Pluies et parfums

 

 

 

Cette étude est née d’une question à nous posée par une jeune arabisante en ces termes : "... je me demandais si le mot arabe عطر ‛iṭr pour « parfum » dérivait de éther, du latin aether, du grec ancien αἰθήρ [aithêr] « air, éther ». La coincidence est effectivement amusante et peut servir de moyen mnémo-technique pour retenir la forme d’un mot nouvellement appris et son sens – c’était effectivement le cas – mais la réponse est négative. On pourrait se contenter d’arguer du ayn initial, qui est en quelque sorte, et à de rares exceptions près[1], la marque de fabrique infaillible des mots de vieille souche arabe, alors que αἰθήρ est notoirement issu de la racine indo-européenne *ai- « brûler ». Mais on peut aller plus loin pour étayer davantage et définitivement la réponse.

 

Commençons par la consultation de l’article que le dictionnaire de Kazimirski consacre à la racine عطر √‛ṭr :

 

عطر ‛aṭira exhaler de bonnes odeurs, sentir bon ; contacter une bonne odeur, un parfum. – II. parfumer, imprégner d'odeurs. – V. se parfumer, mettre des senteurs sur son corps, sur ses habits ; s'imprégner d'une bonne odeur, contracter une bonne odeur ; être parfumé, sentir bon. – X. se parfumer ; vouloir qu'on se parfume.

 

Les noms et adjectifs qui suivent le verbe ne nous apprennent rien de plus, la racine est parfaitement monosémique, ce qui est d’ailleurs assez surprenant pour une racine arabe. À l’heure où nous écrivons, ne disposant pas du fascicule du DRS[2] traitant des racines ayant un ayn pour initiale, nous avons consulté, faute de mieux, le rudimentaire dictionnaire en ligne de Rajki[3] avec le résultat suivant :

 

‛aṭṭara : perfume [Sem ‛-ṭ-r, Syr ‛aṭor (breathing, smoking)]

 

Autrement dit, à la base de notre mot, il y aurait bien une racine sémitique ‛-ṭ-r mais le seul cognat connu serait le syriaque ‛aṭor « action de respirer, de fumer ». Dans ces cas-là, on s’étonne généralement de ne pas trouver de cognat akkadien. Aussi va-t-on alors consulter un dictionnaire d’akkadien, par exemple celui, également en ligne, de l’Association assyrophile de France où l’on essaie successivement parfum, respirer et fumer. Rien de bien satisfaisant pour les deux premières recherches, mais la troisième – Merci Rajki ! – nous donne la clé :

 

akkadien : qatāru « fumer, brûler de l’encens »

Cognats :

proto-sémitique : *qaṭār

arabe : قُطُر quṭur « encens »

hébreu : קָטַר qāṭar

ougaritique : qṭr « fumée, encens »

 

Et oui, nous l’avions oublié ! Dans les mots relevant de la racine arabe قطر √qṭr, il n’est pas seulement question de gouttes qui tombent mais aussi de parfums :

 

قطّر qaṭṭara parfumer (ses vêtements, etc.) avec du bois d'aloès, en le brûlant تقطّر taqaṭṭara se parfumer avec de l'encens, de l'aloès brûlé

 

Revenons à Rajki, pour voir ce qu’il dit de la racine قطر √qṭr :

 

qaṭara : drip; distill [Mal qaṭar, Akk qataru (smoke), Heb qiṭor (steam), Syr ‘aṭor (smoking), Tig qetare (fragrance), Uga qṭr (smoke), Phoen qṭrt (perfume), Ebl quṭurru (smoke)]

 

Aucune racine sémitique cette fois, simple négligence, mais, pour compenser et qui revient au même, une flopée de cognats, dont le syriaque ‘aṭor ... que Rajki avait déjà associé à عطّر ‛aṭṭara ! Les deux ouvrages se complètent à merveille. Il est difficile, dans ces conditions, de ne pas admettre une parenté certaine entre les deux racines arabes عطر √‛ṭr et قطر √qṭr. Il est même probable que عطر √‛ṭr est issu de قطر √qṭr par mutation du q en ayn, ce qui expliquerait sa monosémie.[4] Quant au sens, nous accepterons provisoirement que les notions de vapeur, fumée, goutte et parfum soient sémantiquement liées.

