Le nom arabe de l’Égypte dans la racine مصر maṣara

 

 

 

 

 

مصر Miṣr

 

 

ومِصْرُ مدينة بعينها، سميت بذلك لتَمَصُّرِها وقد زعموا أَن الذي بناها إِنما هو المِصْرُ بن نوح

(لسان العرب)

 

 

En une ligne, le Lisān résume les deux hypothèses généralement admises sur le nom arabe du Caire, « Miṣr » – devenu par suite celui de l’Égypte – mais on voit laquelle a sa préférence(1). Faisons d’abord rapidement un sort à la seconde, « on a prétendu que Miṣr avait été fondée par Al-Miṣru bnu Nūḥ », autrement dit Misraïm, fils de Cham, et donc plutôt petit-fils que fils de Noé. Il s’agit très probablement d’une étymologie populaire fondée sur une confusion paronymique entre Misraïm et מִצְרַיִם Mitsraim (ou Mizraim), nom hébreu de l’Égypte, avec une forme de duel qui est peut-être la trace de l’Union politique de la Haute et de la Basse Égypte. En effet, le personnage de Misraïm, évidemment légendaire, n’est cité que deux fois dans la Genèse, à quelques versets de distance, et pas du tout en relation avec l’Égypte(2).

 

Cette question étant réglée, venons-en à la première hypothèse : « Miṣr fut ainsi nommée du fait qu’elle devint une capitale ». Effectivement, le verbe تمصّر tamaṣṣara signifie « devenir capitale, être déclarée capitale de l'empire (se dit d'une ville) » ; il est dérivé du nom commun مصر miṣr « grande ville ou capitale (d'un royaume) ». Autrement dit, le nom arabe de la capitale de l’Égypte serait issu d’un nom commun devenu un nom propre. Ce n’est cependant pas ce que dit Kazimirski, pour qui c’est exactement l’inverse qui s’est passé :

 

مصر Miṣru et المصر ’al-Miṣru Égypte, pays et capitale de l'Égypte, c.-à-d. la ville de Fosthath. De là, مصر miṣr, pl. أمصار ’amṣār et مصور muṣūr. 1. Grande ville ou capitale (d'un royaume).

 

C’est assez surprenant. Nous ne prétendons pas qu’un tel cas ne se soit pas produit ailleurs et dans d’autres langues, mais enfin il est rarissime – disons les choses ainsi – qu’un nom commun soit issu d’un toponyme, sauf, bien entendu, lorsque le toponyme donne son nom à une production locale (vin, fromage, porcelaine, tissu, etc.). On a en revanche de nombreux exemples où – pour ne parler que de la langue française – c’est plutôt un élément comme -ville, -bourg, -dun ou -don, château- ou castel-, etc. qui entre dans la composition d’un nom de ville. En accord avec le Lisān plutôt qu’avec Kazimirski, nous avons de bonnes raisons de penser que c’est le nom propre qui est issu du nom commun et qu’il a très probablement d’abord désigné la Grande Ville, la capitale autour de laquelle un pays s’est ensuite constitué. Ce fut le cas pour Rome et pour Byzance. C’est ainsi que la plupart des pays se sont constitués dans l’Antiquité, depuis les cités-états de Sumer jusqu’à l’époque moderne, où plusieurs pays tirent leur nom de celui de leur capitale : le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, le Mexique, pour ne citer que les plus connus. On sait aussi que c’est par le même nom de Maṣr que l’arabe égyptien désigne – à une voyelle près et probablement depuis toujours – à la fois l’Égypte et Le Caire. Ce nom n’est d’ailleurs pas seulement arabe mais sémitique, puisqu’on le retrouve en hébreu, nous l’avons dit, sous la forme מִצְרַיִם Mitsraim (ou Mizraim), en akkadien sous la forme écrite KUR.mu-ṣur, et en ougaritique sous la forme Msrm.

