Études de lexicologie arabe


SERRAGE ET RESSERREMENT

 

Une importante charge sémantique de l'étymon nº 193 {r,ṣ}

 

CHAPITRE 1 : Les parallélismes sémantiques relevés par Michel Masson à partir des notions "tresser / être fort"(1)

Par une démarche oscillant en permanence entre l’onomasiologie et la sémasiologie, Michel Masson s’attache à relever dans l’ensemble du lexique sémitique, et principalement dans celui de la langue arabe, les racines illustrant le parallélisme sémantique qu’il a observé entre l’action de tresser et l’état d’être fort. S’appuyant lui-même sur le travail de J.L. Palache (2) qui avait noté pour l’hébreu le lien notionnel entre « nouer, tresser, corde » et « force », l’auteur élargit le champ à tout un réseau qui va de diverses sortes d’intensité à d’autres métaphores comme la contrainte, l’angoisse, l’avarice, etc. On trouvera ci-après l’ensemble du réseau constitué par M. Masson. Pour illustrer ces parallélismes, nous ne donnons en revanche que quelques-unes des racines mentionnées par l’auteur suivi du nombre approximatif des autres. Pour en connaître la totalité, on voudra bien se reporter à l’article.

1. corde, nouer, lier / être fort, solide, robuste

زنق zanaqa attacher, lier / زنيق zanīq solide

• وصد waṣada tresser / وصد waṣada être solide

+ une vingtaine d’autres racines

2.a. intensité avec connotation positive : diligence, rapidité, assiduité

صرّ ṣarra nouer (héb. ṣarar lier ensemble) / صرّة ṣirra résolution ferme, détermination

مسد masada tresser solidement / مسد masada se dépêcher

+ une quinzaine d’autres racines

2.b. intensité de la sensation (domaine du goût)

صبر ṣabara lier, attacher / صبر ṣabir toute plante amère + myrrhe

حصرم ḥaṣrama tordre en tressant (une corde) / حصرم ḥiṣrim fruit vert ; non mûr ; verjus

+ quelques autres racines prises d’autres langues sémitiques

2.c. intensité du sentiment, avec connotation négative : méchant, violent

حزق ḥazaqa lier, attacher / حزق ḥazuq méchant

شدّ šadda lier fortement / شديد šadīd violent, dur, sévère

+ une dizaine d’autres racines

3.a. corde, nouer, lier / nécessité, contrainte

صبر ṣabara lier / صبر ṣabr contrainte

صرّ ṣarra lier / صارّة ṣārra nécessité

+ six autres racines (dont deux prises d’autres langues sémitiques)

3.b. corde, nouer, lier / angoisse, tristesse, malheur

شدّ šadda lier fortement / شدّة šidda angoisse, malheur

حبل ḥabl corde / حبل ḥabal tristesse

+ une dizaine d’autres racines

3.c. corde, nouer, lier / avarice

حصر ḥaṣara serrer, retenir / حصور ḥaṣūr avare

حصرم ḥaṣrama tordre (une corde) / حصرم ḥiṣrim avare

+ une dizaine d’autres racines

3.d. corde, nouer, lier / infirmité

حصرم ḥaṣrama tordre, tresser (une corde) / حصرم ḥiṣrim malingre, chétif

برم barama tresser une corde / مبرم mubram lent, paresseux

+ quinze autres racines (dont quelques-unes prises d’autres langues sémitiques)

3.e. sagesse, intelligence, contrôle de soi

حبل ḥabala serrer avec une corde / حبل ḥibl très habile

زار zāra attacher avec une corde / زور zawr intelligence, raison, prudence

+ une dizaine d’autres racines

3.f. lier, nouer, tresser / remplir complètement

حبل ḥabala serrer avec une corde / حبل ḥabila être rempli (de boisson)

حصرم ḥaṣrama tordre en tressant (une corde) / حصرم ḥaṣrama remplir une outre

+ une quinzaine d’autres racines

3.g. lier, nouer, attacher (les animaux) / faire halte, séjourner

ركا rakā lier fortement / ركا rakā faire halte

ربد rabada lier / ربد rabada faire halte

+ une dizaine d’autres racines

3.h. lier, nouer / fermer

أزم ’azama tordre une corde / أزم ’azama fermer (une porte)

وصد waṣada tisser / أوصد ’awṣada fermer (une porte)

+ cinq autres racines dont deux prises de l’hébreu

3.i. lier /espérer, attendre (extension de 3.g.)

طلا ṭalā attacher à un pieu (un petit de quadrupède) / طلا ṭalā attendre

+ quelques autres racines prises d’autres langues sémitiques

3.j. lier / ceinture, collier

حبك ḥabaka tresser, lier solidement / حبكة ḥubka ceinture

عقد ‛aqada lier / عقد ‛iqd collier

+ une dizaine d’autres racines dont la moitié prises de l’hébreu.

Dans la partie conclusive de son article, joliment intitulée Contribution à un atlas de l’imaginaire sémitique, Michel Masson écrit :

D’ores et déjà, la multiplicité et la richesse des parallélismes présentés ici et la fréquence de nombreux mots qui en constituent les termes montrent que la notion de « nouer, lier, tresser » occupe une place de choix dans cet atlas.

Michel Masson ne croyait sans doute pas si bien dire. Après une première étude de cette notion à partir du verbe ربط rabaṭa « lier, attacher », nous nous sommes tourné vers un petit groupe remarquable du corpus ci-dessus, à savoir les quatre racines comportant à la fois les consonnes r et dans leur structure :

حصر ḥaṣara serrer, retenir

حصرم ḥaṣrama tordre en tressant (une corde)

صبر ṣabara lier, attacher

صرّ ṣarra nouer, lier

 

Notes

1. Masson, Michel, Étude d’un parallélisme sémantique : « tresser » / « être fort », in Semitica XL, p. 89-105, Paris, Maisonneuve, 1991. Article partiellement repris dans Masson 2013 p. 116-120.

2. Semantic Notes on the Hebrew Lexicon, Leyde, 1959.

 

CHAPITRE 2 : Les mêmes parallélismes sémantiques relevés pour les seules racines réellement ou possiblement construites sur l’étymon {r, ṣ}

 

Répondant à l’invitation de Michel Masson faite au début de son article à poursuivre les recherches dans cette direction et avec la même méthode, nous nous proposons de suivre ici son exemple à partir de la même association notionnelle « tresser, lier, nouer / fort » mais en limitant notre corpus aux seules racines comportant les consonnes r et dans leur structure, après avoir observé que quatre d’entre elles faisaient déjà partie du corpus de notre auteur. Comme ce dernier ne prétendait pas à l’exhaustivité, nous avions le bon espoir de trouver à ajouter quelques autres racines de ce type. Ce chapitre présente les résultats de notre recherche, classés en respectant fidèlement le réseau de notions affines constitué par M. Masson.

Quelques remarques préliminaires :

- Un certain nombre des noms d’instruments servant à entourer, envelopper, etc., cités ci-après (فراص firāṣ, خرص ḫirṣ, صريم ṣarīm, etc.) sont clairement des extensions sémantiques de la corde. On leur reconnaîtra désormais l’aptitude à occuper la place normalement dévolue à ce mot dans les diverses rubriques.

- L’action de traire, de tirer le lait, nous semble directement liée à celles de presser, exprimer, tordre, actions que Michel Masson retient comme affines à celles de lier, serrer, nouer. Nous inclurons donc désormais ces verbes parmi les parasynonymes des verbes de base.

- Parmi les usages de la corde, il y a aussi celui de borner, de limiter, d’empêcher le passage. Désormais nous inclurons donc également ces verbes parmi les parasynonymes des verbes de base.

- Nous avons distingué en rouge les racines non ambigües.

 

1. corde, nouer, lier // être fort, solide, robuste

خرص ḫirṣ bague ; boucle ; anneau // خرص ḫirṣ chameau grand et robuste

رصف raṣafa entourer le haut bout d’une flèche d’une courroie solide ou d’un nerf aplati, pour raffermir le fer qui y est emboîté // رصف raṣufa être solide

صريم ṣarīm bâillon que l’on met à un chevreau // صروم ṣarūm robuste, fort

صعّر ṣa‛‛ara tordre la bouche, faire une grimace //مصعر muṣ‛ar ou مصعّر muṣa‛‛ar fort, robuste

فراص firāṣ morceau de linge ou de drap dont on s'enveloppe // فراص firāṣ robuste et gros

قرفص qarfaṣa lier qqn en lui attachant les mains sous les pieds // قرافص qurāfiṣ robuste, gros, épais

2.a. intensité avec connotation positive : diligence, rapidité, assiduité

صرّ ṣarra nouer (héb. ṣarar lier ensemble) // صرّة ṣirra résolution ferme, détermination

صريم ṣarīm bâillon que l’on met à un chevreau // صريمة ṣarīma zèle, assiduité, application sans relâche

مصر maṣara 1. traire une femelle avec le bout des doigts. 2. tirer tout ce qu’il avait de lait dans les pis // تمصّر tamaṣṣara chercher qqch avec assiduité, en fouillant, en épluchant – مصر muṣira être lancé pour courir de toutes ses forces (se dit du cheval dont on veut tirer tous les efforts) – مصارة muṣāra lieu, point de la route, ou moment où l'on fait prendre au cheval tout son élan pour courir avec la plus grande rapidité

 

2.b. intensité de la sensation (domaine du goût)

صبر ṣabara lier, attacher // صبر ṣabir toute plante amère + myrrhe

حصرم ḥaṣrama tordre en tressant (une corde) // حصرم ḥiṣrim fruit vert ; non mûr ; verjus

2.b.bis. intensité de la sensation (domaine de la température)

خصار ḫiṣār ceinture // خصر ḫaṣira être très froid (en parlant d’une journée)

صبر ṣabara lier, attacher qqn à qqch // صبرة ṣabra intensité du froid ; froid très intense, cœur de l’hiver

صرّ ṣarra lier, nouer // صرّة ṣarra intensité, violence (du froid, de la chaleur)

قصر qaṣara borner, circonscrire, limiter // قاصر qāṣīr froid

NB : On trouvera une liste complémentaire au Chapitre 5.

2.b.ter. intensité de la sensation (domaine de la couleur)

صعّر ṣa‛‛ara tordre la bouche, faire une grimace // صيعريّ ṣay‛ariyy intense (se dit de la couleur rouge)

NB : Il existe aussi un صمعريّ ṣam‛ariyy « très rouge, d’un rouge intense » qui n’est probablement qu’une variante de صيعريّ ṣay‛ariyy.

