Études de lexicologie arabe

Sierra de Gredos, Espagne


Éclats de roche

 

Une étude d’étymologie sur les noms de la

 

pierre en latin, grec et arabe[1]

 

 

 

Elles sont du début de la planète, parfois venues d’une autre étoile.

Roger Caillois, Pierres

 

 

AbstractStarting from the Latin case of semantic parallelism  rūpēs // rumpō and saxum // secō, this study goes through a number of Arabic denominations of the stone to demonstrate that in Arabic too there is a strong relationship between those denominations and many roots basically expressing the act of breaking or cutting something. The conclusions are the following:

– the Greek equivalents of “stone”, the etymology of which is obscure, might have the same relationship with some Greek or Latin words expressing the act of breaking ;

– the word πέτρᾱ [pétrā] might be of Semitic origin.

 

Key wordsArabic, Greek, Latin, lexicology, etymology, stone, fragment, breaking, stroke, Bohas

 

 

Les associations sémantiques en rapport avec la pierre sont connues et banales : la première caractéristique de la pierre est sa dureté. Dure, elle est difficile à briser, à tailler, à sculpter. Ancêtre aussi bien du marteau que du couteau, elle va donc servir elle-même d’outil pour briser et tailler des objets moins durs qu’elle. Selon son volume elle est obstacle naturel sur la route ou matériau utilisé pour construire ces séparateurs que sont les parois, murs et murailles destinés à empêcher les uns d’entrer et les autres de sortir. Il ne faut donc pas s’étonner que le latin rūpēs rocher soit considéré[2] par la tradition étymologique comme une forme sans infixe nasal issue de la même racine indo-européenne[3] ayant abouti au verbe rumpō briser, rompre, sans qu’on sache si cette forme rūpēs est à l’origine active ou passive, autrement dit si le rocher latin est « brisant » ou « brisé ».

 

Plutôt « brisé » car la pierre, aussi arrondie soit-elle par l’érosion, est généralement perçue comme ce qu’elle est, c’est à dire un fragment, un éclat de roche. De taille réduite, elle sert de projectile, d’arme lancée par la main, la fronde ou la catapulte. Tout objet un peu dur lui est comparé ou assimilé : noyau, dent, fragment d’os, corail, coquille d’œuf, coquillage et même testicules. Sous forme de sable, de gravier ou de cailloux, elle est marque de stérilité, d’absence de végétation, de désert. Dite « précieuse » ou « semi-précieuse », elle orne le collier ou la bague. Elle est borne sur la route, statue monumentale, idole, menhir, dolmen, et tombe ou stèle au cimetière.

 

Cette étude se propose d’examiner brièvement dans une première partie ce qu’il en est – outre le cas de rūpēs, sur lequel nous ne reviendrons pas – des dénominations de la pierre en grec et en latin, pour la plupart d’origines obscures, et dans une deuxième partie, plus longue et plus élaborée, de faire le même inventaire pour l’arabe, en nous appuyant sur les travaux que Georges Bohas a consacrés au lexique du coup en général et de la coupure en particulier. Ces travaux nous autoriseront en effet à rattacher à ces notions primaires tout un réseau[4] de notions dérivées qu’une approche naïve ne permettrait pas forcément de percevoir d’emblée et d’une façon aussi nette et rigoureuse. Aussi renverrons-nous à ce réseau chaque fois que la relation d’une notion dérivée avec les notions primaires risquerait de ne pas être évidente. On verra que notre étude des noms arabes de la pierre, initiée et éclairée par le parallélisme morphosémantique relevé dans la paire rūpēs // rumpō,  pourrait bien en retour jeter quelque lumière sur certaines dénominations grecques ou latines aux origines jugées jusqu’à ce jour obscures.

 

 

 

 1. Les dénominations grecques et latines de la pierre

 

 

 

1.1. latin saxum pierre, grosse pierre, roc, rocher

1.2. latin lapis pierre, pierre précieuse

1.3. grec λίθος líthos pierre et πέτρᾱ pétrā roche, rocher

 

 

 

1.1. latin saxum pierre, grosse pierre, roc, rocher

 

De l’origine de ce mot – que la langue française conserve précieusement comme composant de quelques termes savants tels saxifrage et saxicole – voici ce que disent Ernout et Meillet dans leur Dictionnaire étymologique de la langue latine (DELL), p. 597 :

 

Pour la forme, saxum concorde avec le vieil islandais sax, le vieux haut allemand sahs « couteau, épée courte » ; mais le mot germanique appartient à un groupe de noms indiquant des objets tranchants : vieux haut allemand sega, sego « scie », segesnasegansa « faux », etc. Les mots germaniques sont donc évidemment de la famille du latin secāre. Le latin saxum y peut aussi à la rigueur être rattaché, mais par un autre procès de sens : le rapport serait de même ordre que celui du latin rūpēs avec rumpō, du vieux slavon skala « pierre, rocher » avec le lituanien skeliù « je fends », etc.

 

Avec rūpēs // rumpō et saxum // secōnous voilà donc en présence, pour la seule langue latine, de deux cas d’un probable parallélisme sémantique pierre // porter un coup que la suite de cette étude aura pour objet de confirmer, d’expliquer, et d’étendre à d’autres langues que le latin. Sous le générique pierre, il faut comprendre que nous pourrons en rencontrer toutes les spécificités : rocher, caillou, gravier, sable, etc. ainsi que tout objet dur pouvant lui être comparé : noyau, dent, os, etc. Quant aux diverses et nombreuses spécificités représentées par le générique porter un coup, on les trouvera énumérées, ordonnées et explicitées dans le réseau ad hoc situé en annexe. Citons-en néanmoins ici quelques-unes : frapper, battre, couper, fendre, percer, briser, tuer, repousser, chasser, etc.

 

 

1.2. latin lapis pierre, pierre précieuse

 

D’après le DELL (p. 340), le mot lapis, -idis – d’où viennent les mots français lapiderlapidaire, etc. – désigne une pierre, ou tout objet en pierre ou qui rappelle la pierre : borne miliaire ou frontière, monument funèbre, statue, et également pierre précieuse. En bref, par opposition à saxum qui n’est que la pierre brute, lapis, c’est la pierre travaillée. En ce qui concerne l’étymologie du mot, Ernout et Meillet ne s’aventurent pas à proposer la moindre hypothèse. Ils rejettent même un rapprochement avec le grec λέπας lépas rocher nu car ce mot, disent-ils, est « loin pour le sens » et « suspect d’appartenir à la famille de λέπω lépô », verbe auquel Bailly donne les sens de peler, écosser et Chantraine ceux de éplucher, enlever l’écorce, donner une râclée, manger. Le même Chantraine aligne sa position sur celle de ses collègues latinistes : « Le présent radical λέπω n’a de correspondant dans aucune autre langue. [...] Terme de substrat pour Beekes, Orbis 1971, 132. » Dans la notice consacrée à λέπας, Chantraine évoque cependant la possibilité de rapprocher ce mot soit de lapis, soit de λέπω, sans se prononcer clairement pour l’une des deux hypothèse, ni d’ailleurs les rejeter.

 

Moins savant et plus imprudent sans doute que ces éminentes autorités, nous nous permettons néanmoins de contester leurs deux arguments :

 

– le premier car entre une pierre, aussi travaillée soit-elle, et un rocher, il n’y a tout de même pas un énorme fossé sémantique. C’est aussi l’avis de Michiel De Vaan[5] dont voici une copie de la notice qu’il consacre à lapis[6] :

 

lapis, -dis ‘stone, pebble’ [m. d] (Naev.+)

 

Derivatives: lapideus ‘of stone, stony’ (Pl.+), lapidārius ‘of stone-cutting’ (Pl.+), lapidōsus ‘stony’ (Varro+), lapillus ‘small stone’ (Varro+); lapicīda ‘stonecutter’ (Varro+), lapicīdīnae [f.pl.] (Cato+), lapidicīnae [f.pl.] (Varro+) ‘stonequarries’.

PIt. *la/eped-. It. cognates: U. vaper̆e [loc.sg.], vapefemuapefe [acc.pl. + -en], uapersus [abl.pl.], uapersusto [abl.pl. + -to] ‘stone seat’. Uncertain: SPic. vipetíɣepetínvepeteniepetenɣepetin [loc.sg. + -en]* ‘monument?’ <>eto-.

IE cognates: Gr. λέπας [n.] ‘bare rock, mountain’, λεπάς, -άδος [f.] ‘limpet’, λεπάδες ‘molluses which stick to rocks’ (Hsch.).

 

Probably a Mediterranean loanword of the structure *lVpVd-.

Bibl.: WH I: 761, EM 340f., IEW 678, Schrijver 1991: 486, Untermann 2000: 823f., 838.

 

Notons en effet, ce deuxième cognat d’une accentuation et d’un genre grammatical différents de ceux de son homographe, le nom de ce coquillage, λεπάς, que le français appelle tout simplement lépas ou lepas : c’est un coquillage univalve qui s’attache aux roches et aux bateaux et dont la dure carapace présente, comme d’ailleurs celle de tous les coquillages, une évidente ressemblance avec la pierre.

 

– et nous contestons aussi le deuxième argument car λέπω a une très bonne raison d’être apparenté à λέπας, à savoir le fait qu’il entretient avec ce mot la même relation morphosémantique que nous avons déjà rencontrée deux fois dans les paires rūpēs // rumpō et saxum // secō : les divers sens de ce verbe tels que donnés par Bailly et Chantraine se trouvent en effet être des déclinaisons de la notion porter un coup. (Voir annexe, A.1.3.3.)

 

Une fois admise la parenté de lapis avec λέπω par l’intermédiaire de λέπας, on peut aller plus loin. Il suffit de consulter la longue notice que Chantraine consacre à ce verbe et à ses dérivés où il n’est question que d’écailles, d’écales, de coquilles, de cosses, d’éclats de métal, de pelures d’ognon, etc. Sans surprise, on y trouvera un autre cognat : λέπρα lèpre, maladie « caractérisée à un premier stade par la formation d’écailles, de tubercules et de pustules à la surface de la peau ». (TLF). 

