Études de lexicologie arabe


Une nouvelle extension du domaine de la kashkasha

 

 

Note préliminaire : Cette étude a fait l'objet d'une première parution dans la revue Al-Abhath, vol. 62-63 (2014-2015), American University, Beyrouth. Les co-auteurs en sont Georges Bohas et moi-même. Elle est reprise ici avec l'autorisation de Georges Bohas et des responsables de la revue - que je remercie - mais sans les notes de bas de page en arabe recueillies par Abderrahim Saguer ; avec regret, mais j'ai reculé devant les problèmes techniques soulevés. Pour information, ces notes ont pour objet le contrôle des données relevées dans le dictionnaire de Kazimirski par un examen systématique de ce que disent des mêmes données les grands dictionnaires arabes du Moyen Âge. On vérifiera dans l'original que Kazimirski n'a jamais été pris en défaut. Les notes ont conservé leur numéro d'origine.

 

Abstract: For Arab grammarians, as well as for orientalists who have reflected on the problem, the kashkasha (the change from k to sh) is strictly a phonetic phenomenon common to a number of dialects of Arabia. The present article demonstrates that the kashkasha operates at the lexical level as well, affecting the various dorsal sounds. This would help explain some paradoxical forms such as كَبَّرَ (kabbara), “to proclaim great, immense, to revere,” and شَبَّرَ (shabbara), “to consider someone, to attach great importance to someone,” where k and sh alternate while maintaining an analogous meaning.

Keywords: kashkasha, organization of the Arabic lexicon, the theory of matrices and etymons

المستخلص: الكشكشةُ، وهي نُطقُ كاف المخاطبة شينًا، تُعدُّ في نظَر النحويّين العرب، كما في نظر المستشرقين الذين التفتوا إلى هذا الموضوع، ظاهرةً صوتيّة خاصّةً بعددٍ من لهجات العرب. إنّ النتيجةَ التي تعرضُ لها هذه المقالةُ تُظهر أنّ الكشكشة تحصل أيضًا على المستوى المعجميّ، فتصيبُ الأصوات الحنكيّة  الخَلْفيّة التي تدخل أصولا في تركيبها. يساعدنا ذلك في تفسير عدد من الظواهر المستغرَبة، كقول العرب "كبَّر" جعله كبيرًا؛ عظّمه ، و"شبَّرَ" قَدَّرَ، عَظَّمَ. ففي هذين المثالين تتحوّل الكافُ شينًا، غير أن المفردتين تحافظان على تقارُب معنيَيْهما. الكلمات المفتاحيّة: الكشكشة، نظام المعجم العربيّ، نظريّة المصفوفات والأثول

 

 

Il ne s’agit pas ici de revisiter simplement le processus linguistique k → sh que les grammairiens arabes ont appelé kashkasha ( الكشكشة ). Certes, la kashkasha a été revisitée de nombreuses fois, entre autres par Clive Holes (1991) dont le titre inclut bien la mention (nous soulignons) : “Kashkasha and the Fronting and Affrication of the Velars Stops Revisited … .” Si chaque revisiteur tente certes d’apporter un éclairage nouveau, nous fournissons ici des données inédites et l’objectif est d’interpréter l’ensemble de manière à rendre compte de phénomènes jusqu’ici inexpliqués pour la langue arabe.

Ce qui suit commence par donner une idée de la formulation de la kashkasha dans des textes de grammairiens arabes[2] puis expose brièvement les résultats obtenus par les divers revisiteurs et, enfin, trace la nouvelle dimension promise dans le titre du présent article, laquelle correspond à la découverte d’un domaine d’application de ce phénomène auquel aucun de nos prédécesseurs n’a songé, du moins à notre connaissance.

 


1. Les données de la tradition grammaticale arabe

 

 

1.1. La nature de la kashkasha

Ces données ont été collectées dans la Shamela[3] à laquelle nous nous référons :

وأمّا الكَشْكَشةُ التي في أسَد - فقال قوم: إنّهم يبدلون الكاف شينًا فيقولون: "عَلَيْشَ" بمعنى "عَلَيْكَ". ويُنشدون:

فَعَيْناشِ عيْناها، وجيدُشِ جيدُها ولَوْنُشِ إِلَّ أنّها غيرُ عاطل

وقال آخرون: يَصِلون بالكاف شينًا، فيقولون: "عَلَيكِش"

8 ابن فارس[4]، الصاحبي في فقه اللغة

وأمّا كشكشة ربيعة فإنّما يريد قولها مع كاف ضمير المؤنّث: إنَّكِش ورأيتكِش وأعطَيْتُكِشْ تفعل هذا في الوقف فإذا وَصَلت أسقطت الشين.

ابن جني[5]، الخصائص، ٢/١١

الكَشْكَشَةُ تَعْرِضُ في لُغَةِ تَمِيم، كقولهم في خِطَابِ المؤنَّثِ: ما الذي جَاءَ بِشِ؟ يُرِيدُونَ: بِكِ، وَقَرَأَ بَعْضُهُم: قَدْ جَعَلَ رَبُّشِ تَحْتَشِ سَرِيًّا، لقولِهِ تعالى: قَدْ جَعَلَ رَبُّكِ تَحْتَكِ سَرِيًّا

الثعالبي[6]، فقه اللغة، "في حِكَايَةِ العَوَارِضِ التِي تَعْرِض لألْسِنَةِ العَرَب،" 22

ومُستقبَح الألفاظ من ذلك: الكَشْكَشة وهي في ربيعة ومضر يجعلون بعد كاف الخطاب في المؤنث شِينًا فيقولون: رَأَيْتُكش وبكَش وعَليْكَش فمنهم من يُثبتُها حالةَ الوقف فقط وهو الأشْهر ومنهم من يُثبتها في الوصل أيضًا ومنهم من يَجعلها مكانَ الكاف ويكسرها في الوصل ويُسكِّنها في الوقف فيقول: مِنْش وَعَليْش.

