Le château de Maqueda, Castille.

La tour et les signes du Zodiaque

 

 

 

 

  Une étude de la racine برج √brğ[1]

 

 

à Michel Masson

 

 

En présence de données disparates, insuffisantes, voire erronées, selon les ouvrages consultés, on se propose de trouver à la racine برج √brğ le sens fondamental disparu permettant de tisser des liens entre ses divers dérivés qui en conservent les traces. Sont mis à contribution pour ce faire aussi bien la théorie des étymons de Bohas que la méthode des parallélismes sémantiques de Masson et les données du Dictionnaire des racines sémitiques.

 

Faced with data inconsistent, insufficient, or plain wrong, according to the different sources consulted, our intention is to seek out for the root برج √brğ its lost basic meaning and thus establish the connections between the various derivatives preserving traces of it. To this end, we use Bohas’ theory of etyma, Masson’s semantic parallels method as well as the information of the Dictionnaire des racines sémitiques.

 

 

1. Les données lexicales – L’étymologie de برج burğ tour

 

Si l’on en croit les dictionnaires de Wehr et de Reig, de la racine برج √brğ il ne reste guère en usage aujourd’hui que les trois vocables suivants :

 

برج √brğ – V. se montrer sous son meilleur jour ; s’orner ; se parer

برج burğ bastion ; citadelle ; fort ; tour ; signe du Zodiaque

بارجة bāriğa cuirassé ; forte tête[2]

 

Pour l’arabe classique, le bref article que le DRS[3] consacre à cette racine n’est guère plus riche : n’y ont été retenus que les quatre items suivants :

 

برج bariğa avoir des provisions abondantes

برج barağ beauté des yeux

إبريج ’ibrīǧ outre à beurre

 

dont l’origine sémitique ne semble faire aucun doute, et

 

برج burğ fortin

 

dont l’origine grecque (πύργος [púrgos]) est présentée (notamment par Rajki) comme communément admise et jugée indiscutable. Quant au sens "signe du Zodiaque" de ce nom, il n’est même pas mentionné, ce qui signifie implicitement qu’il est considéré comme dérivé de celui de "fortin". Jacques Berque ayant traduit à trois reprises les بروج burūğ du texte coranique par "châteaux", l’affaire semble entendue et classée.

 

La racine برج √brğ est pourtant plus riche : on est notamment en droit de s’étonner qu’il ne soit fait nulle mention dans le DRS de deux vocables donnés par le Qāmūs et repris par Belot :

 

بارج bāriğ marin habile

بارجة bāriğa vaisseau de guerre

 

Comment se fait-il que le DRS les passe sous silence ? Les considère-t-il comme dérivés de برج burğ fortin ? Les deux items donnés par Dozy,

 

بريج barīǧ quartier de fruit

مبرّج mubarrağ festonné

 

difficilement rapprochables de l’une ou l’autre des quatre entrées présentées dans le DRS, ne sont pas mieux traités. Plus grave encore nous semble l’absence de cet ouvrage d’items et de significations donnés par Kazimirski et que voici :

 

أبرج ’abrağ plus fort

برج barağ séparation des sourcils (Lane, avec renvoi à بلج balağ, même sens) ; beau de visage ; éclatant

برج bariğa devenir apparent, manifeste, visible, être haut, élevé (Lane ; Maqāyīs al-luġa rapproche ce sens de celui deبرز brz)

برج burğ force ; angle

مبرّج mubarrağ tacheté (se dit d'une étoffe dont le dessein est à œils)

 

alors que, comme nous croyons pouvoir le démontrer dans les lignes qui vont suivre, ce sont précisément ces divers items ignorés par le DRS qui permettent d’avoir une meilleure appréhension de la plupart des vocables mentionnés ci-dessus et du sémantisme qui les rassemble au sein de la racine برج √brğ.

 

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, il nous semble important de revenir d’abord sur l’étymologie traditionnelle de برج burğ "fortin".

 

Une certaine tradition étymologique[4] a effectivement cru voir dans برج burğ "bastion, tour, fortin" un emprunt au grec πύργος [púrgos] "tour, enceinte garnie de tours", via l’araméen burgā ברגא, id. La racine indo-européenne serait *bʰergʰ- hauteur fortifiée[5]. La liste de probables apparentés ne se limite pas à ceux-là puisqu’on a également

 

hittite parku- haut

sanscrits pur- et purî-

pehlevi borz haut

kurde berz haut

arménien burg pyramide

germanique *burgs (fr. bourg, esp. burche, angl. borough, all. Berg, etc.)

 

Tous ces mots, dont la liste est loin d’être exhaustive, semblent bien être des cognats mais les filiations sont difficiles à établir. On a certainement construit un peu partout – dans le Moyen Orient et ailleurs – des forts sur des hauteurs naturelles depuis la plus haute Antiquité. En ce qui concerne le grec πύργος [púrgos], Chantraine ne semble pas très sûr d’une origine indo-européenne. Il utilise beaucoup de conditionnels.

 

Pfeifer[6] aussi se pose des questions sur les rapports entre le burgus du bas-latin et le germanique burg. Il pense qu’il n’y a pas eu un emprunt direct du latin mais une double influence grecque et germanique. Pour lui burgus serait issu du grec πύργος, lequel aurait été emprunté soit à une langue d’Asie Mineure soit à une autre langue indo-européenne mais pas au germanique. Pfeifer s’appuie sur le changement de genre, car en langue germanique burg est féminin alors que les termes grec et latin sont masculins. Il s’appuie aussi sur la sémantique : en grec, à l’origine, le terme désignait une tour de défense, une tour fortifiée, alors qu’en langue germanique, il y a certes l’idée de fortification sur une hauteur mais le sens serait celui d’un lieu habité par toute une communauté, donc celui de village ou ville. En latin, il désignait d’abord les tours de guet et de défense situées le long des limes, les frontières de l’Empire.