 

À ce stade où il semble acquis que les radicaux *lap- et *lep- n’en forment finalement qu’un seul – qu’à l’instar de de Vaan on pourrait d’ailleurs écrire *la/ep- –, il est tentant de nous tourner à nouveau vers le latin où nous attend lepus, -oris lièvre, et vers le français où nous attend lapin, deux mots que l’étymologie traditionnelle traite curieusement par des voies différentes quand ce n’est pas par un expéditif « Emprunt à une langue méditerranéenne ». Quel rapport ces animaux entretiennent-ils donc avec la pierre ? Aucun, a priori, même si, via le français lapereau qui se dit laparo en portugais, on a tenté de faire remonter lapin au thème ibéro-roman *lappa- « pierre plate » qui serait à l’origine du portugais lapa « roche saillante ; caverne, grotte », attesté en 907 dans un texte latin[7], au prétexte que les lapins établissent leur repaire souvent dans la terre couverte de pierres.

 

Sceptique quant à cette hypothèse – on le serait à moins ! –, Pierre Guiraud[8] propose quant à lui un croisement du latin lepus avec le verbe français lapper « manger avec avidité, être gourmand ». Nous lui donnons raison mais en partie seulement : en observant la forme et le fonctionnement des incisives caractéristiques de ces deux espèces, nos ancêtres avaient qualifié plus justement que par notre fautif « rongeurs »[9] ces animaux qui « mordaient à belles dents » leur nourriture : le lièvre, baptisé lepus en Sicile, d’après Varron, tient très probablement son nom du verbe grec λέπω ; et le lapin son nom français tout aussi probablement d’une variante latine *lapo disparue mais dont la réalité est attestée par l’existence du substantif lapis, lequel devait être à *lapo ce que λέπας est à λέπω.

 

Il est bien possible que ces radicaux ne soient que méditerranéens car on ne leur voit pas de cognats dans d’autres langues que le grec et le latin, mais il est plus que probable que tous les mots que nous venons de voir appartiennent à une petite famille dont l’invariant sémantique de base est porter un coup, c’est à dire le même qui a été relevé par Ernout et Meillet dans les paires rūpēs // rumpō et saxum // secō. Autour de la volcanique Méditerranée, on n’utilisait pas le même vocabulaire mais on avait la même vision de la pierre : un fragment de roche, une écaille de la croûte terrestre.

 

 

1.3. λίθος líthos pierre et πέτρᾱ pétrā roche, rocher

 

Du point de vue du sens, λίθος est à πέτρᾱ ce que lapis est à saxum, l’un désignant la pierre travaillée et l’autre la pierre brute. Nous devons au premier l’un des composants de nos lithographiemégalithe et autres termes savants, et au deuxième – via le latin petra très tôt emprunté au grec – la famille de pierre avec ses deux branches de dérivés populaires (ex. pierreux) et savants (ex. pétrifier, pétrole).

 

Nous n’en savons guère plus sur ces deux vocables. Leur origine est inconnue. Chantraine ne s’y attarde pas ; sa notice Étymologie du premier se résume à un mot : « Ignorée ». Pour le deuxième, ce sera une phrase : « Parmi les étymologies énumérées chez Frisk, aucune n’est satisfaisante.[10] » Notre méconnaissance de la langue allemande nous interdit de consulter l’ouvrage de cet auteur et c’est bien dommage car nous aurions souhaité vérifier si les hypothèses que nous nous apprêtons à proposer sont vraiment nouvelles.

 

Nous aurons effectivement, en conclusion de notre étude, des propositions étymologiques à faire, aussi bien pour λίθος que pour πέτρᾱ. Mais il nous faudra d’abord nous pencher assez longuement sur les dénominations arabes de la pierre. Voyons si le détour en vaut la peine.

 

 

 

2. Les dénominations arabes de la pierre

 

 

 

2.1. حجر ḥaǧar pierre[11]

2.2. حصًى ḥaan pierraille, cailloux

2.3. قضّ qaḍḍ sable et petits cailloux, gravier

2.4. رمل raml sable

2.5. صخر ṣaḫr roc, rocher

2.6. جندل ǧundul[12] ou ǧandal pierre, rocher

2.7. Synthèse

 

 

 

Remarques générales préliminaires :

 

1. Tels la matière qu’ils dénotent, les six mots vedettes que nous avons choisis ont perduré à travers les siècles. Ils restent aussi usuels en arabe moderne qu’ils le furent en arabe classique, sans changement de forme ni de sens. C’est la raison pour laquelle nous avons choisi de les privilégier. Ce n’est pas pour autant que, dans les lignes qui suivent, nous passerons sous silence les mots de l’arabe classique devenus obsolètes, car ils ont une fonction essentielle, celle de révéler des relations sémantiques que le seul examen du lexique moderne aurait laissées dans l’ombre.

 

2. Notre étude porte exclusivement sur les dénominations de la pierre, non sur les racines exprimant la notion de porter un coup en ses diverses déclinaisons, travail dont la plus grosse partie a été faite par Georges Bohas ou par des étudiants sous sa direction. Nous nous sommes efforcé de trouver à quelle famille morpho-sémantique appartenait chacun de nos mots titres. Ce faisant, nous avons le plus souvent constaté la présence du parallélisme pierre // porter un coup au sein des racines inventoriées, mais nous n’avons pas rejeté celles qui ne présentaient qu’un seul des composants dans la mesure où elles étaient dotées des caractéristiques morphologiques de la famille considérée, renforçant par leur seule existence celle de la famille toute entière.

 

3. Dans la théorie de Bohas, une famille morphosémantique arabe se caractérise par la présence, au sein des racines qui la composent, d’un “étymon” bilitère de type {C1,C2} porteur d’une même charge sémantique. La troisième consonne d’une racine trilitère a le statut de crément – préfixe, suffixe ou infixe – et la place des consonnes n’est ni fixe ni ordonnée. Les racines quadrilitères ont deux créments ou sont le résultat du croisement de deux étymons synonymes ou complémentaires, soit {C1,C2+ {C3,C4}. Les racines trilitères elles-même peuvent être le résultat d’un croisement d’étymons, soit {C1,C2} + {C2,C3}. On verra que nous avons très souvent pu constituer dans chaque famille de nombreux sous-groupes de racines composées des mêmes consonnes permutées, au point que ces racines apparaissent parfois comme de simples variantes les unes des autres.

 

4. Les glides w et y n’étant généralement pas considérés comme des radicales, les racines trilitères qui en comportent révèlent d’emblée leur étymon. C’est aussi le cas des racines dites “sourdes” de type C1-C2-C2 et des racines quadrilitères à couple redoublé de type C1-C2-C1-C2. Ces racines sont dites “non ambigües”. Toutes les autres sont dites “ambigües” car elles pourraient être construites sur n’importe lequel des trois étymons théoriquement possibles : {C1,C2},{C1,C3ou {C2,C3}. Seul le sémantisme de la racine en question permet alors de décider lequel des trois étymons est à privilégier, et par là à quelle famille morphosémantique peut être associée cette racine ou au moins certains de ses dérivés, le lexique arabe n’étant pas exempt de cas d’homonymie.

 

5. La théorie de Bohas permet d’opérer des regroupements lexicaux à un niveau submorphémique à partir des traits phonétiques qui caractérisent les diverses consonnes de l’arabe et de constituer ainsi des “matrices” phoniques d’étymons synonymes. Chaque matrice a donc son propre invariant notionnel et sa propre arborescence de ramifications sémantiques. Au moins trois des matrices révélées à ce jour – dont la matrice nº 5 – ont porter un coup ou des coups comme invariant notionnel, ce qui a permis à Bohas d’élaborer le document que nous avons mis en annexe pour nous y référer en cas de besoin. Cela étant, nous avons pris le parti d’en rester généralement au niveau morphémique, laissant à d’autres, plus savants en phonétique et plus hardis, le soin de constituer sur ces bases des familles plus vastes mais en moins grand nombre. On pouvait néanmoins supposer que certains de nos mots titres relèveraient d’une même matrice : on vérifiera que trois d’entre eux relèvent effectivement de la matrice nº 5 et un quatrième de la matrice nº 1, deux des trois matrices ayant porter un coup ou des coups comme invariant notionnel.

 

 

 

2.1. حجر ḥaǧar pierre

 

À tout seigneur, tout honneur. Nous nous devions de commencer cette étude par le substantif qui reste le terme le plus usuel pour désigner la pierre.

 

2.1.1. Morphosémantisme de la racine

 

Sous l’entrée حجر √ḥǧr du dictionnaire de Kazimirski, on trouvera, entre autres, les items suivants :

 

حجر ḥaǧar pierre

حجر ḥaǧara empêcher quelqu’un d’approcher, lui interdire l’accès

حجرة ḥuǧra enclos pour les chameaux ; cabinet, cellule, chambre

 

On constate d’emblée dans cette racine la présence du parallélisme sémantique pierre // porter un coup. Les sens du verbe et ceux de حجرة ḥuǧra relèvent en effet des items A.7.1. pousser, repousser et A.7.2. protéger conserver, garder du réseau sémantique de porter un coup (voir annexe).

 

On pourrait en rester là et passer au mot titre suivant. Mais les plus sceptiques de nos lecteurs risqueraient de critiquer la légèreté avec laquelle nous traiterions la première de nos vedettes en nous appuyant sur le seul fait que les notions de pousser et de protéger auraient quelque chose à voir avec porter un coup ou couper. Et ils auraient raison. Voyons donc d’abord ce qu’il en est de la morphologie et des liens de parenté que la racine حجر √ḥǧr entretient avec d’autres racines arabes ou plus généralement sémitiques.