السيوطي[7]، المزهر في علوم اللغة وأنواعها،١ / 159

Pour la tradition grammaticale arabe, reprise telle quelle par Kazimirski, la kashkasha consiste donc à remplacer à la pause le k par un sh et à prononcer عليش ʿalaysh au lieu de عليك ʿalayk[i], ou encore à ajouter un sh au k en prononçant عليكِش ʿalaykish. Elle est attribuée à des tribus comme Asad, Rabīʿa et Tamīm. Elle est considérée comme مُستقبَح (mustaqbaḥ), « laide », par les grammairiens postérieurs surtout. Elle affecte même la lecture coranique exceptionnellement, puisque Thaʿālibī rapporte une lecture « qad jaʿala rabbushi taḥtashi sariyyan » pour : « qad jaʿala rabbuki taḥtaki sariyyan » (Maryam, 19, 24).

1.2. La fonction de la kashkasha

Sībawayhi n’utilise pas le terme de kashkasha, mais dans son chapitre intitulé : hādhā bāb al-kāf allatī hiya ʿalāmat al-muḍmar, il traite de cette question :[8]

فأمّا ناس كثير من تميم وناس من أسد، فإنّهم يجعلون مكان الكاف للمؤنّث الشين، وذلك أنّهم أرادوا البيان في الوقف، لأنها ساكنة في الوقف، فأرادوا أن يفصلوا بين المذكّر والمؤنّث

Beaucoup de gens de Tamīm et des gens de Asad mettent à la place du kāf pour le féminin le shīn, car ils ont voulu maintenir la distinction à la pause, du fait que kāf pronom est quiescent à la pause. Ils ont donc voulu distinguer entre le masculin et le féminin.

En d’autres termes, comme à la pause on supprime les voyelles brèves finales, ʿalayka et ʿalayki se réalisent en ʿalayk, forme ambiguë, donc pour maintenir la distinction entre le masculin et le féminin, on réalise le k en sh au féminin. Ibn Jinnī dans le Sirr, I : 206, donne les exemples suivants : ʿalaysh, minsh et bish. Il ajoute que certains pratiquent cette transformation dans le cours du discours et il donne en témoignage le vers suivant, de mètre ṭawīl :

faʿaynāshi ʿaynāha wa jīdushi jīduhā siwā anna ʿaẓma l-sāqi minshi daqīqu

Tes yeux sont comme les siens, ton col est comme le sien toutefois l’os de ton tibia est plus mince

dont la forme standard est, bien entendu :

faʿaynāki ʿaynāhā wa jīduki jīduhā siwā anna ʿaẓma l-sāqi minki daqīqu

Il ajoute en fin de chapitre : « Il se peut qu’ils aient ajouté au kāf à la pause un sh, pour préserver aussi la distinction et ils ont dit : bikish, aʿṭaytukish ». L’éditeur note qu’il s’agit ici de la kashkasha de Rabīʿa. On voit donc que dans ce dernier cas, il ne s’agit pas de transformer le k en sh, mais d’ajouter un sh au ki à la pause : biki > bikish, comme nous l’avons dit précédemment.


2. Revisiteurs antérieurs au présent article

 

Quatre revisiteurs seront cités ici. La contribution des deux premiers, Fischer (1956) et Johnstone (1963), est très bien résumée dans Holes (1991 : 652) :

Fischer’s paper attempts to explain the historical origins of kashkasha and elucidate the somewhat contradictory remarks of the mediaeval Arab grammarians on the subject. Johnstone’s article, on the other hand, concentrates on the distribution of the present-day fronted and affricated reflexes of the (putative) Old Arabic velar stops kāf and gāf (qāf), though he also deals with kashkasha in an attempt to clarify the accounts given by the Arab grammarians and some European orientalists, the latter having in his view mistakenly attempted to link the two phenomena of kashkasha and the general fronting/affrication of the velar stops.

Holes lui-même se consacre à la description du phénomène dans les parlers modernes :

it is now possible not only to trace with reasonable completeness the synchronic distribution of ʻmodern kashkashaʼ and velar fronting and affrication, but also to propose more specific hypotheses about the historical relationships between the dialects in which these phenomena occur: in particular, how the present day distribution of variants reflects historical waves of migration and substrate influences (652).

Son étude porte donc essentiellement sur l’état des dialectes de la péninsule Arabique. Concernant l’arabe classique, il conclut :

The kashkasha/kaskasa referred to by the Arab grammarians may have referred either to an affricated development of ki, or to an alveolar fricative replacement of it, or possibly to both. (671)

Owens (2013) se propose, lui, de donner le fin mot de l’affaire : “What are kaškaša and kaskasa, really?” Son article est essentiellement consacré (comme le titre l’indique) à l’interprétation du chapitre 504 du Kitāb en liaison avec la dialectologie moderne. En somme, aucun de ces revisiteurs n’a véritablement abordé le passage de k à sh dans le lexique de l’arabe dont nous allons traiter ici.


