Études de lexicologie arabe


Hypothèses étymologiques

 

Mots traités

ahorro (esp.) 9

alcatraz (esp.) 7

alféizar (esp.) 5

almadraba (esp.) 21

بريد barīd 14

calfater et calfeutrer 12

cepillo (esp.) 6

éléphant 18

galimatias 4

hallebarde 1

Istanbul 16

madrague 21

maffia 20

mákellos et mákellon (grec ancien) 10

malakós (grec ancien) 11

massepain 2 et 2bis

ميمون maymūn 15

mequetrefe (esp.) 7

océan 13

poils et plumes 3

sébile 6

سجن siǧn 17

soufi 19

zorro (esp.) 8

21. fr. madrague et esp. almadraba

 

Remerciements à Federico Corriente et à Ramón Valldosera.

 

Ces deux mots ont le même sens. Ils désignent une très ancienne technique de pêche au thon rouge ainsi décrite dans Wikipedia :

La madrague est une technique de pêche au thon rouge traditionnelle en Méditerranée. Elle consiste à piéger des bancs de poissons au cours de leurs migrations le long des côtes. Des filets de grandes dimensions sont disposés de manière à former un piège à étages successifs, et à diriger et rassembler les thons vers la « chambre de mort ». Les filets sont ancrés au fond et retenus en surface par des flotteurs. Lorsque des poissons sont pris, des bateaux viennent se placer tout autour de la chambre de mort, puis les filets sont relevés progressivement de manière à resserrer les thons sur quelques mètres carrés pour en permettre la mise à mort (mattanza en italien).

Une mise à mort brutale et sanglante. Je ne conseille pas aux âmes sensibles de regarder un documentaire sur ce type de pêche... Quand on pense que c’est le nom de la villa de Brigitte Bardot ! Un comble pour cette grande protectrice des animaux ! À croire qu'elle ne s'est jamais demandé ce qu'était une madrague !

Ces deux mots sont supposés, au moins dans le TLF, avoir la même origne :

Empr. à l'hispano-arabe maḍraba « id. » (dernier tiers du xive s., Lopez de Ayala, Rimado de Palacio ds Cor., s.v. almadraba), aussi « lieu, endroit où l'on frappe », de l'ar. maḍraba de mêmes sens, lui-même dér. de la racine ḍ-r-b « battre », les thons capturés dans les madragues étant assommés.

Cette notice étymologique me paraît sujette à cautions sur deux points :

1. Comment le provençal madraga peut-il être issu de l’espagnol almadraba, ou plus exactement du catalan almadrava ? On n’a pas d’exemple d’une syllabe catalane -va- non accentuée devenant -ga- en provençal. On a cru voir dans un ancien catalan almadraga une variante de almadrava, mais cet almadraga catalan avait un tout autre sens et une tout autre origine : il était, comme l’espagnol almadraque, issu de l’arabe hispanique almatráh « coussin, matelas », de l’arabe مطرح matraḥ, d’où le français matelas. Bref, bien que madrague désigne la même chose que almadraba, ces deux mots sont clairement d’origines différentes.

2. L’origine proposée pour le castillan almadraba est elle-même douteuse. Il me semble qu’un contre-sens a été commis sur l’arabe مضربة maḍraba qui n’est pas le lieu géographique où l’on frappe, mais l’endroit du corps qui reçoit le coup, « où le coup porte », comme dit Kazimirski. Par ailleurs, les thons ne sont pas frappés, ils sont carrément saignés à coups de harpon ou de couteau. On n’assomme pas les thons à coups de gourdins ou de massue, on ne les bat pas, on les tue comme dit bien l'italien mattanza.

Bref, dans la notice du TLF, rien n’est crédible.

Alors, d’où viennent ces deux mots ?

Commençons par almadraba, pour lequel il a existé au moins une autre hypothèse, formulée par le grand savant Al-Idrīsī, né et mort à Ceuta au XIIe siècle. Des « almadrabas », il a dû en voir un certain nombre près de sa ville natale où dans les divers pays méditerranéens qu’il a visités. Il en parle dans ses écrits en utilisant le terme مزربة mazraba, que Dozy traduit par « une enceinte faite de câbles et de filets pour prendre les thons ». J’avoue ne pas très bien comprendre pour quelle obscure raison cette plus que probable étymologie, donnée pour madrague par Littré et reprise dans Le Grand Robert de la langue française, s’est laissé supplanter par l’improbable مضربة maḍraba.

Si مزربة mazraba convient bien comme étymon de almadraba, nous avons vu en revanche qu’il ne saurait en être de même pour madrague. Quand on relit la description d’une madrague, on peut se demander si l’origine du mot ne serait pas à chercher plutôt du côté de la racine درج √drǧ « degré (d’escalier, d’échelle) » qui traduit parfaitement les notions contenus dans « un piège à étages successifs » et « les filets sont relevés progressivement ». Le dérivé مدرجة madraǧa existe, avec le sens de « sentier, chemin (sous-entendu : conduisant progressivement vers) ». On voit que c’est bien un chemin vers la mort qui est constitué par les filets des pêcheurs. Enfin la forme X de cette racine a le sens de « attirer dans une embuscade » (Dozy).  Tout est dit. (Juin 2019)

 

20. maffia

 

L’origine du signifiant est aussi mystérieuse qu’est secrète l’organisation du signifié. De nombreuses hypothèses étymologiques ont été avancées sans qu’aucune ne puisse prétendre au titre de définitive. Il vaut mieux passer sous silence certaines d’entre elles. Ce qui nous intéresse ici c’est que l’arabe prédomine dans les langues d’origine proposées, ce qui n’étonne guère quand on sait que la Sicile fut un émirat musulman du IXe au XIe s. On trouvera les étymons proposés – dotés d’orthographes souvent fantaisistes – dans la version anglaise de Wikipedia, article « mafia ».

Il se trouve qu’une racine est tout particulièrement sollicitée, la riche et très usuelle racine عفو ‛fw, avec les deux candidats suivants :

معفيّ ma‛fiyy « exempté du paiement de la dîme » (forme I)

معافاة mu‛āfa « protection » (forme III)

J’ajouterais volontiers un troisième – et à mes yeux meilleur – candidat, lui aussi issu de cette même racine, mais de sa forme II :

معفّيّة m‛affia, forme dialectale probable du classique mu‛affiyya, pluriel de معفٍّ mu‛affin (pour معفّيّ mu‛affiyy) « ami, compagnon qui ne paie pas d'ingratitude les bienfaits reçus ».

Étant donnés les liens familiaux ou amicaux qui unissent les mafiosi entre eux, il me semble qu’il vaudrait peut-être la peine d’étudier cette hypothèse.

 

19. soufi

 

Depuis Ibn Khaldoun, qui fut semble-t-il le premier à rapprocher صوفيّ ṣūfi du nom arabe de la laine, صوف ṣūf, cette étymologie n’a guère été remise en cause. C’est encore celle que donne le Trésor de la langue française :

Empr. à l'ar. ṣūfi « soufi », propr. « de laine, vêtu de laine », dér. de ṣūf « laine » parce que les soufis « portaient des vêtements de cette étoffe pour se distinguer du commun des hommes, qui aimaient le faste dans les habits » (d'apr. Ibn Khaldoun [...]).

Sauf le respect qu’on doit au grand savant arabe, cette étymologie sent très fort l’étymologie populaire.