 

La première racine qu’il vient à l’esprit de rapprocher est جرح ǧrḥ blesser (à l'arme blanche), faire une coupure dans la chair : d’aucuns diraient que les deux racines pourraient effectivement être apparentées, au moins par le forme, au prix d’une simple métathèse. Nous préférons dire que ces deux racines ont peut-être le même étymon {ǧ,r} affecté du même crément , en position initiale ou préfixée dans l’un, en position finale ou suffixée dans l’autre. Il se trouve que, dans la théorie de Bohas, cet étymon, doté de la charge sémantique porter un coup, relève de la matrice 5 {[coronal],[dorsal]} porter un coup ou des coups. Voyons donc ce qu’il en est de la réalisation de cet étymon dans une racine non ambigüe, la racine جرّ √ğrrAux formes verbales I et IV de cette racine, on trouve effectivement les significations suivantes :

 

جرّ ğarra – I. extraire, arracher, faire sortir ; fendre la langue à un petit chameau – IV. porter un coup de lance

 

Or, sous cette même entrée, dans le dictionnaire de Kazimirski, on trouve également :

 

جرّ ğarr coquillages ou autres petits objets qu’on attache au cou des animaux en guise d’ornement – جرّارة ğarrāra terrain déprimé, encaissé, couvert de cailloux[13]

 

جرج ğarağ sol dur et rocailleux n’est à l’évidence qu’une extension du radical جر ğr- par redoublement de la première radicale.

 

On peut ajouter le tigré gərgər rocher, falaise, trouvé dans le DRS, fasc. 3, p. 181, et l’amharique gurangur terrain pas très pierreux... mais quand même un peu ! (id. p. 189).

Ce sont des racines quadrilitères obtenue par redoublement du radical GR-, plus un infixe nasal pour la deuxième.

 

Voilà donc qu’à l’image de ce que nous avons constaté en grec et en latin, nous trouvons associés sous une même racine sémitique, extensions comprises,

– un verbe exprimant la coupure,

– un nom désignant un rocher ou une falaise,

– plusieurs noms désignant un sol dur, un terrain pierreux, rocailleux ou caillouteux,

– et un nom désignant des coquillages.

S’il ne s’agit que d’une coïncidence, avouons qu’elle est pour le moins troublante.

 

À la lumière de ce qui précède, nous ne pensons pas qu’il soit nécessaire de chercher dans حجر ḥaǧar un autre éymon que {ǧ,r}. Ne disposant pas d’autres racines non ambigües construites sur cet étymon à examiner, voyons donc ce qu’il en est des racines ambigües.

 

 

2.1.2. Racines ambigües probablement apparentées

 

Notre hypothèse sera confortée par la présence du parallélisme pierre // couper dans de nombreuses racines ambigües.[14] Certaines sont isolées mais la plupart constituent des sous-groupes autour de leurs consonnes communes permutées ; c’est par elles que nous commencerons, le crément en italiques permettant de les différencier :

 

– Groupe ǧ-r-b

 

جروب ǧurūb blocs de pierre servant d’assise (DRS, fasc. 3, p. 178) – جرباء ǧarbā’ (terre) frappée de sécheresse et de stérilité

sudarabique ǧrb pierre brute (DRS, id.)

جرب ǧarab gale[15]

 

هرجاب hirǧāb grand de taille (homme)

Pour la forme, cette racine quadrilitère peut être considérée comme une extension préfixée de جرب √ǧrb. Pour le sens, nous rencontrerons plus loin d’autre cas où la pierre est non seulement synonyme de dureté mais aussi de solidité et par extension de force, de grandeur, de grosseur, d’épaisseur.

syriaque garbedūdā morceau de rocher (DRS, id., p. 179)

amharique gwarbaṭṭa inégal (terrain) ; noueux (bois) (DRS, id.)

 

– Groupe ǧ-r-d

 

جردة ǧurda sol uni et nu, où rien ne croît

Implicitement, c’est un terrain qui s’apparente à la pierre.

جرد ǧarada oter, enlever (p. ex. les feuilles des arbres, la peau, etc.)

tigré gārdādā ronger

Voir annexe A.1.3.3. Pour la peau qui pèle, cf. grec λέπω et λέπρα.

Notons également que l’arabe جرذ guraḏ désigne les muridés...

 

جدر ǧadara faire élever une muraille autour de qqch – جدر ǧadr mur, muraille – جديرة ǧadīra enclos fait de pierres pour les bestiaux

Mur et muraille séparateurs, et enclos explicitement “fait de pierres”.

جدر ǧadara avoir des pustules, s’en couvrir ; contracter des callosités

Comme nous l’avons vu en 1.2., nous retrouvons ici les pustules de la lèpre, de la peau malade, qui pèle. (Cf. جرد ǧarada ci-dessus). On sait par ailleurs que cal et caillou ont une même origine celtique.

 

– Groupe ǧ-r-z

 

جرز ǧariza être épais et dur

جرز ǧaraza couper, retrancher

hébreu garzen hache, pic à roc (DRS, id., p. 185)

جزيرة ǧazīra île

Une île est bien un fragment séparé du continent, avec un sommet rocheux ayant résisté à l’érosion.

جزر ǧazara égorger, tuer (une pièce de bétail)

 

– Groupe ǧ-r-š

 

hadrawi ǧarīša meule à bras

L’hadrawi nous procure le nom manquant, celui de cet antique outil en pierre.

جرش ǧaraša casser, piler gros, grossièrement – جرش ǧaraša nettoyer la peau, en enlever les peluches – VIII.  enlever, emporter, happer

Tous ces verbes français sont des déclinaisons de porter un coup. Nous n’aurons désormais plus besoin de le rappeler.

 

حشرج ḥašraǧ source dans un terrain couvert de cailloux ; cailloux

Cette racine quadrilitère est une probable extension préfixée de شرج √šrǧ ci-après.

شرج šaraǧa – VII. se fendre ; être gercé, crevassé

Sans commentaire.

 

– Groupe ǧ-r-f

 

جرف ǧurfǧuruf terre que l'eau du torrent ronge et emporte ; berge, bord rongé par l’eau ; pl. جروف ǧurūf pierre, digue en pierre

Notons cette première apparition de berge, bord. Il y en aura d’autres.

جرف ǧarafa enlever, emporter tout, en balayant, d'un coup de balai ou de pelle

Voir plus haut جرش ǧarašaSans autre commentaire.

 

فجر faǧara faire jaillir l’eau en fendant un rocher

فرج faraǧa fendre, pourfendre

Notre parallélisme n’est avéré dans aucune de ces deux racines quoique la biblique présence du rocher dans la signification du premier verbe ne soit certainement pas fortuite. Quant au deuxième verbe, il semble bien n’être qu’une variante du premier. Quoi qu’il en soit, nous nous devions de signaler l’existence de ces deux racines au sein du groupe ǧ-r-f.

 

– Groupe ǧ-r-m

 

جرم ǧaram noyau de datte – hébreu gerem, syriaque gerūmā os, noyau

جرم ǧarama couper, retrancher ; prendre, enlever

Sans commentaire.

 

جمّر ǧammara jeter des cailloux – جمار ǧimār petits cailloux qu’on jette, pendant les fêtes de la Mecque, à la vallée de Muna, selon les cérémonies d’usage, comme pour lapider Satan ; pierre sépulcrale – جمرة ǧumra braise allumée, charbon ; espèce de pustules qui se déclarent sur le corps ; cailloux, petits cailloux dont le lit des torrents est jonché

جمّر ǧammara couper un palmier

Sans commentaire.

 

جمهور ǧumhūr monticule de sable

جمهر ǧamhara enlever la meilleure partie d'une chose

Cette racine quadrilitère est une probable extension de  جمر√ǧmr par l’infixe guttural h. On peut aussi la considérer comme relevant du groupe ǧ-r-avec infixe nasal m. Nous la retrouverons donc plus loin.

 

رجم raǧama lapider – رجم  raǧam, ruǧumرجمة ruǧma tas de pierres jetées sur un cadavre – رجام riǧām grande pierre ; pierre attachée au bout d'une corde pour agiter la vase au fond du puits

رجم raǧama éloigner, repousser qqn à coups de pierres ; couper, arracher, séparer du tout

Sans commentaire.

 

مرجان marǧān corail

مرج mariǧa être en désarroi, se déranger, se désorganiser – IV. violer, enfreindre un pacte, une alliance

Le nom مرجان marǧān a fait l’objet d’un article de Michel Masson[16] dans lequel l’auteur démontre l’origine sémitique de ce mot et son rattachement à la racine مرج √mrǧ mais par un autre cheminement que le nôtre. Les deux démonstrations se confortent plus qu’elles ne s’opposent.

La locution nominale ومرج هرج harǧ wa marǧ grande confusion, justement citée par Masson, nous fournit la meilleure transition possible vers le groupe suivant.

 

– Groupe ǧ-r-h

 

جمهور ǧumhūr monticule de sable

جمهر ǧamhara enlever la meilleure partie d'une chose

Racine quadrilitère vue plus haut dans le groupe ǧ-r-m.

 

Nous n’avons dans ce groupe pas d’autres racines présentant le parallélisme pierre // couper mais nous en avons plusieurs présentant l’un ou l’autre de ses composants :

 

Deux racines trilitères :

هرج harǧ désordre, troubles et meurtres

Signalé plus haut en compagnie de مرج marǧ dans la locution ومرج هرج harǧ wa marǧ. Pour le lien sémantique avec porter un coup, voir annexe, B.2.

هجر haǧara  rompre avec qqn et s'éloigner ;  abandonner, délaisser (une chose) – هجرة hiǧra rupture, séparation, cessation de rapports entre les personnes qui ont été amies ; éloignement, départ ; manière de se séparer, de rompre ses relations avec qqn ; émigration d'un pays dans un autre ; Hégire.

 

Quatre racines quadrilitères :

هجارس haǧāris verglas

Nous rencontrerons d’autre cas où gel, glace et verglas sont assimilés à la pierre.

هرجاس hirǧās gros, corpulent

Même composition consonantique que la précédente.

هراجيل harāǧīl grands, longs (hommes) ; gros, énormes (chameaux)

جوهر ǧawhar bijou, pierre précieuse

À notre avis, il existe probablement deux جوهر ǧawhar homonymes, celui-là, d’origine sémitique et apparenté à حجر ḥaǧar , et جوهر ǧawhar essence, substance, nature, qui est un emprunt au pehlevi gōhr, id., d’où le persan gawhar.

 

– Racines isolées :

 

جرع √ǧr‛ – جرعة ǧaru‛aǧara‛a terrain sablonneux, monticule de sable

hébreu gāra‛ tailler la barbe, raccourcir, ôter – syriaque gera‛ tondre

 

رتج √rtǧ – رتاجة ritāǧa roc, rocher

رتج rataǧa fermer, barricader une porte

 

sudarabique gerét dune de sable

جرح ǧaraḥa blesser (à l'arme blanche), faire une coupure dans la chair

 

Le parallélisme est si évident dans ces paires qu’elles se passent de commentaire.

