Études de lexicologie arabe

  

 

Les racines نزل √nzl (1)

 

 

 

I. La notice dictionnairique traditionnelle

 

Principalement à partir du dictionnaire de Kazimirski, avec quelques ajouts relevés dans ceux de Belot et de Reig – ceux-là précisés entre parenthèses –, observons les divers et principaux items que l’on trouve généralement regroupés sous l’entrée نزل nazala :

 

نزل nazala descendre d’un endroit plus élevé sur un autre plus bas ; baisser (prix des denrées) ; s’abattre ; tomber sur qqn (pour le frapper) ; descendre (d’une monture), d’où نزل عن إمرأة nazala ‛an imra’a quitter une femme avec laquelle on venait d’avoir commerce charnel ; se retirer (après un rapport sexuel) (Reig) ; mettre pied à terre ; faire halte ; s’arrêter à des relais ou stations ; camper autour d’une place forte pour en faire le siège ; venir dans un lieu pour s’y fixer – IV. avoir une éjaculation du sperme (mâle) – V. donner du lait (chamelle) – X. destituer (un fonctionnaire)

نزل nazila avoir le rhume de cerveau ; croître, grandir (céréales) (Belot), produire (terre), avoir du rendement (Reig)

نزل nuzl, nuzul repas pour l’hôte

نزل nuzl, nuzul, nazal croissance des céréales

نزل nazal pluie ; fluxion ; produit, rendement de la terre, revenu (Reig)

نزل nizl ce qui est réuni (Belot)

نزالة nazāla dureté du sol qui fait que l’eau, n’étant pas absorbée, forme promptement un torrent ; écoulement prompt de l’eau sur un sol dur (Belot)

نزول nuzūl descente ; halte dans un lieu ; atterrissage (Reig)

نزيل nazīl abondant, copieux (repas, nourriture)

نزلة nazla dans أرض نزلة ’arḍ nazla champ dont les céréales ont un bel aspect, terre dont les céréales sont d’une belle venue

منزل manzil maison, habitation ; mansion de la lune

منزلة manzila degré, rang (social) que l’on occupe ; dignité ; en arith. place, ordre (des chiffres)

 

Comme d’habitude, et à condition de ne pas être obnubilé par le sens premier et notoire du verbe نزل nazala, qui est celui de descendre, ce qui saute aux yeux, c’est le côté hétéroclite d’une telle notice. D’où le sentiment qu’il pourrait bien y avoir non pas une seule mais plusieurs racines نزل √nzl, d’où le titre de cette étude.

 

Nous allons tenter de mettre un peu d’ordre dans cet amas de formes et de sens dans lesquels la notion de descente est loin d’être toujours évidente. Bien entendu, c’est par cette notion que nous commencerons néanmoins, mais disons quelques mots d’abord de l’outil d’analyse auquel nous allons devoir recourir.

 

L’ouvrage qui va nous faciliter l’analyse de cette racine, c’est celui de Bohas et Saguer(2) (dorénavant B&S) intitulé Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, publié en 2012 aux Presses de l’IFPO de Damas, notamment deux chapitres, d’abord le chapitre 2 qui traite de la matrice phonique dite de « la langue » (pages 51 à 80), puis le chapitre 3 qui traite de celle dite de « la traction » (pages 81 à 132). Rappelons brièvement les principes de base sur lesquels repose la Théorie des Étymons et Matrices (TEM) de Bohas.

 

Dans cette théorie, une famille morphosémantique arabe se caractérise par la présence, au sein des racines qui la composent, d’un “étymon” bilitère de type {C1,C2} porteur d’une même charge sémantique. La troisième consonne d’une racine trilitère a le statut de crément – préfixe, suffixe ou infixe – et la place des consonnes n’est ni fixe ni ordonnée. Les racines quadrilitères ont deux créments ou sont le résultat du croisement de deux étymons synonymes ou complémentaires, soit {C1,C2} + {C3,C4}. Les racines trilitères elles-même peuvent être le résultat d’un croisement d’étymons, soit {C1,C2} + {C2,C3}.