 

La question suivante que l’on se pose, c’est celle de la taille de la petite famille que nous venons de découvrir. Avons-nous affaire à des doublets isolés au sein du lexique arabe, ou ces deux-là ne sont-ils que la face émergée d’un iceberg au volume insoupçonné ? La logique et l’expérience veulent que, dans ces cas-là, on examine les charges sémantiques des diverses autres racines en -ṭr, puisque ce bilitère est à l’évidence l’élément stable de la famille, et qu’il pourrait, à lui seul, en être également le dénominateur sémantique commun.

 

Le troisième larron qui vient alors immédiatement à l’esprit est la racine مطر √mṭr. En matière de gouttes, la pluie est reine. Et elle est source de nombreuses métaphores, toutes exprimées de quelque façon par la première forme du verbe ou par une de ses formes dérivées. Qu’on en juge :

 

مطر maṭara 1. tremper, inonder quelqu'un d'eau (se dit de la pluie qui tombe, soit sur la personne, soit sur ses champs) 2. métaph. combler quelqu'un de biens 3. remplir (une outre) 4. marcher d'un pas rapide (se dit d'un cheval) 5. partir et s'enfoncer dans l'intérieur des terres 6. emporter, enlever, emmener quelqu'un ou quelque chose 7. s'abattre avec rapidité en descendant des airs (se dit d'un oiseau) 8. être porté avec rapidité par sa monture, ou arriver promptement étant porté par sa monture - مطر maṭira faire tomber la pluie (se dit du ciel) - au passif, مطر muṭira être trempé par la pluie, recevoir la pluie (se dit d'un homme ou du sol) ; de là, au fig., recevoir, obtenir (une charité, un don, etc.) F. IV 1. faire que le ciel envoie de l'eau (se dit de Dieu) ; faire tomber de l'eau (se dit du ciel) 2. suer, transpirer de manière que le front soit en sueur 3. se taire, ne dire mot 4. trouver un endroit arrosé par la pluie, entrer dans un lieu qui a reçu la pluie 5. inonder, tremper quelqu'un de pluie, et affliger par de grandes pluies F. V 1. laisser tomber la pluie (se dit du ciel) 2. partir et s'éloigner pour parcourir les pays 3. s'abattre avec rapidité (se dit d'un oiseau qui descend des airs) 4. devancer un autre cheval courant sur la même route (se dit d'un cheval) 5. s'exposer à la pluie, se laisser tremper par la pluie F. X 1. demander de la pluie à Dieu 2. demander à quelqu'un de se montrer généreux et large dans ses dons, s'adresser à la munificence de quelqu'un

 

Seule bizarrerie dans cet ensemble parfaitement cohérent : la troisième acception de la forme IV : on se demande quel rapport il peut bien y avoir entre pleuvoir et se taire. La pluie évoque généralement plutôt un flot de paroles que le silence. D’ailleurs Kazimirski nous donne effectivement un peu plus loin مطرير miṭrīr « criarde et dévergondée (femme) ». Il doit y avoir une explication, mais il serait hors sujet de nous attarder ici plus longtemps sur cette apparente exception.[5]

 

Comparons مطر maṭara et قطر qaṭara :

 

