Études de lexicologie arabe

Au marché de Meaux


Le lait et la brique

 

 

  

 

Une étude de la racine لبن √lbn[1]

 

 

Dans un bref article[2] paru dans la Lettre de la SELEFA n° 2 de juin 2013, intitulé "Sur les significations de la racine LBN", Michel Nicolas inventoriait les divers vocables et sémantismes habituellement rattachés à cette racine dans les langues sémitiques. Deux ans plus tard, le site ETYMARAB[3] avait – pour l’essentiel – repris à son compte les hypothèses et données de Nicolas. Portant un œil critique sur le travail de nos prédécesseurs et ayant des réponses différentes à apporter, nous nous proposons de revenir à notre tour sur les questions que soulèvent la racine لبن √lbn et ses dérivés.

 

 

1. La notice لبن √lbn dans le dictionnaire de Kazimirski

 

Notre corpus d’observation, ce sera, comme d’habitude, la notice du dictionnaire de Kazimirski[4]. Cet ouvrage reste en effet, et jusqu’à nouvel ordre, l’une des sources bilingues d’information les plus fiables et les plus complètes sur l’ensemble du lexique de l’arabe classique. Voici donc une reproduction assez fidèle[5] de la dite notice, telle qu’on pourra la retrouver dans le volume II, p. 961-963 :

 

لبن labana manger beaucoup, comme un gourmand ; frapper violemment, assommer à coups de bâton ; jeter à terre ; faire boire à quelqu’un du lait – لبن labina avoir en abondance du lait dans ses pis ; avoir mal au cou en raison d’un oreiller mal placé – II. faire des briques – IV. avoir beaucoup de lait dans ses pis (se dit d’une brebis) ; avoir beaucoup de lait (se dit d’un homme riche en troupeaux qui lui donnent du lait) ; préparer le mets تلبينة talbīna – V. être lent, traîner tout en longueur – VI. sucer le lait – X. demander, chercher du lait

لبن laban lait ; lait aigre (voy. حلب ḥalaba) ; résine qui coule d’un arbre et qui sert d’encens

لبن libn et libin brique cuite au soleil

لبن labin brique cuite au soleil ; qui aime le lait, et qui en boit beaucoup

لبنة libna n. d’unité de لبن libn une brique cuite au soleil ; cette partie de la chemise qui couvre la poitrine et touche au cou

لبنة labana jet, coup

لبنى lubnā arbrisseau qui donne le styrax

لبان labān poitrine, surtout la partie entre les mamelles ; poitrail (de tout animal à sabot) ; corde d’amarrage

لبان libān allaitement ; corde qui garnit le bas d’un filet de pêcheur

لبان lubān résine qui sert d’encens ; pin ; occupation d’un homme bien né ; art libéral

لبّان labbān fabricant de brique cuites au soleil ; marchand de lait en gén., ou de lait aigre

لبانة lubāna affaire urgente et importante

لبون labūn et لبينة labīna qui a du lait dans ses pis (femelle)

لبين labīn cheval nourri de lait

تلبين talbīn et تلبينة talbīna soupe faite avec du lait ou du miel

ملبّن mulabban sorte de nougat fait de noix et d’amandes

ملبنة milbana grande cuiller

 

En parcourant rapidement le contenu de cette notice, dont la diversité sémantique ne surprend plus tant le phénomène est habituel dans le lexique de l’arabe, on constate néanmoins que la majorité des vocables relève de deux thématiques principales, le lait et la brique, et que le restant ne semble avoir de rapport ni avec l’un ni avec l’autre. Nous y reviendrons mais voyons tout d’abord ce qu’en pense Nicolas.

 

 

2. La racine لبن √lbn vue par Michel Nicolas

 

Dans le petit corpus sémitique qu’il a constitué – et plus particulièrement dans les mots construits sur ce qu’il appelle le « bilitère LB » –, Nicolas croit percevoir un hypersème accumulation // condensation déclinable en un certain nombre de vocables désignant divers objets : brique, nougat, storax, résine, gluten, neige et lait caillé, d’où découleraient, mais seulement dans telle ou telle langue, les hyposèmes blancheur (en hébreu et en araméen) et lait (en arabe).

 

À partir de là et de l’idée qu’il se fait des trous lexicaux dans les langues sémitiques, l’auteur conçoit trois schémas de dérivation possibles :

· accumulation, condensation > neige > blancheur > lait

· accumulation, condensation > être caillé, s’épaissir (liquide) – lait caillé > lait tout court > blancheur

· accumulation, condensation > fait de coller > résine > résine odorante

 

Parmi les dérivés arabes – les seuls auxquels nous nous intéresserons ici –, Nicolas a, pour sa démonstration, sélectionné les représentants suivants :

 

لبن labana manger beaucoup, frapper violemment, assommer à coups de bâton, avoir en abondance du lait dans ses pis, avoir mal au cou en raison d’un oreiller mal placé, faire des briques

لبنة labana jet, coup

لبن laban lait

لبن libn et libin briques (coll.) لبنة libna

لبانة lubāna (n. d’unité), لبان lubān (pl.) affaire urgente et importante

تلبين talbīn et تلبينة talbīna soupe faite avec du lait ou du miel

ملبّن mulabban sorte de nougat fait de noix et d’amandes

لبنى lubnā arbrisseau qui donne du storax

لبان lubān résine qui sert d’encens

 

Nous allons très vite revenir sur l’article de Nicolas, qu’on pourra lire en ligne dans son intégralité, mais non sans offrir d’abord un aperçu de la notice que le site ETYMARAB consacre à la même racine.

 

Pour chacun des sémantismes retenus, nous n’avons pas traduit les significations données en anglais mais nous avons, sur la même ligne, résumé en français les commentaires apportés ensuite par l’auteur :

 

▪ LBN_1 ‘(unburnt) brick’ →libn : semble être un emprunt à l’akkadien.

▪ LBN_2 ‘milk’ →laban : ce sens est propre à l’arabe.

▪ LBN_3 ‘frankincense; chewing gum’ →lubān : probable rapport avec LBN_6.

▪ LBN_4 ‘wish, aim, goal; business, enterprise’ →lubānaẗ : étymologie obscure.

