Études de lexicologie arabe


Racines du type 'nCC

 

Les racines quadriconsonantiques

 

à séquence initiale عن ‛n-

 

 

 

 

Intrigué par le nombre apparemment important – une quarantaine – de racines quadriconsonantiques à séquence initiale عن ‛n-, et curieux de savoir quel pouvait bien être le sens ou la fonction de cette séquence, nous avons relevé ces racines dans le dictionnaire de Kazimirski et nous les avons étudiées avec leurs dérivés et homographes. En voici la liste :

 

عنبج ‛nbǧ

عنجف ‛nǧf

عنصر ‛nṣr

عنفك ‛nfk

عنبرnbr

عنجل ‛nǧl

عنصل ‛nṣl

عنقب ‛nqb

عنبسnbs

عنجهnǧh

عنطب ‛nṭb

عنقد ‛nqd

عنبل ‛nbl

عندأnd’

عنطز ‛nṭz

عنقر ‛nqr

عنتت ‛ntt

عندب ‛ndb

عنطل ‛nṭl

عنقز ‛nqz

عنترntr

عندر ‛ndr

عنظى ‛nẓy

عنقش ‛nqš

عنتلntl

عندق ‛ndq

عنعن ‛n‛n

عنكب ‛nkb

عنثج ‛nṯǧ

عندل ‛ndl

عنفش ‛nfš

عنكد ‛nkd

عنثل ‛nṯl

عندم ‛ndm

عنفص ‛nfṣ

عنكش ‛nkš

عنجدnǧd

عنزه nzh

عنفط ‛nfṭ

 

عنجرnǧr

عنشط ‛nšṭ

عنفق ‛nfq

 

 

 

 

 

Nous avons consulté la thèse de Karim Bachmar, Les quadriconsonantiques dans le lexique de l’arabe[1]où sept des racines de notre corpus ont été analysées. C’est par ce premier ensemble que nous commencerons. Dans une deuxième partie, nous avons regroupé les racines qui nous semblent être dérivées d’une triconsonantique dont la première radicale est un ‛ayn. Dans la troisième partie nous avons regroupé les racines au sein desquelles nous pensons avoir repéré un étymon ou une séquence biconsonantique porteurs de sens et présents dans des triconsonantiques. Il nous restera à dire, dans un « reliquat », quelques mots des racines n’entrant dans aucun des précédents ensembles.

 

 


1. Les sept racines traitées dans la thèse de Bachmar

 

 

عنجرnǧr

 

عنجر ‛anǧara faire du bruit avec les lèvres en les allongeant et en les faisant claquer (comp. زنجر zanǧara qui se dit des doigts)

عنجرة ‛anǧara femme très hardie. On dit aussi عنجرد ‛anǧarid

عنجورة ‛unǧūra étui à flacon

 

Il s’agit clairement de racines homonymes, même si, on va le voir, il existe peut-être un lien entre la première et la troisième. Examinons-les dans l’ordre.

 

عنجر ‛anǧara : le paronyme زنجر zanǧara auquel Kazimirski nous renvoie est intéressant, plus encore par sa forme que par son sens, car il n’est probablement pas sans rapport avec زجر zaǧara faire marcher en stimulant par des cris, chasser, éloigner. On notera dans tous ces vocables la présence de la séquence جر ǧr, caractéristique, comme le signale le Dictionnaire des racines sémitiques (fascicule 3, p. 175), de la “dénomination apparemment onomatopéique de bruits produits par la gorge, la bouche, etc.” Comme par ailleurs le verbe عجّ ‛aǧǧa crier, pousser un cri nous fournit l’étymon {‛,ǧ} crier, on peut analyser عنجر ‛anǧara comme étant le résultat du croisement {‛,ǧ} crier x {ǧ,r} gorge avec incrémentation d’un infixe nasal n dont la fonction pourrait être de dissimilation : ‛aǧǧara > ‛anǧara, l’objectif étant l’obtention d’une forme qui ne puisse pas être prise pour une forme II.

 

Pour information et comparaison, voici ce que Bachmar (II, 308) dit de ce verbe, seul item qu’il analyse :

 

“Le radical &anjara = faire du bruit en allongeant les lèvres et en les faisant claquer se décompose en &j = &aj*a = 1. crier, pousser un cri et nr = ran*a = 1. produire un bourdonnement, un bruit dont le croisement d’étymons &j x nr donne le radical &ajnara qui n’est pas attesté par les dictionnaires à disposition.”

 

Nous ne sommes pas sûr de bien comprendre les conclusions que l’auteur tire de son observation : il semble d’abord proposer une analyse qu’il rejette ensuite pour la raison que la forme عجنر *ǧnr n’est pas attestée.

 

عنجرة ‛anǧara femme très hardie : nous rapprocherons ce substantif de جرؤ ǧaru’a être hardi. La séquence initiale عن ‛an- pourrait exprimer la valeur intensive, attestée dans la racine عنو nw force, violence, qui est traduite en français par très.  Hypothèse à confirmer.

 

NB : il semble y avoir un rapport d’énantiosémie au sein de l’étymon {ǧ,r} car l’un des sens relevés par Bohas-Bachmar (p. 60 et 61) pour cet étymon est celui de peur, crainte, appréhension, perceptible dans les racines non ambigües وجر wǧr et رجو rǧw.

 

عنجورة ‛unǧūra étui à flacon : variante de حنجور unǧūr gorge, gosier ; flacon pour les aromates. Même remarque que pour le verbe عنجر ‛anǧara vu plus haut : l’étui comme métaphore de la gorge. Cf. جار ǧāra – IV. mettre des objets dans un étui, et aussi جرجة ǧurǧa bissac. La signification ou la fonction de la séquence initiale عن ‛un- (ou حن un-) restent obscures, sauf si عنجورة ‛unǧūra est dérivé de عنجر ‛anǧara, ce qui n’est pas impossible, car il y a d’autres noms de récipients dont on connaît le lien probable avec le bruit du liquide qu’on y déverse ou qui en coule, notamment :

 

جرّة ǧarra jarre // جرجر ǧarǧara produire une espèce de glouglou

قارورة qārūra bouteille – قرقار qarqār vase // قرقر qarqara  roucouler (pigeon), grogner (chameau), glousser (coq), grouiller (ventre) – قرق qaraqa glousser (poule)

قبقب qabqab ventre // قبقب qabqaba faire entendre un bruit – بقبق baqbaqa produire le glouglou (bouteille)

 

 

عندر ‛ndr

 

عندر ‛andara être violent (averse)

 

Pour Bachmar (II, 160), cette racine pourrait s’analyser comme résultant du croisement de درّ darra IV. faire couler, verser par torrents la pluie avec عنوة anwa force, violence. L’auteur affiche en outre les vocables عاد āda V. exercer une influence prononcée, très violente par son mauvais œil et ران rān dureté dans les procédés, violence, dont nous ne comprenons pas la nécessité.