 

Si nous avons pu facilement nous défaire de l’étymologie populaire vue plus haut, il est déjà plus difficile d’écarter de la même façon le lien apparent entre le nom commun et le nom propre, bien qu’une coïncidence soit toujours possible. Aussi allons-nous tenir cette étymologie pour très probable et nous intéresser maintenant à l’origine du nom commun. Commençons, comme il est naturel, par voir les liens que le nom commun مصر miṣr entretient éventuellement avec les autres vocables de la racine. Voici ces vocables tels que nous les présente le dictionnaire de Kazimirski :

NB : La notice étant assez longue, nous y renvoyons le lecteur curieux de la consulter dans son intégralité (Vol. II, p. 1115 et 1116). Pour le lecteur pressé ou moins bien outillé, nous avons sélectionné l’échantillon ci-dessous qui nous a semblé suffisamment représentatif de toutes les notions inventoriées.

 

مصر maṣara 1. Traire une femelle avec le bout des doigts. 2. Tirer tout ce qu’il avait de lait dans les pis. II. 1. Commencer à être épuisé. 2. Donner par petites quantités ou ne donner plus que de temps à autre (se dit d'un homme qui se restreint dans ses générosités). 3. (formé de مصر miṣr) Bâtir une grande ville, de grandes villes. 4. Faire d'une ville une capitale, la désigner comme capitale de l'empire. V. 3. Chercher qqch avec assiduité, en fouillant, en épluchant, etc. 5. Se disperser. 6. Être en petite quantité, avoir diminué. 7. Devenir capitale, être déclarée capitale de l'empire (se dit d'une ville). VIII. 2. إمّصر ’immaṣara pour إمتصر ’imtaṣara être cassé, se casser (se dit du fil).

مصر maṣr 1. N. d’action de la I. 2. Restes de lait dans les pis d’une femelle.

مصر Miṣru et المصر ’al-Miṣru Égypte, pays et capitale de l'Égypte, c.-à-d. la ville de Fosthath. De là, مصر miṣr, pl. أمصار ’amṣār et مصور muṣūr. 1. Grande ville ou capitale (d'un royaume). – Au duel, المصران ’al-Miṣrān Bassora et Koufa, littér. les deux grandes villes. – المصر ’al-Miṣr et القاهرة مصر Miṣru l-Qāhira Le Caire. 2. Limites, confins qui séparent deux choses ou deux territoires. 3. Magasin, cellier. 4. Terre rouge avec laquelle on marque.

ماصر māṣir Qui sépare deux choses et les disjoint.

مصارة muṣāra Lieu, point de la route, ou moment ou l'en fait prendre au cheval tout son élan pour courir avec la plus grande rapidité.

مصير maṣīr Intestins où s'élabore le chyle.

مصيرة muṣayra Pâté de viande.

ممصّر mumaṣṣar Marqué de terre rouge.

 

Comme pour tant d’autres notices des dictionnaires arabes, on a l’impression, à la lecture de celle-ci, d’un inventaire à la Prévert. Que vient faire le nom de l’Égypte au milieu des restes de lait de la chamelle, des intestins et du pâté de viande ? Comment se fait-il qu’apparaissent, sous une même racine, des notions aussi disparates que la traite des femelles et la prise d’élan du cheval ? À cette question, il n’y a – en arabe, comme dans toutes les langues – que deux réponses possibles :

1. Il existe au moins deux et probablement plusieurs racines مصر √mṣr homonymes.

2. Certains de ces mots relèvent probablement d’une même racine mais le fil sémantique qui les relie les uns aux autres nous échappe à simple vue et reste à découvrir.

 

Faisons l’inventaire des notions. En première analyse, nous voyons, par ordre d’apparition :

1. L’action de traire, avec les extensions normales issues du rapport cause-conséquence : épuiser, diminuer, petite quantité, restes de liquide, …

2. Les lieux protégés, de conservation, de préservation : ville, magasin, cellier…

3. L’assiduité…

4. La cassure, la coupure, la séparation, avec comme extension, les limites et confins et la dispersion…

5. La terre rouge…

6. La prise d’élan du cheval…

7. Les intestins…

8. Le pâté de viande…

 

La consultation du dictionnaire de Lane permet-elle d’y voir un peu plus clair ? La notice consacrée à la racine مصر √mṣr y est nettement moins riche que chez Kazimirski mais on y relève tout de même que مصر miṣr désigne d’abord une limite, une séparation entre deux choses, une frontière, sens pour lequel ce mot a مصور muṣūr pour pluriel et est synonyme de ماصر māṣir. Lane donne un exemple intéressant : ʾištarā fulān ad-dār bi-muṣūri-ha, « Untel a acheté la maison avec ses limites », c’est à d. avec la partie non construite de la parcelle, l’espace entre les murs d’enceinte.

