Études de lexicologie arabe


La main

 

 

 

 

De quelques dérivations morphosémantiques de l’arabe يد yad :

 

données et hypothèses[1]

 

 

1. Le mot يد yad dans les dictionnaires

 

Contre toute attente, quand on le compare à la riche dérivation du latin manus, le nom يد yad a, dans les dictionnaires, des airs d’orphelin. Pour qu’il ne soit pas trop seul, Hans Wehr lui a associé l’adjectif يدويّ yadawiyy "manuel". Lane avait quant à lui déniché le participe substantivé ميديّ maydiyy "a gazelle whose fore-leg is caught in a snare"[2] qui laissait au moins supposer un verbe يدى yadā dont il ne serait resté que cette trace.

 

Les dictionnaires français sont plus généreux : Daniel Reig donne bien lui aussi يدويّ yadawiyy mais il ajoute

– la forme III dont le sens est "se passer qqch de main en main"[3]

– et une forme II أيّد ’ayyada dont il ne donne pas le sens et pour laquelle il renvoie à la racine أيد √’yd.

 

Cette notice enrichit donc la famille de يد yad d’une forme III dont le sens est bien attesté, et elle ouvre une perspective vers la racine أيد √’yd. (Nous verrons plus loin qu’il ne s’agit pas là d’une initiative de l’auteur, et qu’il ne visait sans doute qu’à rediriger son lecteur égaré vers la “bonne” racine.)

 

Nous ne nous attarderons pas sur Belot qui, grosso modo, ne fait que reprendre, en la simplifiant, la notice de Kazimirski. Venons-en donc tout de suite à cette dernière.

 

Alors qu’on s’attendrait plutôt à l’inverse, Kazimirski place le nom يد yad sous la dépendance du verbe يدى yadā. Il se justifie en disant de يد yad que “les grammairiens arabes regardent ce mot comme abrégé de يدْيٌ yadyun”. Soit, faisons-lui confiance, et après tout peu importe pour notre propos. Mais voyons d’abord ce qu’il dit ensuite de يد yad :

 

يد yad a de nombreux sens[4] : main ; pied de devant chez les quadrupèdes ; tout le bras depuis l’épaule jusqu’au bout des doigts ; manche (de hache) ; bâton (de meule) ; bout (arc) ; aile (oiseau) ; manche (habit) ; force, intensité (du vent) ; long espace de temps ; voie, route, direction ; engagement, promesse ; manière, mode, voie ; travail ; ampleur d’un vêtement.

 

يد yad “s’emploie aussi dans un grand nombre d’expressions figurées[5] où il peut se traduire par les mots suivants” : puissance, pouvoir, richesses, secours, aide, assistance, force, vigueur, possession, bienfait, faveur, obéissance, troupe (d’hommes), repentir, regret.

 

Si bien que, comparée à une longue liste d’expressions figurées qui occupe presque trois colonnes, la place réservée au verbe يدى yadā en tête de notice est assez limitée, mais néanmoins plus importante que dans les ouvrages vus plus haut :

 

– on y apprend les sens de sa forme I : atteindre, blesser à la main, couper une main à qqn ; faire du bien à qqn, lui rendre un service

– on y retrouve, pour sa forme III, le sens donné par Reig se passer de main en main mais aussi le sens dérivé de payer, rétribuer qqn, lui rendre la pareille

– et on y découvre l’existence d’une forme IV qui a les sens de raffermir, consolider, secourir, tendre (la main) ; douer qqn (d’une main adroite)

 

Les autres vocables de la notice n’apportent rien de nouveau ; ils sont formellement et sémantiquement attendus, reliés soit au nom soit à l’une des formes du verbe.