3. La kashkasha dans le lexique

 

Contrairement aux revisiteurs cités, nous ne reviendrons pas sur les commentaires faits par les grammairiens arabes, ni sur les données dialectologiques contemporaines et leur rapport avec la langue des époques anciennes : nous retracerons un passage de k à sh (donc une kashkasha) dans le lexique, évolution largement ignorée jusqu’ici (une question intéressante pour l’histoire de la linguistique serait d’ailleurs de se demander pourquoi, mais ce n’est pas notre affaire en l’occurrence, l’objectif présent étant d’abord l’observation puis l’interprétation (hypothétique) des faits empiriques).

Notre démarche procède à partir du lexique de l’arabe tel qu’il est enregistré dans les grands dictionnaires de cette langue, en tenant compte des caractéristiques articulatoires des consonnes formant les racines enregistrées : le k se présente comme un segment [dorsal] et le sh comme un segment [coronal], considéré par les comparatistes du sémitique comme correspondant au s latéral protosémitique ([+antérieur]) : sīn en hébreu (latéral historique), s latéral en socotri, mehri, s2 en sudarabique épigraphique, sh en akkadien, ougaritique, syriaque.[9] Les paires suivantes, extraites de notre inventaire (voir 4.), montrent que, dans certains mots, on doit bien poser que le sh a une origine dorsale puisque ces mots manifestent une grande parenté sémantique avec des termes contenant à la même place un k, lui-même [dorsal] :

حنَكَ ḥanaka ; أَحْنَكَ ʿaḥnaka : éloigner, écarter, chasser quelqu’un

// حنش ḥanasha ; أحنش aḥnasha : éloigner quelqu’un de quelque chose

رَكّ rakka : laisser tomber une pluie fine (se dit du ciel)

// رشّ rashsha : ne faire qu’asperger le sol (se dit du ciel quand il fait tomber peu d’eau)

ركْركة rakraka : faiblesse, langueur, manque de vigueur

// رَشْراش rashsh : mollesse de ce qui est tendre, non dur

عَكَزَ ʿakaza : s’appuyer sur un bâton

// عَشَزَ ʿashaza : marcher en s’appuyant sur un bâton

كبَّرَ kabbara : proclamer quelqu’un grand, immense, le révérer

// شبّر shabbara : considérer quelqu’un, faire grand cas de quelqu’un

Le raisonnement original que nous préconisons peut s’illustrer sur cette dernière paire : un rapport sémantique est susceptible d’être établi entre كبَّرَ kabbara « proclamer quelqu’un grand, immense, le révérer », et la forme F.I kabura : « être grand et corpulent, être fort », tandis qu’il n’y en a aucun a priori entre شَبَّرَ shabbara « considérer quelqu’un, faire grand cas de quelqu’un » et la forme F.I شبر shabara « mesurer à l’empan, faire un cadeau, tendre la main ». Si l’on veut rendre compte du lien forme/sens, la seule explication apparaît dans le passage de k à sh dans une forme initiale كبَّرَ kabbara :

كبَّرَ kabbara ksh

كبَّرَ kabbara proclamer quelqu’un grand, immense, le révérer

→   شَبَّرَ shabbara considérer quelqu’un,  faire grand cas de quelqu’un

Lors de la collecte lexicale, شَبَّرَ shabbara « considérer quelqu’un, faire grand cas de » a été inséré sous la racine شبر √shbr « mesurer à l’empan » sur la base d’une similitude uniquement phonétique, alors qu’il n’y a aucune relation sémantique entre les deux – ce qui montre que les collecteurs n’avaient plus aucune idée de la relation kabbar > shabbar. Cette distance dans le temps explique aussi la légère nuance sémantique qui s’est glissée entre la forme « kashkashée » et la forme d’origine incluant le k. Un exemple toutefois, si clair paraisse-t-il, ne saurait, à lui seul, valider l’hypothèse avancée ici : ce qui suit présente donc de nouvelles données allant dans le sens de notre point de vue.


4. Inventaire

 

Afin de poursuivre notre réflexion, passons à notre inventaire des paires analogues. Les données – disposées dans l’ordre alphabétique arabe des racines à gauche – ont été recueillies dans les dictionnaires de Kazimirski et de Belot.

Dorsale lexicale k // sh

بَوْكاء bawkāʾ : confusion, désordre // بَوْش bawsh : cohue ; تَبَوَّش ; tabawwasha : se mêler sans ordre les uns aux autres

حَبَّك ḥabbaka : lier, serrer fortement // حَبَّشَ ḥabbasha : rassembler, ramasser, réunir

حَكَأَ ḥakaʾa : serrer (un noeud) // مِحشَأُ miḥshaʾ ou مِحشاءُ miḥshāʾ : pièce de vêtement dont on s’entoure au milieu du corps

حَكر ḥakara : accaparer les grains // حَشَر ḥashara : rassembler, réunir

حنَكَ ḥanaka ; أَحْنَكَ ‘aḥnaka : éloigner, écarter, chasser quelqu’un // حنش ḥanasha ; أحنش ʾaḥnasha : éloigner quelqu’un de quelque chose

داكَ dāka : être troublé, agité, malade // دَوِشَ dawisha : être troublé, voilé ou altéré par quelque maladie (yeux)

دَوْكَة dawka : rixe, tumulte, combat, mêlée // دَوْشَة dawsha : boucan, chahut, clameur, raffut (Belot)