▪ LBN_5 ‘Lebanon’ →lubnān : peut-être un rapport avec la neige du Mont Liban, avec le lait, avec la couleur blanche de l’une et de l’autre.

LBN_6 ‘storax//styrax tree’ →lubnà

▪ LBN_7 ‘towline’ (eg. ) →libān : origine copte.

 

À tort ou à raison, une telle présentation donne à penser que cette sorte de maxi-racine لبن √lbn cacherait en fait sept racines homonymes ! Même d’un point de vue synchronique, il est difficile d’admettre un tel éclatement. Et encore beaucoup d’éléments de la notice de Kazimirski sont-ils passés à la trappe. Qu’en est-il, par exemple, du premier d’entre eux, لبن labana "manger beaucoup, comme un gourmand ; frapper violemment, assommer à coups de bâton ; jeter à terre" ? D’ailleurs, face aux incertitudes qui pèsent sur l’origine de la plupart de ces mots, l’auteur lui-même lance timidement d’hypothétiques passerelles d’une acception à l’autre. Rien de significatif ne venant ici vraiment infirmer ou compléter la thèse de Michel Nicolas, c’est à cette dernière que nous allons maintenant revenir.

 

 

3. Critique de la thèse de Michel Nicolas

 

Notre critique de la thèse de Nicolas porte sur les quatre points suivants :

 

1. Son corpus arabe est un peu plus fourni que celui d’ETYMARAB mais il y a néanmoins, par rapport à la notice de Kazimirski, quelques absents notoires – لبان labān poitrine ; poitrail (de tout animal à sabot) ; corde d’amarrage, par exemple, – et plusieurs sens demeurent obscurs : Nicolas ne propose d’explication ni pour لبن labana "manger, frapper" ni pour لبنة libna "affaire urgente et importante", qui figurent pourtant l’un et l’autre dans son corpus et qui sont – apparemment – sans rapport avec le lait, la brique, l’accumulation, la condensation ou la blancheur. Or nous avons constaté ailleurs[6] le rôle important que peuvent jouer les laissés pour compte dans l’interprétation du sémantisme de certaines racines.

 

2. Afin de situer au mieux l’apparition des sens dans l’ordre chronologique, Nicolas, fonde sa démonstration sur les trous lexicaux dont il pense qu’ils s’expliquent par le fait que les langues à durée brève, comme l’akkadien, n’ont pas eu le temps de produire autant de sens dérivés que les autres. C’est possible, mais ce n’est pas sûr et donc guère concluant, car les trous lexicaux peuvent tout aussi bien s’expliquer par la disparition de ces sens dans les langues à durée longue, comme l’arabe, du fait qu’ayant été peu à peu assumés par de nouveaux vocables, les anciens sens, devenus inutiles, auront disparu dans la trappe de l’Histoire.

 

3. Il est difficile d’admettre que des objets aussi concrets que le lait et la neige puissent devoir leurs signifiants à une racine désignant une notion plutôt abstraite comme la blancheur, ou que la brique et la neige puissent devoir les leurs à une racine désignant une notion aussi abstraite et savante que la condensation. Nous ne pouvons souscrire à cette vision intellectualiste des phénomènes de dérivation sémantique alors que toutes nos métaphores sont là pour prouver que les dits phénomènes se produisent au contraire dans le sens inverse, à savoir du concret vers l’abstrait. En accord avec Hurwitz[7], il nous semble plus vraisemblable que nos lointains ancêtres aient d’abord donné des noms aux objets – ici le lait, ailleurs l’œuf ou la neige, par exemple – qu’ils pouvaient percevoir par l’un ou l’autre de leurs cinq sens avant d’être intellectuellement en mesure de leur attribuer des caractéristiques communes et abstraites comme la blancheur ou la condensation.

 

4. Enfin, tout en reconnaissant une réalité au bilitère LB, Nicolas n’a pas exploré les riches possibilités qu’offrait cette voie pour établir d’éventuelles relations entre la racine لبن √lbn et ses apparentés arabes, et c’est dommage. D’autant plus qu’une vingtaine d’années plus tôt, Michel Masson avait publié un article[8] dans lequel il s’interrogeait sur les rapports entre le bilitère BL et la notion de couler dont Nicolas aurait pu tirer le meilleur parti ou tout au moins s’inspirer. En 1951 Marcel Cohen avait prôné « l’abstention résolue de tout découpage de racine »[9], mais vingt ans plus tard, dans son Dictionnaire des racines sémitiques[10], avant de traiter ces racines une par une, David Cohen accordait à la sémantique des bilitères, de longue date reconnue, toute l’importance qu’elle méritait. Il ne restait plus à Georges Bohas qu’à découvrir le non ordonnancement d’un très grand nombre de bilitères, qu’il nommera alors « étymons » et à regrouper ces étymons au sein de « matrices phoniques » à « invariant notionnel ».[11]

 

On aura compris que notre démarche va donc prendre l’exact contre-pied de celle de Nicolas. Nous nous proposons en effet, dans les lignes qui suivent,

– de ne négliger aucun des items de la notice de Kazimirski,

– de démontrer que certains dérivés de la racine لبن √lbn ont probablement existé mais ont fini par disparaître après être tombés en désuétude,

– de considérer les mots à sens abstraits comme métaphoriquement dérivés des mots à sens concrets,

– de recourir autant que possible à la méthode éprouvée des parallélismes sémantiques,

– et enfin, en vertu des possibilités offertes par le principe du non ordonnancement des étymons, d’associer aux divers dérivés de لبن √lbn des dérivés d’autres racines construites sur les bilitères LB ou BL, et que nous appellerons « apparentés ». Parmi ces derniers, nous ferons une place à part et privilégiée aux « apparentés sans ambigüité », à savoir les dérivés des racines avec hamza ou glide, à deuxième consonne redoublée (type C1-C2-C2), ou aux quadrilitères à deux consonnes redoublées (type C1-C2-C1-C2).