2.c. intensité du sentiment, avec connotation négative : méchant, violent

قرص qaraṣa pincer qqn (en serrant la chair avec le bout des doigts) ; prendre, saisir ; égoutter, exprimer l'eau d'une étoffe qu'on lave // قرّاصة qarrāṣa caustique, méchant, qui lance des épigrammes contre tout le monde

صرد ṣard clou qui fixe le fer de la lance au bois // مصطرد muṣṭarid fâché, en colère

3.a. corde, nouer, lier // nécessité, contrainte

صبر ṣabara lier // صبر ṣabr contrainte

صدّر ṣaddara fixer le bât sur le dos du chameau // مصادرة muṣādara contrainte

صرّ ṣarra lier // صارّة ṣārra nécessité

3.b. corde, nouer, lier / angoisse, tristesse, malheur

حصر ḥaṣara serrer // حصر ḥaṣira éprouver un serrement de cœur, une angoisse

صبر ṣabara lier, attacher qqn à qqch // أصبر ’aṣbara tomber dans un malheur ou dans une guerre terrible

صريم ṣarīm bâillon que l’on met à un chevreau // صيرم ṣayram malheur, infortune

3.c. corde, nouer, lier // avarice

حصر ḥaṣara serrer, retenir // حصور ḥaṣūr avare

حصرم ḥaṣrama tordre (une corde) // حصرم ḥiṣrim avare

رصيص raṣīṣ serré l’un contre l’autre ou posé l’un sur l’autre // رصّاصة raṣṣāṣa avare

عصر ‛aṣara tordre le linge blanchi pour l’égoutter // إعتصر ’i‛taṣara être avare

قرصع qarṣa‛a écrire très serré, en petits caractères // قرصع qarṣa‛a vivre seul, ne recevoir personne chez soi par avarice

قصر qaṣara contenir et empêcher d’avancer ; contenir, retenir qqch // قصّر qaṣṣara être trop avare dans ses dons

مصر maṣara 1. traire une femelle avec le bout des doigts. 2. tirer tout ce qu’il avait de lait dans les pis // مصّر maṣṣara donner par petites quantités, devenir moins généreux

3.d. corde, nouer, lier // infirmité

إختصر ’iḫtaṣara abréger // خصر ḫaṣir impuissant (sexuellement)

تراصّ tarāṣṣa se serrer les uns contre les autres // رصّاصة raṣṣāṣa sol dur et stérile

حصرم ḥaṣrama tordre, tresser (une corde) // حصرم ḥiṣrim malingre, chétif

صمر ṣamara être avare et refuser toujours à ceux qui demandent // صمير ṣamīr sec et maigre

صنبر ṣanbara donner peu de dattes (se dit d’un palmier) // صنبر ṣanbar mince, chétif, faible

قصر qaṣara borner, circonscrire, limiter // قصر qaṣr paresse, négligence, lenteur – أقصر ’aqṣara être impuissant, n’être pas de force à faire qqch

3.e. corde, nouer, lier // sagesse, intelligence, contrôle de soi

Soucieux de ne pas paraître forcer les parallélismes, nous laissons cette rubrique provisoirement vide de son premier élément. Il est en effet prématuré d’y placer des vocables dont le lien avec la notion initiale de « corde, nouer, lier » n’a pas encore été démontré. Nous laissons néanmoins pour mémoire les deuxièmes éléments des binômes dont on peut au moins constater d’emblée le rapport de synonymie qui les relie les uns aux autres :

بصر baṣar pénétration, perspicacité, intelligence

صفر ṣafar esprit, intelligence

صقر ṣaqir qui a une vue perçante et beaucoup d'intelligence

صيّور ṣayyūr esprit, entendement, prudence

 

3.f. lier, nouer, tresser // remplir complètement

حصرم ḥaṣrama tordre en tressant (une corde) // حصرم ḥaṣrama remplir une outre

خرص ḫarṣ bâillon, morceau de bois ferré qu’on met dans le nœud qui bouche l’ouverture de l’outre // خريص ḫarīṣ rempli (vase)

3.g. lier, nouer, attacher (les animaux) // faire halte, séjourner

خصار ḫiṣār ceinture // خصر ḫaṣr emplacement des tentes des Bédouins

رصيعة raṣī‛a tresse de courroies en bas de la ceinture // رصع raṣa‛a s’arrêter et rester immobile à une place

صريم ṣarīm bâillon que l’on met à un chevreau // صرم ṣarama passer un certain temps chez qqn

3.h. lier, nouer // fermer

صبر ṣabara lier, attacher // أصبر ’aṣbara fermer, couvrir, boucher (un vase)

3.i. lier // espérer, attendre

صبر ṣabara lier, attacher // صبر ṣabara être patient, supporter avec patience

3.j. lier // ceinture, collier

خرص ḫarṣ bâillon, morceau de bois ferré qu’on met dans le nœud qui bouche l’ouverture de l’outre // خرص ḫirṣ boucle d’oreille, bague, anneau

Nous ne tirerons pas de conclusion hâtive de ce nouveau corpus et nous satisferons pour le moment d’en relever la singularité. Nous pouvons au moins dire que nous avons partiellement complété le travail de M. Masson d’un point de vue quantitatif en ajoutant à son corpus une vingtaine d’autres racines comportant un r et un dans leur structure consonantique. Ainsi définies, les vingt-trois racines apparues ou réapparues dans ce chapitre sont celles-ci :

Biconconantiques : رصّ raṣṣ, صرّ ṣrr

Triconconantiques :

Ordre rṣ- : رصع rṣ‛, رصف rṣf

Ordre -rṣ : خرص ḫrṣ, فرص frṣ, قرص qrṣ

Ordre ṣr- : صرد ṣrd, صرم ṣrm

Ordre ṣ-r : صبر ṣbr, صدر ṣdr, صفر ṣfr, صقر ṣqr , صير ṣyr

Ordre -ṣr : بصر bṣr, حصر ḥṣr , خصر ḫṣr, عصر ‛ṣr, قصر qṣr, مصر mṣr

Quadriconsonantiques : قرصع qrṣ‛, قرفص qrfṣ, حصرم ḥṣrm

Dans les chapitres suivants, nous examinerons plus à fond les relations sémantiques entre les divers vocables dérivés de ces racines et de quelques autres qui sont apparues au cours de notre recherche. On verra que nous avons relevé d’autres parallélismes sémantiques qui permettent d’enrichir notablement – et cette fois d’un point de vue également qualitatif – le réseau initialement constitué par M. Masson, avec d’autant plus de mérite qu’il ne pouvait alors – et pour cause – recourir à une base informatique.

 

CHAPITRE 3 : Un curieux parallélisme sémantique relevé dans une vingtaine de racines en {r,ṣ}

 

Faisons tout d’abord, à partir des verbes, l’inventaire des notions de base rencontrées jusqu’ici. Nous sommes partis de lier et nouer, auxquels Michel Masson lui-même a très vite associé tresser, attacher, serrer, et tisser, puis, au fil des rubriques, cette première liste s’est enrichie de coudre, ourler, tordre, entraver, enchaîner, garrotter, étrangler, presser, bander, envelopper, entortiller, brider, museler, entourer, et enrouler. On voit que tous ces verbes, qui pourraient bien avoir comme hyperonyme serrer ou rapprocher, ont donc un sème commun, celui du resserrement ou rapprochement. Dans tous les cas il s’agit de serrer un objet pour en rapprocher les composants : bords, fils, parties, etc.

Aussi, quelle n’est pas notre surprise de constater qu’un nombre relativement important des équivalents arabes que nous avons rencontrés précédemment ont non seulement un sens qui relève du resserrement - rapprochement mais un autre qui, exprimant la séparation, a donc exactement la signification contraire ! C’est ainsi que le premier d’entre eux par ordre alphabétique, أصر ’aṣara, signifie à la fois « lier, attacher avec une corde » et « briser » ! Pour d’autres, comme قرص qaraṣa, il ne s’agit pas de briser ni de casser ou de broyer, mais de couper, de fendre, de déchirer ! Ce verbe signifie en effet aussi bien « exprimer l'eau d'une étoffe qu'on lave » que « couper, retrancher en coupant ».

Nous sommes surpris car nous n’avons pas été suffisamment attentifs à un certain nombre d’indices rencontrés précédemment, qui auraient dû nous laisser prévoir ce qu’il est convenu d’appeler cette énantiosémie, à savoir le fait qu’un même mot puisse signifier à la fois une chose et son contraire. Écartons en effet la possibilité de l’homonymie ou de l’emprunt : l’une et l’autre sont envisageables dans des cas isolés, mais trop de racines sont ici concernées pour qu’il ne s’agisse pas d’une même relation qui les affecte toutes.

Quels indices de cette relation aurions-nous donc dû relever dans les précédents chapitres ?

1. Les deux fonctions fondamentales de la corde : elle sert, bien sûr, à attacher deux objets ensemble, ou un animal à un pieu, ou à garrotter un prisonnier, mais elle sert aussi à délimiter un espace, à dresser une barrière entre deux lieux, comme un mur dont c’est la fonction essentielle. Dans un cas elle rapproche, et dans l’autre elle sépare. Ce qui nous a amené à inclure dans notre corpus le verbe قصر qaṣara « borner, circonscrire, limiter » (cf. 2.b.bis).

2. Ce même verbe قصر qaṣara, nous avons vu qu’il a aussi le sens de « contenir et empêcher d’avancer ; retenir qqch » (cf. 3.c.) Lorsqu’on empêche quelqu’un d’avancer, on le rapproche de soi, mais on l’éloigne par là même de son objectif. Ce même geste a – comme le mur ou le bord d’un vase ou la rive d’un fleuve ou le bouchon d’une outre (cf. 3.f. et 3.h.) – la fonction de conserver l’intégrité d’un ensemble mobile, solide ou liquide en l’empêchant de se répandre à l’extérieur, de se dissoudre, de s’échapper. D’où ces lieux élevés ou munis de barrières ou de remparts qui nous protègent des agressions venues de l’extérieur : bercail, refuge, abri, forteresse, mais aussi ceux qui nous retiennent prisonniers à l’intérieur du même type de murailles.

3. Dès le premier chapitre (2.a), M. Masson avait fait de la rapidité, par le biais de l’intensité, une notion affine avec nos notions de base. Or ces notions de base : corde, lier, attacher, entraves, ont plus à voir avec l’empêchement d’avancer qu’avec l’incitation à courir. D’ailleurs le verbe français empêcher lui-même dit bien dans sa forme qu’il est le contraire de se dépêcher. Mais, puisque nous parlons du français, il y a aussi dans le verbe presser une relation d’énantiosémie : presser qqch sous son doigt ou son pied, c’est l’immobiliser, mais se presser, c’est se hâter.

On remarquera enfin dans le tableau qui clôt ce chapitre-ci la présence de trois verbes qui associent clairement les deux notions opposées de rapprochement / séparation en une seule signification :

حرص ḥaraṣa déchirer (l'étoffe à force de la battre ; se dit des dégraisseurs)

عرصف ‛arṣafa casser en tirant

إنهصر ’inḥaṣara être cassé pour avoir été plié avec trop de force

On voit que l’explication de l’énantiosémie est simple : il y a dans ces trois verbes un rapport explicite de cause-conséquence, qu’on ne sera donc plus surpris de retrouver – bien qu’implicite – dans les autres racines répertoriées ci-dessous. Cette constatation nous amènera, dans la suite de cette étude, à ne pas écarter, sans un examen minutieux de tous leurs dérivés, les racines qui ne relèveraient – à première vue – que de la séparation.

Remarques préliminaires pour la lecture et la compréhension du tableau :

1. Compte tenu de ce que nous avons dit plus haut à propos du verbe قصر qaṣara, la rétention du lait, du sperme ou de l’urine ainsi que la constipation doivent être considérées comme des notions dérivées de la notion de base resserrement.

2. Compte tenu de ce que nous avons vu dans les chapitres précédents (cf. 3.g.), la notion de halte – par le fait qu’on doit en cette circonstance attacher les animaux – est elle aussi une notion dérivée de cette notion de base.

3. En l’absence d’un verbe attesté, nous avons parfois placé dans la première colonne le nom d’un instrument ou lieu de resserrement pouvant être légitimement considéré comme une extension de la corde. (Voir Chapitre 4).

