Études de lexicologie arabe


SAMBUQUE

 

 

 

Où il sera question du sureau, d’instruments de musique, d’une

 

machine de guerre, de sabots, et de selles d’amazones[1]

 

 

 

Une certaine confusion règne chez les lexicographes et étymologistes autour du mot sambuque. C’est ainsi que Le Petit Robert (1972) écrit sans sourciller que le mot est issu de sambuca « sorte de flûte », du latin sambuca, du grec σαμϐύκη [sambúkê], et que la première acception du mot est « instrument de musique à cordes pincées, sorte de harpe en usage dans la Grèce antique » ! L’instrument à vent, au fil du temps, se serait donc métamorphosé en un instrument à cordes ! Quant au Dictionnaire historique de la langue française (Robert, 1992), dans l’article consacré à ce mot, il ajoute la forme sambue et le sens de « housse de selle » ! Trois sens aussi distants les uns des autres pour une même forme sont pourtant, en général, un indice fort d’une homonymie précédée d’une paronymie. Nous allons le vérifier assez facilement pour les deux premiers.

 

Et d’abord, quel est le genre de ce mot, masculin ou féminin ? De tous les ouvrages consultés, le Dictionnaire de l’armée de terre ou recherches historiques sur l’art et les usages militaires des anciens et des modernes, Volume 8, par les généraux Etienne Alexandre Bardin et Oudinot de Regio, p. 4774, est le seul à établir clairement la différence entre les deux homonymes : cet ouvrage distingue en effet entre LA sambuque, qui désigne aussi bien la harpe que la machine de guerre qui en a la forme, et LE sambuque, qui désigne le sureau et la flûte. Il suffisait de respecter les genres des étymons latins. (Voir Gaffiot, articles sambuca et sambucus). 

 

 

I. Le sureau et la flûte

 

Oui, le nom masculin sambuque – qu’il aurait mieux valu continuer d’écrire sambuc comme on le faisait encore en moyen français – désigne effectivement le sureau, tout comme son étymon latin sabūcus ou sambūcus. Voyons ce qu’en dit Littré :

 

Le lat. est sambucus, donnant le prov. sambuc, le portug. sabugo et l’ital. sambuco. Mais à côté est sabucus, qui a donné régulièrement l’ancien français seü. Les patois y concordent : Berry, seû, seue, suis, suyau ; wallon, sawe, sawon, sahon ; namur. seusse ; picard, séu ; poitou, seu ; génev. saü, saiu ; vaudois, suau, sahu, sau ; Franche-Comté, saivu, seu ; normand et Maine, seur. Comment les patois ont-ils de seu fait seur, par l’addition d’une r, on ne le sait ; mais le fait est là. De seur il a été facile de passer au diminutif sureau ; on y a passé dès le XIVe siècle.[2]

 

Dans le bois de sureau, on a taillé une flûte, appelée le sambuc ou sambuque en français, la sambuca en provençal. À partir des fleurs de sureau on fait toujours en Italie une liqueur appelée sambuca. Et comme on pourra le vérifier dans l’ouvrage d’André Pégorier (p. 417), le mot perdure en toponymie sous de très nombreuses formes selon les régions, dont celles vues plus haut données par Littré.

 

Mais d’où vient donc le latin sa(m)būcus ? Ernout et Meillet l’ignorent et se contentent d’un laconique : « Sans correspondant, sauf peut-être le dace σεϐα [seba] ».

 

Notre hypothèse personnelle : il vaudrait la peine d’envisager la piste persane, compte tenu du pehlevi zanbak, zambag et du persan zambak, “huile de jasmin ; “flûte, tuyau”, qui a donné l’arabe زنبق zanbaq ou zanbiq (prononcé /zambak/zambik), “lys, iris ; tulipier”.[3]

 

 

II. La harpe et le sabot

 

Qu’en est-il du nom féminin sambuque ? Ici les choses sont beaucoup plus claires et il y a peu à redire à l’article du TLF qui lui est consacré, sauf qu’on est en droit de s’étonner de l’ordre des acceptions :

 

HIST. DE L'ANTIQ. ET DU MOY. ÂGE

A. − ART MILIT. Machine de guerre en forme de grande échelle mobile surmontée d'une plate-forme, utilisée pour faire le siège des fortifications, des châteaux forts. On avança les échelles de corde, les échelles droites et les sambuques, c'est-à-dire deux mâts d'où s'abaissaient, par des palans, une série de bambous que terminait un pont mobile (Flaub., Salammbô,t. 2, 1863, p. 81).