 

En remontant dans le temps, nous terminerons ce tour d’horizon par les quatre dictionnaires arabes du Moyen Âge mis en ligne sur le site "Al-Bâhith al-‛Arabiyy" : Muʿǧam maqāyis al-luġa[6] et Al-qāmūs al-muḥīṭ[7] ne nous apprennent rien que nous ne sachions déjà par Kazimirski. En revanche, dans Lisān al-ʿArab[8], on lit ceci qui nous fait mieux comprendre pourquoi Reig – et lui seul parmi les auteurs étangers – avait cru bon d’introduire l’intrus أيّد ’ayyada dans sa notice :

 

واليَدُ: القُوَّةُ. وأَيَّدَه الله أَي قَوَّاه

 

Autrement dit, puisque يد yad peut avoir le sens de "force" et que أيّد ’ayyada a celui de "renforcer, donner de la force", il est clair, au moins pour l’auteur, que les deux mots sont apparentés et que le deuxième n’est donc pas un intrus. Implicitement, يد yad serait en quelque sorte issu d’un أيد * ’ayad qui aurait perdu sa hamza initiale.

 

Mais quand on consulte le plus ancien des quatre dictionnaires, Aṣ-ṣaḥāḥ fi l-luġa[9], on découvre où l’auteur du Lisān s’est servi : il a recopié presque mot pour mot ce que son homologue avait écrit – moins pieusement que lui – trois siècles plus tôt, à savoir :

 

واليدُ: القوَّةُ، وأيَّدَهُ، أي قوَّاه

 

Et c’est aussi chez cet ancêtre des quatre lexicographes arabes que Kazimirski a dû lire qu’au vu de la forme de ses deux pluriels يد yad serait issu d’un يدْيٌ * yadyun qui aurait perdu sa radicale finale :

 

اليدُ أصلها يَدْيٌ على فَعْلٍ ساكنة العين، لأنَّ جمعها أيْدٍ ويُدِيٌّ

 

Alors, à quelle racine trilitère rattacher يد yad ? À أيد √’yd avec hamza initiale[10] ou bien à يدي √ydy avec glide final ? On voit que l’auteur ne le sait finalement pas très bien. Mais peu importe[11]. Au total, nous sommes donc en présence d’une petite famille mononucluéaire composée d’un nom bilitère et d’une racine trilitère ayant trois formes verbales dont deux dérivées. Ajoutons une passerelle jetée par trois des auteurs – bien que plus timidement par le dernier en date – vers une autre racine trilitère qui comporte une hamza initiale dans sa structure consonantique.

 

Chez le bidède parlant devenu l’homme et quelle que soit sa langue, le symbolisme de la main est foisonnant et les emplois métaphoriques des mots qui la désignent sont attendus : la main donne ou reçoit, la main tire ou repousse, la main couvre ou contient, la main aide ou accable, blesse ou soigne, frappe ou caresse ; la main mesure, elle montre la direction et guide, etc. Dans les langues romanes tous ces sémantismes ne s’expriment pas forcément par des dérivés du latin manus. On ne doit donc pas s’attendre à ce qu’il en soit autrement en arabe. Néanmoins, au simple vu de la riche famille du français main, à savoir manche, manier, manchot, manuel, manette, manchette, menotte, manège, remanier, manière, maintenir, émanciper, mansuétude, mandat, commander, manquer, etc.[12] on est en droit de se demander si le nom يد yad, certainement un des plus vieux mots du domaine sémitique[13], n’aurait pas lui aussi généré une famille élargie qui dépasserait le cadre un peu étroit de la racine يدي √ydy dans laquelle l’enferme la tradition dictionnairique.

 

Tel était l’objectif de cette étude : tenter de trouver dans le lexique arabe un certain nombre de racines présentant les caractéristiques morphologiques et sémantiques qui permettraient, avec un assez fort taux de probabilité, de les considérer comme possiblement issues de ce bilitère يد yad que Diakonoff (1965, p. 30) considère comme faisant partie du groupe des « primary nominal nouns ».

 

 

2. Pistes pour la parentèle

 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, nous allons devoir ouvrir une parenthèse et nous intéresser d’abord à la question des extenseurs. Qu’est-ce donc qu’un extenseur ? Nous en proposons la définition suivante : un extenseur est un phonème notoirement utilisé dans la formation du lexique arabe dans le but de transformer une racine bilitère en une racine sourde ou trilitère pour lui permettre de se couler dans les divers moules inventés par la morphologie pour servir les besoins réguliers de la grammaire. Nous nous sommes donc donné un principe :

 

Du point de vue de la forme, si le bilitère يد yad est bien le patriarche d’une famille élargie, le premier cercle de cette famille doit être constitué par des racines où sa consonne de base, le dal, déjà appuyée sur le y dans يد yad, est étoffée par un petit nombre d’autres extenseurs. Quant au sens, ces racines devront attester de la présence de dérivés dans lesquels le sémantisme universel de la main sera clairement repérable.