 

 

4. LE LAIT

 

Faisons une première hypothèse : la racine لبن √lbn est construite sur l’étymon {b,l} et cet étymon est porteur du sème (ou de la charge sémantique) lait. Nous nous intéresserons plus loin au statut de la troisième consonne, le n. On l’a constaté dès la lecture de la notice de Kazimirski : le sème lait se retrouve dans la majorité des dérivés. Il est également présent dans un certain nombre d’autres vocables construits sur l’étymon {b,l} et donc apparentés à notre racine, à savoir,

 

– sans ambigüité, à

بلال balāl lait

وبلى wabalā qui donne beaucoup de lait (chamelle)

 

– et probablement aussi à

بهل buhila avoir le pis dénoué et pouvoir allaiter son petit

حلب ḥalab lait frais

شابلة šābila mère d’un petit de sept mois (chamelle qui n’a plus de lait)

لبأ liba’ colostrum, premier lait d’une femelle après la parturition

لبيكة labīka mets composé de farine et de fromage frais

لجب laǧuba avoir peu ou beaucoup de lait

هلبج halabiǧ lait épais

 

Comme l’a relevé Michel Masson dans son article, "Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de « couler »" cité plus haut, le lait connaît en sémitique des extensions métaphoriques : le miel est le lait de la ruche, et la sève – tout particulièrement la résine – celui des arbres[12] :

 

صرب ṣarab ou ṣarb lait aigre // sorte de résine rouge

غبر ġubr reliquat de lait dans les pis // مغبور maġbūr résine qui s’écoule de certains arbrisseaux

 

Ainsi s’expliquent les sens de trois dérivés de notre racine :

 

لبان lubān résine qui sert d’encens

لبن laban résine qui coule d’un arbre et qui sert d’encens

تلبين talbīn, تلبينة talbīna soupe avec du lait ou du miel

 

Directement reliée au lait, c’est ici que nous placerons cette partie du corps de la femelle et de la femme qui en est la fabrique, le réservoir, la source, pis, mamelles et poitrine. Que cette partie du corps soit perçu comme la source d’un liquide vital apparaît clairement dans quelques autres racines :

 

جفر ǧafr puits // جفرة ǧufra poitrine

مصدر maṣdar source // صدر ṣadr poitrine

بركة birka cratère d’une source d’eau // برك bark poitrine (chez l’homme)

 

Ainsi s’expliquent, probablement,

 

لبنة libna partie de la chemise qui couvre la poitrine et touche au cou

لبان labān poitrine, surtout la partie entre les mamelles ; poitrail (de tout animal à sabot)

 

... auxquels sont apparentés,

 

– sans ambigüité,

لبب labab le haut de la poitrine

لبّة lubba le haut de la poitrine, qui touche à la clavicule ; poitrine, cœur

 

– et peut-être aussi

بأدلة ba’dila ou ba’dala partie entre la mamelle et l’aisselle chez l’homme

بلد balad gorge ; poitrine – بلدة balda poitrine

بلدم baldam partie antérieure et saillante du poitrail et du gosier chez le cheval

بهدلة bahdala sein, pectoraux

جبال ǧibāl corps, ventre

لبت labata frapper qqn d’un coup de bâton sur la poitrine ou sur le ventre

arabe maghrébin bazzūla, bzūla mamelle, pis, sein, téton

 

NB : Dans notre étude "L’idiot du village"[13], nous avions donné, pour les même vocables, une autre interprétation du poitrail des quadrupèdes : la partie collée au sol lorsqu’ils s’allongent. Les deux interprétations ne sont pas incompatibles, elles sont plutôt complémentaires.

 

Ainsi s’explique également, par métaphore, la présence de deux noms d’arbres généreux de leur sève,

 

لبان lubān pin

لبنى lubnā arbrisseau qui donne du storax

 

... auxquels s’apparente sans ambigüité

أبلّ aballa avoir de la sève (bois)

 

 

5. LA TÉTÉE

 

Faisons une deuxième hypothèse : le verbe لبن labana – à la première forme ou à une autre – a dû avoir le sens de "téter" mais ce sens a disparu. Nous vérifions en effet qu’il en subsiste une trace dans la forme VI. sucer le lait. Quiconque a vu téter goulûment certains petits d’hommes ou de mammifères comprendra aisément que le verbe لبن labana ait pu signifier d’abord "téter" puis, par extension métaphorique, "manger beaucoup, comme un gourmand". Plus encore que première boisson dispensée au nouveau-né, le lait maternel est son premier aliment avidement ingurgité. D’où le nom ملبنة milbana "grande cuiller" désignant un instrument qui permet de manger d’un coup une grande quantité de nourriture. Ce parallélisme sémantique, assez banal et attendu, se retrouve en effet dans d’autres racines :

 

رفّ raffa téter // manger beaucoup

سلج salaǧa téter // سلج saliǧa avaler bien vite une bouchée – V et VIII. boire beaucoup

عرم ‛arama téter // manger la chair qui adhère à l’os ; ronger l’écorce des arbres

مرد marada téter, sucer le sein de sa mère // مرد marida manger beaucoup de dattes macérées dans du lait

مغد maġada téter sa mère // IV. boire beaucoup

مقع maqa‛a téter sa mère // avaler avec avidité

 

Apparemment construits sur l’étymon {b,l}, les mots suivants nous semblent apparentés à لبن labana "manger beaucoup" :

 

بلأز bal’aza manger jusqu’à satiété

بلع bala‛a avaler, absorber

بلعم bal‛ama avaler

حنبل ḥanbala manger des haricots

دبل dabala faire une grande bouchée (avec les doigts)

لبز labaza manger avec avidité, avaler promptement

araméen baliqa glouton

 

... ainsi que هلبع hulabi‛ "gourmand, glouton, vorace", dont la proximité formelle avec هلبج halabiǧ "lait épais" n’est certainement pas fortuite, et peut-être aussi بخل baḫila "être avare", l’envie et l’avarice étant des défauts moraux très proches de l’avidité et de la gloutonnerie.[14]

 

 

6. LA TRAITE

 

Faisons une troisième hypothèse : le verbe لبن labana – à la première forme ou à une autre – a dû avoir le sens de "traire" mais ce sens a disparu. Cette commune appartenance du nom lait et du verbe traire à une même racine est banale : on la retrouve non seulement en anglais (cf. milk et to milk) mais dans un très grand nombre de langues. En arabe même on peut en vérifier la présence dans plusieurs racines :