 

Les glides w et y n’étant généralement pas considérés comme des radicales, les racines trilitères qui en comportent révèlent d’emblée leur étymon. C’est aussi le cas des racines dites “sourdes” de type C1-C2-C2 et des racines quadrilitères à couple redoublé de type C1-C2-C1-C2. Ces racines sont dites “non ambigües”. Toutes les autres sont dites “ambigües” car elles pourraient être construites sur n’importe lequel des trois étymons théoriquement possibles : {C1,C2},{C1,C3} ou {C2,C3}. Seul le sémantisme de la racine en question permet alors de décider lequel des trois étymons est à privilégier, et par là à quelle famille morphosémantique peut être associée cette racine ou au moins certains de ses dérivés, le lexique arabe n’étant pas exempt de cas d’homonymie.

 

La théorie de Bohas permet enfin d’opérer des regroupements lexicaux à partir des traits phonétiques qui caractérisent les diverses consonnes de l’arabe et de constituer ainsi des “matrices” phoniques d’étymons synonymes. Chaque matrice a donc son propre invariant notionnel et sa propre arborescence de ramifications sémantiques.

 

 

II. La descente et la matrice de « la langue »

 

Voici les items qui, à notre avis, relèvent clairement des notions affines que sont la descente et la chute, soit plus généralement le mouvement vers le bas :

 

نزل nazala descendre d’un endroit plus élevé sur un autre plus bas ; baisser (prix des denrées) ; s’abattre ; tomber sur qqn (pour le frapper) ; descendre (d’une monture), d’où نزل عن إمرأة nazala ‛an imra’a quitter une femme avec laquelle on venait d’avoir commerce charnel ; mettre pied à terre ; faire halte ; s’arrêter à des relais ou stations ; venir dans un lieu pour s’y fixer – X. destituer (un fonctionnaire)

نزل nuzl, nuzul repas pour l’hôte

نزول nuzūl descente ; halte dans un lieu ; atterrissage (Reig)

نزيل nazīl abondant, copieux (repas, nourriture)

منزل manzil maison, habitation

 

Mais quel rapport entre la notion de descente et l’objet langue ?

 

Les traits phonétiques de la matrice de « la langue » sont les suivants :

 

{[+ approximant, + latéral], [+ continu]}

 

Cette matrice combine le l (qui est le seul phonème de l’arabe caractérisé par les traits [+ approximant] et [+ latéral]) avec les phonèmes [+ consonantiques] [+ continu], autrement dit, les fricatives, au nombre desquels se trouve le z. L’invariant conceptuel de cette matrice est « la langue » et il se manifeste dans diverses caractéristiques qui affectent cet organe et dans les opérations qu’il effectue. (B&S p. 51)

 

On voit déjà que, du point de vue formel, la racine نزل √nzl "descendre" – appelons-la نزل √nzl.1 – a les consonnes requises pour pouvoir faire partie des racines relevant de cette matrice, et que son n initial est un crément préfixé(3). Mais qu’en est-il du rapport sémantique avec l’organe langue ? Pour nous en approcher avec quelque chance de le découvrir, nous allons logiquement observer le groupe des racines non ambigües construites sur l’étymon {z,l} en le complétant par quelques racines ambigües mais probablement construites elles aussi, d’après leur forme et leur sens, sur ce même étymon.

 

Comme conséquence de l’action de lécher (2.3. dans leur numérotation, p. 54), qui est bien une des opérations de la langue, B&S ont regroupé dans la sous-rubrique 2.3.1. les racines signifiant humecter et coller, souder, se coller > s’attacher à / durer > s’imposer à. Et ils n’ont relevé (p. 66) comme construits sur l’étymon {z,l} que لزّ lazza coller et les racines ambigües suivantes :

 

ألز ’alaza se coller, s’attacher, adhérer

لزب lazaba adhérer à, se coller à

لزج laziğa adhérer à, coller

لزق laziqa adhérer à, se coller à

لزم lazima s’attacher à un endroit, accompagner qqn partout, être inséparable de

 

Nous y ajouterons au moins :

 

زلب zaliba s’attacher à une personne, en être inséparable

 

On voit que le verbe نزل nazala "venir dans un lieu pour s’y fixer" pourrait très bien être lui aussi ajouté à cette liste, avec son dérivé منزل manzil "maison, habitation" qui ne désigne certainement pas une demeure précaire ou provisoire. On notera par ailleurs que le substantif نزول nuzūl a le sens moderne d’"atterrissage" ; or en français, le contraire d’atterrir, c’est bien décoller... Aucun problème non plus pour rattacher au collage les notions de réunion et de rassemblement, et donc نزل nizl "ce qui est réuni".