 

À partir de là, nous voyons apparaître pour مصر miṣr « grande ville » deux possibilités(3) qui ne s’excluent d’ailleurs pas l’une l’autre :

1. D’abord entrepôt, bourg commercial, de marché, au croisement des caravanes, le mot a très vite désigné une ville de plus grande importance.

2. Ville fortifiée avec son mur d’enceinte, sa « limite ».

 

Pouvons-nous remonter plus haut ? Oui, quand une racine n’est pas suffisamment parlante, ou qu’elle l’est trop, comme c’est plutôt le cas de مصر √mṣr, le recours à la Théorie des matrices et étymons de Bohas s’impose. Que nous dit cette théorie, en l’occurrence ? Elle nous dit que la racine مصر √mṣr peut être théoriquement construite sur trois étymons différents : {ṣ,m}, {r,m} et {r,ṣ}. Avons-nous des indices nous permettant de deviner lequel de ces trois étymons se cache sous notre مصر miṣr « grande ville » ? La réponse est positive : l’étymon {r,ṣ}, et c’est Kazimirski lui-même qui nous met sur la voie : المصران al-Miṣrāni désigne le couple « Bassora et Koufa », qui se dit aussi البصرتان ’al-Baṣratāni. Autrement dit, dans ces deux expressions, les racines بصر √bṣr et مصر √mṣr sont synonymes. Notons, à toutes fins utiles, quelques autres noms de ville du Moyen-Orient qui pourraient présenter la même caractéristique : الصور aṣ-Ṣūr Sour ou Tyr, نصران Naṣrān Nasran, ville de Syrie, et peut-être aussi الناصرة an-Nāṣira Nazareth.

 

Allons donc voir de plus près cette racine بصر √bṣr. On y trouve بصر buṣr « bord, marge », à comparer à مصر miṣr « limite », et بصيرة baṣīra « espace compris entre les murailles d'une maison », qui nous rappelle l’exemple de Lane vu plus haut. On commence à s’intéresser de près à cette séquence ṣr sur laquelle on va brancher diverses troisièmes consonnes. Et l’on trouve ceci :

 

أصر √’ṣr – إئتصر ’i’taṣara être nombreux, réunis en grand nombre

حصار ḥiṣār fort, château fort

خصر ḫaṣr emplacement des tentes des Bédouins

صبر ṣabr bord (d’un vase), marge

صرب ṣirb petites cabanes des habitants pauvres, parmi les Arabes à demeures fixes

صرح ṣarḥ château, citadelle

صرّة ṣarra troupe, foule

صرم ṣirm troupe nombreuse (d’hommes), foule ; village, réunion de maisons, de cabanes, y compris leurs habitants – صرمة ṣirma troupeau de chameaux de dix à cinquante

صمر ṣumr bord (d’un vase, d’une coupe)

صور ṣawr bord (d’un fleuve), rivage – صوار ṣiwār troupeau de buffles

صيّر ṣayyir troupe, bande – صيارة ṣiyāra et صيّرة ṣayyira bercail, bergerie

عصر ‛aṣr famille, tribu – عصر ‛aṣar et ‛uṣr refuge, asile

قصر qaṣr château, palais(4) – مقصر muqṣar pièce d’eau, aiguade autour de laquelle les troupeaux paissent – مقاصير maqāṣīr bords d’un disque

 

Qu’en est-il de la séquence rṣ ?

 

خرص ḫirṣ digue – خريص ḫarīṣ bord (d’un fleuve)

رصّ √rṣṣ – تراصّ tarāṣṣa se serrer les uns contre les autres (se dit des hommes en foule)

رصع raṣa‛a s’arrêter et rester immobile à une place

عرصة ‛arṣa enclos, enceinte

 

Nous retrouvons dans cet inventaire aussi bien le sémantisme de la limite ou du bord que celui de la troupe de gens (ou de bêtes) réunie au sein d’un lieu clos : campement, village, citadelle. Les preuves s’accumulent : notre مصر miṣr « grande ville »(5) a de fortes chances d’appartenir à cette famille, la famille de l’étymon {r,ṣ} dont la charge sémantique, qui reste à découvrir, a quelque chose à voir avec les lieux de halte et de refuge.