 

Dans ces conditions, il semble difficile d’affirmer que le mot arabe, supposé être issu du grec, soit d’origine indo-européenne, si l’origine du grec lui-même est douteuse. D’ailleurs, avant d’affirmer qu’un mot est un emprunt, on se doit de vérifier s’il n’aurait pas quelque chance d’être d’origine arabe ou au moins sémitique. Il en va de même des mots pehlevi borz et kurde berz dont rien ne dit qu’ils ne puissent être eux aussi d’origine sémitique. (Cf. arabe برز √brz).

 

 

2. Manger donne des forces

 

Dans l’étude du contenu d’une racine, la première question à se poser est celle des rapports sémantiques qui peuvent relier certains vocables à d’autres. Nous pensons d’abord aux plus évidents, comme, par exemple, ici, celui entre برج burğ "force" et أبرج ’abrağ "plus fort". Mais comme nous l’avons déjà constaté dans d’autres études, de nombreuses racines révèlent aussi l’existence d’un lien logique presque aussi évident de cause à effet. C’est ainsi, pour en rester à la thématique de la force, qu’il nous semble y avoir un tel rapport entre les deux items que nous venons de citer d’une part et برج bariğa "faire bonne chère, manger et boire beaucoup, ou avoir des provisions de bouche en abondance" d’autre part. C’est une relation banale que tous les enfants connaissent bien : pour devenir grand et fort, il faut bien manger, et ce probablement dans toutes les cultures du monde.[7] Mais manger beaucoup ou trop peut aussi avoir des conséquences moins positives : grossir, engraisser, prendre du ventre... Nous allons voir que cette relation de cause à effet, qu’elle soit considérée comme positive ou négative, est présente dans un assez grand nombre d’autres racines :

 

أرم ’arama manger, dévorer tout ce qui se trouve sur la table / مأرومة ma’rūma femme bien faite et robuste

بلأز bal’aza manger jusqu’à satiété / بلأز bul’az ou بلئز bil’iz jeune homme gros et gras

جبر ǧbr – جابر ǧābir qui restaure, rétablit –جابر أبو ’abū ǧābir le pain – جبر ǧabr force

حطّ ḥaṭṭa – II. manger qqch / حطايط ḥuṭāyiṭ gros, épais

حنبل ḥanbala manger des haricots / حنبل ḥanbal gros, replet

خبز ḫabaza nourrir de pain / خبزون ḫabazūn qui a le visage enflé

دبل dabala faire une grande bouchée (avec les doigts) / دبل dabila être gras

رفّ raffa manger beaucoup / رفّ raff ou riff grands chameaux

رفش rafaša faire bonne chère / رفش rafiša avoir les oreilles grandes et épaisses

رمز rmz – VI. manger du pain et du raisin en même temps / ترامز turāmiz fort, robuste

رهط rahaṭa manger avec avidité, dévorer / مرهّط murahhaṭ qui a la figure enflée

سرف srf – V. sucer, absorber de manière à épuiser / سروف sarūf grand, fort et robuste

شحم šaḥama faire manger à qqn de la graisse / شحم šaḥuma être très gras

ضلع ḍala‛a être repu de boire et de manger / ضلع ḍala‛ force, vigueur – ضلاعة ḍalā‛a cheval robuste, vigoureux

طعم ṭa‛ima manger, avaler / طعوم ṭu‛ūm gras

عبعب ‛ab‛aba manger tout, avaler en entier / عبعاب ‛ab‛āb homme grand, au gros ventre

عذف ‛aḏafa manger / عذافر ‛uḏāfir grand et fort (chameau) – عذوفر ‛aḏawfar grand et robuste[8]

عرم ‛arama manger la chair qui adhère à l’os / عرم ‛arim dur, gros, épais

علس ‛alasa manger ou boire / علسيّ ‛alasiyy fort, robuste

علك ‛alaka manger, mâcher / علكة ‛alaka chamelle grasse et belle – علكد ‛alkad ou ‛ulkud ou علاكد ‛ulākid gros, épais – علنكد ‛alankad fort, robuste[9]

قسمل qaṣmala manger tout sans rien laisser / قسمل qaṣmal ou qiṣmil fort, robuste

كاص kāṣa manger / كيص kiyaṣ ou كيصّ kiyaṣṣ très musculeux

لحم laḥama nourrir qqn de viande / raffermir consolider

لعس l‛s – V. manger beaucoup / ألعس ’al‛as épais, touffu (herbes)

لفّ laffa manger en homme mal élevé / avoir des cuisses fortes, grosses, charnues

لاث lāṯa manger qqch doucement / لوث lawṯ force, vigueur

معد ma‛ada manger, dévorer / معد ma‛d gros, épais (choses)

نفش nafaša porter une chose à la bouche pour la manger / منتفش muntafiš gonflé et mou à l’intérieur

هرس harasa manger qqch avec avidité / مهراس mihrās fort, robuste

 

La relation ingestion de nourriture > force étant établie, et si, par ailleurs, le nom français forteresse est issu de l’adjectif fort qui, nominalisé, est lui-même synonyme de son dérivé, il semble légitime d’imaginer la possibilité d’un glissement de sens en arabe de type ingestion de nourriture > force > fortin, forteresse. Il serait absurde d’imaginer une dérivation inverse. Auquel cas il n’y aurait pas deux noms برج burǧ – l’un signifiant "force", d’origine sémitique, et l’autre signifiant "fortin", d’origine grecque – mais tout bonnement un seul برج burǧ bel et bien d’origine sémitique.