 

Mais il y a une autre racine non ambigüe qui va s’avérer, au moins pour notre sujet, encore plus intéressante, c’est زلّ zalla "glisser sur un sol glissant ; trébucher ; commettre une erreur", oubliée par B&S dans le tableau de la page 66 mais tout de même représentée, p. 57, rubrique 2.3.2. “être lisse, poli” – autre conséquence de l’action de lécher – par le dérivé زلّة zalla, zilla "pierres lisses et glissantes". On peut aller plus loin dans la chaîne logique des causes aux conséquences : un sol glissant est souvent cause de chûte, et une chûte, c’est un mouvement de haut en bas, une descente rapide en quelque sorte. D’où les sens de deux autres racines non ambigües :

 

زال zāla décliner, être en décadence ; être sur le déclin (soleil)

زلزل zalzala زلازل zulāzil qui descend facilement dans le gosier et dans le ventre

لاز lāza manger qqch, avaler qqch

 

Rappelons

– que le sens premier du verbe avaler est descendre, et qu’il est dérivé de aval,

– que l’expression familière avoir une bonne descente signifie « manger et boire en grande quantité ».

 

Voyons aussi quelques racines ambigües et quelques cognats dans d’autres langues sémitiques regroupés autour de deux notions présentes dans نزل √nzl :

 

1. tomber (mouvement vers le bas) et faire tomber > destituer

 

زلط zalaṭa زليطة zalīṭa bouchée qui tombe pendant qu’on la porte à la bouche

زلق zaliq qui tombe facilement dans le péché (sens figuré)

عزل ‛azala destituer un fonctionnaire

زحل zaḥala ébouler, tomber en s’affaissant (terre)

كلز kalaza – XI. ’ikla’azza s’abattre sur sa proie (rapace)

syriaque nzal descendre

 

Avec un š à la place du z :

akkadien šapālu baisser, descendre

hébreu biblique מכשול miḵšōl obstacle qui fait trébucher, pierre d’achoppement

 

2. avaler

 

زلدب zaldaba avaler une bouchée

قلزم qalzama avaler

لبز labaza manger qqch avec avidité, avaler promptement

hébreu zālal être gourmand, dévorer

 

À la lumière des données qui précèdent, on peut raisonnablement conclure que la racine نزل √nzl.1 "descendre" – et avec elle les items que nous lui avons associés – relève par son étymon {z,l} de la matrice de la « langue ».

 

Par une chaîne logique de cause à conséquence, ces sens dérivent de l’opération lécher propre à cet organe :

 

lécher > être glissant > (faire) tomber, (faire) descendre, avaler

lécher > humecter et coller, souder, se coller > s’attacher à / durer

 

 

III. La croissance végétale et la matrice de « la traction »

 

Dans ce qui reste de la notice consacrée à la racine نزل √nzl, à savoir :

 

نزل عن إمرأة nazala ‛an imra’a se retirer (après un rapport sexuel) (Reig) – IV. avoir une éjaculation du sperme (mâle) – V. donner du lait (chamelle)

نزل nazila avoir le rhume de cerveau ; croître, grandir (céréales) (Belot), produire (terre), avoir du rendement (Reig)

نزل nuzl, nuzul, nazal croissance des céréales

نزل nazal pluie ; fluxion ; produit, rendement de la terre, revenu (Reig)

نزلة nazla dans  أرض نزلة  ’arḍ nazla champ dont les céréales ont un bel aspect, terre dont les céréales sont d’une belle venue

نزالة nazāla dureté du sol qui fait que l’eau, n’étant pas absorbée, forme promptement un torrent ; écoulement prompt de l’eau sur un sol dur (Belot)

منزل manzil mansion de la lune

منزلة manzila degré, rang (social) que l’on occupe ; dignité ; en arith. place, ordre (des chiffres)

 

... les items les plus inattendus, les plus surprenants, sont probablement ceux-ci :

 

نزل nazila croître, grandir (céréales) (Belot), produire (terre), avoir du rendement (Reig)

نزل nuzl, nuzul, nazal croissance des céréales – نزل nazal rendement de la terre, revenu (Reig)

نزلة nazla dans أرض نزلة ’arḍ nazla champ dont les céréales ont un bel aspect, terre dont les céréales sont d’une belle venue(4)

 

Il est clair que descente et croissance sont deux mouvements inverses qu’il est difficile d’imaginer comme relevant d’une même racine. Nous rejetons d’emblée l’explication un peu facile qui consisterait à ne voir ici qu’une simple relation d’énantiosémie entre نزل nazila "croître", soit "monter", en quelque sorte, et نزل nazala "descendre", et à dire qu’à une voyelle près il s’agirait d’un banal cas de plus de ces fameux ’aḍdād de la langue arabe.