Il est une autre hypothèse qui mériterait d’être prise en considération, celle qui préfère la sagesse grecque, σοφία [sophía], à la laine arabe. Doute-t-on d’une influence de la philosophie grecque sur le soufisme ? À l’article « Plotin », voici ce que nous rappelle Wikipedia :

La doctrine plotinienne de l'émanation a influencé le soufi Ibn Arabi, même si ce dernier préfère employer le terme de théophanie (ou manifestation, tajalliyat), et la doctrine de l'unicité de l'être (wahdat al-wujud). Plus généralement, les théologiens et philosophes de l'islam sont familiers des textes de Plotin, comme le dit Netton : « Islamic Neoplatonism developed in a milieu which was familiar with the doctrines and teachings of Plotinus ».

Je n'ai pas lu Plotin mais je suppose qu'il utilise le mot σοφία [sophía] dans un sens qui n'est pas seulement lié au savoir des choses physiques. En conséquence de quoi j'écrirais maintenant volontiers que ce mot est probablement l’étymon de la forme de pluriel صوفيّة ṣūfīyya « soufis ». Le mot صوفيّ ṣūfīy aura été créé ultérieurement pour lui servir de singulier. Or cette forme existait déjà avec le sens de « laineux » ; par étymologie populaire, un rapprochement immédiat avec صوف ṣūf « laine » n’a évidemment pas manqué de se faire. (Juin 2019)

 

18. Histoire d’éléphants

 

Avertissement : ce petit texte s'intitule « histoire », comme il aurait pu s’appeler « conte » ou « légende ». Il ne faudra donc pas lui accorder une importance scientifique, malgré les apparences.

Il y a, comme on sait, deux grands types d’éléphants : l’éléphant d’Asie, que nous appellerons EB, et l’éléphant d’Afrique, aux oreilles notoirement plus grandes, que nous appellerons EL. Le bel animal eut la malencontreuse idée de se doter de superbes défenses en ivoire, une matière convoitée par l’homme au même titre que les pierres précieuses pour la confection de bijoux en tous genres. Si bien que c’est souvent un même mot qui, dans plusieurs langues, a désigné l’éléphant et l’ivoire.

Les indices dont nous disposons pour pouvoir parler ainsi d’EB et d’EL sont bien faibles, mais tout de même il y a d’une part le sanskrit ibhah qui signifie aussi bien éléphant que ivoire, et d’autre part le tamazight ilou qui signifie éléphant.

Venons-en à l’Égypte du temps des pharaons. C’est un pays d’Afrique qui n’a eu aucune peine à avoir EL dans sa faune ou à l’accueillir sur son territoire, à juger par le mot elu, un des mots qui le désignaient alors. Nous ne savons pas si EB – ou seulement son ivoire – a voyagé en chair et en os d’Asie en Égypte ; c’est bien possible, en longeant la côte de l’Océan Indien puis d’un bout à l’autre du Moyen Orient jusqu’au Nil ; mais que son nom au moins y soit parvenu, on peut en être quasiment sûr à juger par le fait que l’hébreu yeb signifiait éléphant et qu’en égyptien des mots comme āb, ābu, yb signifiaient aussi bien éléphant que ivoire. D’où le copte ebou, ebu ivoire. Ajoutons que si les éléphants auxquels Hannibal fit traverser les Alpes étaient bien africains, comme le prouve la taille de leurs oreilles sur des inscriptions, ces mêmes éléphants étaient cornaqués par des Indiens venus tout spécialement de leur lointaine contrée. En cela Hannibal ne faisait probablement qu’imiter les pharaons.

Puis les choses se compliquent un peu : apparaît, aussi bien dans l’hébreu el-eph bœuf, éléphant que dans l’égyptien elu-ephas éléphant, un mot composé d’un premier élément reprenant apparemment le nom de EL, et d’un deuxième élément reprenant peut-être le nom de EB au prix d’une altération transformant la labiale sonore en une labiale sourde flanquée d’une aspiration. L’éléphant d’Asie et l’éléphant d’Afrique seraient ainsi réunis sous une même appellation. C’est à cet égyptien elu-ephas que le grec doit probablement son ἐλέφᾱς [eléphās] éléphant, ivoire, qui deviendra elephantus en latin.

En pénétrant dans les langues germaniques, elephantus a curieusement changé de sens et a servi à désigner le chameau ! Gothique ulbandus, vieux haut allemand olbanta, vieil anglais olfend, etc. Mais le célèbre olifant que Roland fit résonner à Roncevaux était plus probablement en ivoire que taillé dans la bosse d’un chameau.

Les choses seraient trop simples si elles en étaient restées là. On ne peut en effet passer sous silence un troisième personnage, originaire du Moyen Orient et lui aussi très ancien, d’abord appelé PIR, à juger par l’akkadien pīru, pēru éléphant et le vieux perse piru ivoire, puis PIL, à juger par le phénicien pl ivoire, et tous ces mots ne désignant que l’éléphant : l’akkadien pīlu, l’hébreu pīl, l’araméen p-ila, pulâ, pīla, le syriaque pila, le pehlevi pīl, le persan pīl et, bien sûr, l’arabe فيل fīl que l’on retrouve dans les mots espagnols marfil ivoire (litt. « os de l’éléphant ») et alfil fou du jeu d’échecs. Où l’on apprend, par la même occasion, que la case du fou français et du bishop anglais sur ce jeu venu d’Orient a d’abord été occupée par un éléphant.

Nous ne nous prononcerons pas sur la place linguistique de PIR (ou PIL) géographiquement situé entre EB et EL. Nous la constatons, sans pouvoir émettre la moindre hypothèse. Ce sera la part mystérieuse de l’origine des noms de l’éléphant. Peut-être le mystère sera-t-il un jour levé par quelque talentueux et patient chercheur. Tout ce que l’on peut dire, c’est que le latin ebur, étymon du français ivoire et de l’anglais ivory, est probablement apparenté au copte ebu vu plus haut et a visiblement conservé comme lui une trace du EB asiatique. (Mai 2019)

 

17. سجن siǧn

 

J’ai été récemment surpris de trouver dans deux ouvrages déjà un peu anciens que l’étymon de l’arabe سجن siǧn "prison" serait le latin signum, probablement via le grec byzantin σίγνον et le copte.

S’il n’y a rien à redire sur le plan de la forme, l’évolution sémantique aboutissant au sens de "prison" n’est pas claire. Rien dans les sens de signum ou de σίγνον ne permet d’expliquer d'emblée ce sens si ce n’est la comparaison avec des locutions françaises comme assigner à résidence ou encore lettre de cachet.

On ne peut effectivement pas dire que la racine سجن √sǧn, qu'elle soit sémitique ou seulement arabe, soit très productive. On trouve néanmoins parmi ses dérivés un mot qui nous met sur une piste intéressante, à savoir سجنّ siǧinn ; c’est une variante de سجلّ siǧill ou سجل siǧl dont Kazimirski nous donne les sens suivants : “rouleau sur lequel on écrit ; diplome, brevet, firman, édit ; acte public, comme arrêt du juge, etc. ; écrivain public, notaire ; ange qui, dit-on, inscrit toutes les actions de l’homme sur un rouleau”. À ce mot se rattache évidemment le coranique سجيلّ siǧīll, “pierre sur laquelle sera gravée le nom de l’infidèle qui doit en être frappé selon les arrêts de Dieu ; écriture, inscription”.

Or nous savons de source sûre que سجلّ siǧill est issu du latin sigillum, “sceau, seing”, dérivé de signum, “signe, marque distinctive”. D’où le français sigillé “qui est marqué d'un sceau ou d'une empreinte semblable à un sceau.”

Bref, nous avons là une sorte de confirmation que سجن siǧn est bien issu de signum. Et que le signe en question est une probable référence au tatouage des prisonniers, pratique quasi générale dans l'Antiquité.