 

Les quelques données ci-dessous relevées çà et là dans le DRS nous autorisent à penser que c’est probablement la séquence br qui, dans notre racine, est porteuse de cette relation force > fortin :

 

akkadien berū, barū être affamé / abāru être fort / birt- château, ville forte

araméen birtā, birāntā forteresse, temple, abara rempart, mur extérieur

cananéen berā être fort / beṣer forteresse, bīrā, birānīt château, ville forte

talmudique ’abrūrē(y) tours de remparts

 

 

3. Couper une tranche

 

Si le DRS (fasc. 2, p. 80) n’a pas relevé la notion de force, être fort dans la séquence br, il note cependant que les notions de creuser, percer, couper se retrouvent dans quelques racines comportant cette séquence. Les auteurs n’ont pas fait une liste exhaustive de ces racines, ce qui pourrait déjà expliquer l’absence de برج √brğ, mais comme aucun des quatre items recensés dans l’article BRG ne semble avoir de rapport avec ces dernières notions, on comprendra que notre racine n’ait été en aucune façon jugée concernée.

 

Commençons par couper. Voici quelques exemples de ces racines, dont certaines ajoutées par nous-même :

 

برى barā tailler, couper

برت barata couper qqch

برح bariḥa cesser d’avoir lieu, cesser d'être ; finir (cf. fr. sens fig. couper avec qqn ou qqch)

برد barada limer

برشة burša tranche, morceau de viande

برص √brṣ – II. raser la tête, les cheveux de la tête

برم √brm – بريم barīm et بريمة barīma tranche, bande coupée dans la bosse et le foie du chameau, qu’on sert aux convives

برشق baršaqa couper la viande

برشك baršaka couper, dépecer, partager en morceaux

بركع barka‛a couper, retrancher en coupant

خبرة ḫibra portion, ration (de mets) servie à qqn

شبر šabara déchirer ou couper en long (une étoffe)

هبر habara partager, couper la viande en gros morceaux

بتر batara couper

بصر baṣara couper, retrancher

 

On voit que بريج barīǧ "quartier de fruit" a toute sa place dans cet inventaire, et qu’il est la preuve qu’une forme verbale de la racine برج √brğ a jadis eu un sens aujourd’hui disparu, celui de couper, faire des parts. C’est probablement ce même sémantisme qui explique aussi مبرّج mubarrağ "festonné" et برج barağ "séparation des sourcils".

 

 

4. Fendre les eaux

 

Couper dans le sens de la longueur, c’est fendre, notamment faire une incision dans la peau, labourer la terre, y creuser un sillon, et aussi, métaphoriquement, fendre les eaux, sillonner la mer. On aura compris que nous faisons l’hypothèse que les vocables برج burğ "angle", بارج bāriğ "marin habile" et بارجة bāriğa "vaisseau de guerre" relèvent eux aussi d’un sens disparu couper, fendre qu’aura eu jadis une forme verbale de la racine برج √brğ.

 

Nous pouvons vérifier facilement la validité de cette hypothèse à partir des parallélismes sémantiques suivants :

 

بحر baḥara fendre, déchirer (se dit de la pratique de fendre l'oreille à une chamelle) / بحّار baḥḥār marin

جرم ğarama couper, retrancher / جرم ğarm espèce d’embarcation en usage dans le Yémen

جور ğwr – جوّار ğawwār laboureur / جوار ğawār esquifs, vaisseaux

خلج ḫalağa percer, transpercer / خلج ḫuluğ espèce d’embarcation

شجّ šağğa blesser, casser, briser (la tête, le crâne) ; sillonner, fendre (se dit d’un vaisseau qui fend les vagues

صرى ṣarā couper, retrancher en coupant / صارٍ ṣārin marin

فلح falaḥa fendre le sol, labourer la terre / فلّاح fallāḥ laboureur ; marin (proprement qui sillonne, fend les ondes)

قطع qaṭa‛a couper, faire une incision / قطعة qiṭ‛a embarcation, bateau

 

et peut-être aussi, au prix d’une métathèse influencée par l’akkadien rukūbu (voir ci-après) :

 

كرب karaba labourer / مركب markab bateau

 

Nous avons en outre relevé dans le DRS quelques données dans les autres langues sémitiques :

 

akkadien rakābu labourer / rukūbu bateau (et aussi kibaru)

ougaritique br sorte de navire

cananéen *bar cargo

néo-égyptien br > copte bari > grec βᾶρις [bâris]

 

... lequel, pour Chantraine est un “emprunt égyptien certain”, peut-être à l’origine du bas latin barca, barga. Ces données nous incitent à penser que c’est peut-être la séquence br qui, dans notre racine, est porteuse de cette relation fendre > marin, embarcation.