 

Alors quel est donc le rapport entre croissance et traction ?

 

Les traits phonétiques de la matrice de « la traction » sont les suivants :

 

[+ nasal],[dorsal / coronal]

 

Cette matrice combine le m et le n – seules nasales de l’arabe – avec les dorsales et les coronales ; au nombre de ces dernières se trouve le z. L’invariant conceptuel de cette matrice est « la traction », concept issu de l’association des deux actions buccales que sont téter et sucer. (B&S p. 81).

 

On constate que, du point de vue formel, la racine نزل √nzl "croître" – appelons-la نزل √nzl.2 pour la distinguer de la précédente – a les phonèmes requis pour pouvoir faire partie des racines relevant de cette matrice, et que son l final est un crément suffixé.

 

Dans Le son et le sens, la racine نزل √nzl figure d’ailleurs bien dans le tableau des racines construites sur l’étymon {n,z} (p. 125) mais au seul titre de sa forme dérivée nº V, "donner du lait (chamelle)", sens relevant de la rubrique A1.2 Causatif = “allaiter”. (Voir l’ensemble du réseau sémantique p. 89 et 90). Nous ne contestons pas cette option, et nous reviendrons plus loin sur cet item, mais il nous semble qu’il était encore plus justifié de rattacher نزل √nzl "croître" à cette matrice de « la traction ».

 

La notion de traction dans la théorie de Bohas nous permet en effet une approche logique du phénomène de la croissance végétale. Quand nous disons en français que les plantes “poussent”, nous les voyons mues par une force interne, alors que l’arabe imagine qu’elles sont “tirées” vers le haut comme le seau d’eau du puits, mais par la force d’une invisible main divine ou surnaturelle.

 

C’est dans ce champ sémantique de la traction stricto sensu et de ses conséquences qu’il faudra donc chercher une parentèle à نزل nazila "grandir, croître". B&S n’ont trouvé que deux racines construites sur l’étymon {n,z} qui satisfassent à cette condition, les racines ambigües نزح nazaḥa et نزف nazafa qui signifient toutes deux "épuiser entièrement (un puits)". On peut ajouter نزع naza‛a "retirer du puits le seau rempli d’eau".

 

Mais si l’on applique la métaphore à d’autres éléments naturels qu’aux plantes, des images similaires surgissent, par exemple celle de l’eau jaillissant d’une source, qui semble elle aussi extraite de la matière, de la roche ou de la terre, tirée du sol vers le haut par cette même main surnaturelle qui fait croître les plantes ; d’où, probablement,

 

نزّ nazza avoir des sources d’eau jaillissantes à sa surface (sol) – IV. faire sortir l’eau à sa surface (terre)

 

Ou encore le sang qui jaillit de la blessure :

 

نزا nazā – IV. faire saigner, faire perdre beaucoup de sang

hébreu nāzāh jaillir, rejaillir (sang)

 

ou le feu du briquet :

 

زند zanada faire jaillir le feu d’un briquet

 

Ce mouvement vers le haut, parfois lent, parfois vif, c’est aussi celui du niveau en liquide d’un récipient au fur à mesure qu’on le remplit ; d’où, probablement,

 

زنأ zana’a – IV. faire monter plus haut

زند zanada remplir – IV. s’accroître, être augmenté

زنر zanara remplir (un vase)

زنم znm – IV. avoir une bosse, une nodosité, une partie saillante

مزن mazana remplir (une outre, etc.)

نزق nazaqa, naziqa se remplir, être rempli (vivier, vase)

نزا nazā renchérir, monter en prix (grains)

 

Enfin, du jaillissement au bond et à la danse, le pas est facile à franchir :

 

نزا nazā sauter, bondir

نزج nazaǧa trépigner ; danser

نزق nazaqa sauter (cheval)

نفز nafaza se mettre à bondir et à courir (gazelle)

نقز naqaza bondir, faire des bonds en courant (gazelle)

زفن zafana faire danser et sauter un enfant

 

À la lumière des données qui précèdent, il semble qu’on puisse légitimement conclure que la racine نزل √nzl.2 "croître, grandir (céréales)" – avec ses dérivés – relève par son étymon {n,z} de la matrice de la « traction », dont le réseau sémantique se voit par cette étude enrichi de nouvelles extensions.

