Études de lexicologie arabe


Coupure, couture et coulure ...

 

 

 

... une polysémie remarquable en arabe classique

 

 

Au cours de nos précédentes études, nous nous sommes régulièrement référé à trois ouvrages qui nous ont constamment inspiré et guidé : par ordre chronologique,

 

– l’article de Michel Masson, "Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de « couler »"[1], dans lequel l’auteur recense un certain nombre de racines sémitiques et surtout arabes qui présentent des parallélismes sémantiques entre le terme central couler et des termes afférents logiquement regroupés et classés sous diverses rubriques reliées entre elles en un réseau que nous appellerons le réseau de la coulure (voir annexe I) ;

 

– un deuxième article du même Michel Masson, "Étude d’un parallélisme sémantique : « tresser » / « être fort »"[2], dans lequel l’auteur recense un certain nombre de racines sémitiques et surtout arabes qui présentent des parallélismes sémantiques entre le terme central corde (= lier, nouer, serrer, attacher, tisser, tresser, coudre, rapprocher,...) et des termes afférents logiquement regroupés et classés sous diverses rubriques reliées entre elles en un réseau que nous appellerons le réseau de la couture (voir annexe II);

 

– et l’ouvrage de Georges Bohas et Abderrahim Saguer, Le son et le sens, fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique[3], dans lequel les auteurs traitent (p. 220 à 237) d’une des trois matrices phoniques dont l’invariant notionnel est porter un coup (= couper, tailler, fendre, percer, frapper, piquer, briser, casser, séparer, ...) et où ils donnent des dérivations sémantiques de cette notion une organisation arborescente qu’ils considèrent valable pour les deux autres matrices et que nous appellerons le réseau de la coupure (voir annexe III).

 

Or il nous est souvent arrivé de rencontrer[4] des racines au sein desquelles se trouvaient des vocables dont le sémantisme des uns avait quelque chose à voir avec la coupure et le sémantisme des autres avec la couture. Parfois les deux acceptions se trouvaient réunies dans un même vocable. Idem pour les notions de coupure et de coulure. Enfin nous avons trouvé au moins une trentaine de racines (voir annexe IV) au sein desquelles on pouvait constater la présence simultanée des trois notions de coupure, couture et coulure. En voici un échantillon[5] :

 

حدر ḥadara meurtrir et occasionner des bosses ; se réunir, se rassembler ; laisser couler les larmes (yeux)

دبل dabala frapper qqn à coups redoublés ; réunir, rassembler – دبل dabl ruisseau

ركا rakā creuser la terre ; lier, serrer fortement – ركوة rakwa petite outre à eau ; flaque d’eau

سجن saǧana fendre ; emprisonner – ساجنة sāǧina ruisseau par lequel l’eau descend de la montagne

شرج šaraǧa fermer une bourse en serrant les cordons ; ramasser, rassembler – II. coudre à larges points – VII. se fendre ; être gercé, crevassé – شرج šarǧ fente, crevasse par où l’eau descend d’un rocher – شريجان šarīǧāni deux filets, l’un de lait, l’autre de sang, qui coulent du pis d’une chamelle

شرط šaraṭa faire à qqn une scarification, une incision ; serrer, lier avec un ruban – شرط šaraṭ petit ruisseau, rigole

شعب ša‛aba couper, pourfendre ; recoudre, réparer – شعبة šu‛ba torrent, ruisseau, cours d’eau

قطر qaṭara jeter qqn avec violence par terre ; coudre, confectionner un vêtement ; faire couler ou tomber goutte à goutte, distiller

لبن labana frapper violemment, assommer à coups de bâton – لبان labān corde d’amarrage – لبن laban lait

لهط lahaṭa frapper qqn du plat de la main ; frapper, atteindre qqn d’une flèche ; terrasser, renverser qqn par terre ; coudre, confectionner, faire une robe – IV. se laver et inonder d’eau les parties naturelles (femme)

مسط masaṭa cingler qqn de coups de fouet ; serrer avec les doigts l’orifice d’une outre ; faire égoutter un linge trempé d’eau en le serrant avec les doigts

 

Une telle quantité de racines concernées par cette polysémie interdit d’imaginer que ce phénomène puisse relever de l’homonymie. Mais alors, comment expliquer de tels glissements de sens ? Commençons par les paires pour lesquelles des explications semblent assez faciles à donner.