 

Nous accorderons plus loin à la sémantique toute l’attention qu’elle mérite. Pour l’instant, place à la morphologie. Voyons donc d’abord quels extenseurs nous ont semblé devoir être prioritairement pris en considération.

 

2.1. L’extension par les glides

 

Semi-consonnes ou semi-voyelles, les glides ont un statut particulier dans le système phonologique de l’arabe. Suffixés ou infixés, ils servent d’extenseurs dans la formation de certains pluriels internes, dans celle des adjectifs relatifs, des duels et des pluriels externes, dans celle de certaines formes dérivées, etc. Le mot يد yad lui-même a un glide comme phonème initial. Faut-il donner des exemples ? Ils sont légion, en voici quelques-uns[14] :

 

ثرّ ṯarra donner abondamment de l’eau, du lait // ثرى ṯarā être considérable (richesse)

حمّ ḥamma chauffer // حمي ḥamiya brûler, chauffer

رفّ raffa coudre une pièce d'étoffe au bas de la robe // رفا rafā raccommoder ضفّ ḍaffa se presser en foule // ضفا ḍafā se trouver à foison

إنعقّ ’in‛aqqa être serré (nœud) // عاق ‛āqa lier

عكّ ‛akka lier // عكا ‛akā nouer qqch, y faire un nœud

غثّ ġaṯṯa être mauvais ou altéré (discours) // غثى ġaṯā mêler, embrouiller

فجّ fağğa écarter les jambes // فجا fağā avoir les jambes écartées

مسّ massa toucher, palper, masser // مسى masā frictionner, frotter, masser les mamelles

هبّ habba se lever, souffler (vent) // هبا habā voltiger (poussière)

هجّ haǧǧa – X. presser (des voyageurs pour qu’ils accélèrent) // هاج hāǧa courir vite

وصّ waṣṣa – II. rapprocher les deux bords du voile // وصى waṣā unir, joindre (une chose) à (une autre)

etc.

 

Que les glides puissent être des extenseurs est indubitable. Nous pouvons donc déjà faire l’hypothèse qu’il est théoriquement possible que soit apparentée à la famille mononucléaire de يد yad toute racine comportant dans sa structure un dal, un glide et – éventuellement – un autre extenseur, y compris un deuxième glide.

 

2.2. L’extension par la hamza

 

Une deuxième piste nous a été donnée par l’auteur de Aṣ-ṣaḥāḥ fi l-luġa : la hamza pourrait bien être un autre de ces extenseurs que nous recherchons. En effet, pour aller dans le sens de l’auteur, comment ne pas être tenté de voir dans cette forme أيّد ’ayyada un verbe apparenté à يد yad quand on lit chez Kazimirski la notice consacrée à أاد ’āda (i) :

 

أاد ’āda (i) être, devenir dur, ferme, solide ; être fort, robuste – II. rendre fort, robuste ; consolider, raffermir ; aider, assister – III. et IV. aider, secourir, donner de la force à qqn – V. être raffermi, consolidé – أيد ’ayd dureté, état de ce qui est dur ; force, vigueur – إياد ’iyād tout ce qui sert à affermir, à appuyer, à donner de la force, appui, soutien, renfort

 

Ce même sens de raffermir, aider propre à cette racine remarquablement monosémique est d’ailleurs, nous l’avons vu, celui de la forme IV de يدى yadā : raffermir, consolider, secourir, tendre (la main). En français, ne dit-on pas prêter main forte à qqn et aussi plus familièrement donner un coup de main à qqn dans le sens de aider qqn ? Mais ce n’est pas tout, on retrouve ce sens dans d’autres racines où la même hamza étoffe le dal, que ce soit avec ou sans glide comme troisième larron :

 

أدا ’adā (u) et IV. aider, assister qqn contre qqn

أدى ’adā (i) – IV. aider, porter secours, être fort, puissant

أدّ √’adda – أدّ ’add, إدّ ’idd force

 