 

Le Lisān situe quant à lui ce verbe, semble-t-il à juste titre, sous la racine عدر ‛dr dont il pourrait n’être qu’une simple extension par incrémentation de l’infixe nasal n puisque le nom عدر ‛adar signifie pluie forte et abondante.

 

Les deux analyses ont un commun dénominateur évident : l’étymon {d,r} couler abondamment, relevé dans Bohas-Bachmar p. 79. Reste à élucider le statut de عن ‛an- dans عندر ‛andara et celui de ع ‛a- dans عدر ‛adar, et à vérifier s’il y a un rapport entre eux. À décider aussi, dans la mesure du possible, si l’une des deux racines résulte de l’incrémentation du n ou si ce n’est pas l’autre qui résulterait plutôt de son amuïssement.

 

 

عنطل ‛nṭl

 

عنطل ‛anṭala courir

عنطل ‛anṭal toile d’araignée

 

La distance entre le sens du verbe – seul de ces deux items à avoir été étudié par Bachmar (II, 160) – et celui du substantif laisserait facilement supposer un cas d’homonymie. Nous allons voir qu’il convient de rester prudent en la matière.

 

عنطل ‛anṭala courir est analysé par Bachmar comme résultant d’un croisement de نعى na‛ā X. courir çà et là et porter son cavalier on ne sait où avec لوط lawṭ actif et remuant. Cette analyse, qui implique, on le voit, deux inversions de radicales, nous semble un peu forcée. Compte tenu du sens de la séquence nṭ dans les verbes نطّ naṭṭa s’enfuir ; sauter, faire un saut et نطا naṭā VI. chercher réciproquement à se devancer, c’est cette séquence nṭ que nous préférons reconnaître au cœur de عنطل ‛anṭala.

 

عنطل ‛anṭal toile d’araignée : les verbes نطّ naṭṭa et نطا naṭā que nous venons de voir ont un autre sens, نطّ naṭṭa serrer, lier, attacher ensemble, et نطا naṭā étendre, allonger une corde ; tendre sur le métier les fils qui forment la chaîne du tissu. Cette mise en relation se passe de commentaire.

 

Il ressort de ces parallélismes que la séquence nṭ est attestée dans trois racines, avec deux sens, courir et tisser, qui n’ont apparemment aucun rapport entre eux. Il faut pourtant croire qu’ils en ont jadis eu un qui maintenant nous échappe. Il n’est pas impossible que la course incessante de la navette du tisserand y soit pour quelque chose.[2]

 

Dans les deux items, le ‛ayn initial et le l final sont des créments auxquels il est encore difficile d’attribuer une signification ou une fonction, si tant est qu’ils en aient une.

 

Voir aussi plus loin عنكب ‛ankab araignée où, comme on pouvait s’y attendre, nous retrouverons le tissage.

 

 

عنفش ‛nfš

 

عنفش ‛anfaša être bien fourni, touffu et long (poil de la barbe)

 

Pour Bachmar (II, 161), cette racine résulte du croisement des étymons {‛,š}, {f,n} et {‛,f} tels qu’ils se révèlent dans

 

وشع waša‛a IV. être en fleur (arbres, légumes)

فينان faynān qui a une chevelure abondante

عفا ‛afā être très touffu, luxuriant (poil)

 

Pour des raisons phonétiques – “la contrainte d’Angoujard”[3] – le radical réalisé à partir de ce croisement n’est pas عشفن ‛ašfana mais عنفش ‛anfaša.

 

Notre analyse est un peu différente et, croyons-nous, plus économique. Nous voyons en effet cette racine comme résultant plutôt du croisement des étymons {‛,f} et {f,š} tels qu’ils se révèlent dans

 

عفا ‛afā être très touffu, luxuriant, que nous reprenons volontiers à notre compte

فشّ fašš pièce d’étoffe de laine épaisse

 

Le croisement serait complété par une incrémentation de l’infixe nasal n en deuxième position, dont la fonction pourrait être de dissimilation : ‛affaša > ‛anfaša, pour la raison déjà donnée plus haut, à savoir l’obtention d’une forme qui ne puisse pas être prise pour une forme II.

 

 

عنقش ‛nqš

 

عنقش ‛anqaša s’attacher, se coller à qqch – II. تعنقش ta‛anqaša être dur envers qqn

عنقش ‛anqaš maigreur

عنقاش ‛inqāš bas, vil, ignoble ; colporteur

 

Bachmar (II, 161) n’a analysé que le verbe :

– pour la forme I, le radical serait un amalgame de عاق ‛āqa lier, وشق wašaqa IV. s’attacher, s’appliquer fortement à qqch, et قان qāna rassembler, réunir les parties dispersées d’une chose.

– pour la forme II, le radical serait un amalgame de عشى ‛ašā commettre un acte d’injustice, d’oppression envers qqn, قعّ qa‛‛a se mettre à crier contre qqn, le gronder ou l’injurier, عان ‛āna affecter qqn par son mauvais œil, lui jeter un regard nuisible, نعى na‛ā accabler qqn, fondre sur lui de toutes parts, شقّ šaqqa jeter qqn dans le malheur, dans une position pénible, difficile, قان qāna V. vexer, tourmenter qqn par des paroles, et ناش nāša III. aborder hardiment qqn (son adversaire dans le combat).

Bien que ce ne soit pas dit expressément, on voit que ces deux formes I et II ne relèvent pas de la même racine mais de racines homonymes.

 

À notre avis, il y a là trop de séquences cassées ou inversées pour que ces croisements soient plausibles. Voici notre propre analyse :

– pour la forme I, nous reprendrions volontiers à notre compte le verbe عاق ‛āqa lier, étoffé à la fois par le crément final š et par l’infixe nasal n. Mais il est encore plus économique de voir dans عنقش ‛anqaša une simple extension de عقش ‛aqaša réunir, rassembler (son troupeau dispersé), avec un infixe nasal n qui pourrait jouer un rôle réfléchi proche de celui qu’il joue en général dans la forme VII des racines trilitères.