ديك dīk : coq // دِيش dīsh : coq

رَبَك rabaka : mêler, mélanger // أَرْبَش arbash : bigarré, couvert de toutes sortes de plantes

راكد rākid : qui est fixé et tient ferme // رُشْد rushd : droiture, manière d’agir droite et ferme ; راشد rāshid : qui suit le sentier droit ; de là : Orthodoxe

رَكّ rakka : laisser tomber une pluie fine (se dit du ciel) // رشّ rashsha : ne faire qu’asperger le sol (se dit du ciel quand il fait tomber peu d’eau)

ركْرَكَة rakraka : faiblesse, langueur, manque de vigueur // رَشْراش rashrāsh ou رَشْرشة rashrasha : mollesse de ce qui est tendre, point dur

عَاكَ ʿāka ; مَعاك maʿāk : action de gagner sa vie // عاش ʿāsha ; مَعاش maʿāsh : moyens de vivre, gagne-pain

عَكَّ ʿakka : assaillir quelqu’un à coups de fouet ; empêcher quelqu’un de... // عَشّ ʿashsha : frapper, battre – IV. détourner quelqu’un de son occupation et l’empêcher de s’y livrer

عَكَزَ ʿakaza : s’appuyer sur un bâton // عَشَزَ ʿashaza : marcher en s’appuyant sur un bâton

كبَّرَ kabbara : proclamer quelqu’un grand, immense, le révérer // شَبَّر shabbara : considérer quelqu’un, faire grand cas de quelqu’un

كَبَحَ kabaḥa porter à quelqu’un un coup avec un sabre // شَبَح shabaḥa : fendre

كَبا kabā broncher (cheval) (Belot) ; كَبْوة kabwa bronchement, faux-pas (du cheval) (Kazimirski) // شَبا shabā : se cabrer (cheval)

كتن katan ou كَتَّان kattān : lin, toile de lin // شتن shatana : tisser

كَدَّ kadda ; اكْتَدّ iktadda : demander à quelqu’un de l’assiduité, des efforts // شَدَّ shadda ; اشْتَدَّ ishtadda : être dur, pénible, paraître dur à quelqu’un

كَدَهَ kadaha : briser // شَدَهَ shadaha : briser

كَرَبَ karaba : serrer plus fort, p. ex., les liens, les cordes avec lesquelles on a lié quelqu’un ; أكْرَبَ akraba : munir d’une corde // أشْرَبَ ashraba : mettre la corde au cou d’un cheval

كَرَدَ karada : pousser (une bête), donner la chasse à (l’ennemi), le poursuivre // شَرَّد sharrada : faire fuir, disperser (cf. les deux sens de chasser en fr.)

كَرَعَ karaʿa : boire sans le secours des mains ; entrer dans l’eau et boire ensuite // شَرَعَ sharaʿa : entrer dans l’eau ; boire directement avec la bouche

كَرْنفَ karnafa : couper, enlever (le tronçon d’une branche) // شَرْنَف sharnafa : couper les feuilles superflues des céréales pour les empêcher de pourrir

كرى karā : courir vite ; كري ; kariya : se mettre à courir // شَرِيَ shariya : courir vite

كَزاز kazāz : aridité, forte sécheresse // شَزَازَة shazāza : aridité, forte sécheresse

كَسِيس kasīs : viande séchée et battue // شسّ shassa : être sec, desséché

كظّ kaẓẓa : accabler, oppresser quelqu’un, surcharger, peiner, affliger // شظَّ shaẓẓa : être dur et pénible pour quelqu’un, tourmenter

كمخ kamakha bi-anfihi : être fier // شَمخَ shamakha bi-anfihi : être fier

كمس kamasa : avoir l’air sévère // شَمسَ shamasa : être ouvertement hostile à quelqu’un et lui faire voir son inimitié ; être capricieux, ombrageux

كَمِل kamila : être entier, parfait // شَملَ shamila : contenir, englober, inclure

كَهِبَ kahiba : être de couleur gris poudreux // شَهِب shahiba : être gris

كِوَار kiwār ou كِوارة kiwāra : ruche, rayon de miel // شُورة shūra : ruche ; مِشوارة mishwāra : ruche ; مِشوَر mishwar : outil en bois avec lequel on enlève le miel des ruches

كَوَى kawā : cautériser // شَوَى shawā : rôtir

لَكَّ lakka : porter à quelqu’un un coup de poing sur la nuque et le repousser // لشّ lashsha ; شلّ shalla : éloigner, repousser

مَتك mataka : couper en deux, disséquer // مَتش matasha : séparer et disperser quelque chose en y passant les doigts

مَعك maʿaka : frotter quelque chose // معش maʿasha : frotter doucement quelque chose

نَتَكَ nataka : tirer violemment quelque chose à soi, arracher (poil, crin) // نَتش natasha : tirer, extraire, arracher ; frapper quelque chose du bout du pied de manière à disperser ; épuiser (un puits)

Mais l’histoire ne s’arrête pas là, d’autres dorsales ont été également « kashkashées » :

 

Dorsale lexicale qāf // sh

خاق khāqa : cohabiter avec une femme // خاشَ khāsha : cohabiter avec une femme

رَقَمَ raqama : écrire // رَشَمَ rashama : écrire à quelqu’un

عَفَق ʿafaqa : ramasser, amasser, réunir // عَفَشَ ʿafasha : réunir, ramasser

عانَق ʿānaqa : saisir quelqu’un par le cou, au cou // عانَش ʿānasha : mettre le bras autour du cou de quelqu’un et le saisir

