Études de lexicologie arabe


Hypothèses étymologiques

 

Mots traités

ahorro (esp.) 9

alcatraz (esp.) 7

alféizar (esp.) 5

cepillo (esp.) 6

galimatias 4

hallebarde 1

mákellos et mákellon (grec ancien) 10

massepain 2 et 2bis

mequetrefe (esp.) 7

poils et plumes 3

sébile 6

zorro (esp.) 8


10. mákellos et mákellon (grec ancien)

 

μάκελλος [mákellos] marché de viandes, de légumes

μάκελλον [mákellon] grille, clôture

 

Le Dictionnaire Étymologique de la Langue Grecque, de Pierre Chantraine, considère μάκελλος comme une simple variante de μάκελλον (p. 660). Il place donc ces deux mots sous une seule entrée. Et doute de l’origine sémitique de sa vedette.

On va voir que, victime d’une paronymie, l’auteur fait doublement erreur. En effet, il est raisonnable de penser que

- μάκελλος [mákellos] marché de viandes, de légumes est probablement issu du même étymon sémitique que l'arabe مأكل ma’kal endroit d'où l'on tire ses subsistance, grenier

alors que

- μάκελλον [mákellon] grille, clôture est probablement issu du même étymon sémitique que l'arabe معكل ma‛kal prison, cachot, ou que l'arabe معقل ma‛qil forteresse, asile, refuge.

À la décharge des Grecs et de Chantraine, il faut bien comprendre que leur oreille ne leur permettait pas de percevoir la différence de prononciation entre /makal/ et /makal/. En revanche, elle n’aurait pas dû échapper à Émilia Masson... Encore fallait-il d'abord reconnaître la distance sémantique entre les deux "variantes" supposées.

NB : Le latin macellum « marché aux viandes » est un emprunt au grec μάκελλος [mákellos]. Il a abouti à l’italien macello « abattoir ».


9. ahorro

 

Le nom espagnol ahorro "épargne" et le verbe ahorrar "épargner" sont issus de l'arabe حرّ ḥurr "libre".

On commence par en douter mais en lisant les divers sens du verbe ahorrar, dont les plus anciens, on finit par comprendre le glissement de sens. Voici ces sens, tels qu'ils sont donnés par le DRAE :

1. tr. Reservar una parte de los ingresos ordinarios. U. t. c. intr. Ahorrar para la vejez.

2. tr. Guardar dinero como previsión para necesidades futuras. U. t. c. intr.

3. tr. Evitar un gasto o consumo mayor. Ahorrar agua, papel, energía.

4. tr. Evitar o excusar algún trabajo, riesgo, dificultad u otra cosa. U. t. c. prnl.

5. tr. p. us. Entre ganaderos, conceder a los mayorales y pastores cierto número de cabezas de ganado horras o libres de todo pago y gasto, y con todo el aprovechamiento para ellos.

6. tr. p. us. Dar libertad al esclavo o prisionero.

7. tr. desus. Quitarse del cuerpo una prenda de vestir.

Celui qui nous intéresse ici est le nº 5, que l'on peut traduire ainsi :

Rare. Mot des éleveurs signifiant "céder aux bergers un certain nombre de têtes de bétail libres de tout coût ou paiement et avec tout ce qu'il faut pour les nourrir et les entretenir."

C'était la tire-lire des bergers.


8. zorro

 

zorro (esp.) renard

 

L'origine de zorro, fém. zorra, est mystérieuse. Aucune des hypothèses avancées n’étant satisfaisante, je vais me permettre d’en proposer une.

Le nom du fennec, aussi appelé renard des sables ou renard du Sahara, nous vient de l'arabe فنك fanak. L’espagnol désigne le même animal sous les noms de fenec ou zorro feneco ou zorro del desierto ou encore zorro del Sahara.

La locution zorro del Sahara est curieuse : elle sonne comme un pléonasme. Et si zorro avait quelque chose à voir avec la racine صحر √ṣḥr ? On trouve sous cette racine des mots désignant essentiellement une couleur offrant un mélange de blanc et de rouge, fauve, brune, d'où une des appellations du lion ainsi que le nom du Sahara appelé ainsi à cause de sa couleur, justement.