Nous retiendrons donc provisoirement que la notion de force aidante inhérente à la main est présente non seulement dans la forme IV de la racine يدى yadā mais aussi dans les racines أاد ’āda (i), أدا ’adā (u), أدى ’adā (i) et أدّ ’adda. On connaît par ailleurs le rôle joué par la hamza dans plusieurs formes dérivées, dans certains pluriels externes, dans la forme de l’élatif et des adjectifs de couleur. Diakonoff (1965, p. 33) lui attribue d’ailleurs la même nature qu’aux glides : elle est comme eux une consonne “unstable”, “infirm”. Nous avons de notre côté relevé quelques paires où la fonction de la hamza comme extenseur est mise en évidence :

 

فتّ fatta écraser, broyer, casser // فتأ fata’a casser

كثّ kaṯṯa être épaisse (barbe) // كثأ kaṯa’a être touffue (barbe)

خجّ ḫaǧǧa cohabiter avec une femme // خجأ ḫaǧa’a cohabiter avec une femme

جزّ ǧazza couper // جزأ ǧaza’a diviser

دمّ damma couvrir la femelle // دأم da’ama – V. couvrir la femelle

سلّ salla extraire doucement un objet d’un autre // سلأ sala’a extraire l’huile (du sésame)

لكّ lakka bourrer de coups // لكأ laka’a fouetter, frapper, renverser etc.

 

Que la hamza puisse être un extenseur est indubitable. Nous pouvons donc faire l’hypothèse qu’il est théoriquement possible que soit apparentée à la famille mononucléaire de يد yad toute racine comportant dans sa structure un dal, une hamza, et – éventuellement – un autre extenseur.

 

Cet article n’ayant pas l’ambition d’être une étude exhaustive de la question, nous nous limiterons à ces trois extenseurs : les deux glides et la hamza. Il y en a probablement d’autres, mais nous laissons à de jeunes chercheurs le soin de les découvrir et de traiter plus à fond le sujet. En ce qui nous concerne, nous devons en effet déjà tenir compte du fait que, pour constituer une racine, si l’on ne veut pas limiter la recherche aux racines sourdes ou aux quadrilitères de type C1-C2-C1-C2, nos extenseurs doivent se conjuguer deux par deux pour étoffer le dal. Ce qui nous met face à la combinatoire suivante :

 

Extensions simples : {d, hamza}, {d, w}, {d, y}

Extensions conjuguées : {d, hamza, w}, {d, hamza, y}

 

Nous avons étudié systématiquement toutes ces combinaisons dans tous les ordonnancements qu’elles permettent. Au final nous avons retenu treize racines qui, par leurs caractéristiques morphologiques et sémantiques, nous semblaient être de bonnes candidates à un premier regroupement familial autour de يد yad.

 

2.3. Le corpus retenu

 

Extensions simples :

– hamza : أدّ adda, دأدأ da’da’a

– glide : داد dāda, دوي dawiya, ودى wadā

 

Extensions combinées (hamza + glide) :

أاد āda i, أاد u āda, أدا adā u, أدى adā i, داء dawa’a, دأى da’ā, وأد wa’ada, ودأ wada’a

 

Ordre alphabétique :

أاد āda i, أاد āda u, أدا adā u, أدّ adda, أدى adā i, داء dā’a, داد dāda, دأدأ da’da’a, دأى da’ā, دوي dawiya, وأد wa’ada, ودأ wada’a, ودى wadā

 

Ce petit corpus est – rappelons-le – hypothétique. Sur le sujet que nous traitons ici, il est, à ce premier stade d’investigation, difficile d’affirmer quoi que ce soit. À partir de bases que certains jugeront peut-être fragiles, nous ne proposons rien d’autre que des pistes de recherche. Qu’on nous permette néanmoins de dire sur quels fondements sémantiques s’appuient nos hypothèses.

 

 

3. Les fondements sémantiques du corpus

 

En nous référant aux seules significations données par Kazimirski au fil de sa notice, nous avons relevé les cinq sémantismes suivants :

 

La main forte qui soutient, renforce, aide, guide

La main violente qui porte un coup

La main douce qui soigne, calme, apporte le repos

La main qui offre, donne, paie, reçoit, prend, rend, rapporte

La main habile qui manie et construit, qui travaille bien

 

Puisque nous avons déjà abordé plus haut le sémantisme de la force aidante, c’est par lui que nous commencerons.