 

 

5. Percer et apparaître

 

Des trois notions affines relevées par le DRS pour la séquence BR, creuser, percer, couper, il nous reste à examiner celle de percer. Nous faisons l’hypothèse que le sens de la forme verbale برج bariğa "devenir apparent, manifeste, visible, être haut, élevé" est métaphoriquement dérivé du sens aujourd’hui disparu de fendre, percer qu’aura jadis eu cette forme. Nous pouvons vérifier facilement la validité de cette hypothèse à partir des parallélismes sémantiques suivants :

 

بزغ bazaġa appliquer la lancette et ouvrir la veine ; percer, pousser (dent) / se lever (soleil)

بزل bazala – II. mettre en perce un tonneau de vin / بازل bāzil dent de devant qui pousse à un jeune chameau

جشر ğašara percer, poindre et briller (aurore)

حرد ḥarada percer, perforer / II. élever une construction, une maison très haut – حرود ḥurūd pics des montagnes

خرم ḫarama percer à qqn l’isthme du nez / مخرم maḫrim sommet saillant d’une colline

خشّ ḫašša passer un anneau dans les narines d’un chameau / خشّاء ḫuššā’ os saillant derrière l’oreille

دعس da‛asa percer avec une lance / دعس di‛s colline arrondie, monticule rond

ذكا ḏakā égorger ; percer, pousser (dent) / paraître

رعف ra‛afa – X. blesser le pied et le faire saigner / راعف rā‛if partie saillante d’une montagne

رعل ra‛ala percer avec une lance / رعل ra‛l partie saillante et abrupte d’une montagne

زنم znm – II. fendre le bout d’une oreille à une chamelle / IV. avoir une bosse, une nodosité, une partie saillante

شجر šağara percer avec une lance / شجر šağar toute plante à tige, arbre

شخص šaḫaṣa dépasser le but (flèche) / être élevé ; enfler ; apparaître ; se lever (astre)

شرخ šaraḫa pousser (dent) / grandir, avoir grandi (jeune homme) – شرخ šarḫ partie saillante de toute chose

شزر šazara percer, porter un coup de lance à qqn / X. élever, hausser

صبو ṣbw – III. retourner et diriger la lance pour en percer qqn / صبوان ṣubwān la partie la plus saillante d’un cimeterre ; partie saillante du crâne ou de la machoire

فجّ fğğ – IV. faire de larges sillons dans le sol (soc) / مفجّ mufiğğ saillant, bombé (se dit avec éloge du sabot d’un cheval)

فجر fağara percer, poindre et apparaître (aurore)

فسأ fasa’a déchirer, lacérer / أفساء ’afsā’ qui a le dos rentré et la poitrine saillante

قرى qarā percer qqn avec la lance / قروة qarwa le haut de la tête – المقاري al-maqārī les sommets des collines

قضّ qaḍḍa percer, perforer une perle / قضّة qaḍḍa petite colline

لهز lahaza porter à qqn avec la lance un coup dans la poitrine / لهزة lahaza os saillant de la machoire

نشص našaṣa percer qqn avec une lance / être très haut (nuage) ; dépasser les autres, être en saillie (dent)

نصل naṣala ficher une flèche dans un corps / نصل naṣl partie saillante de l’occiput

نقف naqafa casser, briser, fendre / منقف munqaf qui a des os saillants, protubérants

وقذ waqaḏa frapper violemment et atteindre mortellement qqn / موقذ mawqiḏ tout os saillant

 

La racine برج √brğ n’est alors peut-être pas sans quelque parenté avec les racines suivantes avec lesquelles elle partage à la fois le sens de percer, pousser en hauteur, dépasser, surpasser et la séquence br :

 

برّ brr – IV. surpasser qqn

برز baraza sortir et paraître dans la plaine, dans un champ vaste ; paraître au grand jour, se produire, se montrer à quelqu'un – برز baruza dépasser les autres dans la course ; surpasser les autres, leur être supérieur par quelque vertu ou qualité (+ araméen beraz, berīz percer, perforer)

برع bara‛a gravir une montagne ; surpasser ses compagnons, leur être supérieur par la science ; vaincre, avoir le dessus – برع bari‛a et baru‛a être supérieur, surpasser les autres en mérite, en éloquence, etc.

بذر baḏara germer, pousser

بطر baṭara fendre, percer, p. ex. un ulcère

 

Par ailleurs, à l’entrée GB, le DRS (fasc. II p. 93) dit ceci :

 

« Diverses racines contenant ces deux consonnes accompagnées d’une liquide, d’une nasale, d’une pharyngale ou d’une laryngale, semblent sémantiquement liées. Avec les sens de hauteur, éminence, on peut citer GB’/W/Y, GBB, GBH, GBḤ, GBL, GBN, GB‛, GWB ».

 

Si l’on accepte avec Georges Bohas (1997, 2013, etc.) que la séquence inverse puisse avoir une charge sémantique identique – ce que nous avons déjà maintes fois vérifié – notre racine برج √brğ n’est alors peut-être pas également sans quelque parenté avec d’une part

 

جبّ ğabba surpasser (en mérite, en vertu)

جبل ǧabal montagne, mont ; monts, chaîne de montagnes

حجب ḥaǧib colline

tigré dagrab pointe, sommet

 

... et d’autre part les racines suivantes, où l’on voit que la séquence , dont le DRS ne dit rien, exprime aussi en sémitique la notion de percer, être saillant :

 

بجّ baǧǧa percer une plaie, percer avec une lance

بجس baǧasa sourdre, jaillir

بجع baǧa‛a trancher (d’un coup de sabre)

éthiopien bäggä pousser (plantes)

éthiopien bägwälä percer

néo-syriaque bāǧir croître

 

Comme nous avons démontré plus haut la relation sémantique percer → être élevé, on vérifie par là la validité de la théorie de la réversibilité des séquences bilitères, ou de ce que Bohas préfère appeler des "étymons".