Parmi les adjectifs candidats à l'origine de zorra je choisirais volontiers l’adjectif de couleur féminin صحراء ṣaḥrāʾ (prononcer /ṣoḥrāʾ/), pluriel صحارى ṣaḥārā d’où est issu Sahara.

Ainsi le mot zorro, masculin créé à partir de zorra perçu comme un féminin, pourrait tout simplement signifier "le saharien" ou "le rouge-blanc". Origine ou couleur, il est difficile de choisir. Mais j'opterais plutôt pour le lieu d'origine, à cause du fennec. L'espagnol offre en effet un exemple similaire avec le nom du sanglier, jabalí. Il vient de l'adjectif جبلي ǧabalī qui signifie "de montagne". Le nom sous-entendu est "porc". Cf. en français la poule "dinde" et le cheval "hongre", etc. Les exemples ne manquent pas, dans toutes les langues, d’adjectifs relatifs substantivés en noms d'animaux qui gardent ainsi la trace du lieu d’origine des animaux désignés.


7. alcatraz et mequetrefe (mots espagnols)

 

Partons de la racine غطر √ġṭr dont le verbe dérivé غطر ġaṭara a le sens de "agiter les bras en marchant" et l'adjectif dérivé غطر ġaṭr celui de "qui a une démarche fière".

1. Cette racine connait une première extension, le verbe غطرس ġaṭrasa "être fat, rempli de sa personne", forme II "marcher avec fierté". Adjectif : غطرس ġiṭras "arrogant, orgueilleux".

2. Et une deuxième extension, le verbe غطرف ġaṭrafa "marcher avec fierté, se donner des airs", forme II : "marcher avec fierté", participe : مغطرف muġṭarif.

On voit que les trois racines sont synonymes, avec le sens premier de "marcher avec fierté, en brassant de l'air". (La seule des trois à être encore usuelle est غطرس √ġṭrs.)

Mes hypothèses :

1. le mot alcatraz (Fou de Bassan, voir note) pourrait être issu de al-ġiṭras "l'arrogant, l'orgueilleux" (1ère extension).

2. le mot mequetrefe (=brasseur d'air) pourrait être issu de muġṭarif (2e extension).

Note ornithologique : Le terme albatros apparaît pour la première fois dans le "Voyage autour du monde" de Guillaume Dampier, au XVIIème siècle, sous la forme "algatros". Il vient en réalité du portugais, car les portugais, grands navigateurs, avaient l'occasion de croiser ces oiseaux. Les grands oiseaux de mer (Fou de Bassan, pélican et albatros) étaient alors nommés indifféremment "alcatraz", ce qui provoquait une certaine confusion dans la plupart des ouvrages scientifiques. L'île d'Alcatraz (célèbre pour sa prison) tire son nom du fait qu'il y avait beaucoup de pélicans qui y vivaient (mais maintenant, le pélican ne se dit plus "alcatraz" en espagnol. C'est le fou de Bassan qui est nommé ainsi). (Source : Etymologie des mots et origine des expressions courantes de la langue française, en ligne).

Une petite correction : comme on vient de le voir, le mot algatros vient plus exactement de l'arabe, via le portugais.


6. sébile et cepillo

 

La sébile française et le cepillo espagnol sont ces petits paniers qui servent à recueillir l'aumône versée aux mendiants et aux saltimbanques de rues, ou le produit de la quête dans les églises ; fr. faire la quête = esp. pasar el cepillo.

(Attention ! cepillo a un homonyme qui a le sens de "brosse". Diminutif de cepo, du latin cippus).

Ces deux mots ont la même origine. Ni « obscure » (TLF) ni « latine » (DRAE), mais très probablement arabe. Ils proviennent, à mon avis, de زبيل zabīl "corbeille ou panier fait de feuilles de palmier pour transporter ou conserver différents objets ; courge ou citrouille vidée et séchée qui sert de panier pour y mettre le coton, etc." C'est un vieux mot sémitique qui existait déjà en akkadien sous les formes zabbīlu ou zabbilu "panier".