 

 

 

 16 - إسطنبول Istanbul

 

Dans l’Antiquité, la ville située sur le Bosphore porte le nom de Βυζάντιον (Byzance). En 330, l'empereur Constantin décide d'en faire la nouvelle capitale de l'empire romain. Il agrandit la cité et la nomme Κωνσταντινούπολις (Constantinople : la ville de Constantin). Depuis 1930, la ville porte officiellement et exclusivement le nom d'Istanbul (en turc ottoman استانبول‎ et en turc moderne : İstanbul).

Si l’origine de l’appellation impériale ne pose évidemment aucun problème, il n’en va de même ni de la précédente, ni de la suivante, ni d’ailleurs du nom du détroit sur les bords duquel la ville est située. Nous ne nous attarderons pas sur les étymologies fantaisistes des noms du Bosphore et de Byzance fondées sur des légendes mythologiques, on les trouve facilement et ce serait hors-sujet. Quant à l’origine du nom d’Istanbul, elle n’est toujours pas élucidée. Deux thèses s’affrontent ; la plus ancienne soutient que ce nom est issu de Κωνσταντινούπολις à la suite d’un certain nombre d’altérations, la plus récente qu’il s’agit d’un emprunt direct du turc à un grec dialectal d'Anatolie στὴν πόλιν « La Ville », du grec classique εἰς την πόλιν « dans la ville ». Probablement à la suite d’une étude très fouillée récemment parue, « The etymology of İstanbul : making optimal use of the evidence », par Marek Stachowski & Robert Woodhouse, in Studia etymologica Cracoviensia (2015), il semble que la communauté scientifique soit dans l’ensemble d’accord pour accorder plus de crédit à cette dernière hypothèse.

L’argumentation des auteurs repose essentiellement sur une citation du géographe arabe El-Mas‛udi (Xe siècle) ; par la graphie arabe ستن بولن stan būlin, celui-ci aurait reproduit phonétiquement le grec dialectal στὴν πόλιν. Et ce serait cette même appellation que les Turcs auraient d’autant plus facilement adoptée cinq siècles plus tard car parfaitement conforme à leur propre système phonétique. Du coup, les Arabes eux-mêmes auraient progressivement remplacé قسطنطينيّة Qusṭanṭīniyya par إسطنبول Istanbul.

La question est : ce que El-Mas‛udi a entendu et transcrit comme il pouvait, est-ce vraiment στὴν πόλιν ? Est-on sûr que ce ne pourrait pas être autre chose ?

Revenons sur les noms Bosphore et Byzance. La première syllabe de ces noms a probablement un rapport avec les verbes βύω [búō] et βύζω [búzō] « resserrer ». Ainsi, le Bosphore serait un « passage resserré », autrement dit un « détroit », et Byzance « la ville située sur les bords de ce détroit ». On ne s’étonnera pas de cette hypothèse en se rappelant que c’est très exactement l’origine du nom de la ville étatsunienne de Detroit.

Mais ces mots ne sont pas grecs d’origine : on ne trouve l'initiale bu- en grec que dans des mots clairement empruntés ou d'origine inconnue. Alors, quel était donc le mot pur grec qui exprimait cette même notion ?

C’était le mot στενός [stenós]. En effet, ce mot a comme l'anglais narrow (étroit) un emploi géographique : le neutre substantivé pluriel a le sens de "passage étroit, défilé ; bras de mer, détroit". En grec moderne το στενό (sing.) ou τα στενά (pl.). Si l'on voulait traduire en grec le nom de la ville de Detroit, que dirait-on ? Ne dirait-on pas ἡ στενοπόλη [i Stenopóli] ? Si oui, ce que El-Mas‛udi a entendu et transcrit comme il pouvait, ne serait-ce pas ἡ στενοπόλη plutôt que στὴν πόλιν ?

(Avril 2019)

 


15. ميمون maymūn

 

(Extrait de Rolland, Jean-Claude, Étymologie arabe : dictionnaire des mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, Paris, L’Asiathèque, 2015.)

 

ميمون maymūn.1 “mandrill (zool.)”.

Mot à l’origine obscure et discutée. Pour Johnson, il n’est pas arabe mais persan. Pour Nourai, le persan a emprunté à l’arabe le participe substantivé de يمن yamuna (voir ci-après), utilisé par euphémisme pour désigner ce porte-malheur qu’était un singe pour les Arabes. Quant à Nişanyan, il fait dériver le turc maymun, via l’arabe, du grec μιμών [mimôn], accusatif singulier de μιμώ [mimô], “singe, guenon”, dérivé de μίμος [mímos], “mime”, sans étymologie.

Pour Michel Masson[1], l’étymon de ce mot semble appartenir, malgré les apparences, à un vaste réseau européen de mots en m- désignant soit un chat soit un singe à fonction de bouc émissaire, parmi lesquels figure dès l’Antiquité le grec μιμώ [mimô]. La date de l’emprunt se situe à l’époque médiévale. Il a pu être favorisé par un calembour effectué par attraction paronymique à partir de l’homophone arabe. Cf. les substantifs esp. maimón et mono.[2]

 

ميمون maymūn.2 “bénéfique, favorisé, heureux, fortuné, de bon augure, Maïmoun, Mimoun (prénom)”.

Participe-adjectif dérivé du verbe يمن yamuna “se présenter sous d’heureux auspices, réussir, avoir du succès, être heureux”, d’origine sémitique. Substantivé, le mot a le sens de “pénis”. Cf. les adjectifs esp. maimón (dans bollo maimón) et mono.[3]

 

Notes

1. Communication épistolaire.

2. On trouvera le développement complet de la thèse de Michel Masson dans son ouvrage Le Dieu Garou, Paris, éditions Geuthner, 2014. Voir aussi ce que dit Pierre Guiraud des racines mar-, marm- et mi- dans son Dictionnaire des étymologies obscures, p. 387, 389, et 402.

3. D’après le DRAE, les deux mono, le nom (= singe) et l’adjectif (= beau, joli), sont des haplologies des deux maimón, considérés dans cet ouvrage comme un seul et même mot.


14. بريد barīd

 

بريد barīd “mule, cheval, monture de poste (Lane) ; courrier, messager ; poste”

Pour Kazimirski, le mot est persan. Mais son origine est encore objet de débats. La tradition, citée par Lane, voulait qu’il soit issu du perse burîdah dum “à la queue coupée”. Cette étymologie est probablement plus populaire que savante.

Certains, cités par Nourai, font dériver ce mot du pehlevi burtan “emporter”, apparenté à l’avestique bar “porter, monter à cheval”, IE *bher- “porter”. Mais l’origine et le sens de l’élément -īd resterait à élucider.

Pour Rajki, le mot est issu, via le grec byzantin ϐέρεδος [béredos], du latin tardif veredus “cheval de poste”, lui-même du gaulois veredo, même sens, IE *upo-reidh- “monture”. Et c’est peut-être bien l’étymologie la plus vraisemblable.


13. océan

 

أقيانوس uqyānūs “océan” et قاموس qāmūs “océan ; dictionnaire”

Le premier est clairement un emprunt au grec Ὠκεανός [Okeanós] “Océan (dieu de la mer), l’océan Atlantique”, d’étymologie inconnue. Toutefois, le mycénien ku-wa-no « bleu » (> grec κύανος [kúanos], même sens) et les akkadiens uqnû « lapis-lazuli » et iqnû « bleu-ciel, azur, lapis-lazzuli » nous semblent des directions qui mériteraient d’être explorées, surtout si elles se rejoignent. Si ces rapprochements s’avéraient concluants, on voit que le mot « Océan » signifierait probablement « le Grand Bleu ».