 

حلب ḥalab lait // حلب ḥalaba traire

درّ darr, درّة dirra lait, gros filet de lait // إستدرّ istadarra traire

عفّة ‛uffa petite quantité de lait laissée dans les pis de la femelle // عفّ ‛affa – VI. traire la femelle une seconde fois

غبر ġubr reliquat de lait dans les pis // غبر √ġbr – II. et V. traire, tirer les restes du lait

فطر fuṭr gouttes de lait qui paraissent au bout des trayons d'une femelle // فطر faṭara traire une femelle avec le bout des doigts

لبأ liba’ colostrum, premier lait d’une femelle après la parturition // لبأ laba’a et VIII. traire le premier lait d’une brebis

مرية mirya lait qui sort en filet abondant du pis de la femelle // مرى marā – VIII. traire (une femelle)

مصر maṣr restes de lait dans les pis d’une femelle // مصر maṣara traire une femelle avec le bout des doigts ; tirer tout ce qu’il avait de lait dans les pis

ماصل māṣil petite quantité de lait // مصل √mṣl – IV. épuiser ses brebis à force de les traire

هجيمة haǧīma lait mis dans une outre neuve et destiné à être bu // هجم hǧm – VIII. tirer à force de traire tout le lait qui se trouvait dans les pis de la femelle

 

Nous avons vu ailleurs[15] que faire couler est une conséquence de fendre et que les deux actions sont souvent associées au sein d’une même racine. Or, dans plusieurs racines, on constate un parallélisme donner un coup // traire ou téter qui pourrait bien constituer un cas particulier du cas plus général fendre // faire couler : le cas où le liquide que l’on fait couler est le lait maternel. Qu’on en juge :

 

خدب ḫadaba traire beaucoup (une femelle) // porter un coup de sabre

خمّ ḫamma traire (une chamelle) // couper

رثأ raṯa’a traire du lait sur du lait aigre pour que le nouveau lait se caille // frapper, battre

رغث raġaṯa téter sa mère // porter plusieurs coups avec une lance

ضفن ḍafana serrer avec la main les mamelles d’une femelle quand on se met à la traire // donner à qqn un coup de pied dans le derrière

عفق ‛afaqa traire beaucoup (une femelle) // fouetter et disperser (vent)

مرد marada téter, sucer le sein de sa mère // couper, retrancher en coupant

هدب hadaba traire une chamelle // couper, retrancher, abattre

 

Ces parallélismes combinés – lait // traire ou téter // porter un coup – expliquent probablement le fait que, même si le sens de "traire" a disparu de la racine لبن √lbn, il en reste des traces, qui sont :

 

لبن labana frapper violemment, assommer à coups de bâton ; jeter à terre

لبنة labana jet, coup

 

... et probablement aussi لبن labina "avoir mal au cou en raison d’un oreiller mal placé", toute douleur musculaire pouvant être assimilée à un traumatisme. À ces mots s’apparentent alors,

 

– sans ambigüité,

لبّ labba frapper, toucher, atteindre qqn à la partie du corps appelée لبّة lubba

لبلب lablaba être disséminé, dispersé (= conséquence des coups reçus)

 

– et peut-être aussi :

بتل batala couper, retrancher

بزل bazala fendre, percer

بلت balata couper, retrancher, séparer, diviser en coupant

بلتى baltā couper, trancher

بلد balada – III. s’escrimer avec qqn, se battre au sabre ou au bâton

بلط balaṭa – III. se battre au sabre ou au bâton

بلع bali‛a percer, forer

بلعك bal‛aka couper, retrancher (d’un coup de sabre)

بلكع balka‛a couper, retrancher

خلب ḫalaba fendre, déchirer, faucher

لبت labata frapper qqn d’un coup de bâton sur la poitrine ou sur le ventre

لبج labaǧa donner à qqn un violent coup de bâton

لبخ labaḫa battre, frapper qqn

لبم labima être démis, disloqué (= conséquence des coups reçus)

لتب lataba porter un coup de lance

لجب laǧiba couper, abattre d’un coup de sabre, retrancher

لسب lasaba donner à qqn un coup de fouet

araméen beṣal peler, fendre

éthiopien bäṭṭälä et bällätä couper, baṣṣala déchirer

ougaritique blt percer, fendre

 

NB : On lira dans divers travaux de Bohas qu’un nombre important des racines ci-dessus relève de matrices phoniques dont l’invariant notionnel est “porter un coup” et dans lesquelles la consonne l est considérée comme un crément. Au vu de ce qui précède, nous avançons l’hypothèse que ces diverses racines sont plus probablement le résultat de croisements d’étymons divers – {b,t}, {b,z}, {b, ǧ}, etc. – avec l’étymon synonyme {b,l}.[16]

 

 

7. LE FROMAGE ... et LA BRIQUE

 

Faisons une quatrième hypothèse : il a dû y avoir un vocable dérivé de la racine لبن √lbn désignant le fromage mais il a disparu. Nous fondons cette hypothèse sur deux observations :

 

1. Un certain nombre de racines conservent le parallélisme lait (aigre) // fromage, soit par deux de leurs dérivés, soit par un seul mais dans lequel les deux sens sont présents :

 

رثأ raṯa’a traire du lait sur du lait aigre pour que le nouveau lait se caille // رثيئة raṯī’a lait caillé

مكرص mikraṣ vase dans lequel on trait du lait // كريص karīṣ fromage aigrelet

مصل √mṣl – IV. épuiser ses brebis à force de les traire // مصل maṣala être mis sur des claies pour sécher (fromage) ; préparer du fromage mou appelé أقط aqiṭ

إذمقرّ iḏmaqarra être caillé et présenter une surface ridée comme celle du fromage (se dit du lait)

غميم ġamīm lait que l’on chauffe jusqu’à ce qu’il se change en fromage

مذر mḏr – V. se séparer en grumeaux (se dit du lait qui se change en fromage)

 

