Études de lexicologie arabe


La racine ضفّ √ḍff

 

La racine ضفّ √ḍff présente en arabe classique une polysémie riche et variée dont l’arabe moderne conserve encore la trace, à juger par les trois mots figurant dans la nomenclature du Wehr-Cowan (p. 543) dont on se demande à première vue quel rapport sémantique il peut bien y avoir entre eux :

ضفّة ḍaffa crowd, throng, jam (of people)

ضفّة ḍiffa, ḍaffa bank, shore ; coast

ضفف ḍafaf poverty, destitution

Que dire alors de la notice consacrée à cette racine par Kazimirski, dans laquelle on trouve non seulement la foule, le bord et la pauvreté, sous les mêmes formes et avec des variantes, mais aussi

ضفّ ḍaffa 1. se presser en foule et se ruer tous ensemble sur qqch ; 2. ramasser, rassembler ; 3. plier les doigts et les approcher du feu pour se chauffer ; 3. traire une femelle avec toute la main

ضفّ ḍaff étroit

ضفف ḍafaf foule d’hommes qui se pressent tous à la fois et se jettent sur un repas ; famille très nombreuse ; insuffisance de nourriture ; hâte, précipitation

ضفافة ḍafāfa sot, imbécile

ضفيف ḍafīf troupe, bande

On relève donc au total les huit charges sémantiques ou sens suivants :

1. la foule

2. le bord ou côté ; la côte

3. la pauvreté ou étroitesse

4. la marche rapide

5. la sottise

6. ramasser, rassembler

7. plier les doigts et les approcher du feu pour se chauffer

8. traire une femelle avec toute la main

 

COMMENTAIRES 

1. la foule

Ce sémantisme a été relevé par Bohas et Bachmar (désormais B&B) (p.116) pour l’étymon {ḍ,f}. La racine ضفّ √ḍff y est associée à فيض √fyḍ – IV. aller et venir en masse (foule). Les auteurs auraient pu ajouter une autre racine non ambigüe, ضفضفة ḍafḍafa foule, cohue. Rappelons que c’est une notion que nous avons rencontrée dans La gorge et le cou à propos de la fonction ingestive de la gorge (Chapitre 2).

2. le bord ou côté ; la côte

Ce sémantisme n’a pas été relevé par B&B. On le retrouve pourtant dans deux autres racines non ambigües, ضفًا ḍafan côté et ضيف ḍīf côté ; et également représenté dans la racine ambigüe ضفر √ḍfr par ضفير ḍafīr côte, rivage de la mer. C’est une notion que nous avons aussi rencontrée dans La gorge et le cou à propos de la fonction giratoire du cou (Chapitre 4). On voit par là qu’il y a peut-être une raison pour que l’on trouve sous la racine ضفّ √ḍff des mots désignant la foule et d’autres le bord.

3. la pauvreté ou l’étroitesse 

Ce sémantisme n’a pas été relevé par B&B. On le retrouve dans une racine ambigüe, نفض nafaḍa manquer de provisions de bouche – IV. épuiser ses provisions au point d’être dans la gêne ; éprouver de grandes pertes dans les troupeaux.

NB : Il existe probablement deux racines نفض √nfḍ, une construite sur l’étymon {ḍ,f}, représentée par l’item ci-dessus, et une autre construite sur l’étymon {ḍ,n} “secouer”.

C’est une notion que nous avons aussi rencontrée dans La gorge et le cou, mais dans le chapitre des métaphores de cette partie du corps (Chapitre 6). On voit par là qu’il y a peut-être une raison pour que l’on trouve sous la racine ضفّ √ḍff des mots désignant le bord et d’autres l’étroitesse, ou la foule et l’étroitesse.

4. la marche rapide 

Ce sémantisme a été relevé par B&B, mais pour d’autres racines non ambigües : وضف waḍafa s’élancer et marcher d’un pas très rapide (chameau) et وفض wafaḍa marcher ou courir en toute hâte. Les auteurs auraient donc pu ajouter ضفف ḍafaf hâte, précipitation, et une autre racine non ambigüe, ضيف √ḍyf – IV. fuir, se sauver, se mettre à courir. C’est une notion que nous avons aussi rencontrée dans La gorge et le cou, chapitre de la fonction vocale de la gorge (Chapitre 3).

5. la sottise 

Ce sémantisme n’a pas été relevé par B&B. On le retrouve dans quelques racines ambigües : ضعف ḍa‛afa être faible, débile ; ضفط ḍafuṭa être sot, imbécile, stupide ; غضف ġaḍafa – II. priver qqn de la raison (amour).

Sans surprise, c’est aussi une notion que nous avons rencontrée dans La gorge et le cou, chapitre de la fonction vocale de la gorge (Chapitre 3).

6. ramasser, rassembler 

Ce sémantisme n’a pas été relevé par B&B. On le retrouve dans la racine ambigüe ضفس ḍafasa ramasser des chardons et en donner à manger au chameau.

Sans surprise, c’est aussi une notion que nous avons rencontrée dans La gorge et le cou, chapitre de la fonction ingestive de la gorge (Chapitre 2).

7. plier les doigts et les approcher du feu pour se chauffer 

Ce sens n’a été relevé ni par B&B ni par Bohas et Saguer (désormais B&S) dans Le son et le sens (p. 211), où il aurait pourtant pu l’être aux côtés de حفض ḥafaḍa courber, recourber, cambrer (un morceau de bois) et غضف ġaḍafa – V. se tordre et se rouler en replis (serpent) ; se cambrer, se recourber.

8. traire une femelle avec toute la main 

Ce sens n’a pas été relevé par B&B. Mais il a été traité par B&S dans Le son et le sens (p. 211).

On voit que six des huit sémantismes de la racine ضفّ √ḍff sont également propres aux deux étymons traités dans La gorge et le cou. Est-ce à dire que cette racine a elle aussi quelque chose à voir avec ces parties du corps que sont la gorge et le cou ? Rien d’autre que ces parallélismes ne le laisse supposer. Peut-être a-t-il existé un mot qui aurait confirmé cette piste mais qui a disparu ? Peut-être trouvera-t-on dans les autres langues sémitiques des cognats de la racine ضفّ √ḍff qui nous permettront d’en savoir plus ?

Plus sûrement, une fois créé, un réseau sémantique devient autonome et se passe d’une motivation qui se perd dans la nuit des temps. Un réseau de la gorge et du cou s’est créé, des liens sémantiques se sont créés et ils se transportent d’un ensemble de racines à un autre, chaque ensemble ayant sa propre structuration formelle. Tout point du réseau peut devenir un point de départ.

Si notre hypothèse est juste, puisque ضفّ √ḍff est une racine non ambigüe, on devrait pouvoir vérifier que le corpus des racines construites sur l’étymon {ḍ,f} peut sémantiquement s’organiser selon un réseau ayant plusieurs embranchements communs avec celui de la gorge et du cou, sans forcément tous les avoir. Il n’est pas non plus certain que ce nouveau réseau, surtout s’il est de création plus tardive que l’archi-réseau dont il s’inspire, soit celui d’une matrice phonique au sens où Bohas entend ce terme, une matrice qui aurait pour traits [dorsal + labial], par exemple.

 

Bibliographie

Bohas, Georges et Bachmar, Karim, "Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique". Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013.

Bohas, Georges et Saguer, Abderrahim, Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

Wehr, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.