 

 

6. Briller de tous ses feux

 

Par l’apparition du soleil au-dessus de l’horizon, dont il vient d’être question à propos de la relation sémantique purement mécanique percer > apparaître, nous avons entrevu la possibilité d’une dérivation sémantique supplémentaire relevant de l’esthétique, celle de percer, fendre > éclater > être éclatant, brillant > être beau. Aussi pouvons-nous faire l’hypothèse que les mots تبرّج tabarrağa se faire voir dans l'éclat de sa toilette et de sa parure, se parer, برج barağ éclat de l'œil qui consiste en ce que le noir de la prunelle est encadré dans le blanc bien prononcé ; beau de visage ; éclatant ; beauté des yeux et أبرج ’abrağ qui a de beaux yeux, sont eux aussi des traces d’un sens disparu "percer, fendre" qu’aura eu jadis le verbe برج bariğa. Nous pouvons vérifier facilement la validité de cette hypothèse à partir des parallélismes sémantiques suivants :

 

أثر ’uṯr cicatrice, marque / éclat d’une lame de sabre ; éclat du visage

أشر ’ašara scier, couper avec la scie / أشر ’ašira briller par des éclats rapides – أشر ’ušr blancheur et éclat des dents

ألّ ’alla percer, transpercer / briller d’un éclat vif et pur (couleur)

بلج balağa ouvrir – بلج baliğa avoir les sourcils séparés / بلج balağa briller, luire – أبلج ’ablağ brillant, éclatant – بلجة bulğa blancheur, éclat

بهي bahiya être déchiré (tente) / بها bahā être beau, briller

ثعب ṯa‛aba faire couler le sang / أثعبان ’uṯ‛ubān visage beau et éclatant

ثقب ṯaqaba percer, forer / briller d’un vif éclat (étoile, feu)

زرّ zarra percer qqn avec une lance / briller d’un vif éclat

سجهر sğhr – IV. إسجهرّ ’isğaharra être dirigé, dressé contre qqn (lances) / briller (mirage) – مسجهرّ musğahirr blanc, éclatant de blancheur (nuage)

شرق šaraqa fendre / se lever (soleil) / IV. briller (soleil)

ضرج ḍarağa fendre / V. se montrer dans tout l’éclat de ses atours

فلق falaqa fendre / فلق falaq aurore, éclat de l’aurore

قمر qamira être décousu ou crevé (outre) / être blanc ou blanchâtre, briller – قمر qamar Lune

لكث lakaṯa frapper / لكاثيّ lukāṯiyy très blanc, d’une blancheur éclatante

هلّ halla – IV. tuer avec un sabre / V. et VIII. briller, être brillant par son éclat

 

On notera par ailleurs que la séquences br semble, dans plusieurs racines sémitiques, exprimer non seulement la notion de percer, comme on l’a vu plus haut, mais aussi sa dérivation sémantique briller, beauté éclatante :

 

بدر badr pleine lune, belle jeune femme, beau jeune homme – بدرة badra œil qui a tout son éclat et toute sa vivacité

برد brd – مبرّد mubarrad beau de visage

برق barq éclair – II. et IV. se parer, se montrer dans tout l'éclat de sa parure (se dit d'une femme)

برعس bir‛is beau de corps

بشر bašr beauté

بهر bahr éclat, splendeur, beauté – V. briller (se dit d'un nuage d'une blancheur éclatante)

حبر ḥibr beauté – حبرة ḥabra beauté excessive (en toute chose) – إحبير ’iḥbīr ver luisant

زبرقة zibriqa éclat, clarté, éclair, apparition de la lumière

سبر sabr ou sibr beauté

 

akkadien barāru étinceler, barāṣu s’éclaircir

amharique šabarraqa scintiller

arabe méridional برّ barra apparaître, sortir, briller

araméen (divers dialectes) šabhar briller, glorifier, bāhir briller, bāhrā lumière

éthiopien tabāraṣa scintiller

cananéen bāhir- brillant

néo-hébreu bihēr briller, bāhŏr blanc, brillant

ougaritique brr briller

tigré dabrar, badrar de forme belle, parfaite

 

مربرب murabrab brillant

أربض ’arbaḍa briller d’un vif éclat (soleil)

 

On voit que c’est ici, aux côtés du soleil, de la lune et des éclairs – et loin des châteaux – que les بروج burūğ coraniques qui illuminent le ciel et l’embellissent ont toute leur place. Nous leur donnerons le sens de "constellations remarquables ; signes du Zodiaque".[10]

 

 

7. Taches, rayures et bigarrures

 

Comme l’a montré Georges Bohas dans plusieurs de ses travaux (notamment 2000) sur les matrices dont l’invariant notionnel est porter un coup, un coup peut non seulement être porté avec un instrument approprié dans le but de couper, fendre, creuser ou percer, mais aussi avec la main ou le poing armé ou non d’un instrument dit “contondant”. Il ne laissera alors qu’une marque, une trace, une tache, tout au plus une rayure. Aussi pouvons-nous faire l’hypothèse que le mot مبرّج mubarrağ "tacheté" est la trace du sens fondamental disparu porter un coup qu’aura jadis eu la racine برج √brğ.[11] Nous pouvons vérifier facilement la validité de cette hypothèse à partir des parallélismes sémantiques suivants :

 

بقر baqara fendre, ouvrir en fendant / بقير baqīr chemise en étoffe rayée

بلق balaqa ouvrir brusquement la porte ; violer une fille / بلق baliqa ou baluqa être bigarré, de deux couleurs, blanc et noir

جدّ ǧadda couper / مجدّد muǧaddad rayé, en raies (étoffe)