 

R = Resserrement, S = Séparation

 

R : أصر ’aṣara lier, attacher avec la corde appelée إصار ’iṣār ; contenir dans un certain espace, serrer, comprimer

S : أصر ’aṣara briser

R : حرصيان ḥirṣiyān paroi intérieure de la peau du ventre ; peau rouge qu'on ôte à l'animal égorgé

S : حرص ḥaraṣa déchirer (l'étoffe à force de la battre ; se dit des dégraisseurs) ; casser (la tête) ; fendre (la peau)

R : حصر ḥaṣara serrer, presser, réduire à l’espace le plus étroit, acculer ; entourer

S : حصر ḥaṣara retenir et empêcher de faire ou de continuer qqch.

R : خربصيص ḫarbaṣīṣ boucle d’oreille

S : خربص ḫarbaṣa séparer plusieurs choses les unes des autres (pour les distinguer)

R : رصع raṣi‛a se coller, s’attacher à qqch – II. رصّع raṣṣa‛a ajuster, appliquer, adapter, joindre l’un à l’autre ; incruster des pierreries ; ranger, arranger

S : رصع raṣa‛a broyer des graines, etc. entre deux pierres

R : شصر šaṣara coudre à larges points

S : شصر šaṣara percer d'un coup de lance

R : صار ṣāra réunir, rassembler

S : صار ṣāra séparer, disperser ; rompre ; fendre ; couper, trancher

R : صبر ṣabara lier, attacher qqn à qqch

S : صبر ṣabara retenir et empêcher qqn d’aller ou de toucher à qqch

R : صرب ṣaraba retenir l’urine ; se servir d’astringents ou s’empêcher d’aller à la selle

S : صرب ṣaraba couper ou arracher et enlever une chose de son tout

R : صريم ṣarīm bâillon que l’on met à un chevreau

S : صرم ṣarama casser (se), se rompre (corde) ; couper, retrancher en coupant

R : صرى ṣarā retenir l’urine ou le sperme ; garder, conserver

S : صرى ṣarā couper, retrancher en coupant ; repousser, éloigner, écarter

R : صهر ṣihr tombeau, sépulcre

S : أصهر ’aṣhara faire fondre, liquéfier

R : تصقّر taṣaqqara s’arrêter, faire halte

S : صقر ṣaqara briser (les pierres)

R : عرصوف ‛urṣūf courroie, bande de cuir

S : عرصف ‛arṣafa casser en tirant

R : فراص firāṣ linge, morceau de linge ou de drap dont on s'enveloppe, vêtement

S : فرص faraṣa couper, fendre

R : قرص qaraṣa exprimer l'eau d'une étoffe qu'on lave

S : قرص qaraṣa couper, retrancher en coupant

R : قصر qaṣara borner, circonscrire, limiter ; contenir, retenir qqch, confiner

S : قصر qaṣara couper, raccourcir (p. ex. les cheveux, etc.)

R : مصر maṣara 1. traire une femelle avec le bout des doigts. 2. tirer tout ce qu’il avait de lait dans les pis

S : مصر miṣr limites qui séparent deux territoires –ماصر māṣir qui sépare deux choses et les disjoint –إمتصر ’imtaṣara être cassé, se casser (se dit du fil)

R : هصر haṣara tirer à soi et incliner quelque chose de son côté, p. ex. une branche d'arbre en la saisissant par un bout

S : هصر haṣara briser –إنهصر ’inhaṣara être cassé pour avoir été plié avec trop de force

 

CHAPITRE 4 : instruments, objets et lieux de resserrement

 

Dans les chapitres précédents, nous avons rencontré une dizaine d’instruments ayant des fonctions similaires à celle de la corde, où il s’agit toujours et encore de nouer, lier, serrer, attacher, fixer, contenir, etc. Rappelons-les :

إصار ’iṣār corde courte avec laquelle on attache le bas du pan de la tente au pieu fiché en terre ; pieu fiché en terre pour y attacher le bas du pan de la tente

حرصيان ḥirṣiyān paroi intérieure de la peau du ventre

خربصيص ḫarbaṣīṣ boucle d’oreille

خرص ḫarṣ bâillon, morceau de bois ferré qu’on met dans le nœud qui bouche l’ouverture de l’outre

خرص ḫirṣ bague ; boucle ; anneau

خصار ḫiṣār ceinture

صرد ṣard clou qui fixe le fer de la lance au bois

صريم ṣarīm bâillon que l’on met à un chevreau

عرصوف ‛urṣūf courroie, bande de cuir

فراص firāṣ morceau de linge ou de drap dont on s'enveloppe

Dans les regroupements ci-dessous, nous reprendrons ces mots classés à leurs places respectives, mais on verra que la liste des instruments du resserrement est loin de se limiter à cette dizaine initiale, ne serait-ce que du fait que nous avons jugé légitime d’y ajouter celle des lieux dont la fonction est aussi de « resserrer » des animaux, des objets ou des êtres humains.

Rappelons ce que, dans le Chapitre 3, nous avons dit des deux fonctions fondamentales de la corde : elle sert à attacher deux objets ensemble, ou un animal à un pieu, ou à garrotter un prisonnier, certes, mais elle sert aussi à délimiter un espace, à dresser une barrière entre deux lieux, comme un mur dont c’est la fonction essentielle. Dans un cas, elle rapproche, et dans l’autre, elle sépare. Lorsqu’on empêche quelqu’un d’avancer, on le rapproche de soi, mais on l’éloigne par là même de son objectif. Ce même geste a – comme le mur ou le bord d’un vase ou la rive d’un fleuve ou le bouchon d’une outre – la fonction de conserver l’intégrité d’un ensemble en l’empêchant de se répandre à l’extérieur, de se dissoudre, de s’échapper. D’où ces lieux élevés ou munis de barrières ou de remparts qui nous protègent des agressions venues de l’extérieur : bercail, refuge, abri, forteresse, mais aussi ceux qui nous retiennent prisonniers à l’intérieur du même type de murailles.

C’est ce même phénomène d’énantiosémie, relevé aussi bien dans les fonctions de la corde que dans les significations d’un certain de nombre de verbes, qui va nous permettre, en cas de défection d’un mot de base relevant du resserrement, d’utiliser désormais comme substitut dans nos parallélismes un mot relevant de la séparation.

NB : on trouvera ci-dessous dans l’ordre : la racine – le verbe ou nom de base – le nom d’instrument ou de lieu

1. ceinture, courroie, ganse, ficelle

خصر ḫṣrإختصر ’iḫtaṣara abréger –خصار ḫiṣār ceinture (qui serre le corps)

صرّ ṣrrصرّ ṣarra lier – صرار ṣirār ficelle avec laquelle on serre le pis d’une chamelle pour empêcher son petit de la téter

صنر ṣnr – صنّور ṣinnawr avare (cf. 3.c.) – صنّارة ṣinnāra ganse de cuir à l'aide de laquelle on tient ou l'on accroche le fouet

عرصف ‛rṣf – عرصف ‛arṣafa casser en tirant et en cherchant à allonger – عرصاف ‛irṣāf et عرصوف ‛urṣūf courroie, bande de cuir

عرفص ‛rfṣ0 = ce mot isolé n’est probablement qu’une variante du précédentعرفاص ‛irfāṣ longue courroie tressée en plusieurs tresses avec la quelle on fixe la litière sur le dos du chameau.

2. bague, anneau, boucle

خربص ḫrbṣ – خربص ḫarbaṣa séparer plusieurs choses les unes des autres –خربصيص ḫarbaṣīṣ boucle d’oreille

خرص ḫrṣ – إخترص ’iḫtaraṣa mettre, serrer qqch dans la bourse – خرص ḫirṣ bague (en or ou en argent) ; anneau ; boucle d’oreille ; boucle (dans la parure d’une femme), et خرص ḫurṣ boucle, ferrure qui serre le bas de la lance

Note : Nous aurons d’autres occasions de voir que les notions de préparation, rangement, ajustement, etc. sont des extensions sémantiques du resserrement, mais on peut d’ores et déjà le constater pour la racine خرص ḫrṣ dans le couple خرص ḫaraṣa « réparer, arranger » // إخترص ’iḫtaraṣa « mettre, serrer qqch dans la bourse ».

رصد rṣd – أرصد ’arṣada préparer, disposer, apprêter qqch pour qqn – رصدة ruṣda boucle au ceinturon à l'aide de laquelle on attache le sabre

3. Pour contenir un liquide : bord, digue, parapet

بصر bṣr – بصّر baṣṣara couper, retrancher – بصر buṣr bord, marge, écorce

خرص ḫrṣ – إخترص ’iḫtaraṣa mettre, serrer qqch dans la bourse – خرص ḫirṣ digue, et خريص ḫarīṣ bord (d’un fleuve)

رصّ rṣṣ – رصّ raṣṣa ajuster deux objets en les appliquant l’un sur l’autre – رصّاصة raṣṣāṣa pierres ajustées et jointes formant un parapet

صبر ṣbr – صبر ṣabara retenir et empêcher qqn d’aller ou de toucher à qqch – صبر ṣabr bord (d’un vase), marge

صمر ṣmr – صمر ṣamara être avare et refuser toujours à ceux qui demandent ; couler très lentement – صمر ṣumr bord (d’un vase, d’une coupe)

صور ṣwr – صار ṣāra réunir, rassembler – صور ṣawr bord (d’un fleuve), rivage, et صواران ṣiwārān les deux bords d’un fleuve

قصر qṣr – قصر qaṣara borner, circonscrire, limiter – مقاصير maqāṣīr bords d’un disque

 

4. Extension du précédent à la géographie : lieu élevé, hauteur naturelle, colline, montagne, crête

رصم rṣm0 = mot isolé. Kazimirski ne donne que le verbe et Johnson ne donne que le nom. Probable variante dialectale de صرم ṣarama (voir plus bas)رصم raṣama entrer dans un défilé entre les montagnes

صبر ṣbr – صبر ṣabara retenir et empêcher qqn d’aller ou de toucher à qqch – صبير ṣabīr montagne, colline rocailleuse

صدر ṣdr – صدّر ṣaddara fixer le bât sur le dos du chameau – صدارة ṣadāra et صديرة ṣadīra partie un peu plus élevée de la vallée, et صدور ṣudûr (al-wādī) parties plus élevées (de la vallée)

صرح ṣrḥ – صرحة ṣarḥa sol dur – صرح ṣarḥ édifice élevé

Note : On verra dans le prochain chapitre qu’un sol dur est une conséquence naturelle du resserrement.

صرد ṣrd – صرد ṣard clou qui fixe le fer de la lance au bois – صرد ṣard hauteur, point élevé sur une montagne

صرّ ṣrr – صرّ ṣarra lier – صرار ṣirār hauteurs, points plus élevés que l'eau n'atteint pas

صور ṣwr – صار ṣāra réunir, rassembler – صارة ṣāra crête de la montagne

صير ṣyr – صيّر ṣayyara arrêter (p. ex., l’eau) dans son cours – مصير maṣīr endroit jusqu’où les eaux arrivent

وصر wṣr – وصر wiṣr contrat, engagement – أوصر ’awṣar élevé (terrain, monticule)

Note : Lane cite des auteurs pour qui وصر wṣr serait une forme dialectale de أصر ’ṣr. Ce qui est plausible, les deux mots cités en regard étant les seuls donnés par Kazimirski comme relevant de cette « racine ».