Notons que l’arabe classique a également connu le mot عقيون ‛iqyawn que Kazimirski pense issu du grec ὠκεανός [ôkeanos] et qu’il définit ainsi : « océan d'air, sous le trône de l'Éternel, où planent les anges formés de vent, armés de lances de vent, et regardant le trône en chantant : Gloire à notre maître, le Très-Haut ! »

En ce qui concerne قاموس qāmūs, dont on voit mal comment il pourrait lui aussi être issu de ὠκεανός [ôkeanos], c’est plus probablement un dérivé de la racine قمس √qms « plonger dans l’eau » dont un autre dérivé, قموس qamûs, signifie « qui contient beaucoup d’eau et dans lequel un seau plongé peut se perdre (puits) ».

Le mot usuel pour “océan” est محيط muḥīṭ. Au XIVe siècle, al-Firuzabadi réalise un dictionnaire de la langue arabe et lui donne le nom de القاموس المحيط al-qāmūs al-muḥīṭ, “L'océan qui entoure tout”. Le premier des deux mots prendra dès lors le sens de “dictionnaire” et laissera au deuxième celui d’“océan”.


12. calfater et calfeutrer

 

1. Pourquoi associer ces deux verbes ? Tout simplement parce qu’aux XIIe – XIIIe siècles, époque de leurs premières attestations, ils n’en faisaient qu’un. Puis, sous l’influence probable de feutre, calfeutrer a fini par signifier « boucher les fentes d’une ouverture », quelle qu’elle soit, laissant à calfater sa spécificité maritime. Pour en savoir plus, voir ce que dit le TLF de calfeutrer. Le cas de calfeutrer étant réglé, occupons-nous de calfater.

2. Pour calfater, on peut aussi aller voir ce qu’en dit le TLF, mais je conseille plutôt de lire d’abord ce que je propose, et de comparer ensuite. On trouvera en ligne un très savant article de Lucien Basch, intitulé "Note sur le calfatage : la chose et le mot", in Archaeonautica, 6, 1986. pp. 187-198. Je conseille à ceux qui ont le temps de le lire en entier. Si seule l’origine du verbe vous intéresse, allez directement à la page 195, vous n’aurez que trois pages à lire. Vous y lirez notamment ceci :

« Jal, dans son Glossaire Nautique (1848), donne à ce mot un curieux ancêtre latin : calcfacere. Cette étymologie est unanimement repoussée de nos jours au profit d'une origine arabe. La racine du mot pourrait être soit qilf (écorce), soit qafr (asphalte) ou encore kufr (poix). »

3. Je crois pouvoir préciser que la racine à retenir est la première, qilf, « écorce », non seulement parce que, pour l’opération de calfatage, des fibres d’écorce filées ont été utilisées, entre autres matières, depuis la plus haute antiquité, mais surtout parce que le verbe arabe قلف qalafa signifie non seulement “écorcer un arbre” mais aussi “calfater un navire”. Lucien Basch explique quand et comment ce verbe, avec son nom d’action qalfa(t), est passé d’abord en grec sous la forme καλαφάτης [kalaphátês] puis dans les langues romanes sous les formes italienne calafatare, espagnole calafatear, etc.

4. Ce terme technique a dû faire ensuite le tour des ports de la Méditerranée dans les diverses langues qui se le sont approprié. Je fais l’hypothèse que les Arabes eux-mêmes l’ont réemprunté – le phénomène est courant – sous les deux formes probablement régionales قلفط qalfaṭa et جلفط galfaṭa, que j’écris volontairement avec le g dur correspondant à la prononciation égyptienne.

La ville roumaine de Calafat, fondée au XIVe s., tient son nom de l'activité de calfatage dont elle s'était fait une spécialité ; c'est un cas, rare, d'un nom de ville issu d'un nom de métier.


11. μαλακός [malakós] (grec ancien)

 

À l’instar de Pokorny, l’étymologiste américain Calvert Watkins place μαλακός [malakós] « doux, mou » (> malacologie, malaxer) aux côtés du latin mollis « id. » (> mou, mollusque) sous la racine indo-europénne *mel- « doux ». À l’article mallet, on lira que son compatriote Douglas Harper (sur son site Etymonline[1]) lui emboîte le pas, tout en oubliant d’inclure le latin mollis dans sa longue liste :

late 14c., from Old French maillet "mallet, small wooden hammer, door-knocker," diminutive of mail, from Latin malleus "a hammer," from PIE *mal-ni-, from root *mel- (1) "soft," with derivatives referring to softened material and tools for grinding (cognates: Hittite mallanzi "they grind;" Armenian malem "I crush, bruise;" Greek malakos "soft, mylos "millstone;" Latin molere "to grind," mola "millstone, mill," milium "millet;" Old English melu "meal, flour;" Albanian miel "meal, flour;" Old Church Slavonic meljo, Lithuanian malu "to grind;" Old Church Slavonic mlatu, Russian molotu "hammer").

Côté français, on se montre plus prudent. Dans l’article μαλακός, Chantraine ne fait qu’évoquer un possible rapprochement avec mollis, et dans leur article mollis Ernout et Meillet ne pipent pas mot de μαλακός.

Chantraine est placé devant une double difficulté :

• comment rattacher μαλακός à d’autres mots du domaine indo-européen ? Il semble que ce ne soit pas aussi facile que le pensent les Anglo-saxons.

• comment rattacher à μαλακός son synonyme μαλθακός [malthakós], dont les Anglo-saxons se gardent bien de parler ?

Comme souvent en pareil cas, il peut être éclairant de se tourner vers le sémitique. Il existe un verbe arabe ملك malaka qui a le sens de “pétrir comme il faut la farine, la pâte, et lui donner de la mollesse”. Loin d’être isolé en arabe, ce verbe fait partie d’une série de synonymes ou parasynonymes construits sur la paire consonantique l-k ou k-l, soit – pour parler dans les mêmes termes que Georges Bohas –, sur l’étymon {k,l}. Qu’on en juge :

بكل bakala pétrir (cf. akkadien bašlu mou)[2]

دكل dakala pétrir

كربل karbala mêler, mélanger

لبك labaka mêler, pétrir, brouiller, embrouiller (cf. akkadien lubku onguent, baume, crème, pommade, lubrifiant)

لكّ lakka mêler, mélanger, brouiller (cf. akkadien lâšu pétrir)

لمك lamaka pétrir

Dans ces conditions, il ne faudrait pas s’étonner que μαλακός soit d’origine sémitique. Quant au rattachement de μαλθακός à μαλακός, il ne surprendra personne dans le cadre sémitique où le θ épenthétique apparaît comme un possible infixe de la forme VIII. Auquel cas le μ initial n’aurait pas forcément le même statut dans l’un et l’autre mots :

– il serait radical dans μαλακός, comme l’est le mim de ملك malaka,

– et un préfixe de participe dans μαλθακός, à l’instar du mim de ملتكّ multakk "comprimé, resserré, compact", participe passif de la forme VIII de لكّ lakka. On notera que si la notion de mollesse a été conservée dans μαλθακός, elle s’est effacée dans ملتكّ multakk pour laisser la place à un autre résultat de l’action de pétrir, la compression. 

 

Notes 

1. Abréviation usuelle de Online Etymology Dictionary.

2. En sémitique, š alterne souvent avec k. Voir Bohas, G., Rolland, J.-C. et Saguer, A., « Une nouvelle dimension du domaine de la kashkasha », revue Al-Abhath, vol. 62-63 (2014-2015), American University, Beyrouth.


10. mákellos et mákellon (grec ancien)

 

μάκελλος [mákellos] marché de viandes, de légumes

μάκελλον [mákellon] grille, clôture

 

Le Dictionnaire Étymologique de la Langue Grecque, de Pierre Chantraine, considère μάκελλος comme une simple variante de μάκελλον (p. 660). Il place donc ces deux mots sous une seule entrée. Et doute de l’origine sémitique de sa vedette.