 

 

2.1.3. Racines ambigües avec le seul sémantisme pierre

 

Pour les deux racines ci-dessous – qui n’en font peut-être qu’une – nous avons bien le premier composant du parallélisme, la pierre, mais, sauf erreur, nous n’avons pas le second :

 

جرل ǧarala être pierreux et dur – جرل ǧaral terrain pierreux où il se trouve des arbres – جرل ǧaril pierreux et dur (terrain)

جرول ǧarwalǧurawilجرولة ǧurūla terrain pierreux ; pierres, rochers

Cette racine quadrilitère peut être considérée comme une extension infixée de جرل √ǧrl.

 

رجل √rǧl – أرجل ’arǧal dur et raboteux, semé de pierres (sol)

هراجيل harāǧīl grands, longs (hommes) ; gros, énormes (chameaux)

Cette racine quadrilitère, déjà vue plus haut dans le groupe ǧ-r-hpeut aussi être considérée comme une extension préfixée de رجل √rǧl.

 

On voit que أرجل ’arǧal a de fortes chances d’être apparenté à جرل ǧaril plutôt qu’à la racine رجل √rǧl homonyme dont le sémantisme est pied. Ce n’est qu’artificiellement et par étymologie populaire qu’on le rattache à cette dernière en disant, comme on le lit, non sans sourire, chez Kazimirski, “... et qui endommage promptement le pied du piéton.” Cela dit, c’est tout de même une allusion à l’aspect tranchant de certaines pierres aux arêtes particulièrement aiguisées.

 

 

2.1.4. Récapitulons

 

– On trouve en arabe la séquence bilitère -ǧr- (plus rarement -rǧ-) dans un nombre relativement important de racines dont un verbe dérivé a fondamentalement un ou plusieurs des sens suivants : couper, fendre, briser, peler, etc., ou un sens dérivé : arracher, oter, enlever, éloigner, repousser, blesser, tuer, etc. L’une de ces racines est حجر √ḥǧr dont le verbe حجر ḥaǧara a le sens de empêcher quelqu’un d’approcher.

 

– Dans un nombre inférieur – mais qui reste significatif – de ces mêmes racines, il se trouve un ou plusieurs substantifs qui désignent la pierre ou un objet assimilable à la pierre. L’une de ces racines est حجر √ḥǧr sous laquelle on trouve le substantif حجر ḥaǧar, le terme le plus usuel pour désigner ce minéral.

 

– On peut raisonnablement penser qu’il en va de la paire حجر ḥaǧar // حجر ḥaǧara comme de  rūpēs // rumpō et saxum // secō : c’est un même rapport sémantique pierre // couper qui relie, dans chacune de ces paires, un terme à l’autre. La perception de la pierre est la même en latin et en arabe : c’est un fragment détaché de la roche.

 

Voyons ce qu’il en est de nos autres mots vedettes.

 

 

 

2.2. حصًى ḥaan pierraille, cailloux

 

 

2.2.1. Morpho-sémantisme de la racine

 

حصًى ḥaan pierraille, cailloux ; calcul, gravelle, pierre dans les reins ou dans la vessie حصى ḥaṣā jeter des cailloux contre qqn

Cette racine, qui se trouve être non ambigüe, relève de l’étymon {,ṣ}.[17] Et notre parallélisme sémantique pierre // porter un coup y est patent.

 

Avec plusieurs autres racines non ambigües, et dont certaines présentent notre parallélisme, elle est en bonne compagnie :

 

حصاصاء ḥuṣāṣā’ terre, sol // حصّ ḥaṣṣa raser le poil, les cheveux – IV. donner à qqn sa portion

حاص āṣi s’écarter, s’éloigner de la ligne droite ; éviter, fuir qqn

حصا ḥaṣā u retenir, empêcher qqn d’approcher de qqch

حصحص ḥiḥiṣ terre ; pierres

وحص waḥ petits boutons qui viennent sur visage d’une jeune et jolie fille

Une affection de la peau...

صاحة ṣāḥa sol nu, stérile – صوح awḥ berge, bord d’une rivière, bord élevé comme un mur // صاح ṣāḥa fendre

Notons ce صوح awḥ berge, bord d’une rivière, nous en reparlerons.

 

 

2.2.2. Racines ambigües probablement apparentées

 

On verra que la plupart des items ci-après se passent de commentaires.

 

– Groupe ḥ-ṣ-b

 

حصب ḥaṣab cailloux – حصبة  ḥaṣaba caillou ; rougeole

Une autre affection de la peau...

حصب ḥaṣaba joncher, couvrir de petits cailloux ; jeter, lancer des petits cailloux sur qqn ; frapper qqn ; abandonner qqn, se séparer de son compagnon

 

صحب ṣaḥaba écorcher, dépouiller de sa peau

 

– Groupe ḥ-ṣ-r

 

حصر ḥur constipation

Dureté du ventre.

حصار ḥiṣār enclos

Cf. حجرة ḥuǧra enclos pour les chameaux 

 

صحراء aḥrā champ dépourvu de végétation ; au pl. Sahara

صحرة uḥra fente, crevasse dans un rocher

 

صرحة arḥa sol dur

 

حرص ḥaraa fendre, percer (la peau), casser (la tête)

 

– Groupe ḥ-ṣ-f

 

حفص af noyau

حفص afaa jeter, lancer

 

صفّاح uffā tablette mince en pierre (ardoise) – صفيح afī rocher en mer

صفيح afī sabre à large lame

 

حصف ḥaṣafa éloigner, mettre à une grande distance ; حصف ḥaṣifa être galeux

Une autre affection de la peau...

 

– Groupe ḥ-ṣ-m

 

حصيم ḥaṣīm petits cailloux

حصم ḥaṣama casser, briser

 

صمحاء imḥā sol dur et raboteux – صموح amūḥ dur (sabot) – أصمح ’amaḥ fort, brave, hardi

 

– Racine isolée

 

حصن ḥaana être fort – حصين ḥaṣīn fort, fortifié ; solide (cuirasse)

أحصنة ’aḥina fers, pointes des lances

 

 

 

 2.3. قضّ qaḍḍ petits cailloux, gravier

 

 

 2.3.1. Morpho-sémantisme de la racine

 

قضّ qaḍḍ sable et petits cailloux, gravier – قضّة qiḍḍa grosse pierre informe ; sol jonché de petits caillous

قضّ qaḍḍa percer, perforer une perle ; amincir un pieu, le tailler à l’extrémité

 

Cette racine, qui se trouve être non ambigüe, relève de l’étymon {q,ḍ}[18], ce qui est confirmé par sa présence au sein de la matrice 5 {[coronal],[dorsal]} porter un ou des coups de Bohas.

Notre parallélisme sémantique y est patent.

 

Avec plusieurs autres racines non ambigües qui présentent toutes notre parallélisme, elle est en très bonne compagnie :

 

قضقاض qaḍqāḍ sol égal et uni

قضقض qaḍqaḍa fracasser, broyer (en parlant du lion et des os de sa proie)

 

قضّاء qaḍḍā’ solide (cuirasse)

قضى qaḍā i décider, trancher

 

قيضة qīḍa fragment, éclat d’os

قاض qāḍa i casser (son œuf) – قاض qāḍa u défaire, séparer les parties qui tenaient ensemble

 

 

2.3.2. Racines ambigües probablement apparentées

 

Le contenu de cette sous-partie se passe de tout commentaire.

 

– Groupe q-ḍ-b

 

قبض qabaḍa fermer la main en contractant les doigts ; resserrer le ventre, causer une constipation – قبّض qubbaḍ sorte de tortue

قبضان qubḍān crocs enfoncés dans le murailles pour y accrocher qqch

 

قضب qaḍaba et قرضب qarḍaba couper

 

قعضب qa‛ḍab gros, épais ; robuste, fort

قعضب qa‛ḍaba déraciner, arracher

Cette racine quadrilitère peut aussi figurer dans le groupe suivant selon l’infixe considéré. Nous l’y répétons pour qu’elle accompagne la seule autre racine qui s’y trouve.

 

– Groupe q-ḍ-

 

قضاع quḍā‛ gravier, morceaux qui se détachent du bas des murs

قضع qaḍa‛a couper

 

قعضب qa‛ḍab gros, épais ; robuste, fort

قعضب qa‛ḍaba déraciner, arracher

 

– Groupe q-ḍ-m

 

قضيم qaḍīm tout ce qui est sec et craque sous les dents

قضم qaḍima grignoter, croquer du bout des dents

 

قرضمة qarḍama couper

 

– Racines isolées

 

قضف qaḍaf pierres minces – قضفة qaḍafa monticule sablonneux ; tertre formé par les pierres et l’argile

قضف √qḍf – VII. être ôté de sa place et porté ailleurs (se dit des grains de sable)

 

نقايض naqāyiḍ morceaux de coque d’un oeuf cassé ; fragments, morceaux cassés

نقض naqaḍa disjoindre, détraquer ce qui était joint ; rompre (un contrat)

 

قرايض qarāyiḍ rognures, coupures

قرض qaraḍa couper, rompre, couper en rongeant

 

 

 

Nous ne sommes qu’à mi-chemin et déjà cette étude devient monotone et répétitive. Les moins sceptiques de nos lecteurs sont sans doute maintenant convaincus que le lexique arabe de la pierre présente de fortes similitudes sémantiques avec son homologue latin. Mais rappelons que nous avons également la prétention d’éclaircir par cette deuxième partie des points restés obscurs dans la première. Au risque de susciter l’ennui, il nous faut donc poursuivre pour réduire par le nombre la part du hasard dans les coïncidences. La présentation de moins en moins commentée des données – sauf nécessité absolue – nous permettra d’avancer plus vite.