جزع ǧaza‛a couper / مجزّع muǧazza‛ bigarré

رثع raṯa’a frapper, battre / رثع ruṯ’ bigarrure bariolage

رقش raqaša – VIII. se mêler les uns aux autres dans le combat / أرقش ’arqaš bigarré, bariolé, tacheté de blanc et de noir

رمش ramaša lancer qqch contre qqn / أرمش ’armaš bigarré

سيح syḥ – VII. être fendu / سيح sayḥ espèce de vêtement rayé

شيح šyḥ – III. combattre, lutter / شيح šīḥ espèce d’étoffe rayée du Yemen

عرم ‛rm – عارم ‛ārim dur et violent / bigarré

قدّ qadda couper, déchirer en lanières / قديد qudayd petit tapis de laine à raies

قرم qarama faire une incision au nez d’un chameau / قرام qirām ou مقرم miqram mouchoir, morceau d’étoffe à raies

مرخ maraḫa oindre, frotter d’huile / أمرخ ’amraḫ bigarré

 

Si, à propos de la séquence br – et également de la séquence rb –, on élargit la remarque du DRS à la notion plus générale de porter un coup, on ne sera pas surpris de retrouver la notion de tache, bigarrure, etc. dans nombre de racines comportant l’une ou l’autre de ces deux séquences :

 

برجد burǧud espèce de vêtements à raies (extension de برج √brğ ?)

برد burd vêtement en étoffe rayée (+ cananéen *bārōd tacheté, néo-syriaque birdā tacheté, yéménite ’abrad bigarré)

برش √brš – أبرش ’abraš bigarré, bariolé – برشة burša tache blanche à la naissance de l’ongle (cf. akkadien barāšu arracher)

برص √brṣ – II. rendre semblable à un lépreux en couvrant le corps de taches – الأبرص al-’abraṣ disque de la Lune parsemé de taches (cf. araméen beraṣ couper entièrement par le travers)

برق √brq – أبرق ’abraq bariolé de blanc et de noir

برقش barqaša peindre de diverses couleurs برقع √brq‛ – مبرقعة mubarqa‛a brebis noire qui a la tête blanche

بركة birka vêtement rayé du Yémen

برم √brm – بريم barīm tout ce qui est composé de deux couleurs différentes

حبرة ḥibara espèce d'étoffe rayée du Yémen – حبير ḥabīr nuage qui offre des raies blanches et noires – محبّر muḥabbar qui offre un beau mélange de noir et de blanc dans les yeux (se dit des animaux)

ربّ √rbb – رباب rabāb nuage qui change de nuance, qui paraît tour à tour blanc ou noir

ربد √rbd – أربد ’arbad gris cendré (se dit de l'autruche, d'un petit d'autruche) ; noir, tacheté de taches rougeâtres

ربش √rbš – أَرْبَش ’arbaš bigarré, couvert de toutes sortes de plantes (cf. أبرش ’abraš)

ربص rabaṣ tache blanche sur les ongles – ربصة rubṣa bigarrure, bariolage, mélange de diverses couleurs (cf. برص √brṣ)

غرب ġariba – IV. au passif أغرب ’uġriba avoir au front une grande tache blanche qui s’étend jusqu’aux yeux, ou avoir les paupières et les cils blancs, ou avoir les yeux d’un bleu clair (se dit d’un cheval) ; avoir la partie du corps sous les aisselles blanche

sud-arabique n-dbr être tacheté

 

 

8. La baratte du bédouin

 

Dans notre tour d’horizon des vocables relevant de la racine برج √brğ, il ne nous reste plus qu’à élucider le cas du nom d’instrument إبريج ’ibrīǧ "outre à beurre". Pour qui ignorerait comment se fait le beurre dans un tel récipient, Lane donne du processus d’élaboration la description suivante :

 

The vessel or receptacle in which milk is churned or beaten and agitated, or in which the butter of the milk is extracted, or fetched out, by putting water into it, and agitating it.

 

On aura compris que le beurre est obtenu en agitant l’outre, en la secouant. La langue arabe n’est d’ailleurs pas avare de mots pour exprimer cette opération :

 

أدل ’adala agiter le lait dans une baratte ou dans une outre pour en faire du beurre

جهر ǧahara agiter l’outre remplie de lait, pour en faire du beurre

ركرك rakraka – II. تركرك tarakraka agiter l’outre remplie de crème pour faire du beurre

روب rwb – II. agiter le lait et en séparer le beurre, les parties grasses

زبد zabada agiter l’outre remplie de crème pour faire du beurre

طبّ ṭabba – II. agiter une outre suspendue à une perche pour faire du beurre

طنب ṭanaba – II. agiter une outre remplie de lait et pendante du haut d’un pieu pour faire du beurre

غرض ġaraḍa agiter une outre remplie de lait pour faire du beurre

محج maḥaǧa remuer, secouer le lait pour en faire du beurre

مخض maḫaḍa baratter le lait, l’agiter dans une outre (ممخض mimḫaḍ ou ممخضة mimḫaḍa) pour en faire du beurre

نحى naḥā agiter le lait dans un vase ou une outre (نحي naḥy) pour en faire du beurre

ودل wadala agiter l’outre remplie de lait pour faire du beurre

 