 

3.1. La main forte qui soutient, renforce, aide, rapproche, guide

 

Données :

يدى yadā - IV. raffermir, consolider, secourir, tendre (la main)

يد yad pied de devant chez les quadrupèdes ; voie, route, direction

 

akkadien adê, adû traité, accord – ēdu un, un seul

néo-hébreu diddāh conduire un enfant

judéo-palestinien daddē conduire

soqotri ’idbeh pied de devant

 

 

fr. donner un coup de main à qqn, prêter main forte à qqn, se donner la main, se serrer la main, une poignée de mains, tendre la main à qqn, la politique de la main tendue, prendre qqn par la main, donner la main à qqn, aller la main dans la main

esp. echar una mano

angl. to give somebody a hand

 

Parentèle arabe éventuelle :

أاد āda (i) être fort, robuste – II. rendre fort, robuste ; consolider, raffermir ; aider, assister – III. et IV. aider, secourir, donner de la force à qqn – V. être raffermi, consolidé – أيد ayd force, vigueur – إياد iyād tout ce qui sert à affermir, à appuyer, à donner de la force, appui, soutien, renfort

أدا adā (u) aider, assister qqn contre qqn – IV. aider, assister qqn – أديّ adiyy réunion d’objets nécessaires pour qqch

أدّ adda – أدّ add, إدّ idd force

أدى adā (i) – II. conduire à... – IV. aider, porter secours, être fort, puissant

ودى wadā rendre proche, rapprocher

 

3.2. La main violente qui porte un coup

 

Données :

يدى yadā atteindre, blesser à la main, couper une main à qqn

يد yad force, intensité (du vent)

هم عليه يد واحدة hum ‛alay-hi yad wāḥida Ils ne font qu’un pour l’attaquer

هو صاحب اليد huwa ṣāḥib al-yad C’est un homme qui sait se défendre et venger les injures reçues

akkadien addu arme

 

latin manu militari

fr. avoir la main leste, lever la main sur qqn, porter la main sur qqn, ne pas y aller de main morte, en venir aux mains, un revers de main, prendre la main (de qqn) sur la figure ; manigances, manœuvres

anglais arm (bras, arme)

 

La signification du verbe يدى yadā est ici passive – la main est blessée ou coupée – et celle du nom يد yad est ambigüe car la force ou l’intensité du vent peuvent être faibles. Mais les deux locutions qui suivent ne laissent planer aucun doute : la main elle aussi blesse et coupe ; c’est l’arme de base ; elle frappe et gifle, et le point cogne ; armée d’un couteau, d’un sabre, d’une hâche, la main peut administrer une blessure grave et même mortelle. Il serait très étonnant que la force frappante de la main, à l’opposé de la force aidante que nous venons de voir, n’apparaisse qu’aussi peu dans la famille morphologique de يد yad, alors même que le lexique arabe est très riche en racines exprimant le sémantisme porter un coup ou des coups.

 

Parentèle arabe éventuelle :

أاد āda (u) surcharger, accabler, fatiguer qqn

أدا adā (u) dresser des embûches à qqn

أدّ adda opprimer qqn – V. être violent et accabler qqn

أدى adā (i) tromper qqn

داء dā’a – IV. faire souffrir, causer une douleur à qqn

دأى da’ā dresser des embûches à qqn, tendre des pièges, chercher à surprendre

دوي dawiya – IV. rendre malade

ودأ wada’a attaquer qqn de tous côtés, lui nuire par tous les moyens ; faire du mal à qqn inopinément, prendre qqn en traître

 

Les conséquences des coups reçus : la faiblesse, la maladie, la défaite, la peur

أاد āda (u) être pénible à qqn – V. et VI. être difficile, pénible pour qqn

داء dā’a être malade, souffrir, éprouver une douleur au corps

دوي dawiya être mal, être malade

 

Les conséquence des coups les plus violents : la ruine, le malheur

أدّ √’dd – أدّ add, إدّ idd malheur, adversité

أاد u √’wd – مآود ma’āwid malheurs, maux

وأد √w’d – موائد mawā’id malheurs, calamités

ودأ wada’a – II. porter la ruine parmi, attirer la ruine sur qqn – V. perdre, ruiner qqn