On va voir que, victime d’une paronymie, l’auteur fait doublement erreur. En effet, il est raisonnable de penser que

- μάκελλος [mákellos] marché de viandes, de légumes est probablement issu du même étymon sémitique que l'arabe مأكل ma’kal endroit d'où l'on tire ses subsistance, grenier

alors que

- μάκελλον [mákellon] grille, clôture est probablement issu du même étymon sémitique que l'arabe معكل ma‛kal prison, cachot, ou que l'arabe معقل ma‛qil forteresse, asile, refuge.

À la décharge des Grecs et de Chantraine, il faut bien comprendre que leur oreille ne leur permettait pas de percevoir la différence de prononciation entre /makal/ et /makal/. En revanche, elle n’aurait pas dû échapper à Émilia Masson... Encore fallait-il d'abord reconnaître la distance sémantique entre les deux "variantes" supposées.

NB : Le latin macellum « marché aux viandes » est un emprunt au grec μάκελλος [mákellos]. Il a abouti à l’italien macello « abattoir ».


9. ahorro

 

Le nom espagnol ahorro "épargne" et le verbe ahorrar "épargner" sont issus de l'arabe حرّ ḥurr "libre".

On commence par en douter mais en lisant les divers sens du verbe ahorrar, dont les plus anciens, on finit par comprendre le glissement de sens. Voici ces sens, tels qu'ils sont donnés par le DRAE :

1. tr. Reservar una parte de los ingresos ordinarios. U. t. c. intr. Ahorrar para la vejez.

2. tr. Guardar dinero como previsión para necesidades futuras. U. t. c. intr.

3. tr. Evitar un gasto o consumo mayor. Ahorrar agua, papel, energía.

4. tr. Evitar o excusar algún trabajo, riesgo, dificultad u otra cosa. U. t. c. prnl.

5. tr. p. us. Entre ganaderos, conceder a los mayorales y pastores cierto número de cabezas de ganado horras o libres de todo pago y gasto, y con todo el aprovechamiento para ellos.

6. tr. p. us. Dar libertad al esclavo o prisionero.

7. tr. desus. Quitarse del cuerpo una prenda de vestir.

Celui qui nous intéresse ici est le nº 5, que l'on peut traduire ainsi :

Rare. Mot des éleveurs signifiant "céder aux bergers un certain nombre de têtes de bétail libres de tout coût ou paiement et avec tout ce qu'il faut pour les nourrir et les entretenir."

C'était la tire-lire des bergers.


8. zorro

 

zorro (esp.) renard

 

L'origine de zorro, fém. zorra, est mystérieuse. Aucune des hypothèses avancées n’étant satisfaisante, je vais me permettre d’en proposer une.

Le nom du fennec, aussi appelé renard des sables ou renard du Sahara, nous vient de l'arabe فنك fanak. L’espagnol désigne le même animal sous les noms de fenec ou zorro feneco ou zorro del desierto ou encore zorro del Sahara.

La locution zorro del Sahara est curieuse : elle sonne comme un pléonasme. Et si zorro avait quelque chose à voir avec la racine صحر √ṣḥr ? On trouve sous cette racine des mots désignant essentiellement une couleur offrant un mélange de blanc et de rouge, fauve, brune, d'où une des appellations du lion ainsi que le nom du Sahara appelé ainsi à cause de sa couleur, justement.

Parmi les adjectifs candidats à l'origine de zorra je choisirais volontiers l’adjectif de couleur féminin صحراء ṣaḥrāʾ (prononcer /ṣoḥrāʾ/), pluriel صحارى ṣaḥārā d’où est issu Sahara.

Ainsi le mot zorro, masculin créé à partir de zorra perçu comme un féminin, pourrait tout simplement signifier "le saharien" ou "le rouge-blanc". Origine ou couleur, il est difficile de choisir. Mais j'opterais plutôt pour le lieu d'origine, à cause du fennec. L'espagnol offre en effet un exemple similaire avec le nom du sanglier, jabalí. Il vient de l'adjectif جبلي ǧabalī qui signifie "de montagne". Le nom sous-entendu est "porc". Cf. en français la poule "dinde" et le cheval "hongre", etc. Les exemples ne manquent pas, dans toutes les langues, d’adjectifs relatifs substantivés en noms d'animaux qui gardent ainsi la trace du lieu d’origine des animaux désignés.


7. alcatraz et mequetrefe (mots espagnols)

 

Partons de la racine غطر √ġṭr dont le verbe dérivé غطر ġaṭara a le sens de "agiter les bras en marchant" et l'adjectif dérivé غطر ġaṭr celui de "qui a une démarche fière".

1. Cette racine connait une première extension, le verbe غطرس ġaṭrasa "être fat, rempli de sa personne", forme II "marcher avec fierté". Adjectif : غطرس ġiṭras "arrogant, orgueilleux".

2. Et une deuxième extension, le verbe غطرف ġaṭrafa "marcher avec fierté, se donner des airs", forme II : "marcher avec fierté", participe : مغطرف muġṭarif.

On voit que les trois racines sont synonymes, avec le sens premier de "marcher avec fierté, en brassant de l'air". (La seule des trois à être encore usuelle est غطرس √ġṭrs.)

Mes hypothèses :

1. le mot alcatraz (Fou de Bassan, voir note) pourrait être issu de al-ġiṭras "l'arrogant, l'orgueilleux" (1ère extension).

2. le mot mequetrefe (=brasseur d'air) pourrait être issu de muġṭarif (2e extension).

Note ornithologique : Le terme albatros apparaît pour la première fois dans le "Voyage autour du monde" de Guillaume Dampier, au XVIIème siècle, sous la forme "algatros". Il vient en réalité du portugais, car les portugais, grands navigateurs, avaient l'occasion de croiser ces oiseaux. Les grands oiseaux de mer (Fou de Bassan, pélican et albatros) étaient alors nommés indifféremment "alcatraz", ce qui provoquait une certaine confusion dans la plupart des ouvrages scientifiques. L'île d'Alcatraz (célèbre pour sa prison) tire son nom du fait qu'il y avait beaucoup de pélicans qui y vivaient (mais maintenant, le pélican ne se dit plus "alcatraz" en espagnol. C'est le fou de Bassan qui est nommé ainsi). (Source : Etymologie des mots et origine des expressions courantes de la langue française, en ligne).

Une petite correction : comme on vient de le voir, le mot algatros vient plus exactement de l'arabe, via le portugais.


6. sébile et cepillo

 

La sébile française et le cepillo espagnol sont ces petits paniers qui servent à recueillir l'aumône versée aux mendiants et aux saltimbanques de rues, ou le produit de la quête dans les églises ; fr. faire la quête = esp. pasar el cepillo.

(Attention ! cepillo a un homonyme qui a le sens de "brosse". Diminutif de cepo, du latin cippus).

Ces deux mots ont la même origine. Ni « obscure » (TLF) ni « latine » (DRAE), mais très probablement arabe. Ils proviennent, à mon avis, de زبيل zabīl "corbeille ou panier fait de feuilles de palmier pour transporter ou conserver différents objets ; courge ou citrouille vidée et séchée qui sert de panier pour y mettre le coton, etc." C'est un vieux mot sémitique qui existait déjà en akkadien sous les formes zabbīlu ou zabbilu "panier".


5. alféizar (espagnol) "rebord de fenêtre"

 

Peu satisfait de l'origine donnée par le Diccionario de la Real Academia - ou des origines car elles sont différentes selon les éditions -, je propose une hypothèse que je crois assez plausible, en dépit des altérations qu'elle suppose. Mon hypothèse est que ce mot est issu de l’arabe الحافة الظاهرة  al-ḥāfat al-ẓāhira « bord extérieur, bord en saillie ».