 

 

1. De la coupure à la coulure

 

Qu’est-ce que couler ? C’est suivre un mouvement descendant après avoir quitté une origine située au point le plus élevé de ce mouvement. Il s’agit bien, fondamentalement, d’une séparation : le sang coule de la blessure, la pluie tombe du nuage qui a “crevé”, l’eau, le lait, le vin s’échappent par l’outre percée, etc. Cette séparation « de haut en bas » est implicite dans le verbe semer de la rubrique A.1.S.1 du réseau de la coupure : même emportée par le vent, la semence est en effet destinée à tomber jusqu’au sol. Par ailleurs les quelques exemples donnés plus haut nous montrent bien que la coulure est le plus souvent la conséquence d’une coupure : si le sang coule, c’est parce qu’un vaisseau sanguin a été coupé ; si l’outre perd son contenu, c’est parce qu’elle a été déchirée ou fendue, etc. Il y a donc deux coupures : une coupure physique originelle qui déclenche la coulure, et une coupure symbolique qui est celle de la séparation d’avec le point de départ.

 

Il ne faudra donc pas s’étonner si, dans les deux réseaux de la coupure et de la coulure, on trouve des rubriques formulées de façon identique ou proche :

Tableau 1

2. De la couture à la coulure  

 

Un rapport logique de cause-conséquence entre la couture et la coulure apparaît très clairement dans l’acte de traire : il faut serrer le pis pour faire couler le lait, tout comme il faut tordre le linge trempé pour l’essorer et presser le fruit pour en extraire le jus. Dans d’autres racines, ruisseaux, rigoles et cheveux sont des métaphores du fil à coudre. En français aussi on parle d’un filet d’eau. Il ne faudra donc pas non plus s’étonner si, dans les deux réseaux de la couture et de la coulure, on retrouve des rubriques formulées de façon identique ou proche :

 

Tableau 2

Dans ce dernier cas, le résultat est inversé mais la métaphore est la même : qu’on remplisse ou qu’on vide, on le fait jusqu’au bout, complètement.    

 

 

3. De la coupure à la couture  

 

Contre toute attente, c’est entre ces deux réseaux que les zones de recoupement sont les plus nombreuses. Commençons par lister quelques constatations que chacun a pu faire dans la vie courante :

 

– en serrant, en pressant, en pliant trop fort un objet, on finit par le casser ;

– après avoir cassé un objet, on peut vouloir le recoller ;

– après avoir déchiré un tissu, on peut vouloir recoudre ;

– plus généralement, un lien est souvent la conséquence d'une coupure antérieure : lier, c'est alors re-lier ou réparer ce qui avait été séparé ;

– pour coudre, il faut d’abord piquer l’aiguille dans le tissu ;

– le tailleur de vêtements coupe des pièces de tissu puis les coud ensemble ;

– pour empêcher un animal de s’éloigner du campement, il faut l’attacher ;

– la corde lien unit mais la corde barrière sépare ; la corde sert aussi à fouetter ;

– lier, attacher, serrer laissent sur le corps des traces qui s’apparentent à celles imprimées par des coups ;

– les métaphores de « percer » (coupure A.2.3) : s’élever en hauteur, être au sommet, briller, être au sommet de la puissance, de l’intelligence, de la sagesse (couture 3.e)

– l’avarice (couture 3.c) est une pathologie de la conservation (coupure A.7.2)

– la caractéristique principale d’un coup (coupure) est la force (couture) qu’il nécessite et la violence (coupure A.6.4 – couture 2.c) qu’il exprime.