Dans cette opération, le lait est secoué, c’est-à-dire qu’il reçoit littéralement des coups, comme le révèle l’étymologie du verbe secouer : du latin succūtere "secouer par en-dessous", dérivé de quatere "secouer", dont le participe passé quassus "brisé à force d’être secoué" est l’étymon du français cassé. Au point où nous en sommes dans cette étude, nous n’avons plus besoin de faire des hypothèses : il est clair que إبريج ’ibrīǧ "outre à beurre" constitue une trace de la relation sémantique aujourd’hui disparue porter un coup > briser > faire du beurre qu’aura jadis eu la racine برج √brğ. Cette relation est d’ailleurs explicite dans les trois racines suivantes :

 

بحثر baḥṯara mettre sens dessus dessous et pêle-mêle / laban mubaḥṯir lait qui a donné le beurre et s’en est séparé

خبط ḫabaṭa frapper la terre d’un pied de devant / خبيط ḫabīṭ lait caillé, babeurre sur lequel on verse du lait doux

دمغ damaġa frapper à la tête / دامغة dāmiġa perche appuyée en travers sur deux morceaux de bois et à laquelle on suspend une outre remplie de lait pour faire du beurre en l’agitant

 

 

9. Pour conclure

 

Le sens fondamental de porter un coup constitue donc le point de départ d’un certain nombre de dérivations sémantiques : couper, fendre, percer, briser qui à leur tour ont engendré les diverses significations de la plupart des mots rattachés à la racine برج √brğ que nous avons rencontrés. Rappelons-les en fonction de l’organisation que nous avons mise à jour :

 

PORTER UN COUP :

> COUPER : بريج barīǧ quartier de fruit – مبرّج mubarrağ festonné – برج barağ séparation des sourcils

> FENDRE : برج burğ angle – بارج bāriğ marin habile – بارجة bāriğa vaisseau de guerre

> PERCER : برج bariğa devenir apparent, manifeste, visible, être haut, élevé – مبرّج mubarrağ voyant[12]

>> ÊTRE ÉCLATANT, BEAU, BRILLER : تبرّج tabarrağa se faire voir dans l'éclat de sa toilette et de sa parure, se parer – برج barağ éclat de l’œil qui consiste en ce que le noir de la prunelle est encadré dans le blanc bien prononcé ; beau de visage ; éclatant ; beauté des yeux – أبرج ’abrağ qui a de beaux yeux – بروج burūğ constellations remarquables ; signes du Zodiaque

> LAISSER UNE MARQUE : مبرّج mubarrağ tacheté

> BRISER : إبريج ’ibrīǧ outre à beurre

 

Quant à une relation entre l’ensemble de vocables ci-dessus et ceux dont nous avons vu dès le début de cette étude qu’ils relevaient du parallélisme sémantique manger > être fort

 

برج bariğa faire bonne chère, manger et boire beaucoup, ou avoir des provisions de bouche en abondance – برج burğ force – أبرج ’abrağ plus fort – برج burğ bastion ; citadelle ; fort, fortin ; tour – بارجة bāriğa forte tête

 

... nous en avons trouvé plusieurs autres exemples :

 

بجلة baǧla beau, élégant (se dit aussi d'un arbre petit et élégant) / بجال baǧāl gros, replet – بجيل baǧīl gros, épais, de gros volume (se dit de toute chose)

جبل ǧabala – II. couper, diviser en plusieurs morceaux, parties / جبل ǧabal montagne, mont ; monts, chaîne de montagnes / جبلة ǧabala et ǧibala force, vigueur

جزل ǧazala couper, séparer du reste en coupant / جزل ǧazula être grand, considérable

جلت ǧalata battre, frapper, qqn / VIII. manger ou boire, dévorer, avaler tout ce qu’on a devant soi

خجأ ḫaǧa’a frapper qqn / خجأة ḫuǧa’a gros, replet et lourd

خرنف ḫarnafa frapper, porter à qqn un coup (avec un sabre) / خرانف ḫurānif grand, long

دبل dabala frapper qqn à coups redoublés / دبل dabila être gras

دقل daqala frapper qqn sur quelque partie de la tête / دوقل dawqala happer et avaler qqch

دلظ dalaẓa frapper / XV إدلنظى ’idlanẓā être gras

سحّ saḥḥa frapper, battre / être très gras (mouton)

فأس fa’asa porter à qqn des coups de hache / manger qqch

فطأ faṭa’a frapper qqn sur le dos / IV. nourrir qqn, lui donner à manger

لبخ labaḫa battre, frapper qqn / être charnu (corps)

لبز labaza manger avec avidité, avaler promptement / porter à qqn un coup violent

لبن labana manger beaucoup, comme un gourmand / frapper violemment, assommer à coups de bâton etc.

 

Aussi nous permettra-t-on peut-être d’avancer l’idée que cette relation pourrait bien être un vestige préhistorique de la chasse au gibier, une trace d’un stade peu évolué du lexique où un même verbe pouvait désigner les trois activités successives : 1. porter un coup mortel à la bête, 2. découper une part de sa chair, 3. la dévorer crue avidement sans autre forme de procès. Nous concluerons donc à l’existence probable, du moins en diachronie, d’une seule et unique racine برج √brğ "porter un coup". Cette racine rend compte de l’ensemble des vocables – qu’ils soient usuels ou tombés en désuétude – construits sur la séquence brğ, y compris ceux désignant la tour et les signes du Zodiaque.