 

 

 

2.4. رمل raml sable

 

 

2.4.1. Morpho-sémantisme de la racine

 

رمل raml[19] sable – رمل ramala enrichir un tissu de perles, de pierres précieuses

أرمولة armūla chicot d’une branche qui a été séparée du tronc – أرمل armal veuf, veuve

 

Du point de vue de la forme, nous bénéficions d’un travail de recherche précédent effectué pour notre étude sur le nom arabe de la pyramide[20]. Nous savons donc déjà que la racine رمل √rml  relève de l’étymon {r,m} et que l’une des charges sémantiques de cet étymon est justement pierre.

 

On constate dans la racine رمل √rml la présence du parallélisme sémantique pierre // couper à partir du sens de أرمولة armūlaOn notera en passant que le veuvage est perçu comme une coupure du couple par l’arrachement définitif d’un de ses membres à l’autre.

 

On dispose de trois racines non ambigües construites sur cet étymon :

 

ريم raym et ريمة rayma  colline, tertre ; tombeau

رام rāma se séparer de qqn, s’éloigner (Voir annexe nº A.1.S.3.)

 

مرو marw silex

مرى marā i donner à qqn des coups de fouet

Où l’on voit, incidemment, que les deux glides n’en font qu’un.

 

مرمر marmar marbre

مرمر marmara être en colère (Voir annexe, A.6.4.)

 

 

2.4.2. Racines ambigües probablement apparentées

 

– Groupe r-m-

 

أرم aram cailloux – إرم iram grosse pierre destinée à indiquer le chemin dans le désert – Pl. أروم urūm pierres sépulcrales des Adites

أرم arama mordre à qqch, enfoncer les dents dans qqch

 

أمرة ’amara petite pierre qui indique la route

Cette racine n’a pas l’élément porter un coup > couper, mais on peut penser que le sens premier de أمر ’amara ordonner était trancher aux sens propre et figuré. (Cf. fr. ciseaudécider).

 

– Groupe r-m-ǧ

 

Les consonnes et étaient présentes dans les racines du groupe ǧ-r-que nous avons rencontrées plus haut (2.1.2.) dans le cadre du chapitre consacré à حجر ḥaǧar. Ces racines sont donc le résultat du croisement des étymons {ǧ,r} et {r,m}. Il était inutile de reproduire ici ce groupe in extenso.

 

– Groupe r-m-

 

خورم ūram rochers crevassés

خرم arama couper de manière à séparer une chose d’une autre

 

رخام ruẖām marbre

رخم √rẖm – II. adoucir la prononciation d’un mot en retranchant quelque son dur

 

– Groupe r-m-

 

رضم raḍm pierres de bâtisse (avec lesquelles on bâtit en les posant les unes sur les autres)

رضم raḍama  jeter violemment à terre

 

رمضاء ramḍā’ sol jonché de cailloux, cailloux

 رماضة ramāḍa tranchant, état de tout ce qui est tranchant, aigu

 

ضمرز ḍumruz sol dur – ضمرزة ḍamraza pays dont le terrain est raboteux et où l'on évite de voyager la nuit

 

– Groupe r-m-h

 

همر hamir grande masse de sable ; gras et gros – يهمور yahmūr masse de sable

همر hamara frapper avec violence le sol avec ses sabots (cheval) – III. enlever, emporter tout

 

هرم haram pyramide

 

– Racines isolées :

 

حمارة ḥimāra en gén., grosse pierre ; de là, grosse pierre qui ferme un réservoir d'eau et l'empêche de s'écouler au dehors, et grosse pierre qui masque la retraite du chasseur ; grosse pierre dont on ferme le tombeau

حمر ḥamara gratter et oter la peau extérieure ; écorcher (un mouton) ; raser (la tête)

 

رثيمة raṯīma gros rocher noir

رثم raṯama briser, casser

 

سامور sāmūr diamant

سمر samara crever l’œil ; lancer une flèche

 

شمّور šammūdiamant

شمر šamara lancer une flèche

 

صريمة ṣarīma monticule de sable

صرم ṣarama  couper, retrancher en coupant

 

كرتم kurtum ou كرتوم kurtūm rocher, grosse pierre

كرتيم kirtīm hâche, cognée pour abattre et couper du bois

 

مراد murād monticule de sable

مرد marada couper, retrancher en coupant

 

 

2.4.3. Racines ambigües avec le seul sémantisme pierre

 

– Groupe r-m-

 

رمع √rm‛  يرمع yarma‛ pierres plates, molles et friables

 

صمعر ṣam‛ar sol dur et raboteux

 

عرمس ‛irmis pierre

 

عمرة ‛amra petit bijou que l'on met entre des perles enfilées pour les séparer

 

– Racine isolée :

 

مرت mart ou mirt désert, nu et humide (lieu)

 

 

 

2.5. صخر ṣaḫr roc, rocher

 

 

2.5.1. Morpho-sémantisme de la racine

 

صخر ṣaḫr roc, rocher, pierre énorme et très dure

Cette racine, qui n’offre pas d’autre sémantisme que celui de la roche, relève très probablement de l’étymon {ḫ,ṣ}.[21] Cette hypothèse se vérifie par le sémantisme des quatre racines ci-dessous dont trois sont non ambigües :

 

صخّ ṣaḫḫa frapper un corps durcogner

 

صيخاد ṣayḫād dur (rocher) – صيخدون ṣayḫadūn dureté d’un rocher

Ce quadrilitère est naturellement ambigu mais il semble bien n’être qu’une extension par suffixe d’une racine صوخ √ṣwḫ ou صيخ √ṣyḫ non ambigüe sous laquelle on trouve صاخة ṣāḫa tumeur sur l’os causée par un coup ou une morsure

 

خصية ḫuṣya testicule

خصى ḫaṣā couper, châtrer (un cheval entier) – خصيّ ḫaṣiyy châtré, coupé ; castrat, eunuque

 

L’examen de ces trois racines nous permet non seulement de déterminer l’étymon de صخر ṣaḫr avec un fort pourcentage de probablité, mais il confirme aussi la présence du parallélisme sémantique pierre // porter un coup dans une nouvelle famille, celle de l’étymon {ḫ,ṣ}. Ce n’est pas une famille très nombreuse mais on y trouve tout de même quelques racines ambigües probablement apparentées. Le parallélisme y est si explicite que nous pourrons nous passer de commentaires.

 

 

2.5.2. Racines ambigües probablement apparentées

 

– Groupe ṣ-ḫ-r

 

Aux côtés de notre mot vedette, on trouve dans ce groupe, avec radicales permutées,

خرص ḫir digue ; chameau grand et robuste – خريص ḫarī bord d’un fleuve ; île

خرص ḫir lance mince – خرص ḫar lance, fer de lance – خريص ḫarī fer de lance

 

خربصيص ḫarbaṣīṣ pierre très petite et luisante qu’on rencontre dans le sable ; coquillage (conque de Vénus)

خربص ḫarbaṣa séparer plusieurs choses les unes des autres

 

À noter tout particulièrement :

– La présence d’un nouveau coquillage.

– Une nouvelle apparition du bord ou rivage.

 

– Groupe ṣ-ḫ-m

 

صمخاة ṣamḫāt sol pierreux

صمخ ṣamaḫa blesser qqn à la cavité de l’oreille ; donner un coup de poing sur qqch de creux

صخماء ṣaḫmā’ terrain pierreux

خصم ḫaṣama – VIII. couper (se dit d’un sabre qui coupe son fourreau)

 

– Racine isolée :

 

شخص šaua être une masse – شخيص šaxīṣ dur, désagréable (parole)

شخص √šḫṣ – IV. effrayer, épouvanter qqn (Cf. annexe, A.1.S.4.) ; manquer le but en lançant une flèche (Cf. annexe, A.2.6.)

 

 

 

 2.6. جندل ǧundul ou ǧandal pierre, rocher

 

 

 2.6.1. Morpho-sémantisme de la racine

 

La racine جندل √ǧndl de notre dernier mot vedette est quadrilitère. Sous cette racine, on trouve également le verbe جندل ǧandala jeter par terre. Du point de vue morphologique, elle peut être considérée comme une extension par infixe nasal de la racine جدل √ǧdl sous laquelle on trouve le verbe جدل ǧadala qui signifie lui aussi jeter par terre. Et jeter quelque chose, c’est s’en séparer, comme nous l’avons déjà vu à plusieurs reprises dans les pages précédentes. On constate donc dans la racine جندل √ǧndl la présence du parallélisme sémantique pierre // porter un coup. Reste à déterminer l’étymon de cette racine.

 

La première combinaison théorique, {ǧ,d}, est assez fructueuse pour que nous puissions nous passer d’examiner quels résultats donneraient les deux autres, d’autant plus en sachant que dans la théorie de Bohas, cet étymon, doté de la charge sémantique porter un coup, relève de la matrice 5 {[coronal],[dorsal]} porter un ou des coups.

 

Construites sur cet étymon, on dispose effectivement de deux racines non ambigües :

– La racine sourde جدّ √ǧdd :

جدد ǧadad terrain uni et dur – جدّ ǧuddجدّة ǧiddaǧudda bord, rivage d’un fleuve ; littoral ; Djedda

Notons cette quatrième apparition du bord ou rivage. (Cf. 2.1.2. groupe ǧ-r-f ; 2.2.1. ; 2.5.2. groupe ṣ-ḫ-r)

جدّ ǧadda couper, retrancher, tailler

– La racine quadrilitère à redoublement جدجد √ǧdǧd :

جدجد ǧadǧad, جدجدة ǧadǧada sol plat et dur

جدجد ǧudǧud inflammation de l’œil, pustule qui naît à la naissance de la prunelle

Troisième apparition de la pustule, symptôme d’une maladie de la peau. (Cf. 2.1.2. groupes ǧ-r-d et ǧ-r-m)

Dans les deux racines, le parallélisme sémantique pierre // porter un coup est patent.

 

 

2.6.2. Racines ambigües probablement apparentées

 

La plupart des items se passent de commentaires.