 

Dans le langage, qu’un seul verbe puisse exprimer à la fois une action et son contraire se traduit par des constructions syntaxiques différentes, à savoir qu’on coupe un seul objet mais que l’on coud ou colle deux pièces l’une à l’autre. Soit :

 

A coupe B

A coud / colle / attache B à C, ou coud / colle / attache ensemble B et C

 

On voit que par une grande économie de moyens, l’arabe permet de n’utiliser qu’un seul verbe pour deux actions sémantiquement inverses. Le sens du verbe s’éclaire par le contexte, par le nombre et la nature des actants. S’il n’y a que deux actants – un sujet et un complément – il s’agit forcément de la coupure, mais s’il y en a trois – un sujet et deux compléments – il s’agit forcément de la couture. Il ne faudra donc pas s’étonner là non plus si, dans les deux réseaux de la coupure et de la couture, on trouve un assez grand nombre de rubriques formulées de façon identique ou proche :

Tableau 3

En conclusion  

 

Les trois ouvrages que nous avons cités plus haut sont riches mais incomplets. Heureusement, ils se recoupent et s’additionnent. L’existence des parallélismes sémantiques que nous avons relevés et expliqués nous amène à fusionner les trois réseaux de la coupure, de la couture et de la coulure en un seul et unique réseau. Mais plutôt que le terme de réseau, nous préférons utiliser celui d’arborescence car aucun dérivé ne peut y être relié à tous les autres. Les dérivations sémantiques se sont souvent faites dans des lieux différents, à des époques différentes, et elles partent ici ou là dans toutes les directions en fonction des besoins des divers locuteurs. Une arborescence permet donc mieux qu’un réseau de comprendre et de se représenter les développements successifs – passés et à venir – de significations dont l’origine commune est trop éloignée pour être facilement et immédiatement perceptible.    

 

 

4. Nos études revisitées  

 

Ce constat et ce fusionnement nous oblige à revisiter certaines de nos précédentes études.  

 

· Pluies et parfums [7]

 

Dans cet article, nous nous étions étonné de la présence au sein du verbe قطر qaṭara de certaines de ses acceptions. À tort, car les diverses acceptions peuvent toutes être rattachées à l’une ou l’autre des trois grandes branches de notre arborescence, telles qu’elles sont représentées ici :

 

قطر qaṭara 1. (COUPURE) jeter qqn avec violence par terre ; 2. (COUTURE) coudre, confectionner un vêtement ; 3. (COULURE) faire couler ou tomber goutte à goutte, distiller

 

Il n’y a donc pas trois racines قطر √qṭr homonymes ni même deux mais une seule.  

 

· Miṣr, le nom arabe de l’Égypte dans la racine مصر √mṣr [8]

 

En marge de notre article, et plus exactement à la fin, nous avions constaté que la quasi totalité des vocables figurant dans la notice de Kazimirski trouvaient leur place dans le réseau massonien de la couture. Autrement dit,

 

– qu’il n’y avait probablement, au moins en diachronie, qu’une seule et unique racine مصر √mṣr,

– que d’un point de vue dictionnairique, la notice de Kazimirski était complète mais anarchique,

– et qu’un reclassement des vocables à partir des rubriques de Masson en permettrait certainement une plus juste appréhension. Nous dirions mieux aujourd’hui : « Un reclassement des vocables à partir de l’arborescence de la coupure-couture-coulure en permettrait certainement une plus juste appréhension. »

 

La question qui se pose alors est celle de la traite du lait qui semble bien un sens primitif de la racine مصر √mṣr. Relève-t-elle de la coulure (et donc du coup) ou bien de la traction, comme le pensent Bohas et Saguer (p. 116) ? Ces auteurs se sont certainement rendu compte que leurs matrices du COUP et de la TRACTION avaient plusieurs extensions sémantiques communes : traire ou téter, c’est enlever, retirer, arracher (COUP : A.1.3.3.) le lait du pis de la mère ; couler, avec ses dérivations diverses (mettre en file, chemin) est – on l’a vu – une branche de notre arborescence ; tresser (TRACTION : A.9.2.3.) en est une autre ; fuir est commun à COUP, à COULER et à TRACTION ; tirer des projectiles (TRACTION : C) est bien proche de donner un coup de lance (COUP : A.2.2.), etc. La matrice de la traction ne serait-elle pas, en fait, une autre matrice du coup ou mieux encore, la quatrième des grosses branches de notre arborescence ? La question est importante mais ce n’est ni le lieu ni à nous d’y répondre.  

