la deuxième acception – reprise dans le nom dérivé قريّ qariyy – qui permet de comprendre comment on passe de la première à la troisième : la lecture est d’abord un regard qui se déplace.

3. Dans d’autres racines en qr-, on ne trouve plus le sens de lire mais seulement celui relatif à l’affluence-confluence d’un liquide, eau ou jus de raisin :

قرّ √qrr – مقرّة maqarra endroit resserré, étroit, où l’on abreuve les bestiaux

قرو qarw abreuvoir, bassin ; tuyau par lequel s’écoule le suc du raisin exprimé dans le pressoir

4. De l’affluence d’un liquide, on passe ensuite à un amassement de choses :

قرد qarada amasser ; ramasser en grattant

قرزل qarzala rassembler sa chevelure et la nouer au haut de la tête (femme)

قرش qaraša ramasser et réunir les parties d’une chose au corps de la chose

قرمش qarmaša ramasser, réunir

5. ... et de là à la réunion d’hommes :

قرثع qarṯa‛a – II. se rassembler, s’attrouper, se réunir

قرعث qar‛aṯa – II. se réunir, s’attrouper (hommes)

En ce qui concerne قرية qarya village, dérivé de قرى qarā vu plus haut, toujours très usuel, il peut tout aussi bien être compris comme une réunion d’hommes que comme un lieu d’affluence-confluence de l’eau. Les familles et tribus de bédouins ne se sont jamais installées ailleurs qu’autour d’une bonne réserve d’eau.

6. La notion de réunion implique celle du rapprochement, de la proximité :

قرب qariba se trouver tout près de qqn ; s’approcher, venir tout près – قرب qaruba être tout près

قرع qara‛a – IV. approcher de sa demeure

قرف qarifa – III. et IV. approcher, s’approcher

Sans oublier ces trois acceptions de la forme IV de notre racine قرأ √qr’ : approcher, aborder ; être imminent

7. La réunion de seulement deux entités, choses ou êtres vivants, c’est une jointure :

قرن qarana joindre une chose à l’autre ; être proche et rejoindre un autre – قرن qarina avoir les deux sourcils joints

Sans oublier cette autre acception de la forme IV de notre racine قرأ √qr’ : être rapproché, se toucher (sourcils)

8. Et pour terminer, quelques racines quadriconsonantiques en qr- dans lesquelles, à partir des notions vues ci-dessus, on aboutit à celles de resserrement, de contraction, d’étroitesse :

قرصع qarṣa‛a se blottir dans un coin et se contracter pour mieux se cacher ; écrire très serré, en petits caractères et en lignes très rapprochées

قرفط qarfaṭa marcher d’un pas menu, serré

قرمد qarmada marcher d’un pas menu, serré ; écrire en caractères très serrés

قرمص qirmiṣ trou en terre, large à l’intérieur, avec une entrée très étroite, où l’on se retire pour se garantir du froid ou de la chaleur

قرمط qarmaṭa marcher d’un pas menu, serré ; écrire en caractères très serrés

 

On en conclura qu’une des charges sémantiques de l’étymon {q,r} est la réunion, le rapprochement, la confluence. Quant à l’activité de lecture, il semble bien qu’avant de signifier articuler des mots et des phrases, elle ait d’abord signifié déplacer son regard sur des lignes, à la manière dont l’eau se déplace dans un canal avant d’aboutir à un réservoir, dont la mémoire chargée de retenir la chose lue est une métaphore.

Du coup, le mot قرآن qur’ān n’est effectivement pas, à l’origine, un "masdar" désignant l’action de lire, mais bien plutôt une sorte de nom de lieu assez proche de قرية qarya village, auquel cas il désignerait non pas une agglomération (de tentes ou de maisons), mais un réservoir (de versets) à apprendre par cœur et à retenir en mémoire, éventuellement à réciter en public si besoin est.

Quelle serait donc la meilleure traduction du fameux impératif « ! إقرأ ’iqra’ » que l’on retrouve dans plusieurs versets du Coran ? Parfois « Récite ! », bien sûr, s’il y a un public pour écouter. Sinon, il nous semble plus juste de le traduire par « Apprends par cœur ! » ou « Mémorise ! ». Nous n’en voulons pour preuve que le sixième verset de la sourate LXXXVII, Le Très-Haut qui, usant de la forme IV, dit clairement

سَنُقْرِئُكَ فَلَا تَنْسَىٰ

ce qui ne peut guère avoir d’autre sens que : “Nous t’aiderons à mémoriser et ainsi tu n’oublieras pas”.

(fin de la première partie)

(Décembre 2019)