5. alféizar (espagnol) "rebord de fenêtre"

 

Peu satisfait de l'origine donnée par le Diccionario de la Real Academia - ou des origines car elles sont différentes selon les éditions -, je propose une hypothèse que je crois assez plausible, en dépit des altérations qu'elle suppose. Mon hypothèse est que ce mot est issu de l’arabe الحافة الظاهرة  al-ḥāfat al-ẓāhira « bord extérieur, bord en saillie ».

Altérations supposées (pas forcément dans cet ordre) :

– perte du suffixe de féminin (= changement de genre) ainsi que de l'article de l'adjectif : al-ḥāfat al-ẓāhira > al-ḥāf ẓāhir

– amuïssement des gutturales et du i bref, et perte de l’emphase du ẓ : al-ḥāf ẓāhir > alāf zār

– soudure et métathèse : alāf zār > alāfzār > alfāzār

– remplacement du premier ā long par la diphtongue ay et du deuxième par un a bref : alfāzār > > alfayzar > alféizar

 

AUTRES EXEMPLES

 

1. perte de l’emphase du ẓ

Quand une langue emprunteuse ne possède pas de consonnes emphatiques, elle transforme automatiquement les consonnes emphatiques des mots arabes empruntés consonnes ordinaires. Cette règle est générale et trop évidente pour qu’il soit nécessaire de donner des exemples.

 

2. amuïssement des gutturales

Quand une langue emprunteuse ne possède pas de consonnes pharyngales ou laryngales, ce qui était le cas de l’espagnol avant que la jota n’en devienne tardivement une, les consonnes des mots arabes empruntés disparaissent (ou sont remplacées par une consonne du système espagnol).

Exemples :

العود al-‛ūd > laúd (luth)

المخزن al-maḫzan > almacén (magasin)

القلعة al-qal‛a > Alcalà (forteresse)

السطيحة as-suṭayḥa > azotea (terrasse)

ترصيعة tarṣī‛a > taracea (incrustation)

طريحة ṭarīḥa > tarea (tâche) etc.

 

3. amuïssement du i bref de ẓāhira

Dès l’arabe dialectal, la forme classique fā‛ila se prononce fā‛la. C’est évidemment cette prononciation propre à la langue parlée qui est passée telle quelle en espagnol et qui justifie le passage supposé de ẓāhira à ẓāhra.

Exemple (qu’on retrouvera à la rubrique « métathèse ») :

باطل bāṭil > *bālid > balde (dans la locution en balde « en vain »)

 

4. remplacement du ā long par un a bref (zār > zar)

Quand une langue emprunteuse ne connaît pas l’opposition voyelle longue / voyelle brève, elle transforme automatiquement les voyelles longues des mots arabes empruntés en voyelles brèves. Cette règle est générale et trop évidente pour qu’il soit nécessaire de donner des exemples.

 

5. métathèse (alāfzār > alfāzār )

Tous les lexiques connaissent ce phénomène que les emprunts favorisent. Il n’y a donc aucune raison pour qu’il ne se produise pas au moins dans une des deux langues.

Exemples :

الكراء al-kirā’ > alquiler (loyer)

الترمس al-tarmus > altramuz (lupin)

الزاؤوق al-zā’ūq > el azogue (le vif-argent, le mercure)

باطل bāṭil > balde (vain)

Un cas de double métathèse : grec de Sicile λίτρα [lítra] > arabe الرطل ar-raṭl > arrelde (une livre)

 

6. soudure du syntagme

L’arabe connaît bien les syntagmes « N Adj » et « N de N » mais il pratique assez peu la soudure, au point que l’exemple qu’on donne toujours est celui de رأسمال ra’sumāl (un capital) qui est le résultat de la soudure de رأس ra’s (tête) et de مال māl (argent, avoir, richesse). Une fois la soudure réalisée, le syntagme devient un nom qui prend l’article comme n’importe quel autre nom commun >الرأسمال al-ra’sumāl (le capital).