2. Les racines لبن √lbn "lait aigre" et جبن √ǧbn "fromage" partagent la même séquence BN. Nous doutons qu’il s’agisse d’un hasard. Nous verrions même volontiers dans la composition des trois racines حلب √ḥlb, لبن √lbn et جبن √ǧbn, une image phonique du processus qui va du lait frais au fromage en passant par l’étape intermédiaire du lait aigre. Dans les deux premières racines, il s’agit bien de lait, comme le prouve la présence commune de la séquence LB, mais le premier se caractérise par sa fraîcheur et sa douceur : la racine حلب √ḥlb a en effet toutes les apparences d’être issue d’un croisement {ḥ,l} douceur[17] + {l,b} lait. Qu’apporte dans ce processus l’arrivée de la séquence BN ? La réponse nous est donnée dans Bohas et Bachmar [18] où nous lisons (p. 49) que l’invariant notionnel de l’étymon {b,n} est l’odeur forte, plutôt mauvaise, illustrée sans ambigüité par بنّة banna "odeur (tant agréable que désagréable)", بنّ binn "graisse, morceau de graisse ; lieu à exhalaisons fétides", et نبّة nabba "odeur désagréable, fétide". On peut être grand amateur de fromage et néanmoins reconnaître qu’une des principales caractéristiques de cet aliment est bien l’odeur souvent forte et diversement appréciée qu’il dégage ; un mot comme قهة qiha signifie à la fois "lait aigre" et "odeur", et il n’est probablement pas fortuit que l’étymon {b,n} soit perceptible dans

 

نبير nabīr fromage

نابجة nābiǧa nourriture en usage chez les Arabes païens en temps de disette : elle était faite de lait auquel on mêlait du poil de chameau

araméen benas fermenter, surir[19]

 

Il ressort de ce qui précède que la racine لبن √lbn doit résulter du croisement des étymons {l,b} lait et {b,n} odeur forte. Si l’on veut bien, sur ces bases, nous accorder qu’il se trouve effectivement dans la racine لبن √lbn une assez forte probabilité pour qu’un mot désignant le fromage ait existé, alors nous franchirons le pas supplémentaire qui consiste à voir aussi bien dans la brique que dans le nougat, du fait de leur mode de fabrication, de leur forme et de leur densité, des métaphores du fromage[20]. Ainsi s’expliqueraient parmi les dérivés de notre racine la présence de

 

لبن libn, libin briques, لبّن labbana faire des briques, etc.

ملبّن mulabban nougat fait de noix et d’amandes

 

Il y a peu de mots désignant la brique en arabe, et donc peu de chances de trouver d’autres parallélismes sémantiques lait // brique pour conforter notre hypothèse. Nous en avons néanmoins relevé quelques-uns :

 

سمط samaṭa perdre le goût doux sans avoir encore contracté le goût aigre (se dit du lait) // سميط samīṭ rangée de briques ou de tuiles

شريجان šarīǧāni deux filets, l’un de lait, l’autre de sang, qui coulent du pis d’une chamelle // شرج šaraǧa ranger, mettre en ordre (des briques, etc.)

عرق ‛arq lait (tant qu’il est encore dans les pis de la femelle) // عرق ‛araq rangée de briques

 

Si l’on remplace brique par des mots désignant des correspondants alimentaires de forme plus ou moins parallélipédique comme nougat, pâté, gâteau, on obtient un résultat complémentaire non négligeable :

 

صريف ṣarīf lait tout chaud qui vient d’être trait // gâteau très mince

فطر fuṭr lait restant dans les mamelles de la femelle après la traite // فطريّ faṭrī pâte azyme, sans levain

مصر maṣr restes de lait dans les pis d’une femelle // مصيرة muṣayra pâté de viande

 

Nous pensons avoir ainsi logiquement rattaché au sème lait la majorité des dérivés de notre racine, à l’exception d’un reliquat sur lequel nous allons maintenant nous pencher, sans exclure pour autant la possibilité qu’il ait pu exister une racine homonyne لبن √lbn “brique” sans rapport avec لبن √lbn “lait”, si l’on en juge par les cognats de l’arabe labbana donnés par Andras Rajki :

 

labbana : make bricks [Sem l-b-n, Akk labanu (spread), Heb levena (brick), Syr lebetha, JNA lubna, lubintha, Uga lbn (make bricks)]

 

Il ne faut pas non plus exclure la possibilité que la dérivation sémantique lait > fromage > brique date du proto-sémitique et ne soit donc pas propre à l’arabe exclusivement.

 

 

8. LE RELIQUAT

 

Il nous reste à comprendre ce que viennent faire les cinq mots suivants au sein de la racine لبن √lbn :

 

لبان labān corde d’amarrage

لبان libān corde qui garnit le bas d’un filet de pêcheur

لبان lubān occupation d’un homme bien né ; art libéral

لبانة lubāna affaire urgente et importante

تلبّن talabbana être lent, traîner tout en longueur

 

Soit :

– deux mots désignant une corde mais dont la fonction est évidemment différente

– un mot désignant une activité noble et durable

– un mot désignant une affaire urgente et importante, et donc ponctuelle

– une forme verbale signifiant au contraire la lenteur ou le fait de traîner en longueur

 

Il semble a priori difficile de trouver à ces mots un dénominateur sémantique commun – sauf, peut-être, pour ceux désignant des cordes – ou de les relier aux thématiques du lait ou du fromage. Pourtant, la présence de deux mots désignant une corde nous interpelle : elle nous renvoie immanquablement à un article de Michel Masson auquel nous avons souvent eu recours, "Étude d’un parallélisme sémantique : « tresser » // « être fort »"[21], dans lequel l’auteur s’attache à relever dans l’ensemble du lexique sémitique, et principalement dans celui de la langue arabe, les racines illustrant le parallélisme qu’il a observé entre l’action de tresser et l’état d’être fort. S’appuyant lui-même sur le travail de Palache[22] qui avait noté pour l’hébreu le lien notionnel entre nouer, tresser, corde et force, l’auteur élargit le champ à tout un réseau jusqu’à diverses sortes d’intensité à connotation positive comme la rapidité et l’assiduité (en 2.a), mais qui inclut également des infirmités (en 3.d) parmi lesquelles on trouve la paresse, la lenteur dans l’exécution d’une tâche ou le retard pris à l’accomplir.[23] Sur cette base, il apparaît que chacun des mots de notre reliquat trouverait sa place au sein du réseau de Masson :

