Le fils et le prophète

 

 

 

Avertissement : cette étude se veut purement lexicologique. On n’y trouvera donc ni réflexion religieuse sur la relation entre un quelconque prophète et une quelconque divinité, ni considérations historiques sur le rôle du prophète dans telle ou telle religion.

 

 

Les mots إبن ’ibn et نبيّ nabiyy semblent avoir embarrassé Kazimirski. Sous quelle racine les placer ? Dans le doute, il a choisi de placer نبيّ nabiyy une première fois sous نبأ naba’a avec un renvoi vers نبو nbw, puis de le replacer sous نبو nbw avec un renvoi vers نبأ naba’a. Quant à إبن ’ibn, il a cru bon de le faire d’abord apparaître sous أبن ’abana avec un renvoi vers بنو bnw, mais c’est sous cette dernière racine que le mot est finalement traité.

 

Ces deux cas sont typiques des problèmes que rencontrent les lexicographes arabes ou orientalistes dès qu’ils se trouvent confrontés à une racine trilitère dont l’un des composants est un glide ou une hamza instable. N’y aurait-il pas une autre façon de voir les choses ? Si le mot نبيّ nabiyy peut être indifféremment considéré comme relevant de deux racines différentes, c’est probablement parce que ces deux racines entretiennent entre elles un rapport sémantique proche de la synonymie. Observons-les :

 

نبأ naba’a être haut, élevé ; paraître au-dessus de la tête de qqn, apparaître dans un endroit plus élevé que nous sommes ; venir, aller, passer d'un pays dans un autre ; grommeler (se dit d'un chien) ; annoncer, faire savoir – V. se dire prophète, se faire passer pour prophète.

 

نبا nabā rebondir (se dit, p. ex. d'un sabre qui au lieu de pénétrer dans un corps s'émousse et rebondit) ; être émoussé, affaibli (se dit de la vue affaiblie) ; être incommode pour qqn, ne pas convenir à qqn (se dit d'une place, d'un lieu de séjour) ; être hideux, désagréable à voir (se dit du corps difforme, etc.). Au passif, être informé – نبوة nabwa rebondissement d'un sabre qui s'émousse et ne pénètre pas dans un corps ; éloignement ; élévation de terrain – نباوة nabāwa élévation de terrain – نبيّ nabiyy chemin, sentier, route ; terrain élevé ; prophète. Voy. sous نبأ naba’a.

 

Comme on pouvait s’y attendre, ces deux racines ne sont évidemment pas synonymes dans toutes leurs acceptions, mais il apparaît néanmoins qu’il est question çà et là, dans l’une et dans l’autre, 1. d’élévation de terrain, et 2. de transmission d’information. En d’autres termes, les deux racines نبأ naba’a et نبو nbw se caractérisent non seulement par leur commune construction sur la séquence NB mais aussi par un parallélisme sémantique commun terrain élevé / transmission d’information.

 

De nombreux autres verbes sont construits sur la séquence NB :

 

1. Un premier groupe se caractérise par un sémantisme que l’on pourrait définir ainsi : mouvement du bas vers le haut, qu’il s’agisse de l’eau qui jaillit de la source, de la croissance des plantes, de l’enfant qui grandit, comme de tout ce qui est déterré, révélé ou s’élève dans les airs :

 

خنب ḫnb – خناب ḫanāb et خنّب ḫinnab long, grand, haut

قنب qanaba sortir de son enveloppe (se dit d'une fleur qui s'épanouit)

نبت nabata pousser, germer, croître (se dit des plantes, d'une dent qui pousse, etc.) ; produire des plantes, se couvrir de plantes (se dit du sol) – II. faire croître, faire pousser ; élever (un enfant) – IV. grandir, être adulte (se dit d'un garçon)

نبث nabaṯa découvrir une chose qui était cachée

نبج nabaǧa sortir, jaillir (pus)

نبخ nabaḫa être levé, se changer en levain

نبر nabara élever, exhausser (une chose) ; grandir, avoir grandi (se dit d'un petit garçon) – نبرة nabra tout objet un peu élevé au-dessus de la surface d'un corps, bosse ; tumeur – منبر minbar estrade, place un peu élevée au-dessus du sol ; chaire, prône où se place l'imam ou un khatib pour réciter la prière ou haranguer le peuple