5. Pour contenir un solide ou le protéger : bourse, peau, cuir, cuirasse, linge ou drap dans lequel on s’enveloppe, chaussure

بصر bṣr – بصّر baṣṣara couper, retrancher – بصيرة baṣīra cuirasse

حرص ḥrṣ – حرص ḥaraṣa déchirer (l'étoffe à force de la battre ; casser (la tête) ; fendre (la peau) – حرصيان ḥirṣiyān paroi intérieure de la peau du ventre ; peau rouge qu'on ôte à l'animal égorgé

خرص ḫrṣ – إخترص ’iḫtaraṣa mettre, serrer qqch dans la bourse – خرص ḫurṣ bourse

صدر ṣdr – صدّر ṣaddara fixer le bât sur le dos du chameau – صدرة ṣudra cuirasse

صرّ ṣrr – صرّ ṣarra lier – صرّة ṣurra bourse

Note : On voit par divers mots et racines de cette rubrique que le grec βύρσα [búrsa], “peau retirée à un animal, dépouille”, qui a abouti au français « bourse » et que Chantraine dit être « d’origine obscure », aurait de bonnes raisons d’être d’origine sémitique.

صرم ṣrm – صرم ṣarama casser (se), se rompre (corde) ; couper, retrancher en coupant – صرم sirm sabot ou pied d'une bête de somme garanti par une chaussure pour n'être pas usé par la dureté du sol ; chaussure ferrée, et صرم ṣarm cuir (tanné, préparé et propre à servir à tous les usages)

Note : Si صرم ṣarm est bien un emprunt au pehlevi čarm “cuir” comme on le dit généralement, il s’est acclimaté sans peine car il pourrait tout aussi bien n’être, comme صرم sirm, qu’un simple dérivé de la racine صرم ṣrm. Il est par ailleurs possible que le mot pehlevi soit lui-même d’origine sémitique : pour “cuirasse, armure”, l’akkadien a siriam et l’hébreu širion.

فرص frṣ – فرص faraṣa couper, fendre – فراص firāṣ morceau de linge ou de drap dont on s'enveloppe

قصر qṣr – قصر qaṣara borner, circonscrire, limiter – قصارة quṣāra peau, dépouille du serpent

6. Pour réunir, préserver, abriter des objets, des animaux, des humains : enclos, enceinte, limites, mur, bercail, bergerie, magasin, cellier, refuge, asile, abri, groupe de cabanes, emplacement des tentes, village

بصر bṣr – بصّر baṣṣara couper, retrancher – بصيرة baṣīra espace compris entre les murailles d'une maison

حصر ḥṣr – حصر ḥaṣara serrer, presser, réduire à l’espace le plus étroit, acculer ; entourer, cerner qqn de tous côtés – حصار ḥiṣār enclos, enceinte

خصر ḫṣr – إختصر ’iḫtaṣara abréger – خصر ḫaṣr emplacement des tentes des Bédouins

رهص rhṣ – رهص rahaṣa presser quelqu’un, talonner, engager à se hâter ; mettre la première rangée de pierres d’une murailles – رهص rihṣ première rangée de pierres d’une muraille

شنصير šnṣr – شنصير šinṣīr violence, dureté (d’un mal, d’un malheur) (cf. 2.c.) – شنصير šinṣīr refuge, abri

صرب ṣrb – صرب ṣaraba retenir l’urine (3.c.) – صرب ṣirb petites cabanes des habitants pauvres, parmi les Arabes à demeures fixes

صرم ṣrm – صرم ṣarama passer un certain temps chez qqn (cf. 3.g.) – صرم ṣirm village, réunion de maisons, de cabanes, y compris leurs habitants

صير ṣyr – صار ṣāra couper, pourfendre – صيارة ṣiyāra et صيّرة ṣayyira bercail, bergerie

عرص ‛rṣ – تعرّص ta‛arraṣa rester, séjourner dans un lieu (cf. 3.g.) – عرصة ‛arṣa enclos, enceinte

عصر ‛ṣr – عصر ‛aṣara presser avec les doigts, fouler avec les pieds le raisin, ou un fruit, etc. ; tordre le linge blanchi pour l’égoutter – عصر ‛aṣar et ‛uṣr refuge, asile

قصر qṣr – قصر qaṣara borner, circonscrire, limiter ; contenir, retenir qqch – مقصورة maqṣūra enceinte réservée dans une mosquée

مصر mṣr – إمّصر ’immaṣara (pour إمتصر ’imtaṣara) être cassé, se casser (se dit du fil) – مصر miṣr pl. مصور muṣūr limites, confins qui séparent deux parcelles ou deux territoires, et مصر miṣr, pl. أمصار ’amṣār magasin, cellier

Note : À juger par deux de ses dérivés, ماصر māṣir « qui sépare deux choses et les disjoint » et مصر miṣr « magasin, cellier », la racine مصر mṣr a probablement eu jadis les sens désormais perdus de « séparer ; garder, conserver ».

 

7. Extension fortifiée du précédent : château, forteresse, citadelle, ville

حصر ḥṣr – حصر ḥaṣara serrer, presser, réduire à l’espace le plus étroit – حصار ḥiṣār fort, château fort

شنصير šnṣr – شنصير šinṣīr violence, dureté (d’un mal, d’un malheur) (cf. 2.c.) – شنصير šinṣīr fort, forteresse

صرح ṣrḥ – صرحة ṣarḥa sol dur – صرح ṣarḥ château, citadelle

Note : صرح ṣarḥ et صرحة ṣarḥa sont les seuls mots à être sans rapport sémantique avec les autres dérivés de cette racine, lesquels ont à voir avec la notion de clarté ou de pureté (du lait ou du vin). On est donc amené dans cette étude – où ils sont beaucoup moins isolés que dans l’article du dictionnaire – à ne les associer qu’entre eux.

قصر qṣr – قصر qaṣara borner, circonscrire, limiter ; contenir, retenir qqch – قصر qaṣr château, palais

مصر mṣr – ماصر māṣir qui sépare deux choses et les disjoint – مصر miṣr, pl. أمصار ’amṣār grande ville ou capitale (d'un royaume)

8. La demeure des morts : tombe, tombeau

صهر ṣhr – أصهر ’aṣhara faire fondre, liquéfier – صهر ṣihr tombeau, sépulcre

صير ṣyr – صار ṣāra couper, pourfendre – صيّر ṣayyir tombeau

9. prison

أصر ’ṣr – أصر ’aṣara lier, attacher avec la corde appelée إصار ’iṣār ; contenir dans un certain espace – مأصر ma’ṣar prison, cachot

حصر ḥṣr – حصر ḥaṣara serrer, presser, réduire à l’espace le plus étroit, acculer ; entourer, cerner qqn de tous côtés – حصير ḥaṣīr prison, cachot

قصر qṣr – قصر qaṣara borner, circonscrire, limiter ; contenir, retenir qqch, confiner, emprisonner qqn – قصر qaṣr prison, cachot

10. bâillon, bouchon, tampon, couvercle, astringent

حصر ḥṣr – حصر ḥaṣara serrer, presser, réduire à l’espace le plus étroit, acculer – حاصر ḥāṣir astringent

خرص ḫrṣ – إخترص ’iḫtaraṣa mettre, serrer qqch dans la bourse – خرص ḫarṣ bâillon, morceau de bois ferré qu’on met dans le nœud qui bouche l’ouverture de l’outre

صبر ṣbr – صبر ṣabara retenir et empêcher qqn d’aller ou de toucher à qqch – صبار ṣibār tampon, bouchon, couvercle (d’un vase)

صرّ ṣrr – صرّ ṣarra lier – صرار ṣirār bâillon avec lequel on serre le pis d’une chamelle pour empêcher son petit de la téter

11. intestin

L’intestin peut en effet être assimilé à une corde. C’est l’option de Masson 2013, p. 116-120. On peut aussi le considérer comme un lieu du resserrement. À quelque titre que ce soit, il a donc bien sa place ici.

صرّ ṣrr – صرّ ṣarra lier – مصارّ maṣārr intestins

? – Voir note ci-aprèsمصير maṣīr intestins où s'élabore le chyle

Note : Le mot مصير maṣīr « intestins où s'élabore le chyle » relève à l’évidence de notre corpus mais à quelle racine le rattacher ? Est-ce à صير ṣyr « couper, pourfendre », à صور ṣwr « réunir, rassembler » ou encore à مصر mṣr dont ne subsiste, du sens de « garder, conserver », que مصر miṣr « magasin, cellier » vu plus haut ? Cette étude montre qu’il est tout simplement impossible de trancher. Lane rapporte des discussions où certains voient ce mot comme un dérivé de صار ṣāra « aller, se rendre vers ».

Et peut-être aussi : سرم surm ou, plus rarement, صرم ṣurm « anus, rectum », mot isolé.

12. aiguille à coudre, clou, bout du fuseau

شصر šṣr – شصر šaṣara coudre, recoudre à larges points – شصر šiṣr espèce d’aiguille en bois à l’aide de laquelle on fait avec le crin des coutures à la matrice d’une chamelle, et شصار šiṣār aiguille en bois ; morceau de bois que l’on passe dans les narines du chameau

صرد ṣrd – صرد ṣarada traverser la cible de part en part, passer au travers (se dit d'une flèche) ; laisser couler par petites quantités (se dit d'une outre dont ou l'écume de lait s'échappe et suinte) – صرد ṣard clou qui fixe le fer de la lance au bois

صنر ṣnr – صنّارة ṣinnāra ganse de cuir à l'aide de laquelle on tient ou l'on accroche le fouet – صنّارة ṣinnāra bout du fuseau

عصفر ‛ṣfr0 = terme technique isolé. N’est peut-être pas sans parenté avec عرصوف ‛urṣūf vu plus haut.عصفور ‛uṣfūr clou (dans les douves d'un navire)

 

CHAPITRE 5 : conséquences naturelles et produits artificiels du resserrement

 

Nous avons rassemblé dans ce chapitre les parallélismes sémantiques portant sur les conséquences naturelles et les produits artificiels du resserrement. Nous n’avons pas jugé nécessaire de reprendre ici les items du Chapitre 2 qui relèvent de ce champ thématique. Rappelons néanmoins qu’ont donc déjà été inventoriés les mots relatifs à la force et à la robustesse (1.) ainsi qu’à l’intensité de la sensation (2.b.). À propos de ces derniers, nous avons néanmoins ajouté ici quelques items qu’il aurait été prématuré de faire figurer dès le Chapitre 2, le lien du premier élément du binôme avec nos notions de base n’ayant alors pas encore été démontré. (Voir ci-après 2. intensité du froid et du chaud).