Un autre exemple est celui de l’espagnol dársena (darse) qui, comme les mots français darse et arsenal, vient de l’arabe  دار الصناعة  dār al-ṣinā‛a (chantier, litt. maison de fabrication). La soudure s’est faite à partir du syntagme indéterminé  دار صناعة  dār ṣinā‛a. On voit que la soudure entraîne la disparition de l’article du deuxième élément du syntagme.

À partir de là, il est légitime d’imaginer la possibilité que les deux mots حافة ḥāfa et ظاهرة ẓāhira aient pu être soudés en un seul, soit > *ḥāfaẓāhira (indéterminé) > *al-ḥāfaẓāhira (déterminé) compte non tenu de probables altérations antérieures.

 

7. changement de genre du nom

On s’intéresse ici aux seuls noms féminins en arabe devenus masculins en espagnol.

Exemples :

المنارة al-manāra (n.f., minaret) > alminar (n.m., id.)

الميبة al-mayba (n.f., sirop de coing) > almíbar (n.m., sirop)

الصحارى al-ṣaḥārā (n.f.) > el Sahara (n.m. sing.)

Cas particulier : l’adjectif لوقاء lawqā' (stupide) s’appliquait uniquement aux femmes. L’espagnol en a fait loca (folle) pour les femmes et loco (fou) pour les hommes en appliquant la règle de son propre système selon laquelle à un adjectif féminin en -a correspond un masculin en -o.

 

8. remplacement du ā long par la diphtongue ay

Ce sera la partie la moins étayée de ma démonstration. En effet, on ne trouve pas beaucoup de diphtongues dans les mots espagnols issus de l’arabe. J’ai néanmoins déniché ببغاء babġā’> papagayo (perroquet).

Il est aussi possible que la diphtongaison se soit produite avant l’emprunt. Il est en effet courant que les dialectes emploient la forme diminutive d’un nom (ou d’un adjectif) à la place de la forme neutre. Le schème d’une des ces formes est fu‛ayl(a).

Exemple : بحر baḥr (mer) > بحيرة buḥayra (lac, litt. petite mer)

J’aurais bien aimé pouvoir ajouter

الفائضة al-fā’iḍa > alfaida (crue)

القائد al-qā’id > alcaide (directeur, gouverneur)

... mais je ne suis pas sûr qu’il s’agisse ici diphtongaisons.

الآية al-’āya > aleya (verset du Coran)

... mais il s’agit ici d’un simple abrègement du ā long.

Merci donc au papagayo, qui aura eu le mot de la FIN.


4. galimatias

 

Voici que dit le TLF de l’origine de ce mot :

Étymol. et Hist. 1580 jargon de galimathias (Montaigne, Essais, éd. A. Thibaudet, I, XXV, p. 170). Orig. inc. On le rattache couramment (cf. FEW t. 1, p. 222a) au b. lat. ballematia « chansons obscènes, jeux »; hyp. contestée (ainsi que d’autres hyp. encore moins convaincantes) ds EWFS2, qui se rallie à une autre explication : au xvies., dans le jargon des étudiants, le lat. gallus « coq » aurait désigné les étudiants participant aux discussions réglementaires, d’où avec la termin. gr. -mathia « science », *gallimathia (v. aussi Bl.-W.5). Pour Kahane Byzanz, p. 369, il s’agirait d’une expr. humaniste répandue à partir de Byzance dont la base serait le gr. κ α τ α ̀ Μ α τ θ α ι ̃ ο ν « selon Matthieu » et ferait allusion à la généalogie du Christ (Évangile selon Matthieu, I, 1-17) qui était récitée à l’Église sur un ton de monotone psalmodie, d’où le sens de « discours, psalmodie » donné à un type m. lat. *galimateus, d’où viendrait l’occitan galimatias.