قطر qaṭara 1. tomber goutte à goutte 2. faire couler ou tomber goutte à goutte, distiller 3. traire (une femelle) avec deux doigts 4. enduire, frictionner (un chameau galeux) de goudron 5. courir et passer rapidement 6. enlever qqch tout à coup et se sauver 7. s'engager dans l'intérieur du pays pour le traverser 8. jeter qqn avec violence par terre 9. coudre, confectionner (un vêtement) 10. attacher les bestiaux les uns à la suite des autres, de manière qu'ils forment une file, une chaîne F. II. 1. faire tomber goutte à goutte 2. faire pencher d'un côté, ou renverser sur le côté 3. désarçonner qqn et le jeter à bas de cheval 4. jeter qqn par terre (se dit du cheval qui renverse son cavalier) 5. attacher les chameaux à la file 6. parfumer (ses vêtements, etc.) avec du bois d'aloès, en le brûlant F. IV. 1. faire tomber goutte à goutte 2. être près de s'écouler par gouttes, de tomber goutte à goutte, de distiller une liqueur 3. renverser (p. ex. un cavalier en le perçant avec la lance) 4. attacher les chameaux à la file F. V. 1. être couché sur le flanc ; être renversé par terre ; tomber du haut de son corps, non pas à la renverse ou sur le devant, mais du côté droit ou du côté gauche 2. être arraché avec la racine et gisant par terre (se dit d'un arbre, d'un tronc) 3. rester en arrière des autres 4. fondre sur qqn du haut des airs 5. se parfumer avec de l'encens, de l'aloès brûlé F. VI. 1. tomber goutte à goutte (en parlant de plusieurs choses à la fois) 2. marcher à la file, en faisant la chaîne 3. marcher côte à côte F. IX commencer à sécher sur pied (se dit d'une plante) F. X. 1. distiller, faire couler goutte à goutte 2. vouloir d'un liquide qui tombe goutte à goutte F. XI. 1. commencer à sécher sur pied (se dit d'une plante) 2. se sauver et s'enfuir (se dit d'une chamelle, quand elle fuit levant la queue et la tête) 3. être en colère (se dit d'un homme)

 

Il y a là aussi quelques acceptions surprenantes (sécher sur pied, être en colère, ...) et d’autres qui relèvent probablement d’une racine homographe (être arraché, rapport avec قطع qaṭa‛a ?) mais on retrouve bien dans l’un et l’autre articles les mêmes images de pluie, de chute, de course et de parfum, auxquelles s’ajoutent les métaphores propres aux gouttes comme la chaîne ou la file en marche d’animaux identiques. De la goutte de pluie à la goutte de parfum, il semble donc bien que la notion de goutte ou de couler (goutte à goutte) puisse être une des charges sémantiques du bilitère -ṭr.

 

À ce stade de notre recherche, on se doit d’aller voir de près les sens des racines essentiellement construites sur ces deux consonnes, à savoir la racine dite “sourde” طرّ √ṭrr et toutes celles comportant un glide : وطر √wṭr, طور √ṭwr, طير √ṭyr, طرو √ṭrw et طري √ṭry. Cette dernière racine n’étant pas attestée et la racine وطر √wṭr ne l’étant que par le seul nom وطر waṭar “affaire nécessaire, besoin, but à atteindre”[6], il nous reste les mots suivants :

 

طرّ ṭarra pousser vigoureusement devant soi, faire marcher d'un pas accéléré (les chameaux, etc.) ; enlever, ravir, emporter, arracher ; tomber en bas – مطرّى muṭarran mêlé d’aromates

 

dans lequel nous retrouvons le parfum et plusieurs des acceptions de مطر maṭara,

 

طور ṭūr et طوار ṭawār chose qui est pareille à une autre ou qui correspond à l'autre

 

qui nous rappelle la locution française “se ressembler comme deux gouttes d’eau”,

 

طار ṭāra voler, s'élancer, se porter avec rapidité vers qqch ; apporter promptement qqch – IV. faire voler ; éloigner, chasser (p. ex. le sommeil). – VI. voler en éclats, ou se répandre en flocons, en brins, etc., se disperser, être dispersé (se dit des étincelles, ou d'un nuage qui s'éparpille sur tout le ciel. – X. se répandre partout, se disséminer, être dispersé ; être enlevé et disparaître ; courir avec une grande rapidité, proprem. vouloir voler (se dit d'un cheval qui court)

 

dans lequel nous retrouvons des images de pluie et d’autres acceptions de مطر maṭara, comme la course du cheval, et

 

طري ṭariya et طرو ṭaruwa être tout frais, récemment cueilli et encore humide (se dit, p. ex., des végétaux, des fruits, etc.) – II. rafraîchir, rendre plus frais ce qui était sec, humecter (p. ex., des aromates secs, en y mêlant de frais) ; assaisonner (un mets) – IV. confire des aromates, etc., dans du miel

 

dans lequel nous retrouvons la pluie sous forme de rosée et des aromates en guise de parfums.