 

3.3. La main douce qui soigne, calme, apporte le repos

 

Données :

يدى yadā faire du bien à qqn

 

fr. mansuétude (du latin mansuetus habitué à la caresse de la main), être dans de bonnes mains

esp. estar en buenas manos, manso (doux, paisible)

 

Certes la main frappe et blesse mais heureusement il lui arrive aussi – comme en atteste ce sens de يدى yadā – de faire du bien, de caresser, de calmer, d’adoucir, de bercer, de soigner, de panser les blessures, etc.

 

Parentèle arabe éventuelle :

دأدأ da’da’a remettre en repos

ودأ wada’a laisser tranquille

دوي dawiya – III. soigner un malade ; guérir qqn

 

3.4. La main qui offre, donne, paie, reçoit, prend, rend, rapporte...

 

Données :

يدى yadā III. se passer de main en main, passer à un autre ce qu’on a reçu ; payer, rétribuer qqn, lui rendre la pareille

 

latin mancipare vendre (> fr. émanciper)

fr. avoir le cœur sur la main, payer de la main à la main ; mettre la main sur qqch, faire main basse sur qqch, être pris la main dans le sac

 

C’est l’une des principales fonctions de la main : donner / recevoir le don. Le don est d’abord et surtout nourriture ou boisson, puis argent, auquel cas il est plutôt paiement d’une somme due pour régler un achat ou s’acquitter d’une dette. Parfois, sans attendre qu’on lui donne, la main prend, plus ou moins violemment. Mais c’est toujours le même geste.

 

Parentèle arabe éventuelle :

أدا adā (u) munir, pourvoir de qqch

أدّ adda présenter, porter qqch à qqn en tendant la main

أدى adā (i) – II. faire parvenir qqch à qqn, la lui faire tenir ; payer ; restituer – V. payer, solder, acquitter une dette

ودأ wada’a – V. s’emparer de qqch, amasser, rassembler (des richesses)

ودى wadā expier un meurtre en payant le prix du sang – VIII. se faire payer, recevoir le prix du sang – X. reconnaître la dette – دية diya prix du sang payé par le meurtrier

 

3.5. La main habile qui manie et construit, qui travaille bien, qui s’applique – les outils

 

Données :

يدى yadā – IV. douer qqn (d’une main adroite) – يد yad travail ; manche (de hache)

 akkadien udû, udā'ē outils

 

fr. manche (d’outil), manier, manipuler, manège, manœuvrer, main d’œuvre, manutention, avoir qqch bien en mains, mettre la dernière main à son travail, être fait de main de maître

esp. manejar, manioso

 

Parentèle arabe éventuelle :

أاد  āda (u) absorber qqn, l’occuper

أدا ’adā (u) être muni, pourvu d’outils ou d’appareils nécessaires – أداة ’adā outil, instrument, appareil – أديّ ’adī appareil, réunion d’objets nécessaires pour qqch

داد dāda – دوّاد duwwād homme agile, dégourdi

 

Une remarque au sujet du rapport entre la main et l’outil : on a émis l’idée que le sens premier de يد yad aurait été celui d’ « outil ». Comme nous l’avons dit ailleurs[15] à propos du rapport entre le lait et la blancheur, nous ne pouvons souscrire à cette vision intellectualiste des phénomènes de dérivation sémantique alors que toutes nos métaphores sont là pour prouver que les dits phénomènes se produisent au contraire dans le sens inverse, à savoir du concret vers l’abstrait. En accord avec Hurwitz[16], il nous semble plus vraisemblable que nos lointains ancêtres aient d’abord donné des noms aux objets qu’ils pouvaient percevoir par l’un ou l’autre de leurs cinq sens – à commencer par les diverses parties de leur corps – avant d’être intellectuellement en mesure de leur attribuer des caractéristiques communes et abstraites. La main n’est pas un outil quelconque et surtout elle n’est pas seulement un outil. Si nous devions proposer un sens premier pour يد yad, ce serait plutôt celui de « patte de devant ».