J'avoue ne pas être très convaincu. Par analogie avec charabia, dont l’origine arabe est probable, ou mieux encore avec l’espagnol algarabía, même sens, dont l’origine arabe est certaine, je proposerais volontiers une origine arabe pour galimatias :  كلمة خاطئة kalima ẖāṭiʾa « parole erronée, mauvais mot ». Le dictionnaire Reverso donne plusieurs exemples de ce syntagme, toujours vivant : 

كلّا، إنهيار هي كلمة خاطئة Non, "imploser", c’est pas ce que je dirais.

حسنٌ, نظراً لطبيعة أعمالك المُثيرة للتساؤلات, لا اعلم إن كان تلك كلمة خاطئة Eh bien, vu la nature douteuse de tes activités... je ne sais pas si c’est le bon mot.

نعم، حسنا، هذه... كلمة خاطئة، غريب الأطوار Oui, et bien, ce... mauvais mot, "excentrique".

لا، "تذكر" هي الكلمة الخاطئة Non, "souvenir" est le mauvais mot.

J’imagine assez bien des cours de rhétorique régulièrement ponctués pendant tout le Moyen Âge par cette formule, jusqu’à l’obtention du « mot juste ». La formule a pu s’altérer et migrer d’Espagne en France via la Provence. On sait que même quand les langues changent, les formules ont tendance à se maintenir. Le latin d’Église a par exemple conservé plusieurs formules grecques, surtout lorsqu’elles étaient répétées, notamment le fameux kyrie eleison.


3. poils et plumes

 

Dans le dictionnaire de Kazimirski[1], sous la racine شعر √š‛r – où il est surtout question de poils et de cheveux – on lit :

شعر šu‛r, شعار ša‛ār (ou ši‛ār) plantes, arbres, végétation, arbres touffus et entrelacés

مشعر maš‛ar bois où l’on trouve de l’ombre l’été et un abri l’hiver

Ce que Kazimirski commente ainsi : “Les plantes et les arbres sont le poil du sol”.

Sous la racine ريش √ryš – où il est surtout question de plumes – on lit :

ريش rayš, ريّش rayyiš très riche en feuilles, qui a beaucoup de feuilles, touffu (plante, arbre)

Là, Kazimirski ne commente pas mais on voit qu’il aurait pu pareillement écrire : “Les plantes et les arbres sont le plumage du sol”. Un correspondant m’a d’ailleurs informé qu’en Algérie, une manière détournée ou poétique de désigner la végétation est effectivement l'expression ريش الأرض  rīš el-’arḍ “Le plumage de la terre”.

Or, d’après la Théorie des Étymons et Matrices de Georges Bohas[2], les racines شعر √š‛r et ريش √ryš sont probablement apparentées par l’étymon {r,š}. Il apparaît que les sémitophones de la Préhistoire ont dû désigner d’un même terme les poils de certains animaux et les plumes des autres. D’où la double métaphore – qui n’en fait donc qu’une – pour désigner les arbres et les plantes. Ils eurent l’intuition préscientifique que poils et plumes sont, comme disent maintenant les spécialistes, des « phanères morphogénétiquement liées ».

Venons-en au latin.

En ce qui concerne les mots pilus « poil » et plūma « plume », Ernout et Meillet[3] n’envisagent pas qu’ils puissent être apparentés. À ma connaissance, personne ne l’envisage. Je m’interroge, et pas seulement à cause de ce qui précède : d’après Calvert Watkins[4], plūma est issu du thème *plus-mā. J’ignore s’il est le seul à le dire ou si l’ensemble de la communauté scientifique partage cette vision des choses. Calvert Watkins propose ce *plus-mā, sous une entrée *pleus – fournie par Pokorny (838)[5] – où l'on trouve également l'anglais fleece « toison ». On voit que tout le monde ne rechigne pas à donner une même origine à des désignations du poil et de la plume, mais certes, fleece n'est pas pilus. Pokorny ajoute dans le panier un moyen haut allemand vlius qui est formellement bien seul, et qui signifiait « toison », lui aussi. Mais le latin pilus n'est toujours pas invité. On le trouvera chez les deux auteurs sous *pilo- en compagnie de mots où plumes et poils font là aussi bon ménage, mais où plūma n’est pas invité.