 

Nous glanerons bien d’autres exemples, entre autres :

 

أطراب ’aṭrāb bouquet de plantes odoriférantes

خطّار ḫaṭṭār huile d'olive parfumée de divers aromates

طريام ṭiryam miel ; nuage épais formé par l'amoncèlement de plusieurs nuages

طريقة ṭarīqa rigole, ruisseau

فطر fuṭr gouttes de lait qui paraissent au bout des trayons d'une femelle

etc.

 

dans lesquels on voit que nous n’avons pas hésité à poursuivre nos investigations au-delà des limites généralement admises, en faisant quelques incursions dans le plus vaste champ des racines saines.

 

Il nous reste un dernier pas à franchir : dépasser le strict cadre du bilitère -ṭr- et oser l’« étymon » {r,ṭ} de Georges Bohas. Rappelons de quoi il s’agit : Bohas appelle « étymon » un ensemble non ordonné linéairement de deux consonnes, porteur d’une charge sémantique décelable dans un nombre significatif de racines construites sur cet étymon. Si Bohas a raison, nous devrions donc retrouver dans bien d’autres racines les diverses notions et extensions sémantiques rencontrées jusqu’ici.[7]

 

Pour diminuer les risques de nous égarer, nous allons appliquer à la théorie de Bohas la méthode des parallélismes sémantiques de Michel Masson. Rappelons aussi de quoi il s’agit : « ... on peut parler de parallélisme sémantique lorsqu’un mot M1 exprime deux valeurs sémantiques S1 et S2 et qu’un mot M2 se trouve aussi exprimer ces deux valeurs. »[8] C’est par cette méthode que, dans son article Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de « couler »[9], Masson rapproche un grand nombre de racines les unes des autres, parmi lesquelles قطر √qṭr et مطر √mṭr mais sans pour autant accorder à ces deux dernières le traitement particulier qu’elles nous semblent mériter. L’auteur, qui en reste le plus souvent prudemment à constater ces parallélismes, ne s’aventure guère à comparer des formes, sauf, justement, à la fin de cet article-là, où il s’interroge sur les valeurs qui pourraient être communes aux racines construites non sur le bilitère ṬR mais sur le bilitère BL dont il a remarqué la présence insistante dans son corpus. Nous nous proposons ci-après de lui emboîter le pas et de reprendre, partie par partie, moyennant l’ajout de quelques rubriques, le schéma directeur du même article, mais en l’appliquant cette fois à l’étymon {r,ṭ}.

 

1. Noms d’objets liquides

 

1.1. Sécrétion organique

 

a) lait

خطر ḫiṭr lait clair et aqueux / خطر ḫaṭr nuage

طثر ṭṯr – طاثر ṭāṯir lait épaissi, caillé / طثرة ṭaṯra eau épaisse

طفرة ṭafra crème (de lait) / طفرة ṭafra saut, soubresaut (2.6)

فطر fuṭr gouttes de lait qui paraissent au bout des trayons d'une femelle ; lait qui reste dans les mamelles de la femelle après qu'elle a été traite / فطير faṭīr précipité, irréfléchi ou fait à la hâte (2.1)

 

b) sang

قاطر qāṭir sang de dragon / قطر qaṭara tomber goutte à goutte

 

c) graisse fondue

طرق ṭirq graisse / مطروق maṭrūq amolli et rafraîchi pour avoir été battu par la pluie (plante, herbe qui était déjà desséchée)

 

d) venin, fiel

فطر fuṭr sorte de champignon vénéneux / فطير faṭīr précipité, ou fait à la hâte (2.1)

 

e) sueur

أمطر ’amṭara suer, transpirer / مطر maṭara tremper, inonder d'eau

 

f) fiente, urine et excréments

خارط ḫāriṭ qui rend des excréments clairs / خريطى ḫurayṭā sanglots

خطر ḫaṭr saletés, comme fiente et urine, qui s'agglutinent aux flancs des chameaux / خطر ḫaṭr nuage