 

· La corde : لبان labān "corde d’amarrage" et لبان libān "corde qui garnit le bas d’un filet de pêcheur". Le nom corde est un terme central du réseau, au même titre que les verbes serrer, lier, tresser, nouer, etc. On a quelques apparentés ambigus comme حبل ḥabl "corde", amharique däbäl "cordage"[24]

 

· L’assiduité : لبان lubān "occupation d’un homme bien né ; art libéral". Pour expliquer le sens de ce mot, nous avançons la possibilité que la dite occupation implique de la part de celui qui s’y livre un certain nombre de qualités comme le zèle, l’application, l’assiduité, la persévérance, etc. Voici l’inventaire de Masson sur ce point :

 

أرى arā – II. attacher une bête à un poteau // V. s’appliquer avec assiduité à qqch

أزم azama tordre une corde // s’appliquer avec assiduité à qqch

ربط rabaṭa lier, serrer des liens // III. s’appliquer avec zèle et assiduité à qqch

روى rawā tordre, tresser une corde // réfléchir sur qqch

شدّ šadda serrer, lier fortement // II. travailler avec assiduité

صرّ ṣarra nouer // صرّة ṣirra résolution ferme, détermination

عكف ‛akafa tresser, lier, entraver // être assidu

عكل ‛akala lier un chameau // faire des efforts, s’appliquer avec assiduité à qqch

لتب lataba serrer (sa robe) avec la ceinture // se livrer avec assiduité à qqch

وكاد wikād attache, lien // وكد wukd effort, application

 

On a quelques apparentés

 

– sans ambigüité, comme ceux relevés par Bohas et Bachmar,

بلّ √bll – أبلّ aball ferme dans sa résolution, inébranlable

لبّ labb et لبيب labīb assidu et persévérant dans une occupation

وابل wābala être assidu, persévérer dans qqch[25]

 

– et peut-être aussi

بلغ balaġa occuper, absorber qqn tout entier – III. travailler avec zèle et assiduité

قبل qabila poursuivre une chose avec assiduité

لبط √lbṭ – VIII. s’appliquer avec assiduité à qqch

لتب lataba se livrer avec assiduité à qqch, y travailler sans relâche

 

· La rapidité : لبانة lubāna "affaire urgente et importante". Parmi les qualités d’intensité positive, Masson inclut également la promptitude, la rapidité, comme on le voit dans les exemples suivants extraits de son inventaire :

 

جلاز ǧilāz courroie // جلوزة ǧalwaza promptitude

حصف ḥaṣafa – IV. tordre une corde // passer rapidement

دمك damaka tresser (une corde) // دموك damûk très rapide

عصب ‛aṣaba lier, serrer // V. être zélé, diligent

مسد masada tresser solidement // se dépêcher

 

Notons que ce parallélisme n’est pas sans rappeler l’évolution sémantique du verbe français presser. D’une certaine façon, Masson nous laisse le choix car courir vite étant aussi considéré comme une extension métaphorique de couler[26], nous aurions pu tout aussi bien rattacher لبانة lubāna à "traire". Nous y reviendrons. Par ailleurs, à la lumière de ce que nous avons dit plus haut, nous pouvons rappeler que dans notre étude « مصر Miṣr, le nom arabe de l’Égypte dans la racine مصر maṣara »[27], nous avions relevé le triple parallélisme traire // assiduité // rapidité :

 

مصر maṣara traire une femelle avec le bout des doigts // تمصّر tamaṣṣara chercher qqch avec assiduité // مصر muṣira être lancé pour courir de toutes ses forces (se dit du cheval dont on veut tirer tous les efforts) – مصارة muṣāra lieu, point de la route, ou moment où l’on fait prendre au cheval tout son élan pour courir avec la plus grande rapidité

 

On a quelques apparentés

 

– sans ambigüité comme

بلبل bulbul rapide à la course, à la marche

وبل wabl course très rapide (d’un cheval, etc.)

ولب walaba aller vite, se hâter, accélérer le pas

 

– et peut-être aussi

لبط labaṭa, galoper (chameau)

بلهص balhaṣa courir vite sous l’impression de la peur

 

· La lenteur dans l’exécution : تلبّن talabbana "être lent, traîner tout en longueur". À l’exemple donné par Masson : برم barama "tresser une corde // مبرم mubram "lent, paresseux", nous pouvons ajouter :

 

أجل aǧala lier, attacher // أجل aǧila traîner en longueur

بلد balada faire halte, s’arrêter et séjourner dans un lieu // بلد baluda et balida être lent et paresseux

حجن ḥaǧana s’attacher fortement à qqch // حجون ḥaǧūn paresseux

خدر ḫadara s’arrêter et séjourner dans un endroit // خادر ḫādir paresseux, fainéant

صنّ ṣnn – IV. s’attacher à faire qqch, y être assidu // أصنّ aṣann paresseux, négligent

ضفط ḍafaṭa serrer avec des cordes, ficeler // ضفّاط ḍaffāṭ paresseux, fainéant

وقف waqafa s’arrêter, faire halte // V. attendre et traîner en longueur, être long et lent à faire qqch

etc.

 

On a un apparenté sans ambigüité comme أبلّ ’aball "lent à payer ses dettes", et peut-être aussi

 

بطل baṭala être sans travail

بهل bhl – باهل bāhil désœuvré, vagabond

بحلس bḥls – تبحلس tabaḥlasa être désœuvré

 

Nous dirons donc, pour conclure cette partie, que les cinq vocables de notre reliquat relèvent ensemble du réseau que Masson a constitué autour du parallélisme sémantique tresser // être fort.