 

 

4. Conclusion en forme de question

 

1. Il est difficile de croire que يد yad n’ait – au cours de sa longue histoire – généré que les quelques mots traditionnellement regroupés par les dictionnaires sous la racine يدي √ydy.

2. Le statut d’extenseur – permanent ou occasionnel, et sémantiquement neutre – des trois phonèmes w, y, et hamza semble admis par la communauté scientifique.

3. Si un certain nombre de racines comportant à la fois un dal et un ou plusieurs de ces extenseurs partagent des sémantismes avec يد yad et ses dérivés, n’y a-t-il pas une assez forte probabilité pour que ces racines aient quelque lien de parenté avec يد yad ?

 

 

Bibliographie

 

Dictionnaires arabes

(sur le site "Al-Bâhith al-‛Arabiyy" : http://www.baheth.info/index.jsp)

 

– al-Ǧawhariyy, Ismā‘īl ben Ḥammād (Xe), Aṣ-ṣaḥāḥ fi l-luġa

– Ibn Fāris al-Qazwīnī (Xe), Muʿǧam maqāyis al-luġa

– Ibn Manẓūr (XIIIe s.), Lisān al-ʿArab

– Al-Fīrūzābādī (XIVe), Al-qāmūs al-muḥīṭ

 

Autres dictionnaires

 

– Belot, Jean-Baptiste, Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », Imprimerie catholique, Beyrouth, 1955.

– Cohen, David, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, 1970, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2) ; Louvain / Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet), 1993-2012.

Dictionnaire akkadien, Association Assyrophile de France (en ligne).

– Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

– Lane, Edward William, Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate, 1863-1893.

– Picoche, Jacqueline, avec la collaboration de Rolland, J.-Claude, Dictionnaire étymologique du français, Paris, Le Robert, nouvelle édition, 2015.

– Reig, Daniel, Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », Paris, Librairie Larousse, 1983.

– Wehr, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.

 

Études

 

– Diakonoff, Igor’ M., Semito-Hamitic Languages: An Essay In Classification, Moscow, Nauka, Central Dept. of Oriental Literature. (en ligne), 1965.

– Hurwitz, Solomon Theodore Halévy, Root-determinatives in Semitic speech, a contribution to Semitic philology, New York, Columbia University Press, 1913, réédité en 1966.

– Rolland, Jean-Claude, Les grandes familles de mots, J.C. Rolland, Meaux, 2010.

– Rolland, Jean-Claude, « Le lait et la brique : une étude de la racine لبن √lbn », dans Lettre de la SELEFA nº 6, 2017. En ligne : http://www.selefa.asso.fr/files_pdf/AcLETTRE_06_D1.pdf

 

 

Notes

 

[1] Cette étude a fait l’objet d’une présentation au GLECS (Groupe Linguistique d’Études Chamito-Sémitiques) le 21 décembre 2017, dans une version plus longue et sans doute trop ambitieuse. Le plus grand compte a été tenu des remarques, commentaires et critiques faits par certains membres de ce groupe. Qu’ils en soient très sincèrement remerciés.

[2] Gazelle prise au piège par une patte de devant.

[3] Reig ajoute à ce sens celui de “manutentionner” avec celui de “manutention” pour le masdar et de “manutentionnaire” pour le nom d’agent. Ces mots ont des airs d’inventions académiques modernes dont la réalité d’usage resterait à vérifier.

[4] “Selon les langues et les dialectes, le mot peut signaler, outre la ‘main’ proprement dite, l’avant-bras ou le bras, [...] ‘du bout des doigts à l’épaule’. – Le nom de la ‘main’, comme ceux d’autres parties du corps, est, dans de nombreuses langues sémitiques, à la base de valeurs et de formes dérivées, de mots outils, prépositions etc.” (DRS = Dictionnaire des racines sémitiques 10 (2012)).

[5] En français aussi le nombre de locutions comportant le mot main est très important ; nous en donnons quelques-unes au fil de cette étude.

[6] Ibn Fāris al-Qazwīnī (Xe).

[7] Al-Fīrūzābādī (XIVe).

[8] Ibn Manẓūr (XIIIe).

[9] Ismā‘īl ben Ḥammād al-Ǧawhariyy (Xe).

[10] Cette possibilité n’est pas envisagée par le DRS. (Voir vol. I, p. 16, racine ’YD).