B. − MUS. Petite harpe triangulaire à quatre ou cinq cordes, produisant un son aigu. La sambuque (...) était principalement jouée par des femmes (F. Clément, Hist. gén. mus. relig.,1860, p. 5).

Prononc.: [sɑ ̃byk]. Étymol. et Hist. 1. 1284 art milit. (Jean de Meung, Trad. Végèce, éd. U. Robert, p. 152); 1290 (Jean Priorat, Chevalerie, éd. U. Robert, 9571); 2. 1372-74 mus. jambus [sic] « sorte de harpe » (N. Oresme, Politiques, éd. A. D. Menut, p. 354a: septigones et trigones et jambi [...] septigone avoit VII angles ou VII cordes; et trigone III et jambus II cordes); xves. sambue (Gloss. lat.-fr., ms Montpellier H 110, f o212 v ods Gdf.: Psalterium, sambue); apr. 1477 sambucque (Jean Molinet, Le naufrage de la pucelle ds Faits et dits, éd. N. Dupire, t. 1, p. 90, 208); 1568 sambuque (L. Le Roy, trad. des Politiques d'Aristote, VIII, 6 ds Hug.: septangles, triangles et sambuques). Empr. au lat sambuca « espèce de harpe; sorte de machine de guerre pour lancer des projectiles » et celui-ci au gr. σαμβύκη mêmes sens; mot d'orig. orientale (cf. Frisk; E. Masson, Rech. sur les plus anciens empr. sémit. en gr.,pp. 91-93). Bbg. Hope 1971, p. 149, 221. − Vidos 1939, p. 318, 320.

 

On se serait attendu, en conformité avec l’étymologie, à voir logiquement apparaître d’abord l’instrument de musique, puis la machine de guerre. En effet, aussi bien le grec σαμϐύκη [sambúkê] que sa forme latinisée sambuca ont tous deux d’abord désigné un instrument de musique, une sorte de harpe triangulaire, avant de désigner une machine de guerre qui lui ressemblait, comme on peut en juger par les illustrations ci-dessous :



[1] Cet article a été publié en novembre 2014 dans le nº 139 de la revue Connaissance hellénique, en ligne : https://ch.hypotheses.org/1015

[2] Merci à Michel Masson de nous permettre d’ajouter à cette liste le mot seuillon, courant dans son enfance en Champagne (Forêt d'Othe).

[3] Il est notoire qu’avant Linné, en passant d’une langue à une autre, les mêmes termes de botanique ou de zoologie ont le plus souvent désigné des espèces différentes.

 

En ce qui concerne l’origine du mot grec, « emprunt oriental certain, dit Chantraine, mais dont l’origine est inconnue. »

 

Notre hypothèse personnelle, précédée de deux nouvelles illustrations :

 

L’illustration de gauche représente un sabot d’enrayage, outil de « cheminot », et celle de droite, la partie frontale du sabot d’un équidé. On aura compris où nous voulons en venir : oui, il nous semble légitime, pour cette raison d’analogie de forme, de rapprocher le grec σαμϐύκη [sambúkê] du persan sumbuk, “sabot de cheval”, lequel est issu du pehlevi sumb, “ongle, sabot des quadrupèdes”, apparenté à l’avestique safa, au sanskrit saphah, à l’anglais hoof, qui tous remontent à la racine indo-européenne *kapho-, “sabot de quadrupède”. L’emprunt s’est probablement fait indirectement, par l’intermédiaire de l’araméen sabbekha, nom d’un instrument à cordes (Bible, Daniel, III, 5, 7, 10).