 

 

9. CONCLUSION

 

On peut aller plus loin. Dans notre étude "Coulure, couture, coupure", nous avons constaté que les réseaux sémantiques de ces trois grandes notions – les deux premiers établis par Masson et le troisième par Bohas – étaient interconnectés. Voici un extrait significatif du corpus : 

 

حدر ḥadar meurtrir // se réunir, se rassembler // laisser couler les larmes (yeux)

دبل dabala frapper qqn à coups redoublés // réunir, rassembler // دبل dabl ruisseau

سجن saǧana fendre // emprisonner // ساجنة sāǧina ruisseau

شرج šaraǧa – VII. se fendre // II. coudre à larges points // شريجان šarīǧāni deux filets, l’un de lait, l’autre de sang, qui coulent du pis d’une chamelle

شرط šaraṭa faire une incision // lier avec un ruban // شرط šaraṭ petit ruisseau

شطب šaṭaba pourfendre // couper en longues bandes pour tresser // VII. couler

شعب ša‛aba couper, pourfendre // recoudre, réparer // شعبة šu‛ba torrent, ruisseau

قطر qaṭara jeter qqn avec violence par terre // coudre un vêtement // faire couler ou tomber goutte à goutte, distiller etc.

 

Il faut sans doute remonter bien loin dans la Préhistoire pour imaginer une très longue période au cours de laquelle, à un stade primitif de l’expression orale, les ancêtres des arabophones devaient désigner par un seul et même vocable une opération aujourd’hui décomposable en trois phases logiquement ou chronologiquement liées entre elles comme fendre ou percer un récipient pour en faire couler son contenu, puis le refermer ou le reboucher de quelque façon. Ainsi, de même que nous avions pu conclure à l’unicité et à la cohérence – en diachronie – de la racine مصر √mṣr, nous pouvons conclure ici à l’unicité et à la cohérence de la racine لبن √lbn. Mais cela ne nous interdit pas de procéder à un classement des items qui respecterait une certaine autonomie des trois réseaux, et aussi une certaine autonomie de la brique par rapport au lait, au moins en synchronie. En vertu de quoi nous proposerions la réorganisation dictionnairique suivante :

 

LAIT

 

لبن labana manger beaucoup, comme un gourmand ; faire boire à quelqu’un du lait – لبن labina avoir en abondance du lait dans ses pis – IV. avoir beaucoup de lait dans ses pis (se dit d’une brebis) ; avoir beaucoup de lait (se dit d’un homme riche en troupeaux qui lui donnent du lait) ; préparer le mets تلبينة talbīna – VI. sucer le lait – X. demander, chercher du lait

لبن laban lait ; lait aigre ; résine qui coule d’un arbre et qui sert d’encens

لبن labin qui aime le lait, et qui en boit beaucoup

لبنة libna cette partie de la chemise qui couvre la poitrine et touche au cou

لبنى lubnā arbrisseau qui donne le styrax

لبان labān poitrine, partie entre les mamelles ; poitrail (d’un animal à sabot)

لبان libān allaitement

لبان lubān résine qui sert d’encens ; pin

لبّان labbān marchand de lait en gén., ou de lait aigre

لبون labūn et لبينة labīna qui a du lait dans ses pis (femelle)

لبين labīn cheval nourri de lait

تلبين talbīn et تلبينة talbīna soupe faite avec du lait ou du miel

ملبنة milbana grande cuiller

 

BRIQUE (métaphore du fromage)

 

لبن √lbn – II. faire des briques

لبن libn, libin et labin brique cuite au soleil

لبنة libna n. d’unité de لبن libn une brique cuite au soleil

لبّان labbān fabricant de briques cuites au soleil

ملبّن mulabban sorte de nougat fait de noix et d’amandes

 

CORDE et SERRER

 

لبن labina – V. être lent, traîner tout en longueur

لبان labān corde d’amarrage

لبان libān corde qui garnit le bas d’un filet de pêcheur

لبان lubān occupation d’un homme bien né ; art libéral

لبانة lubāna affaire urgente et importante

 

COUP

 

لبن labana frapper violemment, assommer à coups de bâton ; jeter à terre

لبن labina avoir mal au cou en raison d’un oreiller mal placé

لبنة labana jet, coup

 

 

Sources bibliographiques

 

– Bohas, Georges et Bachmar, Karim, "Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique". Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013.

– Bohas, Georges, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

– Cohen, David, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris // La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970 ; Louvain // Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet), 1993-.

– ETYMARAB, Etymological Dictionary of Arabic, University of Oslo, Faculty of Humanities. [En ligne].

– Hurwitz, Solomon Theodore Halévy, Root-determinatives in Semitic speech, a contribution to Semitic philology, New York, Columbia University Press, 1913, réédité en 1966.

– Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

– Khatef, Laïla, Statut de la troisième radicale en arabe : le croisement des étymons, thèse de doctorat soutenue à l’Université Paris 8 en 2003.

– Masson, Michel, Étude d’un parallélisme sémantique : « tresser » // « être fort », in Semitica XL, p. 89-105, Paris, Maisonneuve, 1991.

– Masson, Michel, "Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de « couler »", in Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, p. 1024-1041, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991.

– Nicolas, Michel, « Sur les significations de la racine LBN » in Lettre de la SELEFA nº2, juin 2013. (En ligne).

– Palache, Judah Lion, Semantic Notes on the Hebrew Lexicon, Leyde, Brill, 1959

– Rajki, Andras, Arabic Etymological Dictionary, 2002.

– Rolland, J.C., « La tour et les signes du Zodiaque », dans Langues et Littératures du Monde Arabe, LLMA nº 10, 2016 (En ligne : http:////icar.univ-lyon2.fr//llma//sommaires//LLMA10-2-Rolland.pdf)

– Rolland J.C., « L’idiot du village », Lettre de la SELEFA nº 5 de juin 2016. (En ligne : http:////www.selefa.asso.fr//AcLettre_05.htm.)

– Rolland J.C., « Coulure, couture, coupure » dans Dix études de lexicologie arabe, 2e édition. Meaux, Rolland, 2017.

 

  

Notes

 

[1] Cet article est paru dans la Lettre de la SELEFA n° 6, octobre 2017.

[2] Michel Nicolas, « Sur les significations de la racine LBN » in Lettre de la SELEFA nº2, juin 2013. [En ligne]. 

[3] ETYMARAB, Etymological Dictionary of Arabic, University of Oslo, Faculty of Humanities. [Tel que consulté en ligne en mars 2016. Constaté inchangé en mars 2017]. 