عَوْلَق ʿawlaq : espèce de démon du genre de l’ogre ; loup // عِلَّوْش ʿillawsh : sorte de bête carnassière, mélange de chien et de loup

فقع faqaʿa : être très jaune, mourir de chaleur // فَشَع fashaʿa : être sec, desséché à la cime (maïs)

فَنَّقَ fannaqa : élever (un enfant) dans la mollesse, dans du coton // فَنَّش fannasha : être lâche, mou dans les affaires, agir mollement

قمَخَ qamakha bi-anfihi : être fier // شَمخَ shamakha bi-anfihi : être fier

محَقَ maḥaqa : brûler et endommager quelque chose // مَحش maḥasha : brûler au point de noircir la peau

نَتَقَ nataqa : tirer (le seau du puits) ; répandre, disperser // نَتش natasha : tirer, extraire, arracher ; frapper quelque chose du bout du pied de manière à disperser ; épuiser (un puits)

 

Dorsale lexicale ghayn // sh

فَدغ fadagha : casser, briser // فَدَشَ fadasha : casser, briser

فَغَّ faghgha : se répandre (odeur, arôme) // فَشَّ fashsha : faire sortir l’air d’une outre, roter

فَغا faghā : se divulguer // فَشا fashā : s’ébruiter, être divulgué

نَتَغَ natagha : calomnier quelqu’un // نَتش natasha : médire de quelqu’un, le déchirer

مرغ maragha ; تَمَرّغ tamarragha : se frotter d’huile // مَرش marasha : frotter avec le bout des doigts (un membre du corps)

 

Dorsale lexicale khāʾ // sh

فخّ fakhkha : se répandre (odeur, arôme) // فَشَّ fashsha : faire sortir l’air d’une outre, roter

فَخْفَخَ fakhfakha : être vantard, se vanter // فَشْفَش fashfasha : être grand menteur

مَتَخَ matakha : arracher quelque chose de sa place // مَتش matasha : séparer et disperser quelque chose en y passant les doigts

 

Le phénomène concerne donc :

kāf // sh : 47 alternances

qāf // sh : 10 alternances

ghayn // sh : 5 alternances

khāʾ // sh : 3 alternances

 

Depuis les néogrammairiens, le principe de régularité des changements phonétiques est « une norme par rapport à laquelle toute déviation doit être expliquée ».[133] Or la difficulté est qu’ici le passage k > sh ne concerne pas tous les k, ni toutes les autres dorsales. D’autre part, quand un changement phonétique se produit, on s’attend à ce que la forme nouvelle expulse l’ancienne : rien de pareil ici où les deux cohabitent, avec parfois une légère différence sémantique, mais aussi dans d’autres cas avec le même sens. On est donc tout à fait dans le modèle des naturalistes du XIXe siècle, plus précisément, de Regnaud, que nous citons par l’intermédiaire de Desmet (1996 : 387-388) :

Tout son ‘système’ est basé sur le principe qu’il existe des doublets phonétiques qui sont le résultat du fait que les changements introduits ne supplantent pas nécessairement l’ancienne forme et peuvent créer une variante qui existe à côté de celle-ci, principe évidemment incompatible avec l’hypothèse de l’infaillibilité de lois phonétiques. Regnaud (1888, 1889 : 418-419) affirme en plus que ces doublets phonétiques, une fois créés, donnent presque tout de suite lieu à la création de doublets sémantiques : « Quand une forme vocale se scinde par voie d’altération phonétique de manière à donner naissance à une variante, il se produit une scission sémantique correspondante en vertu de laquelle une nuance significative voisine de celle de la forme ancienne s’attache à la forme nouvelle ; en d’autres termes, toute variante phonétique est destinée à servir de support à une variante significative ».

Ce qui correspond exactement à la situation que nous venons de décrire.


5. Une première conséquence de la kashkasha : la démotivation

 

Contrairement aux conceptions courantes, dans la théorie des matrices et des étymons (TME)[134], la racine triconsonantique n’est pas un primitif dans l’organisation du lexique. Les primitifs sont des composants submorphémiques appelés matrices (composées de traits phonétiques) et étymons (composés de phonèmes intégrant ces traits). Lorsque la kashkasha n’affecte pas un composant de l’étymon, aucun problème ne se pose. C’est particulièrement le cas pour :

كمخ kamakha bi-anfihi : être fier شَمَخَ shamakha bi-anfihi : être fier

L’étymon est {m, kh}, qui relève de la matrice {[+ nasal], [+ continu]} dont l’invariant notionnel est: « nasalité ». En fait, le sens initial de kamakha bi-anfihi est « lever le nez, mouvement qui exprime la fierté ». Les consonnes initiales k ici et q dans qamakha IV ne jouent qu’un rôle de crément, si bien que l’évolution en sh, via la kashkasha, ne change rien, la motivation tenant à la présence d’un segment [nasal] dans le son, et à celle du « nez » dans le sens.