 

· Le lien et la menace [9]

 

Dans cet article nous avions cru pouvoir distinguer deux racines ربط √rbṭ homonymes, l’une exprimant le lien et l’autre la menace. Nous avions même perçu une homonymie similaire dans quelques autres racines :رتب √rtb, رقب √rqb, ركب √rkb, زبر √zbr, etc. En fait, nous le comprenons maintenant, si le lien relève bien évidemment de la couture, la menace relève du coup ou plus exactement de sa conception, de sa préparation, de son attente ; la menace est un coup en puissance. Autrement dit, le lien et la menace relèvant l’un et l’autre de notre arborescence, il n’existe qu’une seule et unique racine ربط √rbṭ.  

 

· La tour et les signes du zodiaque [10]

 

Dans cet article, nous avions bien relevé que le sens fondamental de porter un coup constituait le point de départ d’un certain nombre de dérivations sémantiques : couper, fendre, percer, briser qui à leur tour avaient engendré les diverses significations de la plupart des mots rattachés à la racine برج √brğ que nous avions rencontrés, notamment

 

COUPER : بريج barīǧ quartier de fruit – مبرّج mubarrağ festonné – برج barağ séparation des sourcils

FENDRE : برج burğ angle – بارج bāriğ marin habile – بارجة bāriğa vaisseau de guerre

PERCER : برج bariğa devenir apparent, manifeste, visible, être haut, élevé – مبرّج mubarrağ voyant

 

Nous savons maintenant que

 

manger, c’est 1. couper avec les dents et 2. faire couler dans l’estomac ;

être fort, être le plus fort, est une dérivation sémantique de percer, être au sommet.

 

NB : On retrouve les sens de couper, manger, et être fort associés dans de très nombreuses racines. En conséquence de quoi, tous les mots et acceptions de la racine برج √brğ relèvent sans problème de notre arborescence, y compris برج bariğa faire bonne chère, manger et boire beaucoup, ou avoir des provisions de bouche en abondance – برج burğ force – أبرج ’abrağ plus fort – برج burğ bastion ; citadelle ; fort, fortin ; tour – بارجة bāriğa forte tête.

 

· L’idiot du village [11]

 

Dans cet article nous avions provisoirement conclu à l’existence de deux racines بلد √bld.1 "serrer" et بلد √bld.2 "porter un coup", mais sans écarter la possibilité qu’elles n’en constituent finalement qu’une seule. Déjà les indices ne manquaient pas qui nous amenaient à nous interroger sur un tel rapprochement. Nous pouvons maintenant affirmer qu’effectivement il n’existe bien qu’une seule et unique racine بلد√bld dont tous les dérivés relèvent de notre arborescence.    

 

 

Bibliographie  

 

Georges Bohas, Abderrahim Saguer, Le son et le sens : fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

A. de Biberstein-Kazimirski, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

Michel Masson, « Étude d’un parallélisme sémantique : tresser / être fort », in Semitica XL, Paris, Maisonneuve, 1991, p. 89-105.

Michel Masson, « Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de couler », in Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991, p. 1024-1041.

Jean-Claude Rolland, « La tour et les signes du Zodiaque », dans Langues et Littératures du Monde Arabe, LLMA nº 10, 2016, URL : http://icar.univ-lyon2.fr/llma/sommaires/LLMA10-2-Rolland.pdf

Jean-Claude Rolland, « L’idiot du village : une étude de la racine بلد √bld », in Lettre de la SELEFA nº 5, juin 2016. (En ligne).

Jean-Claude Rolland, Dix études de lexicologie arabe, Meaux, J.C. Rolland, 2016.    