 

Remarque : pour Kazimirski, la locution نزل عن إمرأة nazala ‛an imra’a, on l’a vu, se rattache clairement à نزل √nzl.1 "descendre". La femme est comparée à une monture, l’homme descendant de sa femme comme il le fait de son cheval ou de son chameau. Chez Reig, le sens est autre : il désigne non plus la désunion des corps, voire la répudiation, mais très concrètement la séparation des organes sexuels, le retrait de l’homme une fois l’acte accompli. Or un retrait, c’est une extraction. On voit que si la vocalisation (nazala) est celle de نزل √nzl.1, le sens est en revanche celui de نزل √nzl.2. Que ces deux racines ne cessent de s’influencer mutuellement, nous allons en avoir une preuve supplémentaire dans ce qui suit.

 

 

IV. La notion d’écoulement et le croisement des étymons

 

Dans ce qu’il nous reste à étudier, à savoir

 

نزل √nzl – IV. avoir une éjaculation du sperme (mâle) – V. donner du lait (chamelle)

نزل nazila avoir le rhume de cerveau

نزل nazal pluie ; fluxion

نزالة nazāla dureté du sol qui fait que l’eau, n’étant pas absorbée, forme promptement un torrent ; écoulement prompt de l’eau sur un sol dur (Belot)

منزل manzil mansion de la lune

منزلة manzila degré, rang (social) que l’on occupe ; dignité ; en arith. place, ordre (des chiffres)

 

... on peut voir que dans les quatre premiers items il est question de divers liquides et d’écoulement, depuis le sperme jusqu’à l’eau du torrent en passant par le lait, la morve qui coule du nez enrhumé, et la pluie.

 

Dans la mesure où le mouvement naturel des liquides est de couler en suivant une pente, on voit qu’il aurait été possible, sans chercher plus loin, de les rattacher à نزل √nzl.1 "descendre". On aurait été conforté dans cette option par quelques données arabes et sémitiques comme

 

بزل bazala – II. mettre en perce un tonneau de vin

زجل zağala injecter (un liquide) ; lancer (du sperme dans l’utérus de la femelle)

زغل zaġala verser par petites quantités

زلق zaliq qui a l’écoulement du sperme avant le coït

akkadien nazālu verser, faire couler > manzaltu B(5) ou mazzaltu drainage, écoulement d’excrément

hébreu nāzal couler, se répandre, zaḥal couler lentement, zālag couler, goutter, zālaḥ tomber goutte à goutte, asperger, zālap arroser, asperger, couler, goutter(6)

 

... voire par d’autres données relevant de la même matrice comme

 

شلالة šalāla cascade

شلشل šalšala tomber goutte à goutte

صلّ ṣall pluie

طلّ ṭull pluie

نسل nasala couler

نصل naṣala couler

akkadien šalū pleuvoir, plonger dans l’eau

 

Mais, nous l’avons vu, il est non seulement légitime, comme l’ont fait B&S, de rattacher la traite du lait à la matrice de la traction, mais de considérer tous les liquides comme des métaphores du lait, surtout quand, avant de couler, ils jaillissent d’abord ou semblent jaillir : l’eau de la source, le sperme du sexe mâle, la morve du nez et même la pluie du nuage. Rappelons ces données vues à propos de la traction :

 

نزّ nazza avoir des sources d’eau jaillissantes à sa surface (sol) – IV. faire sortir l’eau à sa surface (terre)

نزا nazā – IV. faire saigner, faire perdre beaucoup de sang

hébreu nāzāh jaillir, rejaillir (sang)

 

Sous la rubrique A8.1 de la matrice de la traction (p. 97), B&S ont d’ailleurs justement placé l’extension sémantique : couler, suinter, être humide(7), mais on voit qu’il eût été encore plus complet et plus juste d’ajouter le verbe jaillir en tête de cette petite liste.