طرد ṭarid abîmé, sali d’urine et de fiente pour avoir été traversé par des chameaux (abreuvoir, pièce d'eau) / إطّرد ’iṭṭarada couler, poursuivre son cours (se dit d'un cours d'eau)

طرّق ṭarraqa rendre les excréments / طريقة ṭarīqa rigole, ruisseau

مرط maraṭa rendre les excréments / مراطة murāṭa cheveux qui tombent (1.3.b)

 

g) larmes et sécrétions de l’œil

خريطى ḫurayṭā sanglots violents et prolongés / خارط ḫāriṭ qui rend des excréments clairs

طحر ṭaḥara jeter au dehors, rendre (se dit, p. ex., de l'œil, quand il sécrète un brin ou les ordures qui s'y étaient introduits, ou de la source qui en battant lance dehors quelques débris de plantes, etc.) / طحر ṭaḥr petit nuage

طرف ṭarafa blesser qqn à l'œil au point d'en faire couler des larmes / طرف ṭarafa repousser, éloigner

 

h) sperme

طرق ṭarq sperme (d’un étalon) / طريقة ṭarīqa rigole, ruisseau

طيّر ṭayyara féconder toutes les femelles (se dit d'un étalon par lequel on les a fait saillir) / طار ṭāra voler, s'élancer

 

i) fausse couche

طرح ṭurḥ fausse couche / طرح ṭaraḥa chasser, repousser, éloigner (2.5)

 

1.2. Produits liquides d’usage courant

 

a) poix, résine, sève

خراط ḫarāṭ substance grasse qui coule de la racine du papyrus / خارط ḫāriṭ qui rend des excréments clairs

قاطر qāṭir résine – قطران qaṭrān poix / قطر qaṭara tomber goutte à goutte

 

b) vin

سطار suṭār espèce de vin aigrelet – مسطار musṭār, misṭār vin nouveau et aigrelet et qui étourdit aussitôt celui qui le boit, vin qui n'a pas suffisamment cuvé

صطر ṣṭr – مصطار muṣṭār vin (= variante de مسطار musṭār)

 

c) miel

طريام ṭiryam miel / طريام ṭiryam nuage épais formé par l'amoncèlement de plusieurs nuages

 

d) huiles et parfums

أطراب ’aṭrāb bouquet de plantes odoriférantes / مطرب maṭrab sentier, chemin (2.3)

خطّار ḫaṭṭār huile d’olive parfumée de divers aromates / خطر ḫaṭr nuage

مطرّى muṭarran mêlé d’aromates / طريّ ṭariy récent, frais, encore humide

 

1.3. Couler / objets métaphoriquement envisagés comme liquides

 

a) chaîne, file et répétition de l’identique

أطرق ’aṭraqa aller, suivre la file, les uns après les autres (se dit des bestiaux, ou de la nuit et du jour qui se suivent tour à tour) – مطراق miṭrāq série, file semblable et correspondante à une autre / طريقة ṭarīqa rigole, ruisseau

طور ṭūr et طوار ṭawār chose qui est pareille à une autre ou qui correspond à l'autre / طار ṭāra voler, s'élancer[10]

قطر qaṭara attacher les bestiaux les uns à la suite des autres, de manière qu'ils forment une file, une chaîne – قطار qiṭār chaîne de chameaux, d'éléphants, etc., attachés l'un à l'autre et marchant à la file / قطر qaṭara tomber goutte à goutte

 

b) cheveux, poils

طحرة ṭaḥara laine ou poil de chameau / طحر ṭaḥr petit nuage très léger, clair et presque transparent

طحرمة ṭiḥrima laine ou poil de chameau / طحرمة ṭiḥrima nuage léger et presque transparent

طحمرة ṭiḥmira un poil / طحمرة ṭiḥmira petit nuage léger, clair, transparent

طرّ ṭurr chevelure longue et qu'on laisse pendre – طارّ ṭārr qui commence à avoir des moustaches (jeune homme) – طرور ṭurūr boucle, mèche de cheveux / طرّة ṭurra strie, raie formée sur le ciel par un nuage mince, ou sur le corps par des poils d'une nuance différente du reste du corps