 

Par une démarche oscillant en permanence entre l’onomasiologie et la sémasiologie, Michel Masson, dans son article Étude d’un parallélisme sémantique : « tresser » / « être fort »(6), s’attache à relever dans l’ensemble du lexique sémitique, et principalement dans celui de la langue arabe, les racines illustrant le parallélisme sémantique qu’il a observé entre l’action de tresser et l’état d’être fort. S’appuyant lui-même sur le travail de J.L. Palache(7) qui avait noté pour l’hébreu le lien notionnel entre « nouer, tresser, corde » et « force », l’auteur élargit le champ à tout un réseau qui va de diverses sortes d’intensité à d’autres métaphores comme la contrainte, l’angoisse, l’avarice, etc. Au fil de cet article consacré au sémantisme du lien, nous avons relevé quatre racines construites sur l’étymon {r,ṣ} :

 

حصر ḥaṣara serrer, retenir

حصرم ḥaṣrama tordre en tressant (une corde)

صبر ṣabara lier, attacher

صرّ ṣarra nouer, lier

 

Comme l’auteur ne prétendait pas à l’exhaustivité, nous avons cherché si d’autres racines construites sur le même étymon et avec le même sémantisme du lien pouvaient être ajoutées à ce petit quatuor. En respectant la méthode des parallélismes chers à Masson et en suivant rigoureusement l’ordre de ses rubriques, nous avons effectivement pu constituer le corpus complémentaire suivant :

 

1. corde, nouer, lier / être fort, solide, robuste

 

خرص ḫirṣ bague ; boucle ; anneau / خرص ḫirṣ chameau grand et robuste

رصف raṣafa entourer le haut bout d’une flèche d’une courroie solide ou d’un nerf aplati, pour raffermir le fer qui y est emboîté / رصف raṣufa être solide

صريم ṣarīm bâillon que l’on met à un chevreau / صروم ṣarūm robuste, fort

فراص firāṣ morceau de linge ou de drap dont on s'enveloppe / فراص firāṣ robuste et gros

قرفص qarfaṣa lier qqn en lui attachant les mains sous les pieds / قرافص qurāfiṣ robuste, gros, épais

 

2.a. intensité avec connotation positive : diligence, rapidité, assiduité

 

صريم ṣarīm bâillon que l’on met à un chevreau / صريمة ṣarīma zèle, assiduité, application sans relâche

مصر maṣara 1. traire une femelle avec le bout des doigts. 2. tirer tout ce qu’il avait de lait dans les pis / تمصّر tamaṣṣara chercher qqch avec assiduité, en fouillant, en épluchant – مصر muṣira être lancé pour courir de toutes ses forces (se dit du cheval dont on veut tirer tous les efforts) – مصارة muṣāra lieu, point de la route, ou moment où l'on fait prendre au cheval tout son élan pour courir avec la plus grande rapidité

NB : traire, c’est non seulement tirer le pis mais aussi le serrer. D’où la place naturelle dans ce groupe du verbe مصر maṣara.

 

2.b.. intensité de la sensation (domaine de la température)

 

خصار ḫiṣār ceinture / خصر ḫaṣira être très froid (en parlant d’une journée)

صبر ṣabara lier, attacher qqn à qqch / صبرة ṣabra intensité du froid ; froid très intense, cœur de l’hiver

صرّ ṣarra lier, nouer / صرّة ṣarra intensité, violence (du froid, de la chaleur)

قصر qaṣara borner, circonscrire, limiter / قاصر qāṣīr froid

 

2.c. intensité du sentiment, avec connotation négative : méchant, violent

 

قرص qaraṣa pincer qqn (en serrant la chair avec le bout des doigts) ; prendre, saisir ; égoutter, exprimer l'eau d'une étoffe qu'on lave / قرّاصة qarrāṣa caustique, méchant, qui lance des épigrammes contre tout le monde

صرد ṣard clou qui fixe le fer de la lance au bois / مصطرد muṣṭarid fâché, en colère

 

3.a. corde, nouer, lier / nécessité, contrainte

 