Altérations supposées (pas forcément dans cet ordre) :

– perte du suffixe de féminin (= changement de genre) ainsi que de l'article de l'adjectif : al-ḥāfat al-ẓāhira > al-ḥāf ẓāhir

– amuïssement des gutturales et du i bref, et perte de l’emphase du ẓ : al-ḥāf ẓāhir > alāf zār

– soudure et métathèse : alāf zār > alāfzār > alfāzār

– remplacement du premier ā long par la diphtongue ay et du deuxième par un a bref : alfāzār > > alfayzar > alféizar

 

AUTRES EXEMPLES

 

1. perte de l’emphase du ẓ

Quand une langue emprunteuse ne possède pas de consonnes emphatiques, elle transforme automatiquement les consonnes emphatiques des mots arabes empruntés en consonnes ordinaires. Cette règle est générale et trop évidente pour qu’il soit nécessaire de donner des exemples.

 

2. amuïssement des gutturales

Quand une langue emprunteuse ne possède pas de consonnes pharyngales ou laryngales, ce qui était le cas de l’espagnol avant que la jota n’en devienne tardivement une, les consonnes des mots arabes empruntés disparaissent (ou sont remplacées par une consonne du système espagnol).

Exemples :

العود al-‛ūd > laúd (luth)

المخزن al-maḫzan > almacén (magasin)

القلعة al-qal‛a > Alcalà (forteresse)

السطيحة as-suṭayḥa > azotea (terrasse)

ترصيعة tarṣī‛a > taracea (incrustation)

طريحة ṭarīḥa > tarea (tâche) etc.

 

3. amuïssement du i bref de ẓāhira

Dès l’arabe dialectal, la forme classique fā‛ila se prononce fā‛la. C’est évidemment cette prononciation propre à la langue parlée qui est passée telle quelle en espagnol et qui justifie le passage supposé de ẓāhira à ẓāhra.

Exemple (qu’on retrouvera à la rubrique « métathèse ») :

باطل bāṭil > *bālid > balde (dans la locution en balde « en vain »)

 

4. remplacement du ā long par un a bref (zār > zar)

Quand une langue emprunteuse ne connaît pas l’opposition voyelle longue / voyelle brève, elle transforme automatiquement les voyelles longues des mots arabes empruntés en voyelles brèves. Cette règle est générale et trop évidente pour qu’il soit nécessaire de donner des exemples.

 

5. métathèse (alāfzār > alfāzār )

Tous les lexiques connaissent ce phénomène que les emprunts favorisent. Il n’y a donc aucune raison pour qu’il ne se produise pas au moins dans une des deux langues.

Exemples :

الكراء al-kirā’ > alquiler (loyer)

الترمس al-tarmus > altramuz (lupin)

الزاؤوق al-zā’ūq > el azogue (le vif-argent, le mercure)

باطل bāṭil > balde (vain)

Un cas de double métathèse : grec de Sicile λίτρα [lítra] > arabe الرطل ar-raṭl > arrelde (une livre)

 

6. soudure du syntagme

L’arabe connaît bien les syntagmes « N Adj » et « N de N » mais il pratique assez peu la soudure, au point que l’exemple qu’on donne toujours est celui de رأسمال ra’sumāl (un capital) qui est le résultat de la soudure de رأس ra’s (tête) et de مال māl (argent, avoir, richesse). Une fois la soudure réalisée, le syntagme devient un nom qui prend l’article comme n’importe quel autre nom commun >الرأسمال al-ra’sumāl (le capital).

Un autre exemple est celui de l’espagnol dársena (darse) qui, comme les mots français darse et arsenal, vient de l’arabe  دار الصناعة  dār al-ṣinā‛a (chantier, litt. maison de fabrication). La soudure s’est faite à partir du syntagme indéterminé  دار صناعة  dār ṣinā‛a. On voit que la soudure entraîne la disparition de l’article du deuxième élément du syntagme.

À partir de là, il est légitime d’imaginer la possibilité que les deux mots حافة ḥāfa et ظاهرة ẓāhira aient pu être soudés en un seul, soit > *ḥāfaẓāhira (indéterminé) > *al-ḥāfaẓāhira (déterminé) compte non tenu de probables altérations antérieures.

 

7. changement de genre du nom

On s’intéresse ici aux seuls noms féminins en arabe devenus masculins en espagnol.

Exemples :

المنارة al-manāra (n.f., minaret) > alminar (n.m., id.)

الميبة al-mayba (n.f., sirop de coing) > almíbar (n.m., sirop)

الصحارى al-ṣaḥārā (n.f.) > el Sahara (n.m. sing.)

Cas particulier : l’adjectif لوقاء lawqā' (stupide) s’appliquait uniquement aux femmes. L’espagnol en a fait loca (folle) pour les femmes et loco (fou) pour les hommes en appliquant la règle de son propre système selon laquelle à un adjectif féminin en -a correspond un masculin en -o.

 

8. remplacement du ā long par la diphtongue ay

Ce sera la partie la moins étayée de ma démonstration. En effet, on ne trouve pas beaucoup de diphtongues dans les mots espagnols issus de l’arabe. J’ai néanmoins déniché ببغاء babġā’> papagayo (perroquet).

Il est aussi possible que la diphtongaison se soit produite avant l’emprunt. Il est en effet courant que les dialectes emploient la forme diminutive d’un nom (ou d’un adjectif) à la place de la forme neutre. Le schème d’une des ces formes est fu‛ayl(a).

Exemple : بحر baḥr (mer) > بحيرة buḥayra (lac, litt. petite mer)

J’aurais bien aimé pouvoir ajouter

الفائضة al-fā’iḍa > alfaida (crue)

القائد al-qā’id > alcaide (directeur, gouverneur)

... mais je ne suis pas sûr qu’il s’agisse ici de diphtongaisons.

الآية al-’āya > aleya (verset du Coran)

... mais il s’agit ici d’un simple abrègement du ā long.

Merci donc au papagayo, qui aura eu le mot de la FIN.


4. galimatias

 

Voici que dit le TLF de l’origine de ce mot :

Étymol. et Hist. 1580 jargon de galimathias (Montaigne, Essais, éd. A. Thibaudet, I, XXV, p. 170). Orig. inc. On le rattache couramment (cf. FEW t. 1, p. 222a) au b. lat. ballematia « chansons obscènes, jeux »; hyp. contestée (ainsi que d’autres hyp. encore moins convaincantes) ds EWFS2, qui se rallie à une autre explication : au xvies., dans le jargon des étudiants, le lat. gallus « coq » aurait désigné les étudiants participant aux discussions réglementaires, d’où avec la termin. gr. -mathia « science », *gallimathia (v. aussi Bl.-W.5). Pour Kahane Byzanz, p. 369, il s’agirait d’une expr. humaniste répandue à partir de Byzance dont la base serait le gr. κ α τ α ̀ Μ α τ θ α ι ̃ ο ν « selon Matthieu » et ferait allusion à la généalogie du Christ (Évangile selon Matthieu, I, 1-17) qui était récitée à l’Église sur un ton de monotone psalmodie, d’où le sens de « discours, psalmodie » donné à un type m. lat. *galimateus, d’où viendrait l’occitan galimatias.

J'avoue ne pas être très convaincu. Par analogie avec charabia, dont l’origine arabe est probable, ou mieux encore avec l’espagnol algarabía, même sens, dont l’origine arabe est certaine, je proposerais volontiers une origine arabe pour galimatias :  كلمة خاطئة kalima ẖāṭiʾa « parole erronée, mauvais mot ». Le dictionnaire Reverso donne plusieurs exemples de ce syntagme, toujours vivant : 

كلّا، إنهيار هي كلمة خاطئة Non, "imploser", c’est pas ce que je dirais.