مراطة murāṭa cheveux qui tombent quand on peigne les cheveux, ou poil arraché par épilation / ممرط mumriṭ rapide à la course (chamelle)

 

2. Couler / se déplacer

 

2.1. Marcher vite, courir

أطرد ’aṭrada venir, courir à la suite de l'autre / إطّرد ’iṭṭarada couler, poursuivre son cours (se dit d'un cours d'eau)

خطرف ḫaṭrafa marcher d'un pas précipité, redoublé, deux fois plus rapide qu'à l'ordinaire / متخطرف mutaḫaṭrif généreux et d'un esprit vaste (homme) (voir 4.2)

سرط suraṭ et سراطيّ surāṭiy qui court avec rapidité / id. glouton, vorace (voir 3.1)

شرواط širwāṭ grand, gros et rapide à la course (se dit d'un chameau et d'une chamelle) / شرط šaraṭ petit ruisseau, rigole

طحور ṭaḥūr véloce, rapide, qui part comme une flèche / طحر ṭaḥr petit nuage

فرّط farraṭa courir vite / أفرط ’afraṭa laisser tomber tout à coup des gouttes de pluie

فطير faṭīr précipité, irréfléchi ou fait à la hâte / فطر fuṭr gouttes de lait qui paraissent au bout des trayons d'une femelle

قطر qaṭara courir et passer rapidement / قطر qaṭara tomber goutte à goutte

مطّار maṭṭār qui marche d’un pas rapide (cheval) / مطر maṭara tremper, inonder d'eau

ممرط mumriṭ et ممراط mimrāṭ rapide à la course (chamelle) / مرط maraṭa rendre les excréments

 

2.2. Factitif : laisser aller, lâcher

خرط ḫaraṭa lâcher le faucon (sur la proie) ; laisser aller, lâcher les bestiaux sur le pré, etc. ; lâcher ses gens, ses esclaves contre qqn / خارط ḫāriṭ qui rend des excréments clairs

طرد ṭarada lever le fouet et le lâcher en sorte qu'il s'étende de toute sa longueur / إطّرد ’iṭṭarada couler, poursuivre son cours (se dit d'un cours d'eau)

فرط faraṭa laisser échapper une occasion favorable – فرّط farraṭa abandonner qqn, le laisser loin en arrière / أفرط ’afraṭa laisser tomber tout à coup des gouttes de pluie

 

2.3. Avec sens de voyager (chemin)

سراط sirāṭ chemin, route, sentier / سرط suraṭ qui court avec rapidité[11]

طرآن ṭur’ān chemin / طرئ ṭari’ récent, frais, encore humide

فرطة furṭa course, tour, voyage à travers un pays / أفرط ’afraṭa laisser tomber tout à coup des gouttes de pluie

مطرب maṭrab et مطربة maṭraba sentier, chemin étroit qui aboutit à la grande route / أطراب ’aṭrāb bouquet de plantes odoriférantes

مطردة maṭrada et miṭrada grande route / إطّرد ’iṭṭarada couler, poursuivre son cours

 

2.4. Avec sens de fuir

إستطرد ’istaṭrada simuler la fuite, fuir et puis revenir subitement à la charge et attaquer l'ennemi / إطّرد ’iṭṭarada couler, poursuivre son cours

جعطر ǧa‛ṭara s'enfuir, tourner le dos / جعطريّ ǧa‛ṭariyy gourmand, vorace (3.1)

طحرب ṭaḥraba courir en se sauvant / طحربة ṭaḥraba petit nuage clair, presque transparent

Remarque : les verbes طرسم ṭarsama et طرسع ṭarsa‛a ont également ce sens, mais comme cela arrive fréquemment avec les quadriconsonantiques, ils ont peu ou n’ont pas de dérivés permettant d’établir un parallélisme. Il est ici néanmoins raisonnable de penser que la présence du bilitère ṭr- à l’initiale de leur structure n’est pas fortuite.