 

Bref, que ce soit sous une matrice ou sous l’autre, il y a dans la notice consacrée à نزل √nzl du liquide qui jaillit puis qui coule. Aussi proposons-nous, comme le permet la TEM, de considérer les items concernés, à savoir

 

IV. avoir une éjaculation du sperme (mâle) – V. donner du lait (chamelle)

نزل nazila avoir le rhume de cerveau

نزل nazal pluie ; fluxion

نزالة nazāla dureté du sol qui fait que l’eau, n’étant pas absorbée, forme promptement un torrent ; écoulement prompt de l’eau sur un sol dur (Belot)

 

... comme relevant d’une racine نزل √nzl.3 "couler" résultant du croisement des étymons complémentaires {n,z} extraire > jaillir et {z,l} descendre > couler(8).

 

 

V. منزل manzil et منزلة manzila

 

Ces deux substantifs présentant toutes les apparences de banals noms de lieux dérivés de la racine نزل √nzl, on s’étonnera peut-être de nous voir nous interroger à leur sujet. Et pourtant, à la lumière d’une part des lignes qui précèdent et d’autre part de l’existence en akkadien de deux formes homonymes manzaltu A et manzaltu B, les choses ne sont pas aussi simples qu’elles le paraissent à première vue. Rappelons les divers sens des deux substantifs arabes tels qu’ils se présentent chez Kazimirski :

 

منزل manzil lieu où l’on descend, où l’on met pied à terre, où l’on fait halte ; hôtellerie, auberge ; logement, logis ; station, relais sur la route (syn. مرحلة marḥala) ; mansion de la lune : المنازل al-manāzil les vingt-huit mansions de la lune

 

منزلة manzala(9) ou manzila lieu où l’on descend, où l’on fait halte, relais ; degré, rang que l’on occupe (syn. مرتبة martaba) ; dignité

 

Les deux mots étant souvent utilisés au pluriel, la forme منازل manazil qu’ils partagent dans ce cas ne permet guère d’élucider le problème. Bien que le Lisan donne lui aussi ces deux mots comme parfaitement synonymes dans leur première acception, on peut douter qu’ils aient bien l’un et l’autre le sens donné, à savoir "lieu où l’on descend, où l’on fait halte" ; si cette acception ne fait aucun doute pour منزل manzil au vu des sens qui suivent – à l’exception de "mansion de la lune" sur lequel nous allons revenir – et du synonyme proposé (مرحلة marḥala), tel n’est pas le cas pour منزلة manzila pour lequel, au vu de significations sans rapport avec la première, c’est un autre synonyme qui est proposé (مرتبة martaba).

 

La lecture de Lane va confirmer nos doutes :

 

منزل manzil : “a place of alighting and descending and stopping or sojourning or abidind or lodging or settling ; a place of settlement ; an abode, a dwelling ; a place where travellers alight in the desert”, et pour finir : un logement d’au moins deux ou trois pièces, plus grand que bayt mais plus petit que dār.

 

منزلة manzila : “a space which one traverses in journeying ; station, standing, footing or grade ; honourable station or rank ; a place of preferment ; a predicament in which one stands”.

 

La répartition des sens est claire : aucun sens de l’un ne se retrouve chez l’autre ; seule “la distance parcourue en voyageant” a tout de même quelque rapport avec la notion d’étape, mot qui, en français, signifie aussi bien un lieu où l’on s’arrête que la distance entre deux de ces lieux. Mais justement, si l’on en croit Lane, l’arabe marque la différence entre ces deux acceptions. Il est en effet assez naturel que l’action de descendre d’une monture préside à la suite sémantique halte > relais > auberge qui jalonnent les étapes d’un voyage, et qu’un glissement sémantique supplémentaire puisse même nous conduire jusqu’à un lieu d’habitation plus durable. Il est en revanche difficile de trouver un rapport entre cette acception de nomade ou de voyageur et des significations plutôt abstaites et citadines – "degré, rang" – et plus marquées par la stabilité que par le mouvement, qui est son contraire.

 

Quant aux منازل manāzil de la lune(10), dont le singulier, peu utilisé est, semble-t-il, plutôt منزلة manzila que منزل manzil, si nous en comprenons bien le sens astronomique, elles relèvent plutôt de la stabilité que du mouvement.

 

Pour les spécialistes de l’akkadien(11), les choses semblent claires : ils distinguent en effet

 

– un manzaltu / mazzaltu B vu plus haut qui, rappelons-le, a le sens de "drainage, écoulement d’excrément", et est un dérivé du verbe nazālu "verser, faire couler", que nous avons sans peine rapproché de l’arabe نزل √nzl.3 "couler".