صدّر ṣaddara fixer le bât sur le dos du chameau / مصادرة muṣādara contrainte

 

3.b. corde, nouer, lier / angoisse, tristesse, malheur

 

حصر ḥaṣara serrer / حصر ḥaṣira, éprouver un serrement de cœur, une angoisse

صبر ṣabara lier, attacher qqn à qqch / أصبر ’aṣbara tomber dans un malheur ou dans une guerre terrible

صريم ṣarīm bâillon que l’on met à un chevreau / صيرم ṣayram malheur, infortune

 

3.c. corde, nouer, lier / avarice

 

رصيص raṣīṣ serré l’un contre l’autre ou posé l’un sur l’autre / رصّاصة raṣṣāṣa avare

عصر ‛aṣara tordre le linge blanchi pour l’égoutter / إعتصر ’i‛taṣara être avare

قرصع qarṣa‛a écrire très serré, en petits caractères / قرصع qarṣa‛a vivre seul, ne recevoir personne chez soi par avarice

قصر qaṣara contenir et empêcher d’avancer ; contenir, retenir qqch / قصّر qaṣṣara être trop avare dans ses dons

مصر maṣara 1. traire une femelle avec le bout des doigts. 2. tirer tout ce qu’il avait de lait dans les pis / مصّر maṣṣara donner par petites quantités, devenir moins généreux

NB : Pour la place de مصر maṣara dans ce groupe, voir le NB en 2.a.

 

3.d. corde, nouer, lier / infirmité

 

خصار ḫiṣār ceinture / خصر ḫaṣir impuissant (sexuellement)

تراصّ tarāṣṣa se serrer les uns contre les autres / رصّاصة raṣṣāṣa sol dur et stérile

قصر qaṣara borner, circonscrire, limiter / قصر qaṣr paresse, négligence, lenteur – أقصر ’aqṣara être impuissant, n’être pas de force à faire qqch

 

3.f. lier, nouer, tresser / remplir complètement

 

خرص ḫarṣ bâillon, morceau de bois ferré qu’on met dans le nœud qui bouche l’ouverture de l’outre / خريص ḫarīṣ rempli (vase)

صمر ṣumr bord (d’un vase, d’une coupe) / صمر ṣimr endroit où l’eau s’arrête ou ne coule que fort lentement après avoir descendu une pente

مصر maṣara 1. traire une femelle avec le bout des doigts. 2. tirer tout ce qu’il avait de lait dans les pis / مصير maṣīr endroit jusqu’où les eaux arrivent

NB : Pour la place de مصر maṣara dans ce groupe, voir le NB en 2.a.

 

3.g. lier, nouer, attacher (les animaux) / faire halte, séjourner

 

خصار ḫiṣār ceinture / خصر ḫaṣr emplacement des tentes des Bédouins

رصيعة raṣī‛a tresse de courroies en bas de la ceinture / رصع raṣa‛a s’arrêter et rester immobile à une place

صريم ṣarīm bâillon que l’on met à un chevreau / صرم ṣarama passer un certain temps chez qqn

NB : C’est sous cette rubrique que se situent naturellement les vocables vus plus haut de la halte dans un lieu protégé(8).

 

3.h. lier, nouer / fermer

 

صبر ṣabara lier, attacher / أصبر ’aṣbara fermer, couvrir, boucher (un vase)

NB : C’est sous cette rubrique que se situent les vocables de la limite et du bord vus plus haut.

 

3.i. lier /espérer, attendre

 

صبر ṣabara lier, attacher / صبر ṣabara être patient, supporter avec patience

 

3.j. lier / ceinture, collier

 

خرص ḫarṣ bâillon, morceau de bois ferré qu’on met dans le nœud qui bouche l’ouverture de l’outre / خرص ḫirṣ boucle d’oreille, bague, anneau

 

 

En conclusion, à la lumière de cet inventaire, il est maintenant clair pour nous

1. qu’une des charges sémantiques de l’étymon {r,ṣ} est le lien,

2. que la racine مصرmṣr est construite sur cet étymon,

3. que le nom commun مصر miṣr « grande ville ou capitale (d'un royaume) » est issu de cette racine, et

4. que le nom arabe de l’Égypte est probablement issu de ce nom commun.