Question : Si Watkins voit juste, serait-ce contraire à toutes les lois de la phonétique historique d’aller plus loin, de pousser jusqu’à une forme *pilus-mā-, et de constater alors qu’à l’instar de ce qui s’est passé en sémitique, une même racine indo-européenne pourrait être à la base de pilus et de plūma ?

 

Notes 

1. KAZIMIRSKI, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

2. BOHAS, Georges, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

3. ERNOUT, Alfred et MEILLET, Antoine, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Paris, Klincksieck, 1932, réédition 2000.

4. WATKINS, Calvert, The American Heritage Dictionary of Indo-European Roots, Boston-New York, Houghton Mifflin Company, Second Edition, 2000.

5. Indo-European Lexicon, Pokorny Master PIE Etyma, The College of Liberal Arts, University of Texas, Austin.


2. massepain

 

Conte du massepain

 

Il était une fois une région d’Iran appelée l’Élymaïde dont le territoire correspondait à la Susiane, au sud de l’actuelle province du Khuzestan. Dans son Histoire naturelle, livre VI, Chapitre 31, Pline l’Ancien décrit cette région et en mentionne le nom d’une partie, la Mésabatène, en latin Massabatēnē. Faisons l’hypothèse que cette région était célèbre pour une fameuse pâtisserie aux amandes, dont les peuples voisins s'emparèrent en lui donnant le nom de sa région d’origine. Le mot aurait ensuite été arabisé sous une forme encore non attestée mais probablement proche de موثبان [mawṯabān], d’où un certain nombre d’hypothèses plutôt tirées par les cheveux reposant sur la seule racine arabe w-ṯ-b, où il est notamment question d’un roi ou d’un prince « assis » ou « qui n’entreprend aucune expédition militaire » ( !?) La chose et le mot seraient ensuite passés en Espagne pour y devenir le mazapán et au Portugal le maçapão, puis en Italie où cette pâtisserie s’est appelée successivement massapane, marzapane, marzipane. L’italien laissera en Allemagne le marczapan devenu ensuite marzipan, et en Hongrie le marcipán. Le français massepain semble être un emprunt plus tardif à l’une des formes de la péninsule ibérique.

La pâtisserie est ensuite retournée en Orient, probablement par Venise, où son nom depuis longtemps occidentalisé a, semble-t-il, subi l’attraction paronymique d’un mot d’origine iranienne désignant un satrape, مرزبان [marzubān], correspondant persan du marquis français, chargé comme lui, à l’origine, des marches du royaume ou de l’empire.

C’est ainsi qu’un massepain se dit maintenant en arabe, mais non en persan, مرزبانيّة [marzubāniyya]. C’est ce qu’on appelle un réemprunt. Fin du conte.

NB : Cette histoire est complètement imaginaire. Elle n’acquerra de valeur scientifique que le jour où une série de textes datés permettra de la confirmer... ou de l’infirmer. Pour le moment, nous en sommes réduits à nous contenter de ce que le Trésor de la Langue Française dit à ce sujet, savamment et avec force références, mais non sans quelques approximations, du moins en ce qui concerne l’arabe :