 

– Groupe ǧ-d-l

 

Aux côtés de notre racine vedette, on trouve d’abord dans ce groupe la racine جدل √ǧdl dont on a vu qu’elle en est probablement à l’origine :

جدل ǧadl dur ; tombeau – جدل ǧadil dur ; fort, robuste – جدالة ǧadāla terre couverte d’un sable fin

جدل ǧadala jeter, renverser par terre

 

Cette racine fertile est aussi probablement à l’origine d’une autre racine quadrilitère par insertion d’un infixe guttural :

جحدل ǧaḥdal ou ǧuḥdul grand et gros ; fort, robuste

جحدل ǧaḥdala renverser, jeter par terre

 

Avec radicales permutées :

جلد ǧalada, ǧalida éprouver une forte gelée et en souffrir (sol cultivé) – جلد ǧaluda être fort, robuste, dur – جلد ǧalad cuir, peau ; dureté, endurcissement ; terrain uni et dur – جليد ǧalīd gelée

araméen gilda testicule

جلد ǧalada frapper sur la peau et l’endommager, fouetter qqn ; écorcher une pièce de bétail ; renverser, jeter qqn à terre

 

Quant au nom quadrilitère جلمد ǧalmad ou جلمود ǧalmūd grosse pierre, rocher, apparemment sans correspondant verbal, il peut être associé aussi bien à ce groupe (جلد √ǧld + infixe m) qu’au suivant (جمد √ǧmd + infixe l).

 

– Groupe ǧ-d-m

 

جمد ǧamd gelée, glace, solide (non liquide) – جمد ǧumd sol élevé et dur – جمد ǧamad glace, sol élevé et dur

جمد ǧamada couper

جلمد ǧalmadجلمود ǧalmūd grosse pierre, rocher

دماج dimāǧ ferme, solide

 

– Groupe ǧ-d-r

 

جدر ǧadara avoir des pustules, s’en couvrir ; contracter des callosités

جدر ǧadara faire élever une muraille autour de qqch – جدر ǧadr mur, muraille – جديرة ǧadīra enclos fait de pierres pour les bestiaux

 

جردة ǧurda sol uni et nu, où rien ne croît

جرد ǧarada oter, enlever (p. ex. les feuilles des arbres, la peau, etc.)

 

Nous avons déjà rencontré ce groupe en 2.1.2. On peut en déduire que ces deux racines résultent du croisement des étymons synonymes {ǧ,r} et {ǧ,d} porter un coup.

 

– Racines isolées :

 

جدف ǧadaf tombeau

جدف ǧadafa couper un membre du corps

 

جهاد ǧahāsol dur et stérile

جهاد ǧihālutte, combat (Cf. annexe, A.6.1.)

 

جدب ǧadb qui souffre de la stérilité (lieu, pays, sol)

akkadien (a)gadibbsoc – éthiopien gədb hache

 

 

2.6.3. Racines ambigües avec le seul sémantisme pierre

 

– Groupe ǧ-d-s

 

جادس ǧādis dur et ferme ; terrain sec, dur, inculte

عسجد ‛asǧad perles ; chameau gros, épais

 

– Groupe ǧ-d-n

 

جند ǧanad terrain inégal et rocailleux

دنج danaǧa fixer, raffermir solidement

 

– Racines isolées :

 

أجد ’aǧad solide

جدش ǧadaš sol dur

 

 

 

Nous voici enfin arrivés au terme de cette partie de notre étude consacrée aux dénominations arabes de la pierre. Avant de faire la synthèse de nos observations, il nous a paru utile d’ajouter quelques racines supplémentaires dans lesquelles on observe le même parallélisme sémantique que nous avons relevé dans nos six mots vedettes et leurs apparentés :

 

برد barada limer

برد barad grêle

Les deux mots sont toujours usuels.

 

بلاط balāṭ pavé

Mot usuel.

L’arabe classique a connu بلط balaṭa frapper qqn à l’oreille avec le bout de l’index – III. se battre au sabre ou au bâton

 

أجشّ صوت ṣawt ’ağašš voix rocailleuse

Mot usuel.

L’arabe classique a connu جشّ ğašš endroit pierreux, inégal et dur – جشّاء ğaššā’ sol semé de caillous // جشّ ğašša briser, casser, broyer

 

أعبل a‛bal rocher blanc, granit

Mot usuel.

L’arabe classique a connu عبل ‛abala couper, retrancher

 

علب ‛alaba couper, retrancher, abattre

علب ‛ulb sol dur et stérile

Les deux mots sont obsolètes.

 

فضّ faḍḍa casser, rompre, briser

Mot usuel.

L’arabe classique a connu  فضّة faḍḍa terrain rocailleux

 

مهو mahw petites pierres minces, brillantes et transparentes ; perles

مها u mahâ porter à qqn un coup violent

Les deux mots sont obsolètes.

 

 

 

2.7. Synthèse de nos observations

 

Dès notre introduction, sans être géologue ni minéralogiste et sans pousser jusqu’à la lune[22], la simple connaissance du monde nous avait permis d’énumérer, du grain de sable au rocher, divers types de pierre en fonction de leurs volumes, de leurs formes ou de leurs usages, depuis la meule du meunier jusqu’à l’édification des digues, routes, ponts, murs, tombes et pyramides. Il semble qu’avec les six mots arabes que nous avons mis en vedettes et leurs apparentés respectifs nous en ayons fait un honnête inventaire. Ces six mots du langage usuel nous ont même amené à rencontrer en route des termes plus spécifiques comme le charbon, le marbre, le silex et le granit.

 

Nous avions également énuméré divers objets pouvant être assimilés ou comparés à des pierres : noyaux, dents, fragment d’os, coraux, coquilles d’œuf, coquillages, testicules... Ils ont tous apparu, plus quelques autres auxquels nous n’avions pas d’abord pensé :

– en premier lieu le sol dur, sec, stérile, où rien ne pousse ; ce n’est pas de la pierre mais c’est tout comme ; le désert, en somme ;

– les surfaces gelées, la glace, le verglas ;

– les perles, la carapace de la tortue ;

– les callosités de la peau, le poing fermé et même le ventre constipé.

 

Nous savions que la pierre était symbole de dureté, plus encore en arabe – elle est omniprésente dans le monde arabophone – qu’en indo-européen où l’arbre en général et le chêne en particulier lui disputent ce rôle[23]. Nous avons découvert que cette caractéristique naturelle se déploie en un faisceau de dérivations sémantiques d’ordre physique ou moral : solidité, force, robustesse, grosseur, grandeur, épaisseur, hauteur ... Les hommes et les chameaux qui “en imposent” sont définis par des mots évocateurs d’un nom de la pierre ; on dit bien en français “Cet homme, c’est un roc.”[24]

 

Quant au rapport sémantique de la pierre avec l’action de porter un coup, qui parcourt toute cette étude, il faut bien reconnaître qu’il n’est pas très surprenant : nous avions d’emblée rappelé que la pierre taille et surtout qu’elle est taillée. D’où, semble-t-il, le peu de cas fait de ce rapport par l’étymologie traditionnelle dans la paire rūpēs // rumpō, sans doute considéré comme une évidence ne méritant pas une attention particulière.

 

Ce rapport n’allait pas forcément de soi pour l’arabe : sauf à avoir lu quelque part et il y a bien longtemps que si le nom arabe de l’île est dérivé d’une racine ayant le sens de couper, c’est parce qu’une île est ou semble coupée du continent. Mais une île n’est pas une pierre, ce n’est qu’une métaphore de la pierre. Le nombre de fois où nous avons pu vérifier ici la réalité du rapport pierre // porter un coup en arabe confirme son existence à la fois en sémitique – où le cas de l’île est loin d’être le plus flagrant – et en indo-européen pour la paire gréco-latine lapis // λέπω. Nous savons maintenant que, depuis les origines du langage, la pierre a dû être considérée comme le résultat d’une fragmentation : les hommes ont très vite compris que le destin du rocher était un tas de sable.

 

Mais l’intérêt de notre étude pour l’étymologie indo-européenne ne se limitera pas à cette confirmation. Nous avons en effet la hardiesse de penser que nos observations pourraient aussi apporter quelque lumière sur les origines des mots grecs λίθος et πέτρᾱ sur lesquels, un peu moins démuni qu’au début de notre recherche, nous allons maintenant revenir.

 

 

 

3. Retour sur λίθος [líthoset πέτρᾱ [pétrā]

 

 

3.1. grec λίθος [líthos]

 

Puisque le grec λίθος est sans famille dans sa propre langue, le cas du couple lapis // λέπω nous incite à aller voir du côté du latin. On y tombe d’emblée sur un mot qui s’en rapproche fort, du moins dans la forme : lītus, -oris rivage de la mer, côte, littoral. Et c’est sans grande surprise qu’on lit à son propos dans le le DELL : « Aucun rappochement sûr ».

 

Et pourtant, rappelons ces paires que nous avons trouvées pour l’arabe :

 

جرف ǧurfǧuruf berge, bord rongé par l’eau 

جرف ǧarafa enlever, emporter tout, en balayant, d'un coup de balai ou de pelle

 

خريص ḫarīṣ bord d’un fleuve

خريص ḫarīṣ fer de lance

 

جدّ ǧuddجدّة ǧiddaǧudda bord, rivage d’un fleuve ; littoral

جدّ ǧadda couper, retrancher, tailler

 

صوح ṣawḥ berge, bord d’une rivière, bord élevé comme un mur

صاح ṣāḥa fendre

 

À quoi nous pouvons ajouter le tigré gərgər rocher, falaise et au moins une racine arabe associant clairement la pierre au bord :

 

صبر ṣibr ou ṣubr marge, bord // صبر ṣubr ou ṣubur ou صبّارة ṣabbāra terrain couvert de petits caillous – صبر ṣabar glace, eau gelée – صبارة ṣibāra ou ṣabāra pierres ; éclat, morceau de rocher ou de fer – صبرة ṣubra pierres dures – صبير ṣabīr colline rocailleuse

 

À l’évidence, l’arabe perçoit la rive comme une coupure. Tel le vent frappant les pics des sommets, l’eau des oueds et des océans, repue d’une terre friable promptement engloutie et dissoute, se heurte à la roche des rives ou des rivages, la longe, la ronge et lentement la façonne. Le lexique arabe apporte la preuve qu’il y a bel et bien un lien sémantique fort entre les mots qui désignent la pierre et les signifiants de la rive, entre les noms de la dune ou de la digue et ceux du littoral. Et donc, très probablement, en indo-européen aussi, entre le grec λίθος et le latin lītus.