 

 

En marge : La notice مصر √mṣr de Kazimirski

 

Nous avons constaté que la quasi totalité des vocables figurant dans la notice de Kazimirski, trouvent leur place dans le réseau constitué par Michel Masson(9). À ceux déjà rencontrés ci-dessus nous pouvons ajouter :

 

مصير maṣīr Intestins où s'élabore le chyle : l’intestin est une métaphore de la corde

مصر miṣr, pl. أمصار ’amṣār magasin, cellier : c’est à dire le lieu où, tel le Grandet de Balzac(10), on « serre » les divers objets que l’on range et conserve. (Cf. صرى ṣarā garder, conserver, مقصورة maqṣūra cave où l'on conserve le vin).

 

Autrement dit, il n’y a probablement, au moins en diachronie, qu’une seule et unique racine مصر √mṣr. D’un point de vue dictionnairique, la notice de Kazimirski est complète mais anarchique. Un reclassement des vocables à partir des rubriques de Masson en permettrait certainement une plus juste appréhension. (2015).

 

 

Ajout de la deuxième édition (2017)

 

En marge de notre article, et plus exactement à la fin, nous avions constaté que la quasi totalité des vocables figurant dans la notice de Kazimirski, trouvaient leur place dans le réseau massonien de la couture. Autrement dit,

– qu’il n’y avait probablement, au moins en diachronie, qu’une seule et unique racine مصر √mṣr,

– que d’un point de vue dictionnairique, la notice de Kazimirski était complète mais anarchique,

– et qu’un reclassement des vocables à partir des rubriques de Masson en permettrait certainement une plus juste appréhension.

 

Nous dirions mieux aujourd’hui : « Un reclassement des vocables à partir de l’arborescence de la coupure-couture-coulure en permettrait certainement une plus juste appréhension. » La question qui se pose alors est celle de la traite du lait qui semble bien un sens primitif de la racine مصر √mṣr. Relève-t-elle de la coulure (et donc du coup) ou bien de la traction, comme le pensent Bohas et Saguer (p. 116) ? Ces auteurs se sont certainement rendu compte que leurs matrices du COUP et de la TRACTION avaient plusieurs extensions sémantiques communes : traire ou téter, c’est enlever, retirer, arracher (COUP : A.1.3.3.) le lait du pis de la mère ; couler, avec ses dérivations diverses (mettre en file, chemin) est – on l’a vu – une branche de notre arborescence ; tresser (TRACTION : A.9.2.3.) en est une autre ; fuir est commun à COUP, à COULER et à TRACTION ; tirer des projectiles (TRACTION : C) est bien proche de donner un coup de lance (COUP : A.2.2.), etc. La matrice de la traction ne serait-elle pas, en fait, une autre matrice du coup ou mieux encore, la quatrième des grosses branches de notre arborescence ? La question est importante mais ce n’est ni le lieu ni à nous d’y répondre.

 

 

Sélection bibliographique

 

– Belot, Jean-Baptiste, Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », Imprimerie catholique, Beyrouth, 1955.

– Bohas, Georges et Bachmar, Karim, Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique. Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013.

– Bohas, Georges, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

– Cohen, David, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2) ; Louvain / Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet), 1993-2012.

– Finkelstein, Israël, et Silberman, Neil Asher, The Bible Unearthed, New York, The Free Press, 2001. Traduit en français par Patrice Ghirardi et publié en 2002 aux éditions Bayard sous le titre La Bible dévoilée, puis en livre de poche aux éditions Gallimard (2004).

– Ibn Manẓūr (XIIIe), Lisān al-ʿArab.

– Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

– Khatef, Laïla, 2004, Le croisement des étymons : organisation formelle et sémantique, Langues et Littératures du Monde Arabe, 119-138.

– Khatef, Laïla, Statut de la troisième radicale en arabe : le croisement des étymons, thèse de doctorat soutenue à l’Université Paris 8 en 2003.

– Lane, Edward William, Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate, 1863-1893.

Le Trésor de la Langue Française. http://www.cnrtl.fr/

– Masson, Michel, Étude d’un parallélisme sémantique : « tresser » / « être fort », in Semitica XL, p. 89-105, Paris, Maisonneuve, 1991.

– Rajki, Andras, Arabic Etymological Dictionary, 2002. (En ligne).