– pour la forme II, nous voyons plutôt ici un simple croisement de عنوة anwa force, violence déjà rencontré, avec قشّ qašša broyer, écraser (en frottant dans la main).

 

Passons aux autres items :

 

عنقش ‛anqaš maigreur : il serait étonnant que ce mot n’ait pas quelque relation avec قشّ qašša marcher comme un homme maigri. Nous n’avons pas d’explication pour la séquence عن ‛an-.

 

عنقاش ‛inqāš bas, vil, ignoble : il est probable que ce mot a quelque relation avec قشاش qušāš ordures, morceaux ramassés par terre ou dans un fumier, et peut-être avec عقى ‛aqā faire caca, auquel cas il pourrait résulter d’un croisement des deux.

 

عنقاش ‛inqāš colporteur : il est plus difficile de rattacher ce mot à la racine قشّ qšš mais on peut néanmoins faire l’hypothèse, au vu des produits généralement vendus par les colporteurs, que ce nom de profession a quelque chose à voir avec قشّ qašš brin de paille resté sur le sol après la moisson, autrement dit un rien, une babiole. Nous n’avons pas d’explication pour la séquence عن ‛an- mais une influence de نقل naqala transporter n’est pas impossible.

 

 

عنكد ‛nkd

 

عنكد ‛ankada devenir gras et chargé de graisse (bosse d’un chameau)

عنكد ‛ankad dur ; sot, stupide

 

Bachmar (II, 162) n’analyse que le verbe. Il y voit un croisement de وعن wa‛ana V. engraisser outre mesure (chameau ou mouton) avec وادك wādik gras (homme).

 

Nous faisons une autre analyse, qui prend en compte les deux items et les trois sens : cette racine est, selon nous, construite sur l’étymon {‛k} (Bohas-Bachmar p. 122) réalisé dans des racines non ambigües comme عكّ ‛akk gros, fort, robuste, عكا ‛akā être gros, épais et gras (chameau), et waku‛a être robuste (chameau), ainsi que dans les racines ambigües عكد ‛akada devenir gros et gras (chameau, lézard), et عفك ‛afika devenir, se faire très sot, la sottise étant souvent associée à la grosseur, comme on le verra plus loin dans عنبج ‛unbuǧ sot, stupide ; ventru, pansu. Quant à la dureté, elle est souvent associée à la grosseur, aux côté de la force et de la robustesse. Si bien que les deux vedettes et leurs trois sens relèvent probablement d’une même racine عنكد ‛nkd issue de عكد ‛kd par incrémentation de l’infixe nasal n, racine elle-même apparentée par un commun étymon {‛,k} aux divers vocables que nous venons de citer.

 

 

عنكش ‛nkš

 

عنكش ‛ankaša commencer à jaunir, à se dessécher (herbes) – II. friser et se maintenir frisé (cheveux)

عنكش ‛ankaš homme qui ne peut pas se passer d’emploi d’onguents, de pommade, ou d’une mise très recherchée

 

Bachmar (II, 284) n’a analysé que le verbe. Nous le citons :

 

“Le sens du radical عنكش ‛ankaša regroupe deux définitions qui expriment la même idée. Le dessèchement des herbes est une forme de repli sur soi, c’est le même procédé que pour les cheveux qui frisent, parce qu’ils se replient en boucles sur eux-mêmes.”

 

Ce qui autorise l’auteur à voir dans cette racine une extension par l’infixe n de la racine triconsonantique عكش ‛akaša V. être ridé, replié sur soi, être ratatiné.

 

Nous faisons nôtre cette analyse du verbe. Notons seulement que déjà la forme I de عكش ‛akiša a le sens de être embrouillé, mêlé, entrelacé (chevelure, herbes, feuillage).

 

Reste le nom. Sous la même entrée, on trouve عكش ‛akiš homme qui n’est bon à rien, qui n’est utile à personne. Un rapport sémantique avec عنكش ‛ankaš est plus lâche mais non impensable, si l’on veut bien admettre qu’un homme trop occupé aux soins de beauté de sa petite personne dispose de moins de temps que les autres à consacrer à des activités productives.

 

Cette racine n’est pas isolée dans la thèse de Bachmar, elle fait partie d’un ensemble, traité dans les pages 247 à 297 du tome II, que l’auteur appelle Les formes ABCD incrémentables. Chaque radical quadriconsonantique y est mis en relation avec au moins un radical triconsonantique. Les créments sont divers et leur place l’est tout autant.

 

Mais pour notre propre sujet, cette racine est, dans cet ensemble, la seule à avoir la séquence عن ‛an- à l’initiale. Dans la partie suivante de cette étude, nous allons présenter d’autres racines à initiale عن ‛an- qui, selon nous, pourraient figurer dans ce même ensemble. On verra en effet que ces racines, à l’instar de la plupart de celles que nous avons rencontrées dans cette partie, peuvent être mises en relation avec un radical triconsonantique.

 

 

2. Les quatorze autres racines dérivées de racines triconsonantiques par infixation du « n »

 

 

عنبسnbs

 

عنبس ‛anbas lion ; homme fort et brave

 

Probable dérivé, par l’infixe nasal n, de العابس al-‛ābis le sévère, celui qui fronce le sourcil”, épithète du lion.

 

 

عنبل ‛nbl

 

عنبل ‛unbul caroncule qui reste après la circoncision (chez une femme) ; femme qui a un grand clitoris

عنابل ‛unābil gros (nerf employé pour faire une corde d’arc) ; homme qui a les bras gros et charnus

 

Cette racine est clairement dérivée, par l’infixe nasal n, de la racine عبل ‛bl gros, épais. Par ailleurs il semble bien que حنبل ḥanbal ventru ; gros, replet puisse être considéré comme une variante.

 

 

عنتلntl

 

عنتل ‛antala déchirer, mettre en pièces

عنتل ‛untal ou ‛untul fort, robuste

 

Par infixation du n nasal, les deux mots sont probablement dérivés de la racine عتلtl sous laquelle on trouve le verbe عتل ‛atala arracher, enlever et l’adjectif معتل mital fort, robuste.

 

 

عنثل ‛nṯl

 

عنثل dans عنثل أمّ umm ‛anṯal hyène

 

Le Lisān place ce mot sous عثل ‛ṯl à juste titre puisqu’on y trouve effectivement عثيل ‛iṯyal hyène mâle et عثيال أمّ umm ‛iṯyāl hyène femelle. Le n de cette vedette est clairement un infixe nasal.