 

2.5. Factitif : faire fuir, chasser

طحر ṭaḥara pousser en avant, donner la chasse / طحر ṭaḥr petit nuage

طرح ṭaraḥa chasser, repousser, éloigner / طرح ṭurḥ fausse couche

طرد ṭarada éloigner, écarter, repousser, chasser (avec la main ou avec quelque instrument) ; donner la chasse, poursuivre ; chasser, bannir / إطّرد ’iṭṭarada couler, poursuivre son cours (se dit d'un cours d'eau)

طرف ṭarafa repousser, éloigner / طرف ṭarafa blesser qqn à l’œil au point d'en faire couler des larmes

 

2.6. Sourdre, jaillir / sauter

طحرم ṭaḥrama sauter, faire un saut / طحرمة ṭiḥrima nuage léger et presque transparent

طفرة ṭafra saut, soubresaut / طفرة ṭafra crème (de lait)

 

3. Faire couler ou s’écouler un liquide

 

3.1. Faire couler / avaler, boire

جعطريّ ǧa‛ṭariyy gourmand, vorace / جعطر ǧa‛ṭara s'enfuir, tourner le dos

سرط saraṭa avaler – سرط suraṭ et سراطيّ surāṭiy glouton, vorace / id. qui court avec rapidité

سرطم sarṭam et sirṭam qui a le gosier large, et qui avale avec avidité et promptement / id. qui parle avec facilité, disert (4.3.)

طرق ṭariqa boire de l'eau trouble / طريقة ṭarīqa rigole, ruisseau

Remarque : pour le verbe إطمحرّ ’iṭmaḥarra “boire jusqu'à se remplir le ventre”, même remarque qu’en 2.4.

 

3.2. Faire couler / remplir (une outre)

أفرط ’afraṭa remplir trop un vase, etc. / أفرط ’afraṭa laisser tomber des gouttes de pluie

طحرب ṭaḥraba remplir (une outre, etc.) / طحربة ṭaḥraba petit nuage clair

طحرم ṭaḥrama remplir (une outre, etc.) / طحرم ṭaḥrama nuage léger

مطر maṭara remplir (une outre, etc.) / مطر maṭara tremper, inonder d'eau

Remarque : pour les verbes حطمر ḥaṭmara et حمطر ḥamṭara, qui ont également ce sens, même remarque qu’en 2.4.

 

4. Diverses métaphores mettent en jeu un sujet (habituellement humain usant d’un objet comme d’un liquide)

 

4.1. Couler / coudre

قطر qaṭara coudre, confectionner (un vêtement) / قطر qaṭara tomber goutte à goutte

 

4.2. Couler / être généreux

طرف ṭarf homme à la fois noble de naissance et généreux / طرف ṭarafa blesser qqn à l'œil au point d'en faire couler des larmes

متخطرف mutaḫaṭrif généreux et d'un esprit vaste (homme) / خطرف ḫaṭrafa marcher d'un pas précipité, redoublé, deux fois plus rapide qu'à l'ordinaire

مطر maṭara combler quelqu'un de biens / مطر maṭara tremper, inonder d'eau

 

4.3. Couler / parler

سرطم sarṭam et sirṭam qui parle avec facilité, disert / id. qui a le gosier large, et qui avale avec avidité et promptement

إستطرد ’istaṭrada s'éloigner de son sujet, faire des digressions / إطّرد ’iṭṭarada couler, poursuivre son cours (se dit d'un cours d'eau)

مطرير miṭrīr criarde et dévergondée (femme) / مطر maṭara tremper, inonder d'eau

 

4.4. Couler / envoyer qqn

فرط faraṭa envoyer, expédier un messager à quelqu'un / أفرط ’afraṭa laisser tomber des gouttes de pluie

 

 

Que conclure ? Le lecteur jugera, mais il nous semble difficile de ne pas reconnaître que la méthode de Michel Masson et la théorie de Georges Bohas se complètent et se renforcent mutuellement et qu’il serait temps, pour commencer à y voir plus clair dans le labyrinthe du riche lexique arabe, de multiplier les études de ce genre. Ainsi pouvons-nous affirmer, à la lumière de cette étude, la réalité de l’existence d’un étymon réversible {r,ṭ} doté d’une valeur sémantique assez difficile à résumer en quelques mots mais qui a un rapport évident avec l’image météorologique fondamentale d’un nuage qui crève et déverse sa charge plus ou moins abondante de pluie. De là découle tout un réseau d’emplois métaphoriques ou logiquement dérivés qui sont formellement aiguillés dans diverses directions par une troisième consonne que la langue a judicieusement associée de quelque manière à l’étymon nodal en fonction des besoins des locuteurs et en accord avec les réseaux adjacents. Le lexique de la langue arabe a décidément la beauté d’un feu d’artifice. (2015)