Il en va de même pour le trio نَتَكَ nataka, نَتَقَ nataqa et نَتش natasha. Ces trois radicaux expriment diverses manières de « tirer », étant des développements de l’étymon {n,t} qui provient lui-même de la matrice {[+ nasal], [coronal]} dont l’invariant notionnel est la « traction ». Que le k et le q se transforment en sh via la kashkasha, ne change rien à cela. Il en va tout différemment quand c’est un élément de l’étymon qui est affecté par la kashkasha, et c’est ce point que nous allons maintenant développer : il est bien connu que dans un grand nombre de langues, une corrélation phonosématique (CPS) existe entre k et la notion de « courbure ». Ainsi, le chapitre IV de Tournier (1985), à l’intitulé évocateur : « Les processus à motivation phonique », mentionne-t-il pour l’anglais :

crank coude

to crank couder

to crimp friser, boucler

crispy crépu

crankle serpenter, faire des détours

crook courbure

to crook courber

crupper croupe

curvation courbure

to curb courber

curl boucle de cheveux

to curvet faire des courbettes

Ces données manifestent clairement une CPS entre cr/kr/ (contigus ou non) et la notion que Tournier désigne par « non-rectiligne » et que nous dénommons « courbure ». Tous ces mots comportent un k, mais quel rapport peut-il bien y avoir entre k et la courbure ? La réponse est que, en termes de traits, k est caractérisé comme [dorsal] ; et que se passe-t-il lorsque l’on articule une dorsale ? La langue monte vers le palais et par ce mouvement prend la forme d’une courbe. À cet égard, le schéma proposé par Ladefoged (1975 : 50, « The estimated target position for [k] ») est suggestif :

Le dessin montre en effet que la forme naturelle de ∩ est rendue articulatoirement au travers d’un cinétisme qui suppose la montée du dos de la langue contre le palais. Il apparaît donc que les réalisations de /k/ que nous venons de citer sont mimophoniques, autrement dit que les unités lexicales ayant comme élément commun la forme ∩ disposée de diverses manières partagent aussi le trait sémantique lié à la courbure caractéristique de l’articulation de cette consonne. De fait, en arabe on trouve également une masse de termes dont l’étymon inclut un segment [dorsal] et qui manifestent également la courbure, dans le sens convexe[137], évoquant la forme arrondie formant saillie ∩ :

ʿaqibun talon

falaka être arrondi, rond (se dit des mamelles)

qiḥfun crâne

kaḥbun cul, derrière

kuʿbun mamelle (de la femme)

kafalun croupe

kanfāʾu qui a une bosse (brebis)

qubbatun coupole, voûte ; édifice construit en voûte ; tourelle, tente des nomades faite de peaux ou de cuirs

kabwatun amoncellement de cendres

nabkatun colline qui se termine en pic

ou dans le sens concave, évoquant la forme arrondie formant un creux ∪ :

birkatun étang ; ouverture, cratère d’une source d’eau

ʿamuqa être profond

faqara creuser la terre

qabara enterrer, ensevelir; creuser, faire un tombeau à quelqu’un

qalībun puits

qāba creuser (la terre)

kafana enterrer (par ex. le pain dans les cendres pour le cuire)

En d’autres termes, les consonnes dorsales comportent dans leur articulation un arrondissement du dos de la langue et cette forme adoptée par l’organe articulateur se retrouve dans le sens des mots dont la forme met en jeu ces consonnes.

Anticipation d’une objection

Une objection vient immédiatement à l’esprit de ceux qui ont de la peine à cesser de penser en termes de phonèmes. En effet, il existe des mots qui incluent une consonne caractérisée par le trait [dorsal] sans pour autant inclure le sens de la « courbure ». Considérons le paradigme suivant :

takka couper ; briser quelque chose en le foulant aux pieds

bataka couper, retrancher en coupant

bakata frapper

fataka tuer, anéantir

kataʿa F. II couper

Ces mots incluent bien un k et ils n’ont rien à voir avec la courbure, mais plutôt avec la notion de « porter un coup », éventuellement avec un objet tranchant, et des conséquences que cela peut produire. C’est que, en effet, le trait [dorsal] peut entrer dans d’autres combinaisons, ici, dans la combinaison : {[+coronal], comme t et [+dorsal], comme k} ; ce n’est alors pas la courbure qui est pertinente, mais la combinaison décrite excellemment par Guiraud (1986 : 94) :

Dans la racine T.K., la plus simple et la plus dynamique de cette série, la pointe de la langue se porte en avant contre les dents, puis se retire vivement, avec une explosion, la racine de la langue venant heurter la partie postérieure du palais. C’est exactement l’image d’un coup de poing (ou d’un instrument) qui reprend sa position après être venu frapper l’objet.

Les concepts inclus dans l’invariant notionnel sont alors : « briser », « couper », « écraser ». Les hébraïsants du siècle dernier s’en étaient bien aperçus, tel Touzard (1905 : 153) reprenant Gesenius (1817) :

Le groupe bilittère est appelé par plusieurs grammairiens germe bilittère. Souvent ce groupe bilittère forme onomatopée et exprime, par son articulation même, l’idée qu’il représente ; qṣ, prononcé avec la voyelle a, éveille l’idée de brisement.

Il en va de même en français pour : casser, fracasser, tronquer, écraser, esquinter, concasser, craquer, éclater, fracturer, toquer, attaquer… où la présence d’un segment [dorsal] peut être corrélée à la notion de « porter un coup » et non à la « courbure ».

Nous pouvons en conclure que les phonèmes k et g analysés en traits peuvent entrer dans plusieurs combinaisons matricielles et donc révéler plusieurs invariants notionnels très différents, comme « la courbure » et « porter un coup ». Mais si, par le moyen de la kashkasha, le k ou les autres segments de la même classe perdent leur trait [dorsal], alors ils perdent aussi leur motivation.