 

 

عنجدnǧd

 

عنجد ‛anǧada devenir sec (raisin)

عنجد ‛anǧad raisin sec

معنجد mu‛anǧad courroucé

 

Le verbe est apparemment un dénominal de عنجد ‛anǧad, un terme de botanique que, pour cette raison, nous renonçons à analyser.

 

Quant à معنجد mu‛anǧad – que le Qāmūs, seul dictionnaire arabe à le mentionner, vocalise mu‛anǧid –, il s’agit évidemment d’un homonyme dérivé عجدǧd dont le participe de la forme VII, منعجد mun‛aǧid, a le sens de impétueux, emporté, violent. On pourrait penser que معنجد mu‛anǧid est une métathèse de منعجد mun‛aǧid. C’est plus probablement le participe et la trace d’un verbe عنجد ‛anǧada disparu, dans lequel, ici comme ailleurs, le n est un infixe nasal.

 

 

عنجف ‛nǧf

 

عنجف ‛unǧuf vieille femme ; homme petit, maigre et rabougri

 

Kazimirski présente le mot deux fois, une fois sous عجف ‛aǧafa amaigrir, rendre maigre ; s’imposer des privations, et une deuxième fois à sa place alphabétique. Ce serait donc une extension de عجف ‛ǧf par infixe nasal, ce que signalait déjà le Qāmūs.

 

 

عنصر ‛nṣr

 

عنصر ‛unṣur ou ‛unṣar élément, base, principe (d’une chose, des corps), corps simple ; malheur, calamité ; besoin ; intention

 

Au contraire de Kazimirski qui renvoie de عصر ‛ṣr à عنصر ‛unṣur traité à part, Lane place ce dernier directement sous عصر ‛ṣr et insiste d’emblée sur le fait qu’il n’est qu’un synonyme de أصل aṣl[4].

 

Que le mot soit effectivement dérivé de عصر ‛ṣr presser est en effet probable : quand on presse un fruit, on en retire le suc, l’essence, le principe ; quand on presse qqn, on cause chez lui une gêne, une angoisse qui peuvent aboutir au malheur ; quand on est pressé, c’est parce qu’on éprouve un besoin urgent, etc.

 

 

عنظى ‛nẓy

 

عنظى ‛anẓā tenir des propos obscènes, raconter à qqn des contes obscènes

عنظوان ‛unẓuwān ou عنظيان ‛inẓiyān nom de plante ; sorcier ; hypocrite ; homme qui tient des propos sales – عنظوانة ‛unẓuwāna grosse sauterelle femelle

 

Pour le sens du verbe et la troisième acception du nom, le Lisān donne une série de variantes :

 

ويقال للفحّاش: حِنْظِيانٌ وخِنْظِيانٌ وحِنْذيانٌ وخِنْذِيانٌ وعِنْظِيان.

 

et le Qāmūs rapproche quant à lui le verbe de غنظى ġanẓā accabler qqn d’injures, lui dire des paroles dures et offensantes, ce qui laisserait en principe le champ libre à la séquence nẓ pour être porteuse de leur commun dénominateur sémantique, sauf qu’un tel dénominateur ne se manifeste ni dans les racines à séquence initiale nẓ- ni dans ظنّ ẓanna, seule racine à initiale ẓn-, et qu’il n’existe pas d’autres racines non ambigües construites sur l’étymon {ẓ,n}.

 

Plus vraisemblablement, en dépit des variantes du Lisān dont l’examen nous entraînerait hors de notre sujet, c’est vers l’étymon {‛,ẓ} qu’il convient de se tourner. Dans Bohas-Bachmar p. 180, on relève en effet à propos de cet étymon des verbes non ambigus comme

 

عظّ ‛aẓẓa maltraiter, faire souffrir qqn – III. se dire de grosses injures

عظا ‛aẓā nuire à qqn ; empoisonner qqn ; calomnier et desservir qqn par des propos malveillants ; détourner qqn d’une bonne action

 

On voit que, selon un processus qui nous devient familier, notre vedette pourrait bien être un dérivé de عظا ‛aẓā par incrémentation de l’infixe nasal n.

 

Nous n’avons pas d’explication pour les autres acceptions du nom.

 

 

عنفص ‛nfṣ

 

تعنفص ta‛anfaṣa se vanter, être vantard ; être arrogant, présomptueux

تعنفص ta‛anfuṣ arrogance, insolence ; légèreté, esprit léger ; grande taille

عنفص ‛infiṣ dévergondé, impudique, obscène dans ses propos ; maigre ; très vif dans ses mouvements, qui se remue beaucoup ; méchant, insociable ; femme petite et vive, séduisante par sa vivacité, coquette ; renardeau

عنفصة ‛infiṣa femme bavarde ; femme qui sent mauvais

 

Racine très polysémique où dominent néanmoins les sens péjoratifs. Il pourrait s’agir de métaphores à partir du sens de renardeau, le renard n’ayant pas très bonne réputation à juger par les deux premiers sens de notre prochaine vedette ( عنفط ‛unfuṭ ) et par ces quelques parallélismes :

 

تنفل tanfal renard // تفل tafila sentir mauvais

ثرملة ṯurmula renard // ثرمل ṯarmala rendre les excréments ; se salir les mains et la bouche ; bâcler

دران darān renard // درن daran saleté, ordure

etc.

 

Mais la métaphore a pu aussi fonctionner dans l’autre sens. La première racine triconsonantique vers laquelle on se tourne pour le vérifier est عفص ‛fṣ, dont l’adjectif عفص ‛afiṣ signifie acre, acerbe (goût). On a la surprise d’y trouver, situé tout de suite après معفاص mi‛fāṣ fille d’un caractère très méchant, d’une humeur acariâtre, un autre عنفص ‛infiṣ avec cette fois-ci le sens de femme acariâtre, méchante, et d’une grande intempérance de langage. C’est évidemment le même mot que notre troisième vedette. Le n est un infixe nasal qui permet ici aussi une dérivation lexicale supplémentaire.

 

 

عنفط ‛nfṭ

 

عنفط ‛unfuṭ ignoble, bas et méchant (homme) ; sorte de renard aux oreilles noires ; partie de la lèvre comprise entre les moustaches et le nez

 

Autre cas patent de dérivation par l’infixe n, ici à partir de عفط ‛afaṭa peter (chèvre, bouc) ; éternuer (moutons) ; imiter le pet par un certain mouvement des lèvres.