 

Reste à savoir d’où viendrait le couple λίθος // lītus. Certainement d’un mot unique, seul ou rare vestige d’une langue méditerranéenne depuis longtemps disparue, à moins qu’il ne soit issu de la branche celtique d’une racine indo-européenne en *pl- comme *plē-  déchirer  ou   *pel-   peau,  peler  dont le thème *pel-(i)-s- rocher – au vu de ce que nous savons maintenant – n’est probablement qu’une extension. Notons avec prudence que l’hypothèse celtique pourrait convenir pour les mots germaniques désignant le plomb, tels l’anglais lead, également d’origine incertaine. En glosant πέλλα [pélla] par λίθος, Hésychios nous donnait peut-être sans s’en douter la clef de leur commune origine.

 

Notons que l’ordre *pl- de ces racines est exactement l’inverse de celui que nous avons retenu plus haut comme étant à la source de lapis et des ses apparentés grecs et latins. Comme nous l’avons constaté à plusieurs reprises en d’autres occasions, on voit une fois de plus que le non ordonnancement des consonnes radicales n’est pas propre au domaine sémitique.

 

 

 3.2. grec πέτρᾱ [pétrā]

 

Le cas de πέτρᾱ est plus problématique. Ce mot est non seulement sans famille grecque mais on ne voit pas quel mot latin pourrait lui être apparenté[25]. Watkins le pense dérivé de la racine *per- 2 conduire, passer par-dessus via une forme suffixée *per-trā- mais le lien sémantique proposé par cet auteur est forcé et peu convaincant.[26]

 

Dans ces cas-là, notre réaction habituelle est de nous tourner vers le sémitique, ne serait-ce que pour vérifier s’il n’y aurait pas quelque possibilité de rapprochement possible, qu’il soit savant ou naïf. Notons que nous avons en cette matière et sur le même thème d’éminents modèles :

– Chantraine opte pour une origine sémitique du grec βιζακίων [bizakíônpetits cailloux dont l’étymon pourrait être l’araméen bizqa[27] débrispetite pierre ;

– Michel Masson[28] propose de rapprocher le grec χάλιξ [khálikscaillou, gravier et ses variantes κάχληξ [kákhlêks], κόχλαξ [kokhlakspetit caillou dans une rivière de l’hébreu ḥalluq caillou dans une rivière.

 

Nous voilà doublement encouragé à proposer une origine sémitique du mot grec πέτρᾱ. Nous allons dire sur quoi nous fondons cette hypothèse.

 

1. Phonétiquement, nous savons par d’autres cas d’emprunts similaires,

– qu’un π- initial correspond généralement à un p- en akkadien et à un f- en arabe ;

– qu’en deuxième position, une dentale ou une interdentale peut alterner avec une sifflante ;

– que cette deuxième radicale peut être sourde, sonore ou emphatique.

 

2. Sémantiquement, nous savons maintenant qu’un nom sémitique de la pierre a de fortes chances de relever d’une racine dont le sens premier est porter un coup.

 

À la fin de la sous-partie 2.6., nous avions relevé une paire correspondant aux critères que nous venons de poser :

 

فضّة faḍḍa terrain rocailleux, élevé // فضّ faḍḍa casser, rompre, briser

 

En poursuivant notre cueillette, nous en avons glané d’autres :

 

فتّ fatta écraser, broyer qqch entre ses doigts ; fendre (les pierres)

فدر fadara – II. se casser, être brisé, cassé en petits et grands morceaux – فادرة  fādira rocher détaché au haut d’une montagne

فدفد fadfad sol uni et dur // فدفد fadfada courir en se sauvant devant l’ennemi

فسيفساء fusayfisā’ coquillage ; mosaïque // فسفس fasfas sabre émoussé (sabre)

فصل √fṣl – مفصل mafṣil monceau oblong de sable ; tas de silex // فصل faṣala séparer

فصًى faṣan pépin de raisin sec // فصى faṣā détacher, séparer

فصيص faṣīṣ noyau // فصّ faṣṣa séparer, disjoindre

فصيط faṣīṭ pelures de dattes, rognures d’ongles

 

Voilà donc un ensemble non négligeable de neuf racines – dont six non ambigües – où il est question à la fois de pierres (ou d’objets assimilés à des pierres) et de coupures. Ces racines ne sont pas construites sur le même étymon mais leurs étymons relèvent tous de la matrice phonique nº 1 {[labial],[coronal]} porter un coup ou des coups.

 

En poussant la recherche, on trouve encore cinq racines non ambigües mais orphelines de l’élément pierre :

 

فثّ faṯṯa – VII. être cassé, brisé

فذّ faḏḏa être tout seul, isolé, séparé des autres

فزّ fazza faire défection et se séparer de qqn

فزفز fazfaza donner la chasse à quelqu’un et l’éloigner

فطا faṭā donner une chasse vigoureuse à un animal

 

... et une trentaine de racines ambigües, elles aussi orphelines de l’élément pierre :

 

فتأ fata’a casser

فتح fataa ouvrir – IV. trancher (dans une dispute)

فترص fatraṣa couper

فتغ fataġa fouler avec les pieds au point d’écraser

فتق fataqa fendre, rompre ; séparer, défaire, découdre

فثغ faṯaġa casser, briser

فدخ fadaa casser, briser, écraser avec une pierre

فدش fadaša casser, briser, écraser

فدغ fadaġa casser, briser, écraser

فدم faduma être raboteux, avoir la surface couverte d’aspérités 

فذح faaa – V. écarter les jambes

فزر fazara rosser, donner des coups de bâton sur le dos ; déchirer un habit

فزع fazaa – II et IV. effrayer

فسأ fasa’a déchirer, lacérer ; donner à quelqu’un des coups de bâton sur le dos

فسج fasaǧa – II. écarter les cuisses

فسح fasaa élargir

فسخ fasaa disjoindre, séparer

فسق fasaqa sortir de son enveloppe (datte mûre)

فصخ faṣaḫa démettre un membre du corps

فصد faṣada ouvrir une veine

فصع faṣaa presser une datte verte pour la faire sortir de son enveloppe

فصم faṣama casser, déchirer qqch

فضخ faḍaḫa casser (un morceau de bois ); crever un œil

فضغ faḍaġa casser (un morceau de bois )

فطأ faṭa’a frapper qqn sur le dos

فطح faṭaḥa frapper qqn avec un bâton

فطذ faṭaḏa éloigner qqn

فطر faṭara fendre, pourfendre, couper en deux

فطم faṭama sevrer un enfant ; couper en faisant une incision

 

Ces racines, on le voit, ne nous offrent pas de dérivé “pierreux” mais il serait bien étonnant, au moins pour certaines d’entre elles, qu’un tel vocable n’apparaisse pas dans une forme dialectale ou dans une autre langue sémitique. Notons déjà les racines فدر fadara, فطر faṭara et فترص fatraṣa ; dans notre recherche d’éventuels cognats sémitiques du grec πέτρᾶ, ce sont de bons candidats.

 

Venons-en à l’akkadien. Nos glanures y sont moins nombreuses mais on trouve tout de même :

 

pasāsu effacer, oblitérer ; détruire, aplatir, raser

paṣādu trancher, couper, tailler, entailler

patāḫu percer (mur, four, partie du corps), crever, piquer, ouvrir, forer, sonder ; (bétail) poignarder, enfoncer un couteau, frapper (et tuer) avec un couteau

patarru massue, masse d'arme en cuivre ou en bronze

patru épée, dague ; couteau de boucher, de tanneur, ... 

pattu frontière

patû défaire ; (orge) enlever la balle, décortiquer, enlever les écales ; percer

paṭāru détacher, défaire ; quitter (un lieu) ; découvrir (une partie du corps) ; disperser (des troupes) ; rompre (un contrat) ; dissiper ; annuler, interrompre ; dételer ; séparer, découper ; écarter, enlever, disperser ; démonter, desserrer, défaire

pāṭu frontière, limite

 

Nous n’avons pas de commentaires à faire ici autres que ceux que nous avons déjà faits pour l’arabe. Comme bons candidats à une éventuelle et plus proche parenté avec πέτρᾱ, notons les noms patarru et patru, et le verbe paṭāru, qui est d’ailleurs de la même racine sémitique que l’arabe فطر faṭara.

 

Pour tenter de convaincre les plus sceptiques, nous pourrions aligner des listes similaires avec la labiale b- à l’initiale au lieu du f-. En arabe comme en akkadien, pour certaines des racines ci-dessus, il existe en effet des variantes en b-C2-C3. Nous nous contenterons, pour donner un peu plus de corps à ce que nous pensons être la famille nucléaire de πέτρᾱ, de signaler quelques racines sémitiques en b-C2-r  C2 est une dentale ou une interdentale. Notre référence sera le fascicule 2 du Dictionnaire des racines sémitiques :

 

BDR (p. 46)

 

“Pour Dillmann, le sens premier est couper”. On y retrouve incidemment la lune, mais ici sous la forme بدر badr. Cf. قمر qamar, 2.7., note de bas de page.

 

BƉR (p. 47)

 

بذر baḏara disperser, disséminer

 

BṬR (p. 61)

 

بطر baara fendreouvrir une plaie, percer un ulcère, etc.

البطراء al-Baṭrā’ (nom de la ville de) Pétra

On est en droit de se demander si ce toponyme est bien un emprunt au grec, comme le veut la tradition, ou un simple dérivé de بطر √br.

بيطار bayṭār[29] médecin-vétérinaire

Probable extension de بطر √br par infixation du glide.

 

BḎR (p. 78)

 

La dentale de cette racine se réalise en sifflante emphatique dans plusieurs langues sémitiques, d’où

بصر baṣara couper, retrancher // بصر buṣr pierres dures et blanches ; marge, bord ; écorce – بصرة baṣra pierres dures et blanches ; terrain dur, pierreux et dont on tire les pierres – البصرة al-Baṣra Basra ou Bassorah.

Dans les textes anciens, les noms de Pétra et Basra sont souvent associés, comme s’ils avaient plus ou moins le même sens.

akkadien baṣāru couper, déchirer

hébreu biṣṣēr couper

En sud-arabique, on trouve diverses formes avec dentale et le sens de couper, déchirer.

