Études de lexicologie arabe


La contagion sémantique dans le lexique arabe

 

 

“J’ai autrefois proposé d’appeler du nom de contagion un phénomène qui se présente assez souvent, et qui a pour effet de communiquer à un mot le sens de son entourage. Il est bien clair que cette contagion n’est pas autre chose qu’une forme particulière de l’association des idées.”

Michel Bréal, Essai de sémantique : science des significations,

Paris, Hachette, 1897 (chapitre XXI : la contagion).

https://fr.wikisource.org/wiki/Essai_de_S%C3%A9mantique/Chapitre_XXI

 

Quelques pistes dans la foisonnante forêt du lexique arabe

Observation 1 : Un grand nombre de racines sont polysémiques. Le phénomène d’homonymie est aussi réel en arabe que dans toutes les autres langues, mais il n’y a peut-être pas autant d’homonymes qu’on pourrait le penser. En effet, l’étude approfondie d’une racine permet souvent d’en expliquer la polysémie. (Cf. certaines de mes études sous la rubrique De la forme au sens).

Observation 2 : Il existe des racines apparentées par un dénominateur morphosémantique commun. Un certain nombre de regroupements de racines ainsi apparentées ont d’ores et déjà été effectués. Appelons-les « réseaux de type 1 ». (Cf. mon étude La gorge et le cou, mais d’abord et surtout les diverses « matrices phoniques » de Georges Bohas).

Observation 3 : Il arrive fréquemment que deux ou plusieurs racines sans dénominateur morphologique commun aient en commun deux ou plusieurs sens. Ces parallélismes sémantiques permettent de conclure à l’existence de réseaux sémantiques autonomes. Appelons-les « réseaux de type 2 ». (Cf. mes études Mensonge et tromperie, « Cohabiter avec une femme », mais d’abord et surtout les travaux de Masson sur « tresser / être fort », « couler », etc.

Observation 4 : Il apparaît enfin que certains des réseaux ainsi constitués, qu’ils soient de type 1 ou 2, ont des parties communes. C’est ce que j’avais déjà mis à jour dans mon étude Coupure, couture, coulure. C’est aussi, par exemple, le cas du groupe des racines en {ḍ,f} : il rappelle étrangement le réseau de la gorge et du cou alors que rien n’en rattache les racines à ces parties du corps. Cela expliquerait peut-être pourquoi il existe trois matrices du coup et une matrice de la courbe plusieurs fois revue, corrigée, hypertrophiée.

Hypothèse : Les racines polysémiques se transmettent leurs sens les unes aux autres par contagion, et ce, quelles que soient leurs traits phonologiques. Schématiquement, je dirais que si une racine R1 a les sens S1 et S2 et qu’une racine R2 a les sens S2 et S3, il y a de fortes probabilités pour que, au fil du temps et par une association inconsciente, R1 acquière aussi le sens S3 et R2 le sens S1, même si la motivation du S2 dans chaque racine est différente. (Voir l’exemple donné par Bréal au début de son exposé.) Cette dernière observation m’amène à penser que le lexique arabe, comme probablement celui de toutes les langues, est soumis à des effets de contagion tels qu’il n’est plus possible de retrouver la motivation de certaines racines.