 

1. proximité

أصر ’ṣr – أصر ’aṣara lier, attacher, serrer – آصر ’āṣara avoisiner qqn, être voisin de qqn

حرقص ḥrqṣ – حرقص ḥarqaṣa serrer (tissu) – حرقص ḥarqaṣa rapprocher

رصح rṣḥ0 = terme de pathologie isoléرصح raṣaḥ rapprochement des os des hanches

رصّ rṣṣ – رصّ raṣṣa ajuster deux objets en les appliquant l’un sur l’autre – أرصّ ’araṣṣ rapproché l’un de l’autre, serré l’un contre l’autre, et  رصيص raṣīṣ rapproché l’un de l’autre (se dit des paupières), et رصّص raṣṣaṣa rapprocher, appliquer, adapter deux objets ensemble

رصع rṣ‛ – رصع raṣa‛a broyer des graines, etc. entre deux pierres – إرتصع ’irtaṣa‛a être rapproché l’un de l’autre

رصف rṣf – رصف raṣafa ranger des pierres l’une contre l’autre – رصف raṣafa rapprocher, joindre (p. ex. les pieds en faisant la prière)

صهر ṣhr – أصهر ’aṣhara faire fondre, liquéfier – أصهر ’aṣhara s’approcher l’un de l’autre (se dit de deux armées)

قرصع qrṣ‛ – إقرنصع ‛iqranṣa‛a se contracter ; s’envelopper dans ses vêtements – قرصع qarṣa‛a écrire en lignes très rapprochées

 

2. intensité du froid et du chaud (liste complémentaire à celle vue Ch. 2, 2.b.bis.)

صقر ṣqr – صقر ṣaqara briser (les pierres) – صقرة ṣaqra intensité des rayons du soleil

صنبر ṣnbr – صنبر ṣanbara donner peu de dattes (se dit d’un palmier) – صنّبر ṣinnabir intensité d’un froid d’hiver ; jours très froids d’hiver

صهر ṣhr – أصهر ’aṣhara faire fondre, liquéfier – صهر ṣahr chaud, brûlant, et صهار ṣuhār fièvre

 

3. abondance, grand nombre, série, file, foule, troupe, tas, rempli

أصر ’ṣr – أصر ’aṣara lier, attacher, serrer – إئتصر ’i’taṣara croître en abondance dans quelque lieu (se dit des plantes), être nombreux, réunis en grand nombre

حصر ḥṣr – حصر ḥaṣara serrer, presser, réduire à l’espace le plus étroit, acculer – حصير ḥaṣīr réunion, rang, série, file

حصرم ḥṣrm – حصرم ḥaṣrama tordre en tressant (une corde) – حصرم ḥaṣrama remplir une outre

خرص ḫrṣ – خرص ḫaraṣa réparer, arranger – خريص ḫarīṣ rempli (vase)

رصّ rṣṣ – رصّ raṣṣa ajuster deux objets en les appliquant l’un sur l’autre – تراصّ tarāṣṣa se serrer les uns contre les autres (se dit des hommes en foule)

صبر ṣbr – صبر ṣabara lier, attacher qqn à qqch ; entasser, amonceler, accumuler, mettre en tas – صبرة ṣabra urine et crottins, ordures qui s’entassent au bord de l’abreuvoir

صرد ṣrd – صرد ṣard clou qui fixe le fer de la lance au bois – صرد ṣard nombreux, grande (en parlant d’une armée)

صرّ ṣrr – صرّ ṣarra serrer et nouer une bourse – صرّة ṣarra troupe, foule

صرم ṣrm – صرم ṣarama casser (se), se rompre (corde) ; couper, retrancher en coupant – صرم ṣirm troupe nombreuse (d’hommes), foule, et صرمة ṣirma troupeau de chameaux de dix à cinquante, et صريمة ṣarīma bande, troupe détachée de la foule

صور ṣwr – صار ṣāra réunir, rassembler – صوار ṣiwār troupeau de buffles

صير ṣyr – صيّر ṣayyara arrêter (p. ex., l’eau) dans son cours – صيّر ṣayyir troupe, bande

 

4. eau lente ou stagnante, gué, aiguade, jus, sueur, mauvais goût, mauvaise odeur

حصر ḥṣr – حصر ḥaṣara serrer, presser, réduire à l’espace le plus étroit, acculer – حصير ḥaṣīr eau

حصرم ḥṣrm – حصرم ḥaṣrama tordre en tressant – حصرم ḥiṣrim verjus

خرص ḫrṣ – خرص ḫaraṣa réparer, arranger – خريص ḫarīṣ creux autour des palmiers ou d’autres arbres, où l’eau reste stagnante

صبر ṣbr – صبر ṣabara lier, attacher – صبر ṣabir toute plante amère

صرى ṣrā – صرى ṣarā retenir l’urine ou le sperme ; garder, conserver – صارية ṣāriya vieux puits dont l'eau est gâtée

صمر ṣmr – صمر ṣamara être avare – صمر ṣimr endroit où l’eau s’arrête ou ne coule que fort lentement après avoir descendu une pente, et صمر ṣamara devenir très aigre (se dit du lait)

صهر ṣhr – أصهر ’aṣhara faire fondre, liquéfier – صهير ṣahīr fondu, liquéfié, liquide, et صهار ṣuhār sueur (chez les chevaux)

صير ṣyr – صيّر ṣayyara arrêter (p. ex., l’eau) dans son cours – صير ṣīr eau, aiguade très fréquentée

عصر ‛aṣr – عصر ‛aṣara presser avec les doigts, fouler avec les pieds le raisin, ou un fruit, etc., pour en exprimer le suc – عصير ‛aṣīr jus

قصر qṣr – قصر qaṣara borner, circonscrire, limiter ; contenir, retenir qqch, confiner, emprisonner qqn – أقاصير ’aqāṣīr gués, et مقصر muqṣar pièce d’eau, aiguade autour de laquelle les troupeaux paissent

 

5. dur (pierre, sol, glace)

بصر bṣr – بصّر baṣṣara couper, retrancher – بصر buṣr pierres dures et blanches, et بصرة baṣra pierres dures et blanches ; terrain dur, pierreux et dont on tire les pierres

رصّ rṣṣ – رصّ raṣṣa ajuster deux objets en les appliquant l’un sur l’autre. – رصّاصة raṣṣāṣa sol dur et stérile

صبر ṣbr – صبر ṣabara lier, attacher qqn à qqch – صبارة ṣibāra ou ṣubāra ou ṣabāra pierres, et صبر ṣabar glace, eau gelée

صرح ṣrḥ – صرح ṣarḥ château, citadelle – صرحة ṣarḥa sol dur

Note : Voir dans le chapitre précédent la note à propos de ces deux mots.

صرّ ṣrr – صرّ ṣarra serrer et nouer une bourse – صرّاء ṣarrā’ dure (pierre)

صمعر ṣm‛rVoir note ci-aprèsصمعر ṣam‛ar sol dur et raboteux

Note : Ce quadriconsonantique, non traité dans la thèse de Bachmar, est le probable croisement de deux racines du corpus, par exemple صعر ṣ‛r et صرم ṣrm ou صمر ṣmr. Voir aussi le paragraphe 9, plus bas.

 

6. ferme, solide, immobile

رصا rṣā – أرصى ’arṣā rester à sa place, n’en pas bouger, être ancré – رصا raṣā raffermir, consolider

رصرص rṣrṣ – رصرص raṣraṣa s’arrêter et se tenir debout dans un lieu – رصرص raṣraṣa raffermir, consolider, bâtir solidement

رصف rṣf – رصف raṣafa ranger des pierres l’une contre l’autre – رصف raṣufa être solide

رصن rṣn – رصين raṣīn aux mailles compactes, bien serrées (en parlant d’une cotte de mailles, d’après Lane) – رصن raṣana raffermir, consolider

رهص rhṣ – رهص rahaṣa mettre la première rangée de pierres d’une murailles ; mettre un soubassement – أرهص ’arhaṣa tenir ferme et être serré l’un contre l’autre (se dit p. ex. des pierres dans le sol)

شصر šṣr – شصر šaṣara coudre à larges points – شصر šaṣara devenir immobile (se dit des yeux d’un mourant)

 

7. étroit, serré, ajusté

حصر ḥṣr – حصر ḥaṣara serrer, presser, réduire à l’espace le plus étroit – حصير ḥaṣīr étroit

رصّ rṣṣ – رصّ raṣṣa ajuster deux objets en les appliquant l’un sur l’autre – رصيص raṣīṣ rapproché l’un de l’autre (se dit des paupières) ; serré l’un contre l’autre ou posé l’un sur l’autre, et أرصّ ’araṣṣ qui a les dents bien alignées et bien rapprochées les unes des autres, rapproché l’un de l’autre, serré l’un contre l’autre

رصف rṣf – رصف raṣafa ranger des pierres l’une contre l’autre – رصوف raṣūf femme dont les parties naturelles trop resserrées la rendent impropre à la cohabitation, et رصيف raṣīf bien ajusté

صرّ ṣrr – صرّ ṣarra serrer et nouer une bourse – مصرور maṣrūr serré, contracté ; étroit, pincé (se dit du sabot d’un cheval)

صرم ṣrm – صرم ṣarama casser (se), se rompre (corde) ; couper, retrancher – مصرم maṣrim passage étroit, lit étroit d’un cours d’eau

 

8. mince, plat

خصر ḫṣr – إختصر ’iḫtaṣara abréger – مخصّر muḫaṣṣar mince du milieu du corps, à la taille (homme, femme), mince au milieu (semelle de la chaussure)

صبر ṣbr – صبر ṣabara lier, attacher qqn à qqch – صبير ṣabīr pain rond et mince

صرف ṣrf – صرف ṣarafa détourner, éloigner, écarter de quelque chose – صريف ṣarīf gâteau très mince

صرق ṣrq0 = mots isolés. Probable croisement avec رقّ raqqa être mince.صرق ṣaraq mince, fin, et صريقة ṣarīqa gâteau très mince

قرص qrṣ – قرص qaraṣa exprimer l'eau d'une étoffe qu'on lave – قرص qurṣ un pain rond et plat

 

9. petit, court, bref, vide

حصرم ḥṣrm – حصرم ḥaṣrama tordre avec force en tressant (une corde) ; tailler un roseau à écrire – حصرم ḥiṣrim petit, court

خربص ḫrbṣ – خربص ḫarbaṣa séparer plusieurs choses les unes des autres – خربصيص ḫarbaṣīṣ chameau petit et maigre

خصر ḫṣr – إختصر ’iḫtaṣara abréger – خصيريّ ḫuṣayriyy court, abrégé, dont on a retranché les parties superflues, redondantes, et مخاصر maḫāṣir les chemins les plus courts, qui abrègent la distance

صعر ṣ‛r – صعّر ṣa‛‛ara tordre la bouche, faire une grimace – صعر ṣa‛ira être petit (tête)

صغر ṣġr – صغّر ṣaġġara amoindrir, diminuer, rendre plus petit, rapetisser – صغر ṣaġira être petit, au pr. et au fig. ; être en petite quantité

صفر ṣfr – صفر ṣafar alliance, pacte – صفر ṣafira être vide, ne contenir rien (se dit, p. ex., d'une maison où il n'y a point de meubles)

صمعر ṣm‛r0صمعور ṣum‛ūr court, ramassé et fort (homme)

Note : Comme dit plus haut, ce quadriconsonantique est le probable croisement de deux racines du corpus, par exemple صعر ṣ‛r et صرم ṣrm ou صمر ṣmr.