 

 

 

Notes  

 

[1] Michel Masson, « Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de couler », in Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991, p. 1024-1041.

[2] Michel Masson, « Étude d’un parallélisme sémantique : tresser / être fort », in Semitica XL, Paris, Maisonneuve, 1991, p. 89-105.

[3] Georges Bohas, Abderrahim Saguer, Le son et le sens, fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

[4] Encore tout récemment dans notre étude "Le lait et la brique", à paraître sur le site de la SELEFA.

[5] A. de Biberstein-Kazimirski, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860. On en trouvera une plus longue liste en annexe.

[6] Tableau 2 : En plaçant la couture dans chacun de ses deux réseaux, Masson établit de facto un lien entre les deux.

[7] In Dix études de lexicologie arabe, J.C. Rolland, Meaux, 2016

[8] Idem.

[9] Idem.

[10] In Langues et Littératures du Monde Arabe, LLMA nº 10, 2016, URL : http://icar.univ-lyon2.fr/llma/sommaires/LLMA10-2-Rolland.pdf

[11] In Lettre de la SELEFA nº 5, juin 2016. (En ligne).


ANNEXES

 

 

ANNEXE I : Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de couler

 

Termes centraux : couler, faire couler, jaillir, faire jaillir, pleuvoir, arroser, laisser tomber, ...

 

1. Noms d’objets liquides

 

1.1. Sécrétion organique

 

a) lait

b) sang

c) graisse (fondue)

d) venin, fiel

e) sueur

f) sécrétions morbides

 

1.2. Produits liquides d’usage courant

 

a) poix, résine

b) vin

c) miel

 

1.3. Objets métaphoriquement envisagés comme liquides

 

a) perle (comparée à une goutte)

b) crinière, crins, duvet

 

2. Couler / Se déplacer

 

2.1. Marcher vite, courir

2.2. Aller librement, errer

2.3. Avec sens de voyager (chemin)

2.4. Avec sens de fuir

2.5. Faire couler / chasser

2.6. Sourdre, jaillir / sauter, courir

 

3. Couler, faire écouler un liquide

 

3.1. Faire couler / Avaler, faire boire

3.2. Résultatif : couler jusqu’au bout / épuiser > maigre, fatigué

 

4. Diverses métaphores mettent en jeu un sujet (habituellement humain) usant d’un objet comme d’un liquide

 

4.1. Couler (verser) / Coudre, tisser, tresser

4.2. Couler / Don

4.3. Couler / Parler

4.4. Couler / Lancer qqch ; envoyer qqn

 


ANNEXE II : Le réseau sémantique « tresser // être fort »

 

 

1. Termes centraux (corde, coudre, lier, serrer, attacher, tordre, ...)

 

2. Élargissement du champ

 

2.a. intensité avec connotation positive : diligence, rapidité, assiduité

 

2.b. intensité de la sensation (domaine du goût)

 

2.c. intensité du sentiment, avec connotation négative : méchant, violent

 

3. Autres métaphores

 

3.a. corde, nouer, lier // nécessité, contrainte

 

3.b. corde, nouer, lier // angoisse, tristesse, malheur

 

3.c. corde, nouer, lier // avarice

 

3.d. corde, nouer, lier // infirmité

 

3.e. sagesse, intelligence, contrôle de soi

 

3.f. lier, nouer, tresser // remplir complètement > accomplir

 

3.g. lier, nouer, attacher (les animaux) // faire halte, séjourner

 

3.h. lier, nouer // fermer

 

3.i. lier //espérer, attendre

 

3.j. lier // ceinture, collier

 

 

Les métaphores suivantes ne figurent pas dans l’article de M. Masson mais elles s’ajoutent tout naturellement à sa liste :

 

 

3.k. lier // rassembler, réunir

 

3.l. lier // rapprochement physique, social, politique, familial

 

3.m. lier // agencer, arranger, réparer > créer

 


ANNEXE III : Le réseau sémantique de « porter un coup »

(extrait de Bohas et Saguer, Le son et le sens, p. 220 sq.)