حسنٌ, نظراً لطبيعة أعمالك المُثيرة للتساؤلات, لا اعلم إن كان تلك كلمة خاطئة Eh bien, vu la nature douteuse de tes activités... je ne sais pas si c’est le bon mot.

نعم، حسنا، هذه... كلمة خاطئة، غريب الأطوار Oui, et bien, ce... mauvais mot, "excentrique".

لا، "تذكر" هي الكلمة الخاطئة Non, "souvenir" est le mauvais mot.

J’imagine assez bien des cours de rhétorique régulièrement ponctués pendant tout le Moyen Âge par cette formule, jusqu’à l’obtention du « mot juste ». La formule a pu s’altérer et migrer d’Espagne en France via la Provence. On sait que même quand les langues changent, les formules ont tendance à se maintenir. Le latin d’Église a par exemple conservé plusieurs formules grecques, surtout lorsqu’elles étaient répétées, notamment le fameux kyrie eleison.


3. poils et plumes

 

Dans le dictionnaire de Kazimirski[1], sous la racine شعر √š‛r – où il est surtout question de poils et de cheveux – on lit :

شعر šu‛r, شعار ša‛ār (ou ši‛ār) plantes, arbres, végétation, arbres touffus et entrelacés

مشعر maš‛ar bois où l’on trouve de l’ombre l’été et un abri l’hiver

Ce que Kazimirski commente ainsi : “Les plantes et les arbres sont le poil du sol”.

Sous la racine ريش √ryš – où il est surtout question de plumes – on lit :

ريش rayš, ريّش rayyiš très riche en feuilles, qui a beaucoup de feuilles, touffu (plante, arbre)

Là, Kazimirski ne commente pas mais on voit qu’il aurait pu pareillement écrire : “Les plantes et les arbres sont le plumage du sol”. Un correspondant m’a d’ailleurs informé qu’en Algérie, une manière détournée ou poétique de désigner la végétation est effectivement l'expression ريش الأرض  rīš el-’arḍ “Le plumage de la terre”.

Or, d’après la Théorie des Étymons et Matrices de Georges Bohas[2], les racines شعر √š‛r et ريش √ryš sont probablement apparentées par l’étymon {r,š}. Il apparaît que les sémitophones de la Préhistoire ont dû désigner d’un même terme les poils de certains animaux et les plumes des autres. D’où la double métaphore – qui n’en fait donc qu’une – pour désigner les arbres et les plantes. Ils eurent l’intuition préscientifique que poils et plumes sont, comme disent maintenant les spécialistes, des « phanères morphogénétiquement liées ».

Venons-en au latin.

En ce qui concerne les mots pilus « poil » et plūma « plume », Ernout et Meillet[3] n’envisagent pas qu’ils puissent être apparentés. À ma connaissance, personne ne l’envisage. Je m’interroge, et pas seulement à cause de ce qui précède : d’après Calvert Watkins[4], plūma est issu du thème *plus-mā. J’ignore s’il est le seul à le dire ou si l’ensemble de la communauté scientifique partage cette vision des choses. Calvert Watkins propose ce *plus-mā, sous une entrée *pleus – fournie par Pokorny (838)[5] – où l'on trouve également l'anglais fleece « toison ». On voit que tout le monde ne rechigne pas à donner une même origine à des désignations du poil et de la plume, mais certes, fleece n'est pas pilus. Pokorny ajoute dans le panier un moyen haut allemand vlius qui est formellement bien seul, et qui signifiait « toison », lui aussi. Mais le latin pilus n'est toujours pas invité. On le trouvera chez les deux auteurs sous *pilo- en compagnie de mots où plumes et poils font là aussi bon ménage, mais où plūma n’est pas invité.

Question : Si Watkins voit juste, serait-ce contraire à toutes les lois de la phonétique historique d’aller plus loin, de pousser jusqu’à une forme *pilus-mā-, et de constater alors qu’à l’instar de ce qui s’est passé en sémitique, une même racine indo-européenne pourrait être à la base de pilus et de plūma ?

 

Notes 

1. KAZIMIRSKI, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

2. BOHAS, Georges, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

3. ERNOUT, Alfred et MEILLET, Antoine, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Paris, Klincksieck, 1932, réédition 2000.

4. WATKINS, Calvert, The American Heritage Dictionary of Indo-European Roots, Boston-New York, Houghton Mifflin Company, Second Edition, 2000.

5. Indo-European Lexicon, Pokorny Master PIE Etyma, The College of Liberal Arts, University of Texas, Austin.


2. massepain

 

Conte du massepain

 

Il était une fois une région d’Iran appelée l’Élymaïde dont le territoire correspondait à la Susiane, au sud de l’actuelle province du Khuzestan. Dans son Histoire naturelle, livre VI, Chapitre 31, Pline l’Ancien décrit cette région et en mentionne le nom d’une partie, la Mésabatène, en latin Massabatēnē. Faisons l’hypothèse que cette région était célèbre pour une fameuse pâtisserie aux amandes, dont les peuples voisins s'emparèrent en lui donnant le nom de sa région d’origine. Le mot aurait ensuite été arabisé sous une forme encore non attestée mais probablement proche de موثبان [mawṯabān], d’où un certain nombre d’hypothèses plutôt tirées par les cheveux reposant sur la seule racine arabe w-ṯ-b, où il est notamment question d’un roi ou d’un prince « assis » ou « qui n’entreprend aucune expédition militaire » ( !?) La chose et le mot seraient ensuite passés en Espagne pour y devenir le mazapán et au Portugal le maçapão, puis en Italie où cette pâtisserie s’est appelée successivement massapane, marzapane, marzipane. L’italien laissera en Allemagne le marczapan devenu ensuite marzipan, et en Hongrie le marcipán. Le français massepain semble être un emprunt plus tardif à l’une des formes de la péninsule ibérique.

La pâtisserie est ensuite retournée en Orient, probablement par Venise, où son nom depuis longtemps occidentalisé a, semble-t-il, subi l’attraction paronymique d’un mot d’origine iranienne désignant un satrape, مرزبان [marzubān], correspondant persan du marquis français, chargé comme lui, à l’origine, des marches du royaume ou de l’empire.

C’est ainsi qu’un massepain se dit maintenant en arabe, mais non en persan, مرزبانيّة [marzubāniyya]. C’est ce qu’on appelle un réemprunt. Fin du conte.

NB : Cette histoire est complètement imaginaire. Elle n’acquerra de valeur scientifique que le jour où une série de textes datés permettra de la confirmer... ou de l’infirmer. Pour le moment, nous en sommes réduits à nous contenter de ce que le Trésor de la Langue Française dit à ce sujet, savamment et avec force références, mais non sans quelques approximations, du moins en ce qui concerne l’arabe :