قرصع qrṣ‛ – قرصع qarṣa‛a se blottir dans un coin et se contracter pour mieux se cacher – قرصع qarṣa‛ pénis très court

مصر mṣr – ماصر māṣir qui sépare deux choses et les disjoint – تمصّر tamaṣṣara être en petite quantité, avoir diminué

 

10. objets manufacturés : claie, tissu, natte, panier, tresses, fouet

حصر ḥṣr – حصر ḥaṣara serrer, presser, réduire à l’espace le plus étroit, acculer ; entourer, cerner qqn de tous côtés, assiéger – حصيرة ḥaṣīra claie pour sécher les dattes, et حصير ḥaṣīr tissu ; natte (de roseaux ou de jonc) ; panier tressé de feuilles de palmier

خرص ḫrṣ – خرص ḫaraṣa réparer, arranger – خرص ḫirṣ panier

رصع rṣ‛ – رصع raṣa‛a broyer des graines, etc. entre deux pierres – رصيعة raṣī‛a tresse de courroies en guise d’ornement en bas de la ceinture

عرصف ‛rṣf – عرصف ‛arṣafa casser en tirant et en cherchant à allonger – عرصاف ‛irṣāf et عرصوف ‛urṣūf long fouet fait de nerf de bœuf ou de cuir

عرفص ‛rfṣ0 = ce mot isolé n’est probablement qu’une variante du précédentعرفاص ‛irfāṣ fouet avec lequel on fouette le coupable

قصر qṣr – قصر qaṣara borner, circonscrire, limiter ; contenir, retenir qqch, confiner, emprisonner qqn – قوصرة qawṣara et قوصرّة qawṣarra panier en feuilles de palmier ou en osier dans lequel on conserve les dattes

 

CHAPITRE 6 : les métaphores morales et sociales du resserrement

 

A. Les métaphores morales

Cette partie reprend et complète certaines des rubriques 2 et 3 du Chapitre 2. Pour ne pas obliger le lecteur à s’y reporter à chaque fois, nous présentons ci-dessous, sous les mêmes intitulés, la totalité des racines concernées.

 

2.a. intensité avec connotation positive : diligence, rapidité, assiduité

صرم ṣrm – صرم ṣarama casser (se), se rompre (corde) ; couper, retrancher en coupant – صريمة ṣarīma zèle, assiduité, application sans relâche à quelque chose

مصر mṣr – ماصر māṣir qui sépare deux choses et les disjoint – مصر muṣira être lancé pour courir de toutes ses forces (se dit du cheval dont on veut tirer tous les efforts), et مصارة muṣāra lieu, point de la route, ou moment où l'on fait prendre au cheval tout son élan pour courir avec la plus grande rapidité, et تمصّر tamaṣṣara chercher qqch avec assiduité, en fouillant, en épluchant

 

2.c. intensité du sentiment, avec connotation négative : méchant, violent

صرد ṣrd – صرد ṣarada traverser la cible de part en part – مصطرد muṣṭarid fâché, en colère

صرم ṣrm – صرم ṣarama casser (se), se rompre (corde) ; couper, retrancher – صارم ṣārim tranchant, sévère, dur, rigoureux

عصر ‛ṣr – عصر ‛aṣara presser avec les doigts, fouler avec les pieds le raisin, ou un fruit, etc., pour en exprimer le suc – إعتصر ’i‛taṣara extorquer, ou tirer, obtenir à force de violences ou d’instances

قرص qrṣ – قرص qaraṣa couper, retrancher en coupant – قرّاصة qarrāṣa caustique, méchant, qui lance des épigrammes contre tout le monde

 

3.a. corde, nouer, lier // nécessité, contrainte

صدر ṣdr – صدّر ṣaddara fixer le bât sur le dos du chameau – مصادرة muṣādara contrainte

 

3.b. corde, nouer, lier // angoisse, tristesse, malheur

شنصير šnṣr – شنصير šinṣīr refuge, abri ; fort, forteresse – شنصير šinṣīr violence, dureté (d’un mal, d’un malheur)

صرم ṣrm – صرم ṣarama casser (se), se rompre (corde) ; couper, retrancher – صيرم ṣayram malheur, infortune

 

3.c. corde, nouer, lier // convoitise, avarice, continence

حرص ḥrṣ – حرص ḥaraṣa casser (la tête) ; fendre (la peau) – حرص ḥaraṣa désirer ardemment, convoiter

حصر ḥṣr – حصر ḥaṣara serrer, presser, réduire à l’espace le plus étroit, acculer ; entourer, cerner qqn de tous côtés, assiéger – حصور ḥaṣūr avare, et حصير ḥaṣīr avare ; abstème par avarice ; timide, modeste, réservé ; discret ; qui vit dans la continence et s’abstient volontairement des femmes

حصرم ḥṣrm – حصرم ḥaṣrama tendre avec force (l’arc, la corde de l’arc) ; tordre avec force en tressant (une corde) – حصرم ḥiṣrim très avare

رصّ rṣṣ – رصّ raṣṣa ajuster deux objets en les appliquant l’un sur l’autre – رصّاصة raṣṣāṣa avare

صبر ṣbr – صبر ṣabara lier, attacher qqn à qqch – صبّر ṣabbara se contenir, s’abstenir de

صمر ṣmr – صمر ṣamara couler très lentement – صمر ṣamara être avare et refuser toujours à ceux qui demandent

عصر ‛ṣr – عصر ‛aṣara presser avec les doigts, fouler avec les pieds le raisin, ou un fruit, etc., pour en exprimer le suc – إعتصر ’i‛taṣara être avare

قرصع qrṣ‛ – قرصع qarṣa‛a se blottir dans un coin et se contracter pour mieux se cacher ; écrire très serré, en petits caractères et en lignes très rapprochées – قرصع qarṣa‛ nom d’un homme, dans le Yemen, dont l’avarice sordide a passé en proverbe, et قرصع qarṣa‛a vivre seul, ne recevoir personne chez soi par avarice ; vivre sordidement

قصر qṣr – قصر qaṣara borner, circonscrire, limiter ; contenir, retenir qqch – قصّر qaṣṣara être trop avare dans ses dons, et قصّار qaṣṣār qui s’abstient de qqch, qui vit dans la continence

مصر mṣr – ماصر māṣir qui sépare deux choses et les disjoint – مصّر maṣṣara devenir moins généreux

 

3.d. corde, nouer, lier // infirmité

قصر qṣr – قصر qaṣara borner, circonscrire, limiter ; contenir, retenir qqch – قصر qaṣr paresse, négligence, lenteur

 

3.e. corde, nouer, lier // sagesse, intelligence, contrôle de soi

بصر bṣr – بصّر baṣṣara couper, retrancher – بصر baṣar pénétration, perspicacité, intelligence

صفر ṣfr – صفر ṣafira être vide – صفر ṣafar esprit, intelligence

Note : Le vide étant obtenu par un maximum de pression, le rapport de cause-conséquence entre tordre ou presser et être vide nous semble évident. Être vide, c’est avoir atteint la limite inférieure extrême de la petitesse. On verra d’ailleurs plus loin un autre dérivé de ce verbe à sa due place parmi les métaphores sociales.

صقر ṣqr – صقر ṣaqara briser (les pierres) – صقر ṣaqir qui a une vue perçante et beaucoup d'intelligence

صير ṣyr – صار ṣāra couper, pourfendre – صيّور ṣayyūr esprit, entendement, prudence

 

3.i. lier // espérer, attendre

صبر ṣbr – صبر ṣabara lier, attacher qqn à qqch ; retenir et empêcher q. d’aller ou de toucher à qc ; forcer, contraindre ; forcer qqn à jurer, à prêter serment – صبر ṣabara être patient, constant ; pouvoir se passer de qqch ; attendre, et صابر ṣābara s’armer de patience, user de longanimité envers qqn ; attendre, donner du répit à qqn

صرّ ṣrr – صرّ ṣarra serrer et nouer une bourse – صرّة ṣirra résolution ferme, détermination

صرم ṣrm – صرم ṣarama casser (se), se rompre (corde) ; couper, retrancher – صريمة ṣarīma fermeté de caractère, et صيرم ṣayram ferme, inébranlable

Nous ajouterons ici ربص rabaṣa « attendre, guetter, épier l'occasion pour en profiter » bien qu’aucun dérivé n’ait le sens premier de corde ou de lier, mais nous avons vu ailleurs les liens morphosémantiques évidents que cette racine entretient avec ربط rabaṭa.

 

B. Les métaphores sociales du resserrement : liens du sang et alliances familiales, sociales ou politiques, tribu, famille

 

أصر ’ṣr – أصر ’aṣara lier, attacher ; contenir dans un certain espace, serrer, rapprocher une personne d’une autre – أصر ’iṣr et أصر ’uṣr alliance, pacte, et آصرة ’āṣira liens du sang, parenté

صبر ṣbr – صبر ṣabara lier, attacher qqn à qqch ; forcer qqn à jurer, à prêter serment – مصبور maṣbūr serment

صفر ṣfr – صفر ṣafira être vide (Voir 3.e.) – صفر ṣafar alliance, pacte

صهر ṣhr – أصهر ’aṣhara s’approcher l’un de l’autre (se dit de deux armées) – صهر ṣihr alliance, liens de famille par les femmes

عصر ‛ṣr – عصر ‛aṣara presser avec les doigts, fouler avec les pieds le raisin, ou un fruit, etc., pour en exprimer le suc – عصر ‛aṣr famille, tribu

وصر wṣr – أوصر ’awṣar élevé (terrain, monticule) (Voir Ch. 4, 4.) – وصر wiṣr contrat, engagement ; acte du contrat confirmé par le visa d’un juge

 

CHAPITRE 7 : retour sur les travaux de Georges Bohas et alii

 

Arrivé à ce stade de notre étude, nous nous devons de revenir sur la Théorie des Matrices et Étymons de Georges Bohas. La correspondance morphosémantique que, par la méthode des parallélismes sémantiques, nous avons pu établir entre le couple de consonnes r-ṣ et la notion de resserrement rejoint en effet certaines des conclusions auxquelles sont arrivées Georges Bohas et Karim Bachmar dans un ouvrage de 2013 sur lequel nous reviendrons plus loin. Quels sont donc les fondements de cette théorie ? Georges Bohas et Abderrahim Saguer en donnent un bref résumé dans un ouvrage de 2012 sur lequel nous reviendrons également plus loin :

Le lexique s’organise en trois niveaux :

1. Matrice : combinaison non ordonnée linéairement, d’une paire de vecteurs de traits phonétiques, au titre de pré-signe ou macro-signe linguistique, liée à une notion générique. À ce niveau, la « signification primordiale » n’est pas liée au son, au phonème, mais au trait phonétique, qui, en tant que matériau nécessaire à la constitution du signe linguistique, forme « palpable », n’est pas manœuvrable sans addition de matière phonétique supplémentaire. Les sons y apparaissent au titre de traducteurs d’une articulation qui évoque un objet.

2. Étymon : combinaison, non ordonnée linéairement, de phonèmes comportant ces traits et développant cette notion générique. L’étymon n’est pas à mettre sur le même plan que ce qu’on appelle traditionnellement racine biconsonantique ; bien plutôt, c’est l’élément qui est à la base des structures pluriconsonantiques.

3. Radical : étymon développé par diffusion de la dernière consonne, préfixation ou incrémentation (à l’initiale, à l’interne et à la finale) et comportant au moins une voyelle, enregistrée dans le lexique ou fournie par les mécanismes morphologiques de la langue, et développant l’invariant notionnel matriciel / étymonial. 