نبش nabaša déterrer, exhumer, tirer au clair

نبط nabaṭa sourdre (se dit de l'eau qui sort de la source) – IV. paraître, sortir au jour

نبع naba‛a sourdre (se dit de l'eau qui sort de la source). De là fig. s'élever au milieu des autres (se dit, p. ex. d'un homme qui se distingue des autres et attire sur lui les regards)

نبغ nabaġa sourdre (se dit de l'eau) ; paraître, apparaître ; être divulgué, ébruité (se dit d'un secret) ; surgir, paraître, s'élever, p. ex. contre le culte établi (se dit p. ex. d'un novateur, d'un hérésiarque) ; devenir poète, commencer à composer des poèmes à un âge très avancé

نبك nbk VIII. être haut, élevé, se dresser dans les airs

نبه nabaha s'éveiller, se réveiller ; être célèbre, connu – نباه nabāh grand, qui a grandi

نتب nataba enfler, se gonfler, se former une bosse, une protubérance

نسب nasab lignage, origine, famille, du côté du père ; nom de famille, de tribu

نصب naṣaba planter, dresser en fichant ou en fixant dans le sol, p. ex. une pierre, une borne ; élever, arborer (un drapeau, etc.) ; être debout, se dresser, se placer dans un lieu et rester debout

نقب naqaba être نقيب naqīb, c.-à-d. chef d'une tribu – نقب naqiba être créé, nommé, élu chef, نقيب naqīb d'une tribu, d'une communauté

نكب nkb – منكب mankib élévation de terrain

 

2. Le sémantisme d’un deuxième groupe – où l’on retrouve plusieurs racines déjà présentes dans le premier – se caractérise par l’émission d’un son vocal plus ou moins bruyant allant du cri ou du grognement animal jusqu’à la formulation d’un discours élaboré et éloquent, en passant par l’appel, l’invective ou l’avertissement :

 

أنب ’nb II. réprimander trop sévèrement.

حنبس ḥanbasa parler, causer, raconter

حنبل ḥnbl – حنبلة ḥinbāla bavard, loquace

زأنب za’nab paroles blessantes, offensantes

طنب ṭaniba pousser des hurlements (se dit des loups) ; parler longuement, s'étendre dans son discours, être prolixe, long

قنب qanaba – قانب qānib loup qui hurle

قنبع qnb‛ – قنبيعة qinbī‛a grognement des cochons

كنخب kanḫab baragouin, langage inintelligible

نبّ nabba frémir et rendre un bruit (bouc en rut)

نبث nabaṯa être en colère

نبج nabaǧa crier, vociférer, aboyer

نبح nabaḥa aboyer ; siffler (se dit d'un serpent) ; frémir (se dit d'un bouc en rut, etc.)

نبخ nabaḫa parler en se servant d'expressions ronflantes, sonores

نبر nabara – نبرة nabra cri poussé par un homme, cris plaintifs ; élévation de la voix – نبّار nabbār criard, braillard ; éloquent

نبز nabaza appeler qqn d'un sobriquet injurieux ; dire des injures à qqn ; médire de qqn

نبس nabasa parler, surtout avec volubilité et avec des gesticulations

نبص nabaṣa parler ; piailler (se dit des oiseau) ; faire avec les lèvres une sorte de piaillement que les garçons font en cherchant à faire accoupler les oiseaux

نبك nbk VIII. persister dans la révolte ou dans la méchanceté

نبنب nabnaba frémir et rendre un bruit (bouc en rut)

نبه nabaha II. donner un avertissement à qqn, appeler tout à coup son attention sur qqch ; appeler qqn par son nom

نحب naḥaba pousser des sanglots, pleurer tout haut ; appeler qqn, le traîner devant le juge

ندب nadaba pleurer un mort, le déplorer, surtout pleurer un mort dans une élégie composée en son éloge ; appeler quelqu'un à quelque chose, l'inviter, le convier à qqch – ندبة nudba élégie dans laquelle on déplore et glorifie un homme mort ; masc. disert, éloquent

نرب nrb – نيرب nayraba calomnier, se faire calomiateur

نزب nazaba crier (en parlant de la voix propre aux gazelles)

نعب na‛aba croasser (se dit du corbeau) ; crier et dresser le cou en criant, en chantant (se dit du coq ou du crieur public qui appelle à la prière)

نقب naqaba annoncer des nouvelles, du neuf

 