 

 

عنفق ‛nfq

 

عنفق ‛anfaq légèreté, peu de poids d’une chose

عنفقة ‛anfaqa poil de la barbe entre la lèvre inférieure et le menton

 

Lane pense que le deuxième mot est dérivé du premier, ce qui est probable.

Cette racine pourrait-elle être issue de عفق fq selon le processus déjà plusieurs fois observé ? Le sens fondamental de عفق ‛afaqa est ne faire qu’aller et venir, paraître et disparaître, un peu comme les mouches, qui se disent عفق ‛ufuq. Un tel mouvement suppose une certaine légèreté, un faible poids. Une fois de plus nous optons pour le n infixe.

 

 

عنفك ‛nfk

 

عنفك ‛anfak sot, sotte ; insupportable, ennuyeux

 

Cette racine a été obtenue par le même processus que les précédentes : greffe de l’infixe nasal n sur la racine عفك ‛fk où l’on trouve les verbes عفك ‛afaka empêcher qqn de faire qqch et عفك ‛afika devenir, se faire très sot. D’où les deux acceptions de la vedette.

 

 

عنقد ‛nqd

 

عنقود ‛unqūd ou عنقاد ‛inqād grappe de raisin

 

Pour le Lisān, le terme s’applique à toutes sortes de fruits. Pour Lane, cette racine est une extension par l’infixe n de عقد ‛qd nouer, lier, ce qui est probable.

 

 

عنقر ‛nqr

 

عنقر ‛unqur racine de roseau ; première pousse du roseau ou du loch ; cœur, moelle du palmier ; de là race, lignage, origine, extraction

عنقرة ‛unqura femelle d’une sorte de faucon

 

Probable cas d’homonymie.

 

عنقر ‛unqur : évident dérivé de عقر ‛aqr racine, base, fondement, origine. Cf. عنصر ‛unṣur.

 

عنقرة ‛unqura : terme de zoologie. Peut-être en rapport avec صقر ṣaqr.

 

En conclusion : pour toutes les racines traitées dans cette partie, et pour certaines de la précédente, analyser la racine quadriconsonantique revient à analyser la racine triconsonantique dont elle est, semble-t-il, dérivée par incrémentation de l’infixe nasal n placé en deuxième position.

 

 

3. Les quatorze racines dans lesquelles une séquence biconsonantique est repérable

 

 

عنبج ‛nbǧ

 

عنبج ‛unbuǧ lent et paresseux ; sot, stupide ; ventru, pansu

 

Ce mot a un très probable rapport avec la séquence gros et gras telle qu’on la retrouve dans sa variante حنبج ḥunbuǧ gros, épais, replet ainsi que dans

 

بجّ baǧǧa engraisser, rendre gras

بجبج baǧbāǧ obèse, adipeux

بجر baǧira avoir un gros ventre

بجل baǧila être gros

بجم baǧama être lent

عبنجرabanǧar gros, épais

 

Lenteur, paresse et stupidité doivent être perçues comme des conséquences morales de l’obésité, sens premier.

Nous n’avons pas d’explication pour la séquence initiale عن ‛an-.

 

 

عنبرnbr

 

عنبرanbar ambre gris ; sorte de poisson de mer (cachalot),

عنبرanbar, عنبرةanbara noble origine d’une famille

عنبرanbar, عنبرةanbara grand froid de l’hiver

 

Cas patent d’homonymie.

 

عنبرanbar.1 ambre gris : le sens premier est probablement le nom du poisson. En dérivent le nom de son excrément, d’où vient l’ambre, celui du bouclier fait de la peau de ce poisson, et les autres par métaphore (le parfum de..., l’essence de..., le summum de..., etc.).

Sauf exceptions, les termes de zoologie ou de botanique – souvent empruntés et déformés ou issus de toponymes aux origines obscures – résistent à l’analyse.

 

عنبرanbar.2 noble origine d’une famille : à la lumière de notre étude Le fils et le prophète[5], ce mot est clairement construit sur la séquence nb ; il doit même être encore plus précisément – par préfixation d’un ‛ayn à valeur sémantique nulle ou disparue dérivé de نبر nabara élever, exhausser ; grandir, avoir grandi (enfant). Rappelons quelques-unes des autres racines relevées à cette occasion :

 

نبأ naba’a être haut, élevé ; paraître au-dessus de la tête de qqn

نبا nabā u نبوة nabwa et نباوة nabāwa élévation de terrain

نبت nabata pousser, germer, croître – IV. grandir, être adulte (se dit d'un garçon)

نبط nabaṭa sourdre (se dit de l’eau qui sort de la source) – IV. sortir au jour

نبع naba‛a sourdre (se dit de l’eau qui sort de la source). De là fig. s'élever au milieu des autres – منبع manba‛ origine, source

نبغ nabaġa sourdre (se dit de l’eau) ; paraître, apparaître ; surgir, s'élever

نبك nbk VIII. être haut, élevé, se dresser dans les airs

نبه nabahaنباه nabāh grand, qui a grandi

نسب nasab lignage, origine, famille, du côté du père

etc.

 

عنبرanbar.3 grand froid de l’hiver : on pense évidemment d’emblée à la racine برد brd, ce qui nous amène à chercher du côté de la séquence br. La pêche ne sera pas miraculeuse : seulement deux autres racines trilitères, بسر basara V. être froid (jour)بسر basr eau froide et صبرة ṣabra, صبارة ṣabāra intensité du froid, mais tout de même deux mots qui peuvent être considérés comme des variantes, surtout le premier : حنبرة ḥanbara grand froid, intensité du froid et صنّبر ṣinnabir intensité d’un froid d’hiver dans lesquels les séquences initiales an-, ḥan- et ṣin- pourraient être chargées de la valeur intensité. C’est une hypothèse.

 

 

عنتت ‛ntt

 

عنتت ‛antata se détourner de, tourner le dos à qqn et s’éloigner ; avoir poussé et grandi (cornes d’un jeune bouc)

عنتوت ‛untūt petite montagne dans le désert ; pénible, difficile à gravir (colline) ; le commencement (de toute chose), le bout qui paraît le premier

 

À l’exception de عنوت ‛anūt, qui signifie raide, pénible, difficile à gravir, il ne semble pas y avoir de rapport entre les deux vedettes, ni entre les deux sens du verbe, ni avec aucun des mots de la racine عنت ‛nt dont, à première vue, عنتت ‛ntt pourrait facilement passer pour une extension. Lane situe d’ailleurs les mots en عنتت ‛ntt à l’intérieur de la notice consacrée à عنت ‛nt, à l’instar du Lisān et du Qāmūs, du moins, pour ces derniers, en ce qui concerne le seul عنتوت ‛untūt.