Empr., avec infl. de masse1*, à l'ital. marzapane «pâtisserie à base d'amandes, de sucre et de blanc d'oeuf» (dep. 1re moitié xves., Balducci Pegolotti ds Batt.), également «boîte ou panier de la capacité d'un dixième de boisseau» (xiiie-xives. à Venise d'apr. DEI ; d'où, par l'intermédiaire de l'Italie du Sud, sicilien marzapani, napolitain marzapane, a. prov. massapan, m. fr. massepain «boîte de luxe pour confiserie», v. FEW t.19, p.125b), d'orig. incertaine : à l'orig. se trouverait l'ar. du Yémen mautaban «celui qui ne quitte pas son siège» (dér. de ataba «être assis») qui aurait servi de sobriquet au roi qui reste inactif et ne combat pas ses ennemis, et en serait venu à désigner une pièce de monnaie byz. montrant sur une face le Christ assis sur son trône (d'où a. vénitien matapan, nom d'une monnaie vénitienne frappée en 1193 et abolie au xves., v. DEI) ; le nom de la monnaie (cf. 1202, lat. médiév. marzapanus qui aurait désigné une taxe prélevée en Syrie sur certaines marchandises) aurait servi ensuite à désigner une mesure de capacité (ca 1340 marzapane «petite mesure de grains» att. sur la côte sud de l'Asie mineure chez les marchands venant d'Italie), puis une petite boîte servant surtout à emballer la confiserie, puis le contenu de cette boîte ; outre son caractère hypothétique, cette étymol. proposée d'abord par Kluyver (ds Z. für deutsche Wortforschung, t. 6, pp. 59-68) et reprise par REW3 nº 5440, Lok. nº 1452 et FEW t. 19, pp. 125b-126a, présente de graves difficultés phonét., particulièrement en ce qui concerne les cons. médianes (v. Sain. Autour Sources, 535-538, Cor.-Pasc. et EWFS2 ; cependant l'étymon ar. proposé par ces deux derniers dict. est encore plus hypothétique) ; il n'y a probablement aucun rapport entre l'a. vénitien matapan, nom de monnaie d'orig. obsc., et l'ital. marzapane «mesure de capacité», puis «boîte», puis «massepain», dont l'étymon pourrait être l'ar. martaban «vase servant à contenir des médicaments, des confitures, des épices, ou de l'encre» (ds Dozy), mais cette hyp. demande à être approfondie (v. Pellegr. Arab., pp. 590-597).

On s’étonnera tout de même qu’il ne soit fait ci-dessus nulle mention de la langue persane, et en particulier du titre de marzubān porté par des personnages qui n’étaient pas des quidams ! Imagine-t-on un article d’étymologie donnant les divers sens des objets appelés « marquise » qui ne ferait pas la moindre allusion au titre de « marquis » ? 


2bis. massepain (suite)

 

Peu après la publication de mon texte (10 mars 2019), j’ai reçu ce courrier de Salah Guemriche :

Cher Jean-Claude Rolland,

Il se trouve que Massepain fait partie du corpus de mon Dictionnaire des mots français d’origine arabe (Seuil, 2007 ; Points 2012 et 2015), et vous avez raison, les hypothèses étymologiques pullulent qui justifient bien une fiction…

Face au radical que vous évoquez, à savoir : m-ţ-b, il y a mieux : r-ţ-b, qui a donné le verbe رطّب raţţaba "rafraîchir, apaiser (la soif ou la faim)". Mais je préfère vous faire carrément un copier-coller de l’entrée « Massepain » de mon Dictionnaire :

MASSEPAIN

N. m. De l’esp. mazapán, ou de l’it. marzapane : petit biscuit rond, à base d’amandes pillées, de sucre et de blanc d'œuf (la pâtisserie arabe associe pistaches et eau de fleur d’oranger). Passé au fr. « avec infl. de masse », souligne Tlf, qui ajoute, se référant à R. Dozy : « massepain, dont l'étymon pourrait être l'ar. martaban "vase servant à contenir des médicaments, des confitures, des épices, ou de l'encre", mais cette hyp. demande à être approfondie. » Pour cela, il eût suffi peut-être d’interroger la nomenclature florissante de la confiserie ar. Nous relevons dans le Dict. univ. d’hist. et de géo. (Hachette, 1878) le nom de Martaban, ville de Birmanie, d’où les Ar. faisaient venir tissus de soie, cotonnades et sucre* de canne. Mais, homonymie ou coïncidence, le sucre birman ne suffit pas à faire un étymon. En revanche, en matière de confiserie et de rafraîchissements, l’arabe fournit toute une famille de mots autour du radical r.ţ.b. : مُرَطِب muraţţib (plur. مُرَطِبات muraţţibāt) "rafraîchissement (boisson, confiserie)" ; du v. رَطبَ raţţaba "rafraîchir, apaiser (la soif ou la faim)" ; adj. : رَطب raţb "délicat, doux, frais, juteux, succulent" ; d’où رُطوبَة ruţūba "fraîcheur", et le nom d’une var. de datte fraîche : رُطبَة ruţba. Le martaban(e) : vase ou boîte, signalé ci-dessus (mot qui semble issu d’un dial. ar., peut-être du Yémen, selon Tlf) suggère l’idée d’un passage sémantique du contenu au contenant. Le mot massepain est attesté depuis 1694. Après marcepain (1544) et massepan (1545), on le trouve chez Rabelais (1546) sous sa forme actuelle : "Grand mercy toutesfoys, mon père. Mangez ce taillon de massepain : il vous aydera à faire digestion…" (Pantagruel, III, 31). Une coutume provençale, du XVIe s., est ainsi rapportée par L. d’Aussy, dans son Hist. de la vie privée des Français (1782) : « Parmi les divertissements, d’usage à Toulouse pendant les jours gras, était celui des amoureux de donner à leur maîtresse ce qu’ils appelaient massepain (…) : une boîte grande comme un coffre, toute pleine de confitures, couverte d’une étoffe d’or, et nouée avec des rubans d’or… On promène tous les jours ce massepain, ou sur un cheval, ou dans une chaise de poste ; et après qu’on l’a fait admirer, et qu’on a jeté à droite et à gauche quantité de vers à la louange de celle à qui on le destine, on le lui fait donner par des gens masqués*… »

(Publié avec l'autorisation de Salah Guemriche)


1. hallebarde

 

Pour Clérat, le mot hallebarde provient de l'arabe al-barte signifiant "pointe de lance". Kazimirski donne bien le mot برت burt avec le sens de "hache" et aussi de "flèche". De la même racine, le verbe برت barata "couper". Plus intéressant, le fameux هلال hilāl ne signifie pas seulement "croissant de lune" mais aussi "fer de lance à deux tranchants" en usage dans la chasse, "fer de hallebarde". Dans ces conditions, l'hypothèse de Clérat, augmentée de cette deuxième information, devient tout à fait plausible : il n'y aurait rien d'étonnant à ce que l'étymon de hallebarde soit effectivement le syntagme nominal arabe هلال برت hilāl burt, "croissant de hache". Il reste à vérifier dans des textes arabes du Moyen Âge si ce syntagme est attesté. Notons la définition de hallebarde donnée par le Dictionnaire du moyen français : "Arme comportant une longue hampe terminée par un fer pointu et tranchant, muni de deux ailes, l'une en pointe, l'autre en croissant de hache".

Mais un autre mot arabe qui peut avoir joué un rôle dans cette histoire de hallebarde, c'est le mot حربة ḥarba "lance, fer de lance, baïonnette", beaucoup plus usuel que les précédents. Avec l'article, ça nous donne al-ḥarba... (C'est d'ailleurs l'hypothèse de Treccani pour l'italien alabarda : "forse dall'arabo ḥarba". On la trouve aussi chez Littré mais ce dernier lui préfère l'origine germanique). Et si l'on associe cette fois هلال hilāl à حربة ḥarba, cela donne هلال حربة hilāl ḥarba, littéralement "fer (en forme de croissant) de lance"...

Hypothèses à vérifier. Quoi qu'il en soit, les hypothèses germaniques semblent plutôt fantaisistes et tirées par les cheveux pour un mot apparu au XVe siècle. Même l'anglais halberd vient du français. En espagnol, pour "il pleut des hallebardes", ont dit aussi bien llueven alabardas que llueven albardas (= "bât", de l'arabe bardaʿa, comme le français barda). La forme correcte est évidemment la première mais on voit que, la paronymie aidant, il est facile de passer de l'une à l'autre.

Pour l'anecdote : Il serait piquant, c'est le cas de le dire, que les gardes suisses du très catholique Vatican soient armés d'une lance arborant l'un des plus forts symboles de l'Islam...