[11] Enfin, si, cela importe un peu tout de même car, au cas où l’on pencherait pour l’une des deux racines, il faudrait – dans le strict cadre du triconsonantisme – expliquer les formes de l’autre...

[12] Voir liste complète dans Rolland 2010 et Picoche-Rolland 2015.

[13] Akk id ‘bras, côté, bord; aile’, Ug yd ‘main’, Hbr yād ‘avant-bras, main, côté, rive ; part, possession ; force’, Phn yd, EmpAram Nab Palm yd, BiblAram yᵊdā, Syr ʔīdā ‘main ; côté ; pouvoir’, Liḥ yd ‘main, pouvoir’, Sab yd ‘main ; part ; allégeance, loyalisme’, Mhr Ḥrṣ ḥayd, Soq ʔəd, əʔəd, Jib ed, Gz ʔəd, Te ʔəde, Tña ʔid, Amh ʔəǧǧ, Har iǧi, Arg ənǧ, Gur äǧ, ənǧi ‘main’ ; Ug yd ‘avec’, Phn yd ; Pun bd ‘par l’intermédiaire de’. (DRS 10 (2012)).

[14] Dans cette étude, les sens des mots arabes sont ceux donnés par Kazimirski.

[15] « Le lait et la brique : une étude de la racine لبن √lbn », dans Lettre de la SELEFA nº 6, en ligne : http://www.selefa.asso.fr/files_pdf/AcLETTRE_06_D1.pdf.

[16] “It must also be borne in mind that primitive ideas are generally concrete and that an abstract idea is secondary in that it is often based on some objective aspect involved in the expression of the abstract idea, as when anger is denoted by "a reddening of the face", displeasure by "a falling of the countenance", etc.” (Hurwitz, S.T. Halévy, Root-determinatives in Semitic speech, a contribution to Semitic philology, New York, Columbia University Press, 1913).


POUR L’APPRENTISSAGE DU VOCABULAIRE

 

 

Racines du corpus figurant dans mon

 

Vocabulaire fondamental de l’arabe moderne

 

http://www.lulu.com/shop/jean-claude-rolland/vocabulaire-fondamental-de-larabe-moderne/ebook/product-21873926.html

 

NB : Attention ! N’apparaissent ici que les acceptions et dérivés retenus pour les besoins de l’étude.

 

أدا ’adā u aider, assister qqn contre qqn ; être muni, pourvu d’outils ou d’appareils nécessaires – IV. aider, assister qqn contre qqn – أداة ’adā outil, instrument, appareil – أديّ ’adī appareil, réunion d’objets nécessaires pour qqch

أدا adā u munir, pourvoir de qqch ; dresser des embûches à qqn

أدى adā i tromper qqn – II. faire parvenir qqch à qqn, la lui faire tenir ; payer ; restituer ; conduire à... – IV. aider, porter secours, être fort, puissant – V. payer, solder, acquitter une dette

أاد āda i être fort, robuste – II. rendre fort, robuste ; consolider, raffermir ; aider, assister – III. et IV. aider, secourir, donner de la force à qqn – V. être raffermi, consolidé – أيد ayd force, vigueur – إياد iyād tout ce qui sert à affermir, à appuyer, à donner de la force, appui, soutien, renfort

ثرى ṯarā être considérable (richesse)

جزأ ǧaza’a diviser

حمّ ḥamma chauffer

حمي ḥamiya brûler, chauffer

دوي dawiya être mal, être malade – III. soigner un malade ; guérir qqn – IV. rendre malade

سلّ salla extraire doucement un objet d’un autre

ضفّ ḍaffa se presser en foule

عاق ‛āqa lier – إنعقّinaqqa être serré (nœud)

فتأ fata’a casser

مسّ massa toucher, palper, masser

 مسىmasā frictionner, frotter, masser les mamelles

وصى waṣā unir, joindre (une chose) à (une autre)

يدى yadā faire du bien à qqn ; atteindre, blesser à la main, couper une main à qqn – III. se passer de main en main, passer à un autre ce qu’on a reçu ; payer, rétribuer qqn, lui rendre la pareille – IV. raffermir, consolider, secourir, tendre (la main) ; douer qqn (d’une main adroite)