 

A. Porter un coup ou des coups (sans spécifier l’objet)

 

A.1. Frapper avec un objet tranchant, de là :

A.1.1. l’objet ou une partie de l’objet (sabre, lame, hache, etc.)

A.1.2. spécification : fendre, déchirer, inciser, mordre, ouvrir, etc.

A.1.3. Résultat de l’action : la partie par rapport au tout :

A.1.3.1. raccourcir, tronquer

A.1.3.2. tuer, massacrer > mourir, achever, terminer, fin, bout...

A.1.3.3. raser, peler, racler, écorcher, dépouiller, enlever, arracher

A.1.3.4. couper, séparer une partie du tout, emmener une partie

A.1.3.4.1. petite quantité, portion, tranche

A.1.3.4.2. être mis à l’écart, isolé, seul

 

Cette orientation donne lieu à une masse de sens qui tournent tous autour de l’idée “séparer, se séparer, (se) disperser” que nous appellerons A.1.S., qui se ramifie de la manière suivante :

 

A.1.S.1. (se) disperser, (se) répandre, semer

            > divulguer un secret

> dilapider ses biens

A.1.S.2. éloigner, repousser, détourner

A.1.S.3. réfléchi : se séparer, s’éloigner

A.1.S.3.1. modalité de la séparation : marcher, fuir, courir > rapidité

A.1.S.4. causativité : faire partir, chasser, effrayer

 

A.2. Frapper avec un objet pointu

A.2.1. l’objet ou une partie de l’objet (lance, flèche, pointe, etc.)

A.2.2. donner un coup de lance, percer, pénétrer, ...

A.2.3. sortir de, émerger, pousser, être saillant, être au sommet

A.2.4. sonder

A.2.5. ficher, planter dans la terre

A.2.6. se planter dans l’objectif, atteindre ou manquer le but ; de là : avoir tort ou raison

 

A.3. Frapper avec un fouet, un bâton, un objet quelconque

A.3.1. l’objet

 

A.4. Blessures diverses consécutives à des coups

 

A.5. Préparation de l’action : aiguiser, affiler...

 

A.6. Réciprocité 

A.6.1. se battre, attaquer

A.6.2. faire la guerre

A.6.3. victoire ou défaite

A.6.4. s’irriter, être violent

 

A.7. Frapper avec la main, le pied ou diverses parties du corps

A.7.1. pousser, repousser

A.7.2. protéger, conserver, garder

 

B. Conséquence immédiate de A

 

B.1. Briser, casser, piler

B.2. Détruire, périr, faire périr, perdre

 

 

 

ANNEXE IV : Le corpus des racines concernées par le parallélisme sémantique coupure // couture // coulure (liste non exhaustive)

 

أزب azaba coulerV. se partager les biens, les richesses – إزب izb homme petit, aux membres chétifs et au ventre gros            

أصر aṣara briser ; serrer, lier, attacher – VIII. croître en abondance dans quelque lieu

بحر baḥara fendre, déchirerV. être plongé dans l’étude d’une science – بحر baḥr grande masse d'eau

بشك bašaka coudre deux pièces ensemble ; marcher avec rapidité – VIII. être coupé, tranché (fil)

بضع baḍaa couper, fendre ; unir par mariage une femme à un homme ; faire boire qqn à sa soif

بكّ bakka déchirer, rompre, fendre ; être pressé, serré, bousculé (dans la foule) ; être velu sur tout le corps

حدرadara meurtrir et occasionner des bosses ; se réunir, se rassembler ; laisser couler les larmes (yeux)

حلق ḥalaqa raser, tondre ; serrer en tordant avec force (une corde) ; jeter, lancer qqch contre qqn

دبرdbr – II. fendre les oreilles à une chamelle – II. s’appliquer avec soin à telle ou telle chose – دبر dibr masse d’eau ; grandes richesses

دبل dabala frapper qqn à coups redoublés ; réunir, rassembler ; دبل dabl ruisseau