 

 

Ajout de la deuxième édition (2017)

 

Dans cet article, nous nous étions étonné de la présence au sein du verbe قطر qaṭara de certaines de ses acceptions. À tort, car les diverses acceptions peuvent toutes être rattachées à l’une ou l’autre des trois grandes branches de notre arborescence, telles qu’elles sont représentées ici :

 

قطر qaṭara 1. (COUPURE) jeter qqn avec violence par terre ; 2. (COUTURE) coudre, confectionner un vêtement ; 3. (COULURE) faire couler ou tomber goutte à goutte, distiller

 

Il n’y a donc pas trois racines قطر √qṭr homonymes ni même deux mais une seule.

 

 

Sources bibliographiques

 

– Belot, Jean-Baptiste, Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », Imprimerie catholique, Beyrouth, 1955.

– Bohas, Georges et Bachmar, Karim, "Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique". Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013.

– Bohas, Georges, et Saguer, Abderrahim, The Explanation of Homonymy in the Lexicon of Arabic, ENS Éditions, 2014.

– Bohas, Georges, et Saguer, Abderrrahim, Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

– Bohas, Georges, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

– Cohen, David, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970 ; Louvain / Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet), 1993-.

Dictionnaire akkadien, Association Assyrophile de France. (En ligne)

– Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

– Khatef, Laïla, Statut de la troisième radicale en arabe : le croisement des étymons, thèse de doctorat soutenue à l’Université Paris 8 en 2003.

– Lane, Edward William, Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate, 1863-1893.

– Masson, Michel, "Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de « couler »", in Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, p. 1024-1041, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991.

– Rajki, Andras, Arabic Etymological Dictionary, 2002. (En ligne).

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– Wehr, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.

 

 

Notes

 

[1] Rolland (2015) p. 133 et 134.

[2] Dictionnaire des racines sémitiques, voir bibliographie.

[3] Voir bibliographie à Rajki, András.

[4] [...] ni A. Jeffery, ni même H. Zimmern, ne connaissaient le rapport entre le /q/ de l’arabe qaṭirān « goudron » et le ˁayn / ˁ/ de l’araméen ˁiṭrān. Pour A. Jeffery, il y aurait eu « confusion entre le /ˁ/ et le /q/ lors de l’emprunt » et (il) note que les poètes ont conservé la vocalisation primitive de l’araméen. qaṭirān viendrait en fait de l’araméen ancien qui a un /q/ là où l’araméen d’empire a un /ˁ/. (C. Pennacchio, Les emprunts lexicaux dans le Coran, p. 7).

[5] « Apparente » en effet car il semble bien que l’action de se taire soit liée à celle de baisser la tête, qui est, comme la chute, un mouvement vers le bas. On retrouve effectivement cette association dans أرطم ’arṭama, طرثم ṭarṯama, طرسم ṭarsama, et أطرق ’aṭraqa, tous également construits – soit dit en passant – sur notre couple de consonnes et r.

[6] Ce mot est probablement à rapprocher d’autres mots en wṭ-, comme ميطان mīṭān « but, fin ».

[7] Dans Bohas et Bachmar (2013), p. 93, les charges sémantiques attribuées à l’étymon {r,ṭ} sont tomber et être sot.

[8] Masson (1991), p. 1024.

[9] In Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, p. 1024-1041, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991.

[10] Le parallélisme طور ṭūr / طير ṭīr repose ici sur la fréquente alternance des glides.

[11] Kazimirski écrit que صراط ṣirāṭ n’est qu’une variante de سراط sirāṭ. C’est bien possible, quoiqu’on s’accorde généralement à le considérer comme issu du latin strata via le pehlevi srat ou l’araméen isrāta.