– Reig, Daniel, Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », Paris, Librairie Larousse, 1983.

– Wehr, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.

 

 

Notes

 

1. On trouvera en annexe la notice complète du Lisān.

2. On sait aussi qu’au moment où l’Ancien Testament a été écrit, et donc inventé le personnage de Misraïm, l’Égypte, avec son nom sémitique, avait derrière elle des siècles d’existence. (Voir notre étude Pyramide).

3. Il y aurait une troisième possibilité, plus douteuse que les deux premières, mais ne négligeons rien : un rapport avec la terre rouge ?

4. L’origine supposée latine (castra) de ce dernier mot est de ce fait douteuse.

5. Pour Nikita Elisséef (p. 67), les أمصار ’amṣār sont très clairement des “camps militaires importants” établis par le Calife ‛Umar dans les pays conquis. En font notamment partie Fustât, Basra et Kûfa.

6. Semitica XL, p. 89-105, Paris, Maisonneuve, 1991. Article partiellement repris dans Masson (2013) p. 116-120. Nous avons aussi fait référence à cet article dans notre étude Les menaces du marabout.

7. Semantic Notes on the Hebrew Lexicon, Leyde, 1959.

8. On a le même parallélisme entre le fait d’attacher un animal et celui de séjourner dans un lieu, dans le couple ربط rabaṭa lier / رباط ribāṭ station, relais ; hôtellerie, caravansérail ; hospice ; édifice solide.

9. Merci à Michel Masson de nous l’avoir fait remarquer.

10. Et aussi le Tartuffe de Molière : « Laurent, serrez ma haire avec ma discipline. » Le Tartuffe, III, 2.

 

 

DOCUMENT ANNEXE : La notice مصر du Lisān

 

مصر (لسان العرب) والمِصْر واحد الأَمْصار. والمِصْر الكُورَةُ، والجمع أَمصار. ومَصَّروا الموضع: جعلوه مِصْراً. وتَمَصَّرَ المكانُ: صار مِصْراً. ومِصْرُ مدينة بعينها، سميت بذلك لتَمَصُّرِها، وقد زعموا أَن الذي بناها إِنما هو المِصْرُ بن نوح، عليه السلام؛ قال ابن سيده: ولا أَدري كيف ذاك، وهي تُصْرفُ ولا تُصْرَفُ. قال سيبويه في قوله تعالى: اهْبِطُوا مِصْراً؛ قال: بلغنا أَنه يريد مِصْرَ بعينها. التهذيب في قوله: اهبطوا مصراً، قال أَبو إِسحق: الأَكثر في القراءَة إِثبات الأَلف، قال: وفيه وجهان جائزان، يراد بها مصرٌ من الأَمصار لأَنهم كانوا في تيه، قال: وجائز أَن يكون أَراد مِصْرَ بعينها فجعَلَ مِصْراً اسماً للبلد فَصَرفَ لأَنه مذكر، ومن قرأَ مصر بغير أَلف أَراد مصر بعينها كما قال: ادخلوا مصر إِن شاء الله، ولم يصرف لأَنه اسم المدينة، فهو مذكر سمي به مؤنث. وقال الليث: المِصْر في كلام العرب كل كُورة تقام فيها الحُدود ويقسم فيها الفيءُ والصدَقاتُ من غير مؤامرة للخليفة. وكان عمر، رضي الله عنه، مَصَّر الأَمصارَ منها البصرة والكوفة. الجوهري: فلان مَصَّرَ الأَمْصارَ كما يقال مَدّن المُدُنَ، وحُمُرٌ مَصارٍ. والمِصْران الكوفةُ والبصْرةُ؛ قال ابن الأَعرابي: قيل لهما المصران لأَن عمر، رضي الله عنه، قال: لا تجعلوا البحر فيما بيني وبينكم،مَصِّروها أَي صيروها مِصْراً بين البحر وبيني أَي حدّاً. والمصر الحاجز بين الشيئين. وفي حديث مواقيت الحج: لمَّا قُتِحَ هذان المِصْرانِ؛ المِصْر: البَلَد، ويريد بهما الكوفةَ والبَصْرَةَ. والمِصْرُ الطِّينُ الأَحْمَرُ.