                                                         ***

Commençons par un exemple très simple :

كِوَار kiwār ou كِوارة kiwāra : ruche // شورة shūra : ruche

La ruche est typiquement une petite construction qui manifeste la forme convexe ∩, plus précisément ∩ ce qui est motivé par le fait que le k comporte le trait [dorsal]. Quand le k perd son trait dorsal et devient sh, le terme garde son sens de « ruche », mais perd sa motivation. Il n’y a plus de relation entre le son [dorsal] et le sens : « courbure » de la ruche ∩. La kashkasha contribue donc à la démotivation des termes du lexique.

Passons à un exemple un peu plus complexe qui est présenté dans Bohas et Saguer (2012) où il est montré qu’un des développements de l’invariant notionnel de la courbure est la rotondité (en fait, la rotondité O est la synthèse des formes convexe ∩ et concave ∪ ), dont l’une des extensions est l’idée d’« entourer un membre, de le serrer », comme dans :

ʿakafa entourer, cerner quelqu’un, former un cercle autour de quelqu’un

kabasa assiéger, cerner

kafara F. II mettre la couronne sur la tête d’un homme proclamé roi

kanafa entourer d’une haie, d’une clôture (une maison)

Dans la paire :

كَرَبَ karaba : serrer plus fort, p. ex., les liens, les cordes avec lesquelles on a lié quelqu’un // أشْرَبَ ashraba : mettre la corde au cou d’un cheval

karaba manifeste bien la présence d’une dorsale et son sens est motivé, ipso facto, mais si le k perd son trait [dorsal], la motivation disparaît du même coup, bien que le sens « d’entourer le cou d’un animal » se maintienne dans ashraba, mais le terme n’est plus du tout motivé. On peut construire la même argumentation pour :

حَبَّك ḥabbaka : lier, serrer fortement // حَبَّشَ ḥabbasha : rassembler, ramasser, réunir

Quand on voit une racine incluant un sh se comporter en « bloc erratique », parfaitement immotivé, il y a lieu, avant de conclure à l’arbitraire du signe, de se demander si elle n’a pas perdu sa motivation par kashkasha. Le sens « mettre la corde au cou d’un cheval »[138] et « attacher les chevaux en leur mettant des cordes au cou » n’a rien à voir avec les autres sens de la racine √shrb qui tournent autour de « comprendre » et « boire ». Tout s’explique quand on réalise que ce sh n’est pas un vrai sh, mais un k évolué par kashkasha, et, alors, le terme retrouve sa motivation par restauration de la relation entre [dorsal] et la « courbure » et ses dérivés.


6. Une deuxième conséquence : explication de l’homonymie

 

Comme signalé supra, notre corpus révèle que le k n’est pas le seul phonème concerné par le passage à sh, même si, par commodité, nous avons dans tous les cas utilisé le même terme de كشكشة kashkasha. Les autres dorsales, bien que dans une moindre mesure, sont également susceptibles de passer à sh. Ce passage est un puissant générateur d’homonymie du fait que, pour le schématiser pédagogiquement, la forme kXY se transformant en shXY, elle est ainsi prête et armée pour rejoindre toute forme shXY existante en lui ajoutant un nouveau sens, celui de la forme kXY d’où elle procède, et ce sens n’aura rien de commun avec les sens de la forme shXY. Il en va ainsi pour le verbe شبر shabara « mesurer à l’empan », cité dans notre paragraphe 3. Il est formé sur le nom-base شِبْر shibr, « empan », d’où vient le sens 1[139]. Quand le k de كبَّرَ kabbara « proclamer quelqu’un grand, immense, le révérer » mue vers le sh, il apporte avec lui le sens 2, si bien qu’on retrouve sous l’unique entrée شبر shbr des dictionnaires deux sens qui n’ont absolument aucun rapport entre eux : l’explication de l’homonymie est limpide :

شبر shabara.1 mesurer à l’empan ← شِبْر shibr empan

شَبَّرَ shabbara.2 considérer quelqu’un, faire grand cas de quelqu’un ← كبَّرَ kabbara proclamer quelqu’un grand, immense, le révérer

De même عنَش ʿanasha a les sens de « plier, courber, arracher, chasser » qui n’ont rien à voir avec le cou. Ce n’est que lorsque le q de عانَق ʿānaqa se mue en sh que le sens « mettre le bras autour du cou de quelqu’un et le saisir » s’introduit dans cette entrée. Il en va pareillement pour la racine shrb qui manifeste les sens شَرِب shariba « boire » et شَرَب sharaba « comprendre » et n’a donc aucun rapport avec les liens et les chevaux ; mais lorsque le k de كَرَبَ karaba « serrer plus fort, p. ex., les liens, les cordes avec lesquelles on a lié quelqu’un », F. IV « munir d’une corde » se mue en sh, alors l’entrée شرب shrb récupère le sens intrus de « mettre la corde au cou du cheval » qui apparaît dans la forme F. IV de ce verbe, ainsi que « attacher les chevaux en leur mettant des cordes au cou ».

Il nous suffira de donner un dernier exemple. Le verbe شَرِيَ shariya a les sens de « se répandre, briller souvent, être mauvais, être en colère, avoir le prurit ». Ces sens n’ont rien à voir avec la course des chevaux. Comment شَرِيَ shariya peut-il donc signifier aussi « courir avec rapidité (se dit d’un cheval) » ? Simplement parce que la forme mutante par kashkasha de كَرِيَ kariya → شَرِيَ shariya « se mettre à courir » s’est confondue avec la forme phonétique شري shariya.