 

Il serait ici hors sujet d’aborder le problème de l’étymologie du mot sabot lui-même qui, après avoir déjà fait couler beaucoup d’encre, n’est toujours pas résolu. Nous nous permettrons néanmoins, sans autre commentaire, d’attirer l’attention sur la ressemblance morphosémantique troublante entre sabot et la petite liste de mots donnée dans le paragraphe précédent.

 

 

III. La selle de cheval de Madame

 

Reste à élucider l’origine de cette forme sambue, « couverture de cheval ; selle de femme », à laquelle Godefroy consacre un assez long article, qu’il complète par une petite notice sur un homonyme utilisé – suite à une évidente attraction paronymique – avec le sens de sambuque, ce qui est bien différent de dire, comme on peut le lire dans le Dictionnaire historique de la langue française, que le mot sambuque a eu le sens de “housse de selle”. Quoi qu’il en soit, le mot a disparu des dictionnaires usuels contemporains mais il reste vivant en tant que terme d’équitation historique, comme on s’en convaincra en le tapant dans un moteur de recherche. 

Notre hypothèse personnelle : nous ne savons pas encore quel mot arabe a pu servir d’intermédiaire entre l’Orient et l’Occident, mais nous pouvons légitimement rapprocher sambue d’un autre mot persan, زين پوش  zīn-pōš, « couverture de selle », où zīn = selle, et pōš = couverture (cf. babouche « couverture du pied » et tarbouche « couverture de la tête »). Le mot – qui devait normalement se prononcer zīmpōš – a très bien pu être emprunté par l’arabe sous la forme *sambūš. Des correspondants germaniques de sambue, à savoir sambuoh, sambiih, sambuch, accréditent, semble-t-il, notre hypothèse. Comment ce mot arabe, que l’espagnol et l’italien ignorent, est-il parvenu jusqu’en Europe ? Nous ne serions pas autrement étonné que les Croisés français et allemands l’aient rapporté, probablement avec quelques autres, de leurs fameuses expéditions moyen-orientales. 

 

 

Juillet 2014

 

 

 


Bibliographie

 

 

– Bailly, Anatole, Dictionnaire grec-français, Paris, Hachette, 1901.

– Bardin, Etienne Alexandre, Dictionnaire de l’armée de terre ou recherches historiques sur l’art et les usages militaires des anciens et des modernes, Paris, Corréard, 1849.

– Belot, Jean-Baptiste, Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », Imprimerie catholique, Beyrouth, 1955.

– Chantraine, Pierre, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, Klincksieck, 1977.

– Desmaisons, Jean-Jacques-Pierre, Dictionnaire persan-français, Rome, 1908.

– Ernout, Alfred et Meillet, Antoine, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Paris, Klincksieck, 1932, réédition 2000.

– Gaffiot, Félix, Dictionnaire latin-français, Paris, Hachette, 1934.

– Godefroy, Frédéric, Dictionnaire de l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXème au XVème siècle, Paris, Ministère de l’Instruction Publique, 1880-1895.

– Harper, Denis, The Online Etymology Dictionary of English.

– Johnson, F., A Dictionary, Persian, Arabic and English, Londres, W.H. Allen, 1852.

– Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

Le Trésor de la Langue Française. http://www.cnrtl.fr/

– Littré, Émile, Dictionnaire de la langue française, Paris, Hachette, 1863-1872.

– Pégorier, André, Les noms de lieux en France, IGN, 2006.

– Picoche, Jacqueline, avec la collaboration de Rolland, Jean-Claude, Dictionnaire étymologique du français, Paris, Le Robert, nouvelle édition 2008.

– Reig, Daniel, Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », Paris, Librairie Larousse, 1983.

– Rey, Alain, dir., Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 1998.

– Robert, Paul, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, dit « Le Petit Robert », Paris, Le Robert, 1973.

– Rolland, Jean-Claude, Les mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, thèse de doctorat en études arabes soutenue à l’ENS de Lyon en juin 2014.

– Wehr, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.