 

NB : Il n’aura pas échappé aux plus attentifs de nos lecteurs qu’une racine rencontrée plus haut présente, au prix d’une métathèse, de forts signes de parenté avec celle-ci. Rappelons-la :

 

صبر ṣibr ou ṣubr marge, bord // صبر ṣubr ou ṣubur ou صبّارة ṣabbāra terrain couvert de petits caillous – صبر ṣabar glace, eau gelée – صبارة ṣibāra ou ṣabāra pierres ; éclat, morceau de rocher ou de fer – صبرة ṣubra pierres dures – صبير ṣabīr colline rocailleuse

 

En veut-on une autre, proche de cette dernière ?

 

زبر zabara éloigner, repousser qqn de qqch // زبر zabr pierres dures – زبرة zubra morceaufragment ; morceau de fer

 

BTR (p. 90)

 

بتر batara couper la queue d’un animal, l’écourter

akkadien butturu mutiler

amharique bättər bâton

araméen betarbitrā morceau

 

BŦR (p. 91)

 

بثر baṯara être couvert de pustules, de boutons // بثر baṯr terrain sablonneux parsemé de pierres blanches

 

 

Nous aurions pu élargir la recherche à d’autres langues et noter, par exemple, que

 

– l’anglais brick brique est issu de la racine indo-européenne *bʰregcasser, briser,

– l’anglais flint silex est issu de la racine *(s)pleifendre,

 

... et que, pour certains, le grec πλίνθος [plinthos] brique, objet en forme de brique, pierre plate et carrée sous le fût d'une colonne ou sur un chapiteau est peut-être lui aussi issu de cette même racine *(s)plei-, mais nous en resterons là, en espérant, par ces quelques pages, avoir apporté notre pierre à la recherche étymologique ; l’avenir dira si ce travail s’apparente plus au sable qu’au rocher.

 

 

 

 

Bibliographie

 

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– Rolland, Jean-Claude, Étymologie arabe : dictionnaire des mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, Paris, L’Asiathèque, 2015.

– Rolland, Jean-Claude, Dix études de lexicologie arabe, 2e édition, J.C. Rolland, Meaux, 2017.

– Watkins, Calvert, The American Heritage Dictionary of Indo-European Roots, Boston-New York, Houghton Mifflin Company, Second Edition, 2000.

– Wehr, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.

 

 

 

ANNEXE : Le réseau sémantique de « porter un coup »

(extrait de Bohas et Saguer, Le son et le sens, p. 220 sq.)

 

A. Porter un coup ou des coups (sans spécifier l’objet)

 

A.1. Frapper avec un objet tranchant, de là :

A.1.1. l’objet ou une partie de l’objet (sabre, lame, hache, etc.)

A.1.2. spécification : fendre, déchirer, inciser, mordre, ouvrir, etc.

A.1.3. Résultat de l’action : la partie par rapport au tout :

A.1.3.1. raccourcir, tronquer

A.1.3.2. tuer, massacrer > mourir, achever, terminer, fin, bout...

A.1.3.3. raser, peler, racler, écorcher, dépouiller, enlever, arracher

A.1.3.4. couperséparer une partie du tout, emmener une partie

A.1.3.4.1. petite quantité, portion, tranche

A.1.3.4.2. être mis à l’écart, isolé, seul

 

Cette orientation donne lieu à une masse de sens qui tournent tous autour de l’idée “séparer, se séparer, (se) disperser” que nous appellerons A.1.S., qui se ramifie de la manière suivante :

 

A.1.S.1. (se) disperser, (se) répandresemer

            > divulguer un secret

dilapider ses biens

A.1.S.2. éloigner, repousser, détourner

A.1.S.3. réfléchi : se séparer, s’éloigner

A.1.S.3.1. modalité de la séparation : marcher, fuir, courir > rapidité

A.1.S.4. causativité : faire partir, chasser, effrayer

 

A.2. Frapper avec un objet pointu

A.2.1. l’objet ou une partie de l’objet (lance, flèche, pointe, etc.)

A.2.2. donner un coup de lance, percer, pénétrer, ...

A.2.3. sortir de, émerger, pousser, être saillant, être au sommet

A.2.4. sonder

A.2.5. ficher, planter dans la terre

A.2.6. se planter dans l’objectif, atteindre ou manquer le but ; de là : avoir tort ou raison

 

A.3. Frapper avec un fouet, un bâton, un objet quelconque

A.3.1. l’objet

 

A.4. Blessures diverses consécutives à des coups

 

A.5. Préparation de l’action : aiguiser, affiler...

 

A.6. Réciprocité 

A.6.1. se battre, attaquer

A.6.2. faire la guerre

A.6.3. victoire ou défaite

A.6.4. s’irriter, être violent

 

A.7. Frapper avec la main, le pied ou diverses parties du corps

A.7.1. pousser, repousser

A.7.2. protéger, conserver, garder

 

B. Conséquence immédiate de A

 

B.1. Briser, casser, piler

B.2. Détruire, périr, faire périr, perdre

 



[1] Cette étude est d'abord parue – sans la graphie arabe – en décembre 2017 dans le dossier spécial “Approches to the Etymology of Arabic”, p. 377 à 405 volume 17 du Journal of Arabic and Islamic Studies (JAIS)

http://www.hf.uio.no/ikos/forskning/publikasjoner/tidsskrifter/jais/volume/vol17/v17_07f_rolland_377-406.pdf

[2] Ernout et Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine, p. 581.

[3] *reup- ou *reub-, selon Watkins, Dictionary of Indo-European Roots, p. 72.

[4] Voir Annexe.

[5] Michiel De Vaan, Etymological Dictionary of Latin and the Other Italic Languages, Leyde, Brill, 2008.

[6] Le contenu de cette notice est partiellement repris dans celle que Douglas Harper consacre à lapideus dans son propre site Etymology on Line (ETYMONLINE).

[7] Le Trésor de la langue française (TLF).

[8] Dictionnaire des étymologies obscures.

[9] Les Léporidés sont maintenant classés dans l’ordre des Lagomorphes.

[10] Chantraine ne donne pas la référence de l’ouvrage de Frisk.

[11] On retrouve ce mot dans le toponyme espagnol Guadalajara, littéralement « l’oued des pierres ».

[12] À ne pas confondre avec l’emprunt جندول ǧundūl « gondole ».

[13] Curieusement, ne sont signalés dans le DRS sous la racine GRR (fasc. 3, p. 191-192), ni les sens du verbe fendre la langue à un petit chameau – IV. porter un coup de lance, ni les deux substantifs que nous donnons ici, alors que ces données sont pour nous, on le voit, essentielles. 

[14] Le Dictionnaire des racines sémitiques, fascicule 3, p. 175 et suivantes, signale bien que de nombreuses racines en GR- ont la valeur couper > enlever, arracher, casser, etc. mais il ne fait pas de lien avec plusieurs désignations de la pierre qu’on trouve sous ces mêmes racines.

[15] Cette maladie de la peau nous rappelle que nous avons plus haut rencontré λέπρα lépra dont l’équivalent arabe est برص baraṣ. On notera la présence de l’étymon {b,r} dans ces deux termes. Autrement dit, جرب ǧarab résulte probablement du croisement des étymons {ǧ,r} et {b,r}. 

[16] « Perles, coraux et bilitères », in Semitica et Classica, Vol. VI, Brepols Publishers, pp. 269-278, 2013. 

[17] Dans la théorie de Bohas, cet étymon est traité mais avec d’autres charges sémantiques. Voir notamment Bohas-Bachmar p. 71 et Bohas-Saguer p. 279.

[18] En fait nous aurions pu écrire “la séquence qḍ” car, comme on le constatera, le corpus de cette partie ne contient aucune racine apparentée construite sur la séquence ḍq.

[19] D’où l’espagnol rambla.

[20] Rolland, JC, « Pyramide » in Dix études de lexicologie arabe, 2e édition, 2017.

[21] Au sujet de cet étymon, on lira dans Bohas-Bachmar, p. 146 "Des réalisations sont attestées dans les deux sens mais il est impossible d'établir une relation entre elles." Cette partie de notre étude apporte la preuve que cela est au contraire bel et bien possible. 

[22] Nous aurions pu : dans l’Univers, la lune n’est qu’un gros grain de sable, une “poussière d’étoile” ; on peut considérer le nom قمر qamar comme construit sur l’étymon {r,m}. (Voir 2.4.1.). Voir aussi en 3.2. la racine BDR.

[23] Le français dur et l’anglais tree sont issus de la racine IE *deru- « dur ».

[24] Le docteur [...] se dresse, calme et puissant, au-dessus de cette petite épave; c'est un roc (J.-P. Sartre, La Nauséep. 94).

[25] À moins d’être très audacieux et de reconnaître dans πέτρmais dans un ordre différent les mêmes consonnes que celles du radical latin rupt- de certaines formes dérivées du verbe rumpo...

[26] With possible earlier meaning bed-rock (< what="" comes="" through="">

[27] Notons au passage que ce mot présente toutes les qualités requises pour être intégré à ce que nous appellerons plus loin la famille élargie de πέτρᾱ: il a une labiale à l’initiale suivie d’une sifflante et est dérivé d’un verbe bezaq qui a le sens de briserbroyer.

[28] Du sémitique en grec, p. 217-218.

[29] Pour certains, ce mot serait issu du grec ἱππιατρός [hippiatrós], littéralement “médecin spécialiste des chevaux”. Pour d’autres, du latin veterinarius, “relatif aux bêtes de somme, vétérinaire ; médecin-vétérinaire”. Mais le rapport sémantique entre veterinarius et vetus, « vieux » n’est pas évident. Columelle, célèbre agronome romain du Ier siècle, utilise deux fois le mot veterinarius dans son œuvre.  Après quelques années passées dans l’armée, où il occupe le poste de tribun en Syrie en 35, il se consacre à l’agriculture. Cela ne suffit sans doute pas pour prouver que le mot est un emprunt à une langue parlée aux frontières de la Syrie à l’époque de Columelle mais on n’a pas d'autres attestations. Nous penchons donc plutôt pour un emprunt par le latin à une langue sémitique d’un cognat de بيطار bayṭār.