On a donc ici un deuxième cas d’explication de l’homonymie par l’évolution phonétique, le premier ayant été décrit dans Bohas et Janah (2000) où l’hypothèse est que le (ض) l ancien s’est scindé en deux, donnant naissance à une emphatique et à une latérale l. Ainsi s’explique le fait que des racines √ḍXY et √lXY partagent le même sens, comme dans :

ضَجّ ḍajja : crier // لَجّ lajja : mugir

ضَفّ ḍaffa : ramasser, rassembler // لَفّ laffa : ramasser réunir de tous côtés

ضَمّ ḍamma : rassembler les bouts d’une chose // لَمّ lamma : rassembler, réunir en ramassant de tout côté ce qui était dispersé

Ces hypothèses impliquent que l’on doit trouver dans le lexique de l’arabe deux l. Le premier, qui est la latérale l d’origine, et le second, qui est le produit de la scission du l ancien. Par conséquent une racine de forme √lXY peut être ambigüe, comportant à la fois le sens originel et le sens du √ḍlXY ancien. C’est, par exemple le cas de lakhkha, qui signifie, entre autres : « être rempli de larmes » et « souffleter quelqu’un ». Le sens « être rempli de larmes » est analogue à celui de ḍakhkha « laisser couler les larmes, pleurer ». On peut donc déduire que ce lakhkha provient de *dlakhkha par scission. Tandis que pour le sens « souffleter quelqu’un », en mettant ce lakhkha en rapport avec :

lakhaba souffleter quelqu’un

lakhafa frapper quelqu’un avec force

lakhama frapper quelqu’un au visage

lamakha F.III souffleter quelqu’un

on établit que son étymon est {l,kh}[140], et que son l est bien d’origine.

L’explication de l’homonymie par évolution phonétique kashkasha k [dorsal] → sh et scission l / l, vient donc compléter les explications à ce phénomène linguistique universel qu’est l’homonymie fournies dans Bohas et Saguer (2014) dans le cadre de la théorie des matrices et des étymons.


6. Conclusion

 

Loin d’être uniquement un phénomène tribal ou régional, circonscrit dans le temps et dans l’espace et se limitant au domaine de la phonétique, la كشكشة kashkasha – on a pu le vérifier ici – touche directement à l’organisation du lexique arabe lui-même, ce qui n’est pas sans rappeler le rôle important joué en lexicologie française par la palatisation du [ca] latin. Beaucoup de mots qui ont en latin un k et manifestent la courbure, comme cappa auquel se rattachent chappe (ou chape), chapeau, etc. ou un g comme genu, qui devient en français genou où il n’y plus de g : le passage de la dorsale à la coronale a entrainé la perte de la motivation, exactement comme le passage de كوارة kiwāra (ruche) à شورة shūra (ruche). Lorsque les lexicographes arabes ont recueilli les données, ils avaient perdu de vue le lien entre la forme en sh et la forme en k, ce qui implique que, historiquement, la كشكشة kashkasha avait opéré dans le lexique avant leur collecte. Ils ont donc considéré les deux comme des formes autonomes. Cela les a amenés, par exemple, à mettre sous la même racine √shbr des sens aussi différents que شَبَّرَ shabbara.2 « considérer quelqu’un, faire grand cas de quelqu’un » et شَبَر shabbara.1 « mesurer à l’empan ». Ce n’est que dans notre étude que nous avons pu proposer les reconstitutions nécessaires pour comprendre que le premier provient en fait de kabbara. C’est grâce à ces analyses subtiles et profondément novatrices réalisées dans le cadre de la Théorie des matrices et des étymons que le lexique de l’arabe nous dévoile peu à peu son organisation.

 

Références

Sources primaires

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Sources secondaires

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______, 2014. The Explanation of Homonymy in the Lexicon of Arabic. Lyon: ENS Éditions.

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Guiraud, P., [1967] 1986. Structures étymologiques du lexique français. Paris: Payot, 1967; e2 Paris : Larousse, 1986.

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Kazimirski, A. de Biberstein, 1860. Dictionnaire Arabe-Français. Paris : Maisonneuve et Cie, 1860.

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Touzard, J., 1905 [1949]. Grammaire hébraïque abrégée. Paris : J. Gabalda.

 

Notes

2. Pour une présentation plus approfondie, on se reportera aux études citées dans notre paragraphe 2.

3 http://shamela.ws/index.php. Il est de bon ton chez certains spécialistes de faire la grimace lorsqu’on cite la Shamela. En fait l’édition électronique consiste ou bien en des PDF d’éditions papier, ou n’est pas pire que les éditions papier.

8. Derenbourg, II, p. 322. Pour une étude détaillée du texte de Sībawayhi, voir Owens (2013).

9. Nous devons cette présentation résumée à Victor Porkhomovski (entretien privé). 133 https://fr.wikipedia.org/wiki/N%C3%Néogrammairien.

134. Voir Bohas et Dat (2007).

137. Bohas et Saguer (2012, chapitre « La matrice {[labial], [dorsal]} interprétation visuelle ‟courbure rotondité” » : 163 à 219).

139. Voir Bohas (1997).

140. Lequel relève de la matrice {[coronal] x [dorsal]} corrélée à la notion de « porter un coup », éventuellement avec un objet tranchant, dont nous avons parlé précédemment dans l’anticipation d’une objection.