 

 

 

ADDENDUM

 

Dans cet article, nous avions bien relevé que le sens fondamental de porter un coup constituait le point de départ d’un certain nombre de dérivations sémantiques : couper, fendre, percer, briser qui à leur tour avaient engendré les diverses significations de la plupart des mots rattachés à la racine برج √brğ que nous avions rencontrés, notamment

 

COUPER : بريج barīǧ quartier de fruit – مبرّج mubarrağ festonné – برج barağ séparation des sourcils

FENDRE : برج burğ angle – بارج bāriğ marin habile – بارجة bāriğa vaisseau de guerre

PERCER : برج bariğa devenir apparent, manifeste, visible, être haut, élevé – مبرّج mubarrağ voyant

 

Nous savons maintenant[13] que

manger, c’est 1. couper et broyer avec les dents et 2. faire couler dans l’estomac ;

être fort, être le plus fort est une dérivation sémantique de percer, être au sommet.

 

NB : On retrouve les sens de couper, manger, et être fort associés dans de très nombreuses racines. En conséquence de quoi, tous les mots et acceptions de la racine برج √brğ relèvent sans problème de notre arborescence, y compris  برج bariğa faire bonne chère, manger et boire beaucoup, ou avoir des provisions de bouche en abondance – برج burğ force – أبرج ’abrağ plus fort – برج burğ bastion ; citadelle ; fort, fortin ; tour – بارجة bāriğa forte tête

 

 

 

Bibliographie

 

En langue arabe

 

Majd al-Dîn Muhammad b. Ya‘qūb al-Fayrūzābādī, Al-Qāmūs al-muḥīṭ, Bayrūt, Mu’assat al-Risāla.

Abū l-Ḥusayn Aḥmad b. Fāris, Muʿǧam maqāyīs al-luġa, taḥqīq ‘Abd al-Salām Hārūn, e2 1969, Le Caire, Maktabat Muṣṭafā l-Bābī l-Ḥalabī.

 

En langues occidentales

 

Belot, Jean-Baptiste (1955), Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », Beyrouth, Imprimerie catholique.

Berque, Jacques (1990), Le Coran, essai de traduction, Paris, Sindbad.

Bohas, Georges et Saguer, Abderrahim (2012), Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO.

Bohas, Georges, et Bachmar, Karim (2013), "Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique". Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq.

Bohas, Georges (1997), Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters.

Chantraine, Pierre (1977), Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, Klincksieck.

Cohen, David (1970), Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970 ; 1993-2012, Louvain / Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet).

Dictionnaire arabe-français Reverso (2015), http://dictionnaire.reverso.net/arabe-francais.

Dozy, Reinhart Pieter Anne (1881), Supplément aux dictionnaires arabes, Leyde, E. J. Brill.

Indo-European Lexicon, Pokorny Master PIE Etyma (2014), The College of Liberal Arts, University of Texas, Austin.

Jeffery, Arthur (1938), The foreign vocabulary of the Qur’ān, Baroda, Oriental Institute.

Kazimirski, Albert de Biberstein (1860), Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie.

Lane, Edward William (1863-1893), Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate.

Masson, Michel, "Étude d’un parallélisme sémantique : « tresser » / « être fort »", in Semitica XL, p. 89-105, Paris, Maisonneuve, 1991a.

Masson, Michel, "Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de « couler »", in Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, p. 1024-1041, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991b.

Masson, Michel, "Une particularité des parallélismes sémantiques : l’englobement", in Matériaux arabes et sudarabiques, p. 257-280, GELLAS, 1994.

Pfeifer, Wolfgang (2014), article « Burg » dans Das Digitale Wörterbuch der deutschen Sprache (DWDS, En ligne).

Rajki, Andras (2002), Arabic Etymological Dictionary, (En ligne).

Reig, Daniel (1983), Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », Paris, Librairie Larousse.

Wehr, Hans (1966), A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press.

 

 

 

Notes

 

[1] Cette étude est d'abord parue dans la revue Langues et littératures du monde arabe, LLMA nº 10 (2016),

http://icar.univ-lyon2.fr/llma/sommaires/LLMA10-2-Rolland.pdf.

[2] Ce sens n’est donné que par Reig.

[3] Cohen, D. Dictionnaire des racines sémitiques (voir bibliographie).

[4] Voir notamment Jeffery, p. 78.

[5] Voir Indo-European Lexicon (140-141) : http://www.utexas.edu/cola/centers/lrc/ielex/X/P0239.html

[6] Remerciements à Régine Bloch pour cette information donnée sur le forum Babel. Voir « Pfeifer, Wolfgang » dans la bibliographie.

[7] On remarquera en français – et surtout déjà dans les étymons latins – la présence de la séquence gr dans la relation gorge > ingurgiter, ingérer, digérer > gros, gras, grand.

[8] Nous avons associé ces deux racines, la deuxième étant une extension évidente de la première.

[9] Même remarque. La troisième racine s’offre en outre un infixe nasal.

[10] Hasard ou pas, on ne peut passer sous silence la forte ressemblance morphosémantique entre le couple de racines sémitiques synonymes brğ / brq "briller" et le couple de racines indoeuropéennes synonymes *bhereg- / *bherek- "briller".

[11] Dans la terminologie de la théorie des matrices et étymons de Bohas, on dirait que notre racine برج √brğ est issue du croisement des deux étymons synonymes {b,r} et {b,ğ} porter un coup. Au titre du premier étymon, elle relèverait de la matrice nº 1 porter un coup dont les traits sont {[labial],[coronal]}, et au titre du deuxième étymon, elle relèverait de la matrice synonyme nº 6-B dont les traits sont {[labial],[dorsal]} (voir Bohas et Saguer 2012, p. 220 sq).

[12] Sens donné par le dictionnaire Reverso.

[13] Voir notre étude « Coupure, coulure, couture » dans Dix études de lexicologie arabe, 2e édition.

Julia Rolland, "Maison astrale" (technique mixte sur toile, 50 x 50 cm 2008)