Il est d’ailleurs probable que ces deux sémantismes n’en font qu’un, ou plutôt que le deuxième est simplement dérivé du premier, si l’on veut bien accepter que, telle l’eau de la source, un flot de paroles jaillit de la bouche du locuteur, et d’autant plus si ce dernier est un prophète, un prédicateur au verbe haut. On voit dans quel contexte linguistique se situe le mot نبيّ nabiyy. Même si l’on ne savait pas ce qu’il signifiait, on pourrait déduire des deux inventaires qui précèdent qu’il s’agit probablement d’un être qui s’élève physiquement et moralement au-dessus des autres et leur adresse d’éloquents discours où se succèdent les plaintes et les avertissements, voire les malédictions. Le mot نبيّ nabiyy est donc le correspondant exact – étymologiquement parlant – du grec προφήτης [prophêtês] et du latin predicator, à savoir celui qui « parle devant », qui s’adresse à un public avec une certaine autorité. Le نبيّ nabiyy, c'est celui qui se distingue des autres, vers qui les regards se tournent, qui apparaît comme ayant probablement des choses importantes à dire, et qui va les dire à voix haute. Dans un contexte religieux, il va de soi qu’un prophète ne peut être que le porte-parole de la divinité. Mais la caractéristique principale du prophète, c'est son apparition soudaine, rare, à la fois inattendue et espérée, surtout en période de crise. Qu’il ait ici et là un rapport ou non avec une divinité, qu’il ait été appelé par elle ou en soit le porte-parole, est secondaire et circonstanciel, historique.

 

Laissons provisoirement de côté le prophète et tournons-nous maintenant vers le fils. Oublions la hamza instable ; nous restons face à la séquence BN. Et nous nous retrouvons ici aussi avec deux groupes beaucoup moins imposants par leurs volumes mais porteurs des mêmes charges sémantiques que précédemment :

 

1. l’élévation :

 

بان bāna être supérieur aux autres, surpasser les autres – II. être clair, visible, frapper les yeux ; paraître, pousser (se dit des plantes, de cornes, etc.)

بخن bḫn IX. [’ibḫanna] être debout – بخن baḫn grand, long (se dit des hommes)

بنج binǧ racine ; origine, race, descendance

بنى banā bâtir, construire, élever un édifice

قبن qabana se dresser et se tenir debout

 

2. le discours

 

أبن ’abana blâmer, réprimander ; pleurer un mort et faire son éloge ; médire de qqn, déchirer qqn

بان bāna être disert, éloquent, s'exprimer avec lucidité – II. expliquer ; déclarer – III. exposer en termes clairs ; déclarer ; manifester

بنت bnt II. raconter à quelqu'un d'un bout à l'autre tout ce qu'on sait ; blâmer, faire des reproches à quelqu'un de quelque chose

بنق banaqa arranger son discours, en coordonner les parties ; forger un mensonge

بنك bnk II. se réunir et se communiquer en secrets des détails de l'intérieur (se dit des filles qui se racontent réciproquement ce qui se passe à la maison) ; raconter, rapporter

حبن ḥabina se mettre en colère contre quelqu'un

 

Il semble bien que pour les Arabes, le fils – إبن ’ibn – soit donc tout le contraire du in-fans latin, il n’est pas muet, lui, il crie ! Surtout, c’est un des rejetons de la famille, une jeune pousse qui grandit après avoir jailli des entrailles de sa mère.

 

Difficile de nier l’évidence : BN = NB. Nous avons affaire ici à une série de racines construites sur ce que Georges Bohas appelle « l’étymon réversible » {b,n}. Cet étymon est en l’occurrence porteur de la charge sémantique élévation → discours. Ces deux notions, dont la deuxième est dérivée par métaphore de la première, se conjuguent dans un certain nombre de vocables, notamment dans les noms إبن ’ibn et نبيّ nabiyy. On voit par là qu’il n’y a pas grand sens à vouloir absolument rattacher ces mots à une racine trilitère puisqu’ils sont apparentés par leur étymon à chacune des quelque cinquante racines de notre corpus .

 

En complément à notre démonstration, on trouvera ci-après quelques données complémentaires ni traduites ni commentées sur diverses langues sémitiques, où il apparaît que l’arabe – on pouvait s’en douter – n’est pas la seule d’entre elles à pouvoir s’analyser en étymons porteurs d’une charge sémantique. Ces données, très incomplètes, ne sont qu’un échantillon que l’on espère suffisamment représentatif. Elles ont été extraites des ouvrages (en ligne) suivants :

 

Dictionnaire akkadien, Association Assyrophile de France.