 

– un manzaltu / mazzaltu A qui a plus ou moins les mêmes sens de "degré, rang" que l’arabe منزلة manzala, mais également celui de "position d’une étoile", ce qui confirmerait ce que nous venons de dire au sujet de المنازل al-manāzil. Ce manzaltu est dérivé du verbe uzuzzu "se tenir debout, droit, immobile ; être présent, en position, visible (en parlant des corps célestes) ; résider, habiter quelque part ; occuper un poste, une fonction".

Cognats(12) : hébreu biblique mazzālôt ou mazzārôt, syriaque mawzaltā.

 

Mais les choses seraient trop simples si elles en étaient restées là. Au cours des siècles, les cartes se sont un peu redistribuées entre نزل √nzl.1 et منزلة manzila, si bien qu’en arabe moderne, la locution نزل منزلًا nazala manzil en est venue, avec des formes propres à نزل √nzl.1, à signifier "occuper une place, une position", c’est à dire un sens qui était propre à منزلة manzila. On a d’ailleurs la même ambigüité en français avec le verbe occuper qui désigne aussi bien une action que l’état qui résulte de cette action. D’où, sans doute, la facilité avec laquelle en arabe aussi on passe d’un sens à l’autre.

 

 

VI. Conclusion

 

En résumé, les données d’une notice dictionnairique sur la racine نزل √nzl gagneraient, selon nous, à être réorganisées de la façon suivante :

 

نزل √nzl.1 : étymon {z,l}, matrice “langue”

1. lisse > glisser > descendre

2. lécher > coller > réunir ; se fixer

 

نزل √nzl.2 : étymon {n,z}, matrice “traction” > grandir, croître (céréales)

 

نزل √nzl.3 : croisement des étymons {n,z} x {z,l} > jaillir et couler (liquides)

 

منزلة manzila (ou manzala ?) degré, rang ; mansion de la lune.

Probable emprunt à l’akkadien manzaltu A de même sens, lui-même dérivé du verbe uzuzzu "se tenir debout, droit, immobile".

 

On aura noté qu’une fois de plus la TEM nous aura permis de mettre un peu d’ordre dans une notice hétéroclite et notamment de résoudre un de ces célèbres cas d’énantiosémie qui s’avèrent n’être le plus souvent que de banals cas d’homonymie(13).

 

 

 

Bibliographie

 

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SAGUER, Abderrahim, Le phénomène de la préfixation dans les racines arabes, Faculté des Lettres et Sciences Humaines d’Agadir. (En arabe), 2002.

SIBONY, Jonas, De l’analysibilité des racines de l’hébreu biblique, Thèse de doctorat en sciences du langage – linguistique, sous la direction de Georges Bohas, École Normale Supérieure de Lyon, 2013.

The Assyrian Dictionary of the Oriental Institute of the University of Chicago, editor-in-charge: Martha T. Roth, 21 vol., 1964-2010. (En ligne).

 

 

Notes

 

(1) Cette étude a été présentée à la réunion de la SELEFA du 15 mars 2018.

(2) Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

(3) C’est la conclusion à laquelle Saguer (2002) avait également abouti (p. 192-193).

(4) Lane donne à ce syntagme une tout autre signification, un peu douteuse, où l’on sent une volonté de tirer le sens vers نزل √nzl.1 : « Land that flows with water in consequence of the least rain. »

(5) Nous verrons en V ce qu’il en est de manzaltu A.

(6) Données extraites de la thèse de Jonas Sibony (2013).

(7) Citons quelques-unes des autres racines données par les auteurs : سنا sanā arroser (champ, sol), نسم nasama faire sortir à sa surface un peu d’eau, نشّ našša être à sec par absorption de l’eau ou par évaporation, نشم našima II. suer l’eau (terre), نضّ naḍḍa suinter (eau), etc.

(8) Bohas (1997), p. 175sq.

(9) Kazimirski – et lui seul – vocalise manzala.

(10) Lane est muet sur ce sujet.

(11) The Assyrian Dictionary of the Oriental Institute of the University of Chicago.

(12) Cf. l’article de Roland Laffitte.

(13) Pour d’autres exemples, voir B&S 2014 et B&B 2015.