[4] A. de Biberstein-Kazimirski, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

[5] Par souci de clarté et d’allègement nous avons exclu quelques items superflus comme les noms propres et les locutions.

[6] Voir notamment J.C. Rolland, « La tour et les signes du Zodiaque », dans Langues et Littératures du Monde Arabe, LLMA nº 10, 2016.

[7] “It must also be borne in mind that primitive ideas are generally concrete and that an abstract idea is secondary in that it is often based on some objective aspect involved in the expression of the abstract idea, as when anger is denoted by "a reddening of the face", displeasure by "a falling of the countenance", etc.” (Hurwitz, S.T. Halévy, Root-determinatives in Semitic speech, a contribution to Semitic philology, New York, Columbia University Press, 1913).

[8] Michel Masson, « Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de couler », Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991, p. 1024-1041.

[9] Cité dans G. Bohas et K. Bachmar, "Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique". Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013, p. 10.

[10] David Cohen, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris // La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970.

[11] Georges Bohas, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

[12] On retrouve le même étymon dans d’autres sécrétions : لبّ lubb poison, venin ; لعاب lu‛āb bave ; بلغم balġam pituite ; بول bawl urine...

[13] Parue dans la Lettre de la SELEFA nº 5 de juin 2016, à l’adresse suivante : http:////www.selefa.asso.fr//AcLettre_05.htm.

[14] Considéré par le Dictionnaire des racines sémitiques et par ETYMARAB comme d’origine obscure, بخل baḫila, on le voit, est donc probablement construit sur l’étymon {b,l}, sans exclure un possible croisement avec l’étymon {b,ḫ} lui-même porteur de charges sémantiques moralement très négatives : rendre borgne, sentir mauvais, etc.

[15] J.C. Rolland, 2017, « Coulure, couture, coupure » dans Dix études de lexicologie arabe, 2e édition.

[16] Pour le croisement des étymons, voir Laïla Khatef, Statut de la troisième radicale en arabe : le croisement des étymons, thèse de doctorat soutenue à l’Université Paris 8 en 2003, et L. Khatef, 2004, "Le croisement des étymons : organisation formelle et sémantique", Langues et Littératures du Monde Arabe, 119-138.

[17] Cf. حلو √ḥlw.

[18] Bohas et Bachmar, « Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique ».

[19] Le lait aigre et le fromage ne sont pas les seules sources d’odeurs désagréables aux narines délicates. Nous reviendrons sur “la mauvaise odeur” dans une autre étude.

[20] Par une sorte de retour à l’envoyeur, la brique du Forez est, en français, le nom d’un fromage de cette région. Où l’on voit que le passage idéel d’un objet à l’autre est facile.

[21] Semitica XL, p. 89-105, Paris, Maisonneuve, 1991. Article partiellement repris dans M. Masson, Du sémitique en grec, Paris, Éditions alfAbarre, 2013, p. 116-120.

[22] Judah Lion Palache, Semantic Notes on the Hebrew Lexicon, Leyde, Brill, 1959.

[23] On trouve aussi l’avarice, ce qui conforte notre hypothèse selon laquelle le monosémique بخل baḫila est probablement construit sur l’étymon {b,l}. (Voir note 14).

[24] L’arabe a دبارة dubāra ficelle – دبير dabīr fil. L’alternance l ↔ r, dont nous ne donnerons ici pas d’autre exemple, est, de façon générale, une piste riche de bien d’autres parallélismes et apparentements.

[25] Bohas et Bachmar, « Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique. », p. 49.

[26] M. Masson, « Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de couler », p. 1028, § 2.1.

[27] J.C. Rolland, « مصر Miṣr, le nom arabe de l’Égypte dans la racine مصر maṣara » dans Dix études de lexicologie arabe, Meaux, J.C. Rolland, 2016.


POUR L’APPRENTISSAGE DU VOCABULAIRE

 

 

Racines du corpus figurant dans mon

 

Vocabulaire fondamental de l’arabe moderne

 

http://www.lulu.com/shop/jean-claude-rolland/vocabulaire-fondamental-de-larabe-moderne/ebook/product-21873926.html

 

NB : Attention ! N’apparaissent ici que les acceptions et dérivés retenus pour les besoins de l’étude.

 

أجل aǧala lier, attacher – أجل aǧila traîner en longueur

أزم azama tordre une corde ; s’appliquer avec assiduité à qqch

بخل baḫila être avare

برك bark poitrine (chez l’homme) – بركة birka cratère d’une source d’eau

برم barama tresser une corde – مبرم mubram lent, paresseux

بطل baṭala être sans travail

بلد balada faire halte, s’arrêter et séjourner dans un lieu – بلد baluda et balida être lent et paresseux – III. s’escrimer avec qqn, se battre au sabre ou au bâton – بلد balad gorge ; poitrine – بلدة balda poitrine

بلع bala‛a avaler, absorber – بلع bali‛a percer, forer

بلغ balaġa occuper, absorber qqn tout entier – III. travailler avec zèle et assiduité

جبال ǧibāl corps, ventre

حبل ḥabl corde

ربط rabaṭa lier, serrer des liens – III. s’appliquer avec zèle et assiduité à qqch

روى rawā tordre, tresser une corde ; réfléchir sur qqch

شدّ šadda serrer, lier fortement – II. travailler avec assiduité

صدر ṣadr poitrine – مصدر maṣdar source

صرّ ṣarra nouer ; صرّة ṣirra résolution ferme, détermination

صريف arīf lait tout chaud qui vient d’être trait ; gâteau très mince

عصبaṣaba lier, serrer – V. être zélé, diligent

قبل qabila poursuivre une chose avec assiduité

قهة qiha lait aigre ; odeur

لبن labana : voir au début de l’étude.

مرد marada téter, sucer le sein de sa mère ; couper, retrancher en coupant – مرد marida manger beaucoup de dattes macérées dans du lait

نبير nabīr fromage

هجم hǧm – VIII. tirer à force de traire tout le lait qui se trouvait dans les pis de la femelle – هجيمة haǧīma lait mis dans une outre neuve et destiné à être bu

وقف waqafa s’arrêter, faire halte – V. attendre et traîner en longueur, être long et lent à faire qqch