Empr., avec infl. de masse1*, à l'ital. marzapane «pâtisserie à base d'amandes, de sucre et de blanc d'oeuf» (dep. 1re moitié xves., Balducci Pegolotti ds Batt.), également «boîte ou panier de la capacité d'un dixième de boisseau» (xiiie-xives. à Venise d'apr. DEI ; d'où, par l'intermédiaire de l'Italie du Sud, sicilien marzapani, napolitain marzapane, a. prov. massapan, m. fr. massepain «boîte de luxe pour confiserie», v. FEW t.19, p.125b), d'orig. incertaine : à l'orig. se trouverait l'ar. du Yémen mautaban «celui qui ne quitte pas son siège» (dér. de ataba «être assis») qui aurait servi de sobriquet au roi qui reste inactif et ne combat pas ses ennemis, et en serait venu à désigner une pièce de monnaie byz. montrant sur une face le Christ assis sur son trône (d'où a. vénitien matapan, nom d'une monnaie vénitienne frappée en 1193 et abolie au xves., v. DEI) ; le nom de la monnaie (cf. 1202, lat. médiév. marzapanus qui aurait désigné une taxe prélevée en Syrie sur certaines marchandises) aurait servi ensuite à désigner une mesure de capacité (ca 1340 marzapane «petite mesure de grains» att. sur la côte sud de l'Asie mineure chez les marchands venant d'Italie), puis une petite boîte servant surtout à emballer la confiserie, puis le contenu de cette boîte ; outre son caractère hypothétique, cette étymol. proposée d'abord par Kluyver (ds Z. für deutsche Wortforschung, t. 6, pp. 59-68) et reprise par REW3 nº 5440, Lok. nº 1452 et FEW t. 19, pp. 125b-126a, présente de graves difficultés phonét., particulièrement en ce qui concerne les cons. médianes (v. Sain. Autour Sources, 535-538, Cor.-Pasc. et EWFS2 ; cependant l'étymon ar. proposé par ces deux derniers dict. est encore plus hypothétique) ; il n'y a probablement aucun rapport entre l'a. vénitien matapan, nom de monnaie d'orig. obsc., et l'ital. marzapane «mesure de capacité», puis «boîte», puis «massepain», dont l'étymon pourrait être l'ar. martaban «vase servant à contenir des médicaments, des confitures, des épices, ou de l'encre» (ds Dozy), mais cette hyp. demande à être approfondie (v. Pellegr. Arab., pp. 590-597).

On s’étonnera tout de même qu’il ne soit fait ci-dessus nulle mention de la langue persane, et en particulier du titre de marzubān porté par des personnages qui n’étaient pas des quidams ! Imagine-t-on un article d’étymologie donnant les divers sens des objets appelés « marquise » qui ne ferait pas la moindre allusion au titre de « marquis » ? 


2bis. massepain (suite)

 

Peu après la publication de mon texte (10 mars 2019), j’ai reçu ce courrier de Salah Guemriche :

Cher Jean-Claude Rolland,

Il se trouve que Massepain fait partie du corpus de mon Dictionnaire des mots français d’origine arabe (Seuil, 2007 ; Points 2012 et 2015), et vous avez raison, les hypothèses étymologiques pullulent qui justifient bien une fiction…

Face au radical que vous évoquez, à savoir : m-ţ-b, il y a mieux : r-ţ-b, qui a donné le verbe رطّب raţţaba "rafraîchir, apaiser (la soif ou la faim)". Mais je préfère vous faire carrément un copier-coller de l’entrée « Massepain » de mon Dictionnaire :