 

La rareté et l’obsolescence de cette racine ne l’empêchent pas d’être très instructive. Grâce à elle, nous allons progresser notablement dans nos observations. Nous pouvons en effet rapprocher

 

·        عنتت ‛antata se détourner de, tourner le dos à qqn et s’éloigner

de عنّ ‛anna (‛an) se détourner, s’écarter de, de تنعنع tana‛na‛a se séparer, s’éloigner, et de la préposition عن ‛an elle-même

·        عنتوت ‛untūt le commencement (de toute chose), le bout qui paraît le premier

de عنعن ‛an‛ana faire remonter son origine à

·        عنتت ‛antata avoir poussé et grandi (cornes d’un jeune bouc)

de نتأ nata’a être en saillie

·        عنتوت ‛untūt petite montagne dans le désert ; pénible, difficile à gravir (colline)

de نتأة nat’a monticule, montée

 

Autrement dit, il semble y avoir deux racines عنتت ‛ntt homonymes :

 

عنتت ‛ntt.1, construite sur l’étymon {‛n} origine, séparation, sens dont témoignent les racines non ambigües vues plus haut.

Nous ne pouvons dire si les deux t additionnels ont une fonction ou une signification particulières.

 

عنتت ‛ntt.2, construite sur la séquence nt se gonfler, grandir, à juger par نتّ natta se gonfler (de colère), نتأ nata’a être haut, enfler, نتب nataba enfler, se gonfler, نتش nataša germer, pousser, نتا natā enfler (membre du corps), etc.

L’élément عن ‛n – réduit ici au seul ‛ayn initial – semble avoir la valeur intensité déjà rencontrée. On notera en effet qu’une colline pénible à gravir l’est probablement plus qu’un simple monticule, et que les cornes grandies d’un jeune bouc ne sont plus les protubérances en saillie de son premier âge. Nous ne pouvons dire si le deuxième t a une fonction ou une signification particulières.

 

 

عنثج ‛nṯǧ

 

عنثج ‛anṯaǧ gros et gras (bouc de montagne)

 

Que ce vocable soit construit sur la séquence ṯǧ apparaît clairement si on le met en regard de ثأج ṯa’aǧa et ثاج ṯāǧa bêler, ثجر ṯaǧr gros et large, ثجل ṯaǧila être ventru, pansu.

Nous n’avons pas d’explication pour la séquence initiale عن ‛an-.

 

 

عنجهnǧh

 

عنجهيّ ‛unǧuhiyy orgueilleux

عنجهيّة ‛unǧuhiyya ou عنجهانيّة ‛unǧuhāniyya faste, grand train ; sottise, ignorance, stupidité

 

Compte tenu de l’alternance avérée ǧ/z, nous rapprochons ces mots de عنزهوة ‛inzahwa orgueil. La racine doit être une variante de عنزه nzh (voir plus bas), sous l’influence de

جاه ǧāh rang, dignité, honneur, du pehlevi gāh place, trône, lit.

 

 

عندأnd’

 

عندأو ‛inda’w hardi, courageux

عندأوة ‛inda’wa embarras, perplexité ; grande calamité ; dureté (au toucher) ; ruse, stratagème, astuce

 

La distance entre le sens de l’adjectif et ceux du substantif laisse supposer un probable cas d’homonymie.

 

عندأو ‛inda’w : à ce qualificatif de la chamelle le Lisān en associe deux autres qui lui sont proches aussi bien par le sens que par la forme puisque seule leurs initiales sont différentes :

 

وحكى شمر عن ابن الأَعرابي: ناقة عِنْدَأْوةٌ وقِنْدَأْوةٌ وسِنْدَأْوةٌ أَي جَرِيئةٌ. 

 

On ne trouve guère de trace de hardiesse ou de courage dans les racines trilitères présentant la séquence -nd-, si ce n’est dans نجد naǧd courageux, نهد nahd homme hardi, ainsi que dans la racine هندس hindis hardi, intrépide (lion). C’est peu pour en tirer un enseignement mais ce n’est pas non plus négligeable, faute de mieux. Il est de toutes façons difficile de savoir si le ‛ayn initial de عندأو ‛inda’w a une signification ou une fonction différente de l’initiale des deux autres synonymes de la citation.

 

عندأوة ‛inda’wa : le Lisān place le substantif sous عدأ ‛d. Il est vrai qu’il peut y avoir une intention hostile dans une ruse ou un stratagème. Mais une autre analyse est envisageable : un croisement de la séquence عن ‛an intensité avec l’étymon {’,d} au sens révélé par ceux des diverses racines non ambigües citées par Bohas-Bachmar p. 30 et 31 ainsi que dans notre étude La main, 3.2.[6] :

 

أاد u āda être pénible à qqn ; accabler qqn – مآود ma’āwid malheurs, maux

أدا adā u dresser des embûches à qqn

أدّ √’dd أدّ adda opprimer qqn – أدّ add, إدّ idd malheur, adversité

أدى adā i tromper qqn

داء dā’a – IV. faire souffrir, causer une douleur à qqn

دأى da’ā dresser des embûches à qqn, tendre des pièges

وأد √w’d موائد mawā’id malheurs, calamités

ودأ wada’a – II. porter la ruine parmi, attirer la ruine sur qqn

ودأ wada’a attaquer qqn de tous côtés, lui nuire par tous les moyens ; faire du mal à qqn inopinément, prendre qqn en traître

 

 

عندم ‛ndm

 

عندم ‛andam sang-de-dragon (plante) ; bois du Brésil (بقّم baqqam)

 

Terme de botanique dont on voit qu’il a deux interprétations. Nous ne nous attarderons pas sur le signifié, qui n’est pas notre domaine. En ce qui concerne le signifiant, on y relève la séquence دم dam sans qu’on puisse affirmer un rapport avec plusieurs synonymes de la première acception de ce terme dans lesquels on la retrouve avec le sens de sang :

 

الأخوينِ دمّ damm al-aḫawayni sang des deux frères

التنّين دمّ damm al-tinnīn sang du dragon

الثعبان دمّ damm al-ṯa‛bān sang du serpent

 

Quoi qu’il en soit, le rôle de la séquence initiale عن ‛an- est totalement obscur.