دعب daaba fouler et frayer le sentier à force de marcher ; repousser, éloigner ; couler (liquide)

دمك damaka moudre ; tresser une corde ; passer rapidement (lièvre)

ركا rakā creuser la terre ; lier, serrer fortement ; ركوة rakwa petite outre à eau ; flaque d’eau ; citerne

سجن saǧana fendre ; emprisonner ; ساجنة ǧina ruisseau par lequel l’eau descend de la montagne

سحط saḥaṭa égorger ; suffoquerVII. glisser de la main

شجر šaǧara percer avec une lance ; lier, serrer, attacher ; شجر šaǧira abonder, être nombreux

شرج šaraǧa fermer une bourse en serrant les cordons ; ramasser, rassembler VII. se fendre ; être gercé, crevassé –  شرج šarǧ fente, crevasse par où l’eau descend d’un rocher – شرج šaraǧ Voie lactée – شريجان šarīǧāni deux filets, l’un de lait, l’autre de sang, qui coulent du pis d’une chamelle

شرط šaraṭa faire à qqn une scarification, une incision ; serrer, lier avec un ruban ; شرط šaraṭ petit ruisseau, rigole

شرق šaraqa fendre ; être suffoqué par une grande abondance de salive qui afflue à la gorge

شطب šaaba couper en deux, pourfendre ; couper en longues bandes pour tresser – VII. couler (se dit de l’eau)

شعب ša‛aba couper, pourfendre ; recoudre, réparer ; شعبة šu‛ba torrent, ruisseau, cours d’eau (grand ou petit qui traverse une vallée ou les sables)

ضفن ḍafana donner à qqn un coup de pied dans le derrière ; serrer avec la main les mamelles d’une femelle quand on se met à la traire

طرّ arra fendre, pourfendre ; rassembler, réunir en un seul lieu ; faire marcher d’un pas accéléré ; pousser, germer, pulluler (plantes, poils) – طرّ urr chevelure longue qu’on laisse pendre

عقّaqqa – VII. être fortement serré, fortement noué ; crever (d’un nuage qui crève et donne une pluie abondante)

قرص qaraṣa piquer ; couper, retrancher en coupant ; exprimer l’eau d’une étoffe qu’on lave

قطر qaṭara jeter qqn avec violence par terre ; coudre, confectionner un vêtement ; faire couler ou tomber goutte à goutte

كفت kafata attirer à soi, rapprocher, ramasser ; pousser avec vigueur, faire marcher ; II. détourner qqn de qqch

كفّ kaffa éloigner, repousser qqn ; coudre très serré ; être très abondant (chevelure)

لبن laban lait – لبن labana frapper violemment, assommer à coups de bâton – لبان labān corde d’amarrage

لهط lahaṭa frapper qqn du plat de la main ; frapper, atteindre qqn d’une flèche ; terrasser, renverser qqn par terre ; coudre, confectionner, faire une robe – IV. se laver et inonder d’eau les parties naturelles (femme)

مرج maraǧa presser et manipuler une partie du corps pour calmer les douleurs ; lâcher au pâturage ; tomber par terreمرج mariǧa couler, glisser, ne pas tenir au doigt (bague) ; مرج mariǧa couler, s’écouler

مسط cingler qqn de coups de fouet ; serrer avec les doigts l’orifice d’une outre ; faire égoutter un linge trempé d’eau en le serrant avec les doigts

مصر maṣara traire avec le bout des doigts – مصر muṣira être lancé pour courir de toutes ses forces (cheval) – ماصر māṣir qui sépare deux choses et les disjoint ;مصر miṣr magasin, cellier (où l’on garde et conserve)

نشغ našaġa percer avec une lance ; couler (eau) ; منشوغ manšūġ adonné à qqch 

هذب haḏaba tailler, couper les bords ou les parties superflues ; couler – II. arranger, adapter, ajuster

هزم hazama mettre en fuite, en déroute ; creuser un puits ; frapper qqn ; serrer un corps tendre avec la main de manière à y faire une empreinte ou un creux