L’étymon est donc porteur d’un « invariant notionnel » – aussi appelé « charge sémantique » – décelable dans un nombre significatif de « radicaux » – nous dirons « racines », terme moins juste mais consacré par la tradition – construites sur cet étymon. Ces racines peuvent être bi-, tri- ou quadriconsonantiques. Dans le cas des racines triconsonantiques, qui sont les plus nombreuses, la troisième consonne est un crément variable sans rôle sémantique défini, jusqu’à preuve du contraire. Dans la plupart des cas, dire que l’ensemble est « non ordonné linéairement » signifie que l’ordre des consonnes n’est sémantiquement pas pertinent : l’étymon est réversible et le crément peut être situé à n’importe quelle place, après ou avant l’étymon, ou entre les deux consonnes qui le constituent. Une racine بصر √bṣr, par exemple, pourra donc, par sa charge sémantique, être apparentée à des mots construits en surface sur des distributions très variées comme b-ṣ-r, b-r-ṣ, ṣ-b-r, ṣ-r-b, r-b-ṣ, ou r-ṣ-b, pour les seules racines composées des trois mêmes consonnes, et encore plus variées pour celles composées de deux consonnes sur trois, sans oublier les quadriconsonantiques.

Pour revenir au rôle du crément, les exemples abondent – on en verra plus loin un certain nombre – qui montrent clairement que cet élément de la racine fait lui-même souvent partie d’un deuxième étymon croisé avec le premier. Certaines racines tri- ou quadriconsonantiques pouvant donc être le résultat du croisement de deux étymons à charges sémantiques synonymes ou complémentaires, une racine بصر bṣr, par exemple, pourrait donc théoriquement être structurée en profondeur des six façons suivantes :

1. étymon {r,ṣ} + crément b

2. étymon {r,ṣ} + croisement avec l’étymon {r,b}

3. étymon {r,ṣ} + croisement avec l’étymon {ṣ,b}

4. étymon {r,b} + crément

5. étymon {r,b} + croisement avec l’étymon {ṣ,b}

6. étymon {ṣ,b} + crément r

Si l’on ajoute à cette série le fait qu’un même étymon est le plus souvent porteur de plusieurs charges sémantiques, on voit que les possibilités d’homonymies ne manquent pas ! Il n’y a d’ailleurs aucune raison pour que l’arabe fasse exception à un phénomène linguistique que l’on peut supposer universel.

Le mot « étymon » n’a pas ici le sens que lui donnent généralement les étymologistes. Les recherches de Bohas n’ont pas pour but de raconter l’histoire des mots, de remonter aussi loin que possible vers leur origine, d’expliquer leur évolution morphologique et sémantique ; elles ne visent, au moins dans un premier temps, qu’à découvrir comment s’organise le lexique arabe, à lui retrouver une cohérence qui est loin d’être évidente quand on se refuse à dépasser le niveau des racines.

Nous allons maintenant examiner successivement le traitement par Bohas et quelques autres auteurs travaillant dans la même direction

• de l’étymon {r,ṣ}

• de quelques racines triconsonantiques comportant les consonnes r et

• de quelques racines quadriconsonantiques comportant les consonnes r et

 

A. L’étymon {r,ṣ}

Ouvrage de référence : Georges Bohas et Karim Bachmar, "Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique". Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013.

Dans cet ouvrage (p. 92), les auteurs attribuent à l’étymon réversible {r,ṣ} deux charges sémantiques, celle du rapprochement et celle de la stagnation, dont ils donnent les exemples suivants :

Le rapprochement

Ordre r-ṣ : رصّ raṣṣa ajuster deux objets en les appliquant l’un sur l’autre. – II. appliquer, adapter, rapprocher deux objets ensemble

Ordre ṣ-r : صار ṣāra réunir, rassembler

La stagnation

Ordre r-ṣ : رصا raṣā – IV. rester à sa place, n’en pas bouger, être ancré

Ordre ṣ-r : صراة ṣarā tout ce qui reste à l’état de stagnation et croupit

Notre commentaire :

Notre propre étude a vérifié la validité de la charge sémantique du rapprochement, mais elle est allée plus loin que Bohas-Bachmar puisque elle a apporté deux informations supplémentaires importantes :

1. la stagnation n’est pas une deuxième charge sémantique différente du rapprochement mais elle en est une conséquence ;

2. dans un rapport d’énantiosémie, le rapprochement intègre la séparation.

Par ailleurs, s’il nous fallait donner à l’étymon {r,ṣ} une deuxième charge sémantique, ce serait plutôt celle du cri, notion d’origine probablement onomatopéique qu’il semble difficile de relier à celle du rapprochement, à moins d’envisager d’éventuels rapports entre les mots relatifs à l’action de crier et la contraction des organes phoniques. Notons en effet la présence évidente de notre étymon – mais uniquement dans le sens ṣ-r – dans les vocables suivants :

صرخ ṣaraḫa crier, appeler

صرّ ṣarra crier (se dit du bruit que fait une plume sur le papier quand on écrit, ou les dents qui grincent, ou d'une porte qui tourne sur ses gonds, des grillons, des cigales, etc.) ; gronder, mugir, rugir (se dit du vent, etc.)

صرصر ṣarṣara crier (se dit de la voix du pivert) ; produire un bruit, crier (en parlant d'une plume quand on écrit) ; crier, vociférer ; souffler avec violence, siffler (se dit du vent quand il s'engouffre quelque part)

صرف ṣarafa crier (se dit d'une porte qui tourne sur ses gonds, ou d'une poulie quand on tire de l'eau du puits, etc.)

صفر ṣafara siffler (se dit d'un homme qui siffle ou du sifflement des oiseaux de proie et autres)

صفرد ṣifrid, ṣufrud rossignol

صقعر ṣaq‛ara crier à l'oreille de qqn en approchant la bouche de son oreille

صوّار ṣawwār  qui gazouille (petit oiseau)

عصفور ‛uṣfūr passereau ; en gén., tout petit oiseau

 

B. Racines ambigües comportant les consonnes r et ṣ

Ouvrage de référence : Georges Bohas et Abderrahim Saguer, Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

N’ayant pas les compétences nécessaires pour discuter le contenu de cet ouvrage, nous nous contenterons, dans nos commentaires, de signaler ce que notre étude pourrait apporter comme information complémentaire, notamment en ce qui concerne le statut de la troisième radicale. On verra que nous optons systématiquement pour un croisement des étymons.

Celles de nos racines traitées, à partir des verbes, dans l’ouvrage de référence sont les sept suivantes :

1. رصف rṣf, p. 294 Le verbe retenu est رصف raṣafa « entourer le haut bout d’une flèche d’une courroie solide ou d’un nerf aplati, pour raffermir le fer qui y est emboîté ». Il est inscrit comme relevant de l’étymon {f,ṣ} au sein de la matrice {[labial],[dorsal]} « courbe », rubrique D.1.4. « entourer, bander, etc. »

Notre commentaire : La racine est le probable résultat du croisement des deux étymons complémentaires {f,ṣ} et {r,ṣ} « lier fermement ».

2. صبر ṣbr, p. 257 Le verbe retenu est صبر ṣabara « entasser, amonceler, accumuler, mettre en tas sans peser ni mesurer (p. ex., des grains). – VIII. être entassé, accumulé ». Il est inscrit comme relevant de l’étymon {b,ṣ} au sein de la matrice {[labial],[dorsal]} « courbe », rubrique A.4. « tas, tertre, colline, etc. ».

Notre commentaire : La racine est le probable résultat du croisement des deux étymons synonymes {b,ṣ} et {r,ṣ} « entasser ». (Cf. Chap. 5, paragr. 3).

3. صرخ ṣrḫ, p. 281 Le verbe retenu est صرخ ṣaraḫa « crier, appeler ». Il est inscrit comme relevant de l’étymon {ḫ,ṣ} au sein de la matrice {[dorsal],[pharyngal/laryngal]} « produire un bruit guttural ».

Notre commentaire : La racine est le probable résultat du croisement des deux étymons synonymes {ḫ,ṣ} et {r,ṣ} « crier ». (Voir plus haut).

4. صرف ṣrf, p. 294 Le verbe retenu est صرف ṣarafa « détourner, éloigner, écarter de quelque chose ». Il est inscrit comme relevant de l’étymon {f,ṣ} au sein de la matrice {[labial],[dorsal]} « courbe », rubrique C.3 « biaiser, dévier, se détourner ».

Notre commentaire : La racine est le probable résultat du croisement des deux étymons synonymes {f,ṣ} et {r,ṣ} « séparer, éloigner, écarter ».

5. صفر ṣfr, p. 295 et 296 Les verbes - de racines homonymes - retenus sont

– p. 295, صفر ṣafira « être vide, ne contenir rien (se dit, p. ex., d'une maison où il n'y a point de meubles) ». Il est inscrit comme relevant de l’étymon {f,ṣ} au sein de la matrice {[labial],[dorsal]} « courbe », rubrique B.2. « objets creux, creuser > être vide ».

Notre commentaire : La racine est le probable résultat du croisement des deux étymons synonymes {f,ṣ} et {r,ṣ} « petite quantité > vide ». (Cf. Chap. 5, paragr. 9).

– p. 296, صفر ṣafara « siffler ». Il est inscrit comme relevant de l’étymon {f,ṣ} au sein de la matrice {[labial],[+ continu]} « mouvement de l’air », rubrique 2. « expulsion de l’air chez l’homme ou l’animal ».

Notre commentaire : La racine est le probable résultat du croisement des deux étymons synonymes {f,ṣ} et {r,ṣ} « crier ». (Voir plus haut).

6. صمر ṣmr, p. 341 Le verbe retenu est صمر ṣamara « devenir très aigre (se dit du lait) ». Il est inscrit comme relevant de l’étymon {m,ṣ} au sein de la matrice {[nasal],[dorsal/coronal]} « tirer », rubrique A.1.5. « spécification concernant la matière : lait ».

Notre commentaire : La racine est le probable résultat du croisement des deux étymons synonymes {f,ṣ} et {r,ṣ} « dégager une mauvaise odeur ou un mauvais goût ». (Cf. Chap. 5, paragr. 4).

7. مصر mṣr, p. 342 Le verbe retenu est مصر maṣara « 1. traire une femelle avec le bout des doigts. 2. tirer tout ce qu’il avait de lait dans les pis ». Il est inscrit comme relevant de l’étymon {m,ṣ} au sein de la matrice {[nasal],[dorsal/coronal]} « tirer », rubrique A.1.1. « traire ».

Notre commentaire : La racine est le probable résultat du croisement des deux étymons complémentaires {m,ṣ} et {r,ṣ} « serrer ».

 

C. Racines quadriconsonantiques comportant les consonnes r et ṣ

Ouvrage de référence : Karim Bachmar, Les quadriconsonantiques dans le lexique de l’arabe, thèse de doctorat soutenue à École Normale Supérieure de Lyon en 2011. (Deux tomes, en ligne).

Une remarque générale : la thèse souffre du fait que, dans Bohas 1997, l’étymon {r,ṣ} n’avait pas été traité. Il ne le sera, comme nous l’avons vu, que dans Bohas-Bachmar 2013. L’auteur ne le fait donc intervenir dans ses analyses qu’avec une connaissance minime du sujet. De ce fait, nous aurons souvent une analyse différente à proposer.

Celles de nos racines traitées – à partir des verbes – dans l’ouvrage de référence sont les suivantes (le numéro entre parenthèses est la page du PDF) :

حرفص ḥarfaṣa : II, p. 258 (447) La forme II a le sens de « se contracter ». Pour l’auteur : il s’agit d’une incrémentation par r de la racine حفص ḥafaṣa « réunir, rassembler ». Pour nous : si l’auteur a raison, on voit que le choix du crément r n’est pas gratuit, il permet d’introduire dans la racine l’étymon {r,ṣ} qui a justement la charge sémantique « se serrer, se contracter ».