 

 

عنزه nzh

 

عنزهوة ‛inzahwa orgueil

 

Ce mot – rencontré plus haut sous la racine عنجهnǧh – a été malencontreusement placé par Kazimirski sous عزه ‛zh, où il n’a rien à faire, alors que c’est une claire extension de زهو zahw orgueil. Rien ne permet d’attribuer une fonction ou signification particulières à la séquence initiale عن ‛an-.

 

 

عنشط ‛nšṭ

 

عنشط ‛anšaṭa être en colère

عنشط ‛anšaṭ long, grand ; méchant

 

Nous notons que la séquence نش est présente en tête de plusieurs racines exprimant

– le bouillonnement : نشّ nšš, نشج nšǧ, نشنش nšnš

– la hauteur : نشأ nš’, نشظ nšẓ

– ou les deux : نشز nšz, نشص nšṣ.

Rien ne permet d’attribuer une fonction ou signification particulières au ‛ayn initial.

 

 

عنطب ‛nṭb

 

عنطب ‛unṭub grosse sauterelle

 

Terme de zoologie qui n’est pas forcément un nom-base en dépit de son suffixe -b typique d’un grand nombre de noms d’animaux. Il est effet possible de le rapprocher de نطّ naṭṭa sauter, faire un saut ; et le ‛ayn initial pourrait avoir valeur de préfixe intensif. Voir aussi l’item suivant.

 

 

عنطز ‛nṭz

 

عنطز ‛anṭaza sauter et bondir comme une chèvre

 

Ce mot présente toutes les apparences d’un croisement de عنز ‛anz chèvre avec نطّ naṭṭa sauter. (Voir aussi عنطب ‛unṭub ci-dessus). Le nom de l’animal a par ailleurs un probable rapport avec le verbe نزا nazā u sauter, bondir, mais on ne sait pas dans quel sens la métaphore a fonctionné : à juger par nos caprice et cabriole, c’est peut-être le vieux nom sumérien de la chèvre, uz, qui est la lointaine source des verbes arabes en nz- signifiant bondir.

 

 

عنعن ‛n‛n

 

عنعن ‛an‛ana se dire issu de tel père de tribu, faire remonter son origine à qqn ; prononcer la hamza comme si c’était un ‛ayn.

 

Racine non ambigüe par excellence qui nous fournit généreusement son étymon {‛,n} et l’une des charges sémantiques de cet étymon, l’origine. Le mot a vraisemblablement été créé, non sans ironie, à partir de la répétition de la préposition عن ‛an dans la longue remontée par ancêtres successifs jusqu’au premier d’entre eux.

 

La deuxième acception est une confirmation de la proximité orale du ‛ayn – pharyngal – et de la hamza – laryngale –, révélée à l’écrit par la similitude de forme des deux lettres. On voit par là que le trait qui distingue ces deux phonèmes “gutturaux” ne doit pas être un obstacle à d’éventuelles variantes.

 

 

عنقز ‛nqz

 

عنقز ‛anqaz verge de l’âne ; marjolaine

عنقزة ‛anqaza étendard, drapeau ; poison ; malheur

 

Kazimirski suit l’exemple du Qāmūs en plaçant curieusement ces évidents homonymes sous l’entrée عقزqz alors qu’on ne voit pas par quel sémantisme ils pourraient bien être reliés entre eux ou avec le verbe عقز ‛aqaza marcher près l’un de l’autre et lentement (comme les fourmis).

 

Nous n’aurons pas d’explication pour عنقزة ‛anqaza étendard, drapeau mais nous pouvons au moins rapprocher autour de leur séquence commune قز qz

– d’une part عنقز ‛anqaz verge de l’âne de قزبر quzbur pénis long et gros et قزميلة qazmīla verge, pénis,

– et d’autre part عنقز ‛anqaz marjolaine de قزح qiz aromates.

Nous n’avons pas d’explication pour la séquence عن ‛an-.

 

Cette même séquence قز qz se retrouve également dans des mots à connotation péjorative qui pourraient expliquer les sens poison et malheur de عنقزة ‛anqaza, notamment

 

قزّ qazza avoir de la répugnance pour tout ce qui est malpropre ou immonde

قازّ qāzz ou قزح quzaḥ Satan

قزح qazḥ urine du chien, excrément des serpents

قزة quza serpent, قزاز qazāz petits serpents, الأقزل al-aqzal sorte de serpent

قزى qazā II. tuer et étendre qqn par terre raide mort, قزام quzām mort subite

قزمل qazmal petit et contrefait

 

mais nous n’avons, ici non plus, pas d’explication pour la séquence عن ‛an-.

 

 

عنكب ‛nkb

 

عنكب ‛ankab et عنكبوت ‛ankabūt araignée

 

En dépit de son -b final, ce nom d’animal ne semble pas être un nom-base. Lane qui, en l’occurrence, a bien lu le Lisān, y a aussi trouvé القرن معنكب mu‛ankab al-qarn having a horn curved so as to resemble a ring. C’est un indice très utile, car il nous permet de remonter aussitôt à la matrice phonique de la courbe, bien étudiée dans Bohas-Saguer 2012, et dont l’un des étymons les plus représentés en lexique est l’étymon {b,k}. On y trouve non seulement des verbes comme كبّ kabba pelotonner, باك bāka former des boules d’argile, mais aussi d’autres plus tournés vers le tissage comme حبك ḥabaka, شبك šabaka, كرب karaba et même كتب kataba dans une de ses plus anciennes acceptions[7].

 

S’il n’est pas toujours facile d’analyser les termes scientifiques, il est néanmoins avéré que nombre d’entre eux ont d’abord eu des synonymes populaires ayant quelque chose à voir avec une caractéristique saillante de la plante ou de l’animal. Il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce que l’araignée eût été appelée “la tisseuse”. Rappelons que nous avons observé plus haut le même rapport dans la racine عنطل ‛anṭal.

Nous n’avons pas d’explication pour la séquence عن ‛an-.

 

 

 

4. Le reliquat (sept racines)

 

 

عنترntr

 

عنتر ‛antara bourdonner (mouche) ; percer qqn avec une lance ; se jeter avec courage dans les dangers, affronter les périls

عنتر ‛antar ou ‛untar mouche bleue

عنتر ‛antar ou عنترة ‛antara Antar, nom d’un célèbre cavalier et héros arabe

 

Le nom du héros et celui de la mouche sont de probables homonymes, comme le sont leurs dénominaux. Nous renonçons à les analyser.