MASSEPAIN

N. m. De l’esp. mazapán, ou de l’it. marzapane : petit biscuit rond, à base d’amandes pillées, de sucre et de blanc d'œuf (la pâtisserie arabe associe pistaches et eau de fleur d’oranger). Passé au fr. « avec infl. de masse », souligne Tlf, qui ajoute, se référant à R. Dozy : « massepain, dont l'étymon pourrait être l'ar. martaban "vase servant à contenir des médicaments, des confitures, des épices, ou de l'encre", mais cette hyp. demande à être approfondie. » Pour cela, il eût suffi peut-être d’interroger la nomenclature florissante de la confiserie ar. Nous relevons dans le Dict. univ. d’hist. et de géo. (Hachette, 1878) le nom de Martaban, ville de Birmanie, d’où les Ar. faisaient venir tissus de soie, cotonnades et sucre* de canne. Mais, homonymie ou coïncidence, le sucre birman ne suffit pas à faire un étymon. En revanche, en matière de confiserie et de rafraîchissements, l’arabe fournit toute une famille de mots autour du radical r.ţ.b. : مُرَطِب muraţţib (plur. مُرَطِبات muraţţibāt) "rafraîchissement (boisson, confiserie)" ; du v. رَطبَ raţţaba "rafraîchir, apaiser (la soif ou la faim)" ; adj. : رَطب raţb "délicat, doux, frais, juteux, succulent" ; d’où رُطوبَة ruţūba "fraîcheur", et le nom d’une var. de datte fraîche : رُطبَة ruţba. Le martaban(e) : vase ou boîte, signalé ci-dessus (mot qui semble issu d’un dial. ar., peut-être du Yémen, selon Tlf) suggère l’idée d’un passage sémantique du contenu au contenant. Le mot massepain est attesté depuis 1694. Après marcepain (1544) et massepan (1545), on le trouve chez Rabelais (1546) sous sa forme actuelle : "Grand mercy toutesfoys, mon père. Mangez ce taillon de massepain : il vous aydera à faire digestion…" (Pantagruel, III, 31). Une coutume provençale, du XVIe s., est ainsi rapportée par L. d’Aussy, dans son Hist. de la vie privée des Français (1782) : « Parmi les divertissements, d’usage à Toulouse pendant les jours gras, était celui des amoureux de donner à leur maîtresse ce qu’ils appelaient massepain (…) : une boîte grande comme un coffre, toute pleine de confitures, couverte d’une étoffe d’or, et nouée avec des rubans d’or… On promène tous les jours ce massepain, ou sur un cheval, ou dans une chaise de poste ; et après qu’on l’a fait admirer, et qu’on a jeté à droite et à gauche quantité de vers à la louange de celle à qui on le destine, on le lui fait donner par des gens masqués*… »

(Publié avec l'autorisation de Salah Guemriche)


1. hallebarde

 

Pour Clérat, le mot hallebarde provient de l'arabe al-barte signifiant "pointe de lance". Kazimirski donne bien le mot برت burt avec le sens de "hache" et aussi de "flèche". De la même racine, le verbe برت barata "couper". Plus intéressant, le fameux هلال hilāl ne signifie pas seulement "croissant de lune" mais aussi "fer de lance à deux tranchants" en usage dans la chasse, "fer de hallebarde". Dans ces conditions, l'hypothèse de Clérat, augmentée de cette deuxième information, devient tout à fait plausible : il n'y aurait rien d'étonnant à ce que l'étymon de hallebarde soit effectivement le syntagme nominal arabe هلال برت hilāl burt, "croissant de hache". Il reste à vérifier dans des textes arabes du Moyen Âge si ce syntagme est attesté. Notons la définition de hallebarde donnée par le Dictionnaire du moyen français : "Arme comportant une longue hampe terminée par un fer pointu et tranchant, muni de deux ailes, l'une en pointe, l'autre en croissant de hache".

Mais un autre mot arabe qui peut avoir joué un rôle dans cette histoire de hallebarde, c'est le mot حربة ḥarba "lance, fer de lance, baïonnette", beaucoup plus usuel que les précédents. Avec l'article, ça nous donne al-ḥarba... (C'est d'ailleurs l'hypothèse de Treccani pour l'italien alabarda : "forse dall'arabo ḥarba". On la trouve aussi chez Littré mais ce dernier lui préfère l'origine germanique). Et si l'on associe cette fois هلال hilāl à حربة ḥarba, cela donne هلال حربة hilāl ḥarba, littéralement "fer (en forme de croissant) de lance"...

Hypothèses à vérifier. Quoi qu'il en soit, les hypothèses germaniques semblent plutôt fantaisistes et tirées par les cheveux pour un mot apparu au XVe siècle. Même l'anglais halberd vient du français. En espagnol, pour "il pleut des hallebardes", ont dit aussi bien llueven alabardas que llueven albardas (= "bât", de l'arabe bardaʿa, comme le français barda). La forme correcte est évidemment la première mais on voit que, la paronymie aidant, il est facile de passer de l'une à l'autre.

Pour l'anecdote : Il serait piquant, c'est le cas de le dire, que les gardes suisses du très catholique Vatican soient armés d'une lance arborant l'un des plus forts symboles de l'Islam...