حرقص ḥarqaṣa : II, p. 68 (257) Sens : « serrer, rapprocher ». Pour l’auteur : il s’agit d’un croisement avec permutation des racines حقّ ḥaqqa qui, à la forme VII, a le sens de « être serré fortement (se dit d’un nœud) » et رصّ raṣṣa qui, à la forme VI, a le sens de « se serrer les uns contre les autres (se dit des hommes en foule) ». Nous sommes d’accord avec cette analyse.

خربص ḫarbaṣa : II, p. 73 (262) Sens : « dévorer toute l’herbe d’un pâturage, d’un pré ; séparer plusieurs choses les unes des autres (pour les distinguer) ». Pour l’auteur : il s’agit d’un croisement avec permutation des racines خبّ ḫabba qui, à la forme VIII, a le sens de « enlever, arracher un lambeau d'un vêtement » et صرى ṣarā « couper, retrancher en coupant ; se séparer, se mettre à l’écart ». Pour nous : nous faisons évidemment la même analyse, sauf que nous ne relions pas l’étymon {r,ṣ} à la matrice 5 « porter un coup ». On voit que les deux racines sont synonymes et porteuses de la charge sémantique séparation.

رصرص raṣraṣa : I, p. 70 (71) Sens : « raffermir, consolider, bâtir solidement ; s’arrêter et se tenir debout dans un lieu » Pour l’auteur : il n’y a apparemment pas de lien entre les deux sens, mais des recherches ultérieures permettront peut-être de l’établir. D’où une analyse pour chaque sens. Pour le premier, croisement de رصا raṣā « raffermir, consolider » avec صار ṣāra « affaiblir » Sens énantiosémique à SI, et pour le deuxième, croisement de رصا raṣā qui, à la forme IV, a le sens de « rester à sa place, n'en pas bouger, être ancré » avec صار ṣāra « arrêter (ex. l'eau dans son cours) ». Pour nous : les choses sont évidemment beaucoup moins compliquées puisque nous avons fait le lien entre les deux sens. Quant à la forme, il s’agit d’un simple redoublement de l’étymon.

شنصر šanṣara : II, p. 132 (321) Sens : « être violent et difficile à endurer (se dit d'un mal) ». Pour l’auteur : il s’agit d’un croisement des étymons {š,n} et {r,ṣ}, mais leur sens n’est pas analysable car, dit-il, « actuellement les matrices ne sont pas toutes définies ». Il donne néanmoins les mots صرّ ṣurra « être atteint et endommagé par un vent violent et froid », صرّة ṣarra « acharnement (du combat) », et صرّ ṣirr « froid qui brûle et endommage les plantes ». Pour nous : citer صرّة ṣarra « violence, intensité (du froid, de la chaleur) » aurait suffi. La notion de violence ne nous surprend pas dans l’étymon {r,ṣ}, nous l’y avons décelée dès le début de cette étude. Par ailleurs une influence du verbe شصر šaṣara « percer d'un coup de lance » est probable. Le n pourrait bien n’être alors que la trace d’un ancien morphème grammatical. (Cf. les formes VII).

صعرّ ṣa‛rara : II, p. 370 (559) Sens : « 1. rouler, former en boule. – IV. être rond, globuleux – III. se tordre et se rouler sur soi-même » Pour l’auteur : le sens regroupe des définitions qui expriment toutes l’idée de courbure, rotondité, rouler, être rond, se tordre qui sont des sens se rapportant à l’invariant notionnel (interprétation visuelle) de la matrice 6. Cette idée de rotondité, de courbure se retrouve dans la définition « se tordre la bouche, faire une grimace » du radical صعر ṣa‛ira, ce qui démontre que le phonème r s’est redoublé. Pour nous : le rattachement à la matrice 6 tient par le sens mais non par la forme, car il n’y a pas de labiale dans صعرّ ṣa‛rara. Par ailleurs, l’auteur efface une donnée importante du sens 1 : la boule en question est celle du scarabée noir qui donne à la fiente une forme de pilule. On voit qu’il s’agit plus d’entasser un excrément que de faire une boule. Nous avons vu que l’entassement et la torsion sont des sens dérivés du sens basique de l’étymon {r,ṣ}. La forme صعرّ ṣa‛rara résulte de l’étymon {r,ṣ} incrémenté par un et par le redoublement du r.

صنبر ṣanbara : II, p. 393 (582) Sens : « être isolé, mince, avoir l’écorce enlevée au bas de la tige, et donner peu de datte (se dit d’un palmier) ». Pour l’auteur : cette forme fait partie des cas résiduels, inventoriés mais non traités, des formes ABCD régulières. Pour nous : nous avons vu que la minceur relève des sens dérivés de l’étymon {r,ṣ}. Nous faisons l’hypothèse que cette forme est le résultat d’une incrémentation de la forme صبر ṣabara par un n qui pourrait bien n’être que la trace d’un ancien morphème grammatical. Rappelons le dérivé صبير ṣabīr « pain rond et mince ».

عرصف ‛arṣafa : II, p. 154 (343) Sens : « casser en tirant et en cherchant à allonger ». Pour l’auteur : il s’agit d’un croisement des formes عرّ ‛arra « arracher le poil » et فصّ faṣṣa « tirer, extraire une chose d'une autre et l'en séparer, disjoindre ». Pour nous : nous avons vu que le sens de « casser » est issu par énantiosémie du sens basique de l’étymon {r,ṣ}. Quant à sa forme, عرصف ‛arṣafa pourrait bien être issu de رصف raṣufa « être solide » incrémenté par un à valeur négative. (Cf. in- en latin).

عصفر ‛aṣfara : II, p. 393 (582) Pour l’auteur : cette forme fait partie des cas résiduels, inventoriés mais non traités, des formes ABCD régulières. Pour nous : nous avons rencontré عصفور ‛uṣfūr « clou (dans les douves d'un navire) », que nous avons rattaché au sens « lier » de l’étymon {r,ṣ}, et عصفور ‛uṣfūr « passereau ; en gén., tout petit oiseau », que nous avons rattaché au sens « crier » du même étymon. (Voir ch. 8). Il s’agit donc de deux homonymes. Comme nous l’avons également vu dans le chapitre précédent, cette homonymie se retrouve dans la forme صفر ṣfr dont les deux عصفور ‛uṣfūr sont probablement issus par incrémentation du .

فترص fatraṣa : II, p. 340 (529) Sens : « couper ». Pour l’auteur : il s’agit d’un croisement des formes فصّ faṣṣa qui, à la forme VII, a le sens de « être séparé, détaché, enlevé (parcelle que l'on sépare du tout) », ou صفا ṣafā « prendre, enlever la partie la plus pure, la meilleure, écrémer une chose », et ترّ tarra « être séparé, coupé, retranché ». Pour nous : il s’agit plus probablement d’une simple incrémentation de la forme فرص faraṣa « couper, fendre » par un t qui pourrait bien n’être que la trace d’un ancien morphème grammatical. On a vu que فرص faraṣa fait partie des verbes de base relevant par énantiosémie de l’étymon {r,ṣ}.

فرصم farṣama : II, p. 173 (360) Sens : « casser et enlever une partie de son tout ». Pour l’auteur : il s’agit d’un croisement des formes فرّ farra qui, à la forme IV, a le sens de « fendre, couper en deux (ex. la tête, avec un sabre) », et صمّ ṣamma qui, à la forme II, a le sens de « pénétrer et couper ». Pour nous : il s’agit plus probablement d’une simple incrémentation par un m de la forme فرص faraṣa « couper, fendre ». (Voir cas précédent.)

قرصب qarṣaba : II, p. 179 (368) Sens : « couper, retrancher en coupant » Pour l’auteur : cette forme pourrait être issue de l’un ou l’autre des deux croisements suivants : – soit قار qāra « découper un rond, un morceau circulaire au milieu de quelque chose, circoncire une fille » + بصا baṣā qui, à la forme II, a le sens de « rendre eunuque », – soit قبّ qabba « couper, abattre (la main à quelqu’un) + صرى ṣarā « couper, retrancher en coupant ». Pour nous : cette forme n’est qu’une incrémentation par b de la racine قرص qaraṣa « couper, retrancher en coupant », dont on a vu qu’elle relevait de l’étymon {r,ṣ}. Le choix du b comme crément ne doit pas surprendre puisqu’on le retrouve dans صبر ṣbr et بصر bṣr.

قرصع qarṣa‛a : II, p. 180 (369) Sens : « se contracter, se blottir sur soi et ne pas se mêler rester isoler sans rien partager ; se blottir dans un coin et se contracter pour mieux se cacher ; écrire très serré, en petits caractères et en lignes très rapprochées ; avoir une démarche disgracieuse en contractant son corps pour se dissimuler – III. se contracter, se blottir tout en s’enveloppant dans ses vêtements ; être, demeurer honteux et confus » Pour l’auteur : il s’agit – pour le sens le plus général – d’un croisement des formes وصع waṣa‛a « cacher » + قرى qarā « tasser une partie du fourrage dans sa bouche contre une des mâchoires » ou قار qāra dont la forme XI a le sens de « être ratatiné, ridé (se dit de la peau) », et – pour le sens particulier de « être, demeurer honteux et confus » – d’un croisement des formes وصع waṣa‛a « cacher » + رقّ raqqa « rougir de honte ou de pudeur à cause de quelque chose ». Pour nous : l’auteur n’a pas vu que ce qu’il appelle le deuxième sens est lié au premier par un rapport logique de cause-conséquence. Son analyse est de ce fait inutilement complexe. Par ailleurs, il efface le premier sens, qui nous semble fondamental : « vivre seul, ne recevoir personne chez soi par avarice ; vivre sordidement ». Cette forme est clairement issue d’une incrémentation par de قصر qṣr dont la forme II a le sens de « être trop avare dans ses dons », et la forme V celui de « se contracter, se ramasser et se raccourcir ».

قرصم qrṣm : II, p. 181 (370) Sens : « briser ; couper, arracher ». Pour l’auteur : il s’agit d’un croisement des formes قار qāra « découper un rond, un morceau circulaire au milieu de quelque chose, circoncire une fille », et صمّ ṣamma qui, à la forme II, a le sens de « pénétrer et couper ». Pour nous : cette forme n’est qu’une incrémentation par m de la forme قرص qaraṣa « couper, retrancher en coupant », dont on a vu qu’elle relevait de l’étymon {r,ṣ}. Le choix du m comme crément ne doit pas surprendre puisqu’on le retrouve dans صرم ṣrm, et مصر mṣr, dont nous avons abondamment parlé dans cette étude.

قرفص qarfaṣa : II, p. 186 (375) Sens : « lier quelqu’un en lui attachant les mains sous les pieds. – II. s'embabouiner, s'envelopper dans ses vêtements ». Pour l’auteur : les deux sens sont liés. Pour la forme, il s’agit d’un croisement avec permutation de formes comme رصّ raṣṣa qui, à la forme VI, a le sens de « se serrer les uns contre les autres (se dit des hommes en foule) », ou comme صارّ ṣārr « qui serre, qui noue », avec قفّ qaffa qui, à la forme simple, a le sens de « se fermer, se joindre comme un panier (chose dont les deux pans se joignent) » et, à la forme VIII, celui de « se contracter, se courber, et avoir la peau desséchée (vieillard) ». Nous sommes d’accord avec cette analyse.