 

En revanche, عنتر ‛antara percer qqn avec une lance est clairement dérivé, par préfixation du ‛ayn, de نتر natara percer qqn avec une lance. Nous n’avons pas d’explication pour le ‛ayn initial.

 

 

عنجل ‛nǧl

 

عنجل ‛unǧul vieillard chez qui les os sont saillants, par suite de la maigreur et du dessèchement de la peau

 

D’après le Lisān, cette racine serait une variante de غنجل ġunǧul, elle-même extension par l final de غنج ġanaǧ vieillard.

 

 

عندب ‛ndb

 

عندب ‛andab معندب mu‛andib fâché, courroucé

 

Par sa forme et son sens, le mot rappelle معنجد mu‛anǧad ou mu‛anǧid vu plus haut. Mais معندب mu‛andib est probablement une forme métathèsée de منعبد mun‛abid, participe de la forme VII de عبدbd, qui a, entre autres sens, celui de être en colère.

 

 

عندق ‛ndq

 

عندقة ‛unduqa bas ventre, partie du ventre sous le nombril

 

Terme d’anatomie que nous renonçons à analyser.

 

 

عندل ‛ndl

 

عندل ‛andala être fort et vigoureux (chameau) ; chanter (rossignol)

عندل ‛andal qui a une grosse tête (chameau, chamelle) ; long, au corps allongé (chameau)

عندلة ‛andala femme qui a de grosses mamelles

عندليب ‛andalīb rossignol

عاندانِ ‛anādilāni les deux testicules

 

Sans exclure totalement de possibles emplois métaphoriques, les distances sémantiques entre ces divers vocables laissent supposer de très probables cas d’homonymie.

 

عندل ‛andal semble n’être qu’une variante de صندل ṣandal[8] et قندل qandal, de même sens. Ce qui, dans cette acception, minimise le sens ou la fonction du ‛ayn initial, sans exclure la possibilité que les trois initiales jouent un même rôle en rapport avec la démesure. Pas d’autre rapprochement facilement envisageables, mais nous n’avons pas fait une recherche exhaustive. Il est difficile de savoir si le verbe عندل ‛andala être fort (synonymes صندل ṣandala et قندل qandala) est dérivé de l’adjectif ou si c’est l’inverse.

عندلة ‛andala femme qui a de grosses mamelles : féminin du précédent avec probable influence, pour le sens, de نودل nawdal pis, mamelle, avec un ‛ayn initial qui est ici plus clairement un préfixe intensif. On notera que ni صندل ṣandal ni قندل qandal n’ont ce sens au féminin.

عندل ‛andala chanter : dénominal de عندليب ‛andalīb, terme de zoologie d’origine obscure, peut-être variante de عندليل ‛andalīl (Lane). On remarquera le -b final typique des noms d’animaux.

عنادلانِ ‛unādilāni les deux testicules : terme d’anatomie dont un synonyme est قندانِ qundāni ...

 

 

عنصل ‛nṣl

 

عنصل ‛unṣal oignon sauvage

 

Terme de botanique qu’on rapproche évidemment de بصل baṣal oignon, tout en admettant que cette paronymie n’est peut-être bien qu’un hasard.

 

 

عنقب ‛nqb

 

عنقب ‛unqub sorte de plante (Oncoba spinosa).

 

Terme de botanique, qui n’est mentionné ni par Lane ni dans les dictionnaires arabes du site El-baheth. La plante est africaine. Le nom latin semble être une latinisation de l’arabe, et ce dernier est une probable arabisation d’un terme africain.

 

 

Conclusion

 

Nous avions la curiosité de vérifier si les racines quadriconsonantiques à séquence initiale عن ‛n- avaient, par cette séquence, un dénominateur sémantique commun. La réponse est clairement négative. Nous pensons en revanche avoir renforcé l’idée, encore timide mais déjà admise dans les dictionnaires arabes du Moyen Âge, selon laquelle dans un certain nombre de racines quadriconsonantiques, et probablement pas seulement dans celles de notre petit corpus, un n infixe en deuxième position a permis de créer une forme dérivée supplémentaire. Nous savons par la thèse de Bachmar que nombre de racines triconsonantiques ont des dérivés par suite d’une incrémentation, et que les créments peuvent être divers et diversement situés. Il nous faudra donc vérifier si, au nombre des créments, cet infixe n en deuxième position est un cas particulier ou s’il n’est au contraire qu’un banal crément de plus parmi les autres.

 

 

 

 

 

Bibliographie

 

 

Al-Fīrūzābādī (XIVe), Al-qāmūs al-muḥīṭ. (Sur le site El-baheth).

Bachmar, Karim, Les quadriconsonantiques dans le lexique de l’arabe, thèse de doctorat soutenue à École Normale Supérieure de Lyon en 2011. (En ligne).

Bohas, Georges et Bachmar, Karim, Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique. Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013.

Bohas, Georges et Saguer, Abderrahim, Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

Bohas, Georges, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

Cohen, David, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970 ; Louvain / Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet), 1993-2012.

Ibn Manẓūr (XIIIe s.), Lisān al-ʿArab. (Sur le site El-baheth).

Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

Lane, Edward William, Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate, 1863-1893.

Rolland, Jean-Claude, « Hypothèses sur l’étymologie de l’arabe katība », in Lettre de la SELEFA nº3, juin 2014. (En ligne).

Rolland, Jean-Claude, Étymologie arabe : dictionnaire des mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, Paris, L’Asiathèque, 2015.

Rolland, Jean-Claude, Dix études de lexicologie arabe, 2e édition, J.C. Rolland, Meaux, 2017.

Rolland, Jean-Claude, Le blog de J.C. Rolland, www.jclrolland.fr.



[1] Thèse de doctorat soutenue à École Normale Supérieure de Lyon en 2011. (En ligne)

[2] Voir notre étude Coupure, couture et coulure dans Rolland 2017.

[3] ... selon laquelle la deuxième consonne d’une racine quadriconsonantique ne peut être qu’une sonante ou une gutturale.

[4] Plus qu’un synonyme, si l’on remonte très haut dans le temps, ce n’en est peut-être qu’une variante, ces deux mots étant apparentés par leurs traits phonétiques.

[5] Dans Rolland 2017.

[6] Dans Le blog de JC Rolland, 2017.

[7] Voir Rolland 2014.

[8] Sans rapport avec son homonyme صندل ṣandal “santal ; sandale”, du persan sandal, mêmes sens, lui-même du sanskrit čandana “santal”.