– Rajki, Andras, Arabic Etymological Dictionary, 2002.

– Sibony, Jonas, De l’analysibilité des racines de l’hébreu biblique, Thèse de doctorat en sciences du langage - linguistique, École Normale Supérieure de Lyon, 2013 (p. 170).

 

Akkadien (Association Assyrophile de France) :

nabā’u : 1) Tigris flood : to rise ; 2) eau, source ? : to well up , to spring , to gush (?) / to surge (?)

nabû : G. to name (+2 acc.) ; to invoke (a god) ; to nominate ; to decree, ordain D. to lament, wail Š. to cause to proclaim N. to be named ; to be appointed, called upon → nom du dieu Nabû > Nabuchodonosor

nagbu (1) : 1) underground water , a fountain (?) ; 2) water table ; 3) headwaters of a river , a fountain-head

namba’u : seep , water hole , (water) spring

nib’u : 1) : a swelling up , a welling up of water , a spring ; 2) a welling up of water , a spring , a source / a fountain , an oasis (?) ; 3) a flux , a leak (?) ; 4) a springing of vegetation

 

Racines sémitiques et cognats (Andras Rajki) :

n-b-’ : Arab naba’a (gush forth), Heb nava’, JNA nabo’a (a spring)

n-b-t : Arab nabata (grow), Heb navaṭ (sprout)

n-b-ḥ : Arab nabaḥa (bark), Mal nebah, Akk nabaḫu, Heb navaḫ, JNA nwkh

n-b-š : Arab nabaša (exhume), Syr nabaša (grave-robber)

n-b-ṭ : Arab nabaṭa (dig out), Hrs nebot

n-b-y : Arab naba (inform; report) Akk nabu (name), Heb navi (prophet), Syr nabiya, JNA navi, Amh nabiy.

 

Hébreu (Jonas Sibony) :

nâbâʔ Niph. prophétiser נבא, Hithp. prophétiser, parler sous l’influence de l’inspiration התנבא

nâbaʕ Hiph. parler, dire, faire jaillir des paroles הביע

 

Ajoutons, pour faire bonne mesure, le nom du dieu égyptien Anubis, dont on a dit qu’il pourrait être apparenté à نبيّ nabiyy. Il fut surnommé latrator « l’aboyeur » par Virgile (Énéide VIII, versets 696-700). Un dieu qui parle haut et fort lui aussi ! Surnom banal pour un dieu-chien ? Intuition de poête ? Ou réelle connaissance du sens originel ? (2015).

 

 

Une question en marge : Le croisement des étymons

 

Plusieurs des racines que nous avons rencontrées peuvent être analysées comme résultant du croisement de l’étymon {b,n} avec un autre étymon, à charge sémantique synonyme ou complémentaire :

 

نبث nabaṯa découvrir une chose qui était cachée

= croisement avec l’étymon {b,ṯ} (ex. بوث bwṯ X. faire sortir)

نبح nabaḥa aboyer ; siffler

= croisement avec l’étymon {ḥ,n} (ex. حنّ ḥanna gémir, ناح nāḥa roucouler)

نبخ nabaḫa être levé, se changer en levain

= croisement avec l’étymon {b,ḫ} (ex. خبّ ḫabba être d’une belle croissance)

نبر nabara élever, exhausser

= croisement avec l’étymon {b,r} (ex. ربا rabā augmenter, grandir)

نبز nabaza appeler qqn d'un sobriquet injurieux

= croisement avec l’étymon {b,z} (ex. أبز ’abaza insulter)

نبس nabasa parler avec volubilité

= croisement avec l’étymon {b,s} (ex. سبّ sabba blasphémer, jurer, injurier)

نبه nabaha s'éveiller, se réveiller

= croisement avec l’étymon {b,h} (ex. هبّ habba s'éveiller, se réveiller)

نبه nabaha II. donner un avertissement à qqn

= croisement avec l’étymon {b,h} (ex. وبه wabaha faire attention)

نتب nataba enfler, se gonfler = croisement avec l’étymon {t,n} (ex. نتّ natta bouillonner, gonfler les narines de colère)

ندب nadaba pleurer un mort

= croisement avec l’étymon {d,n} (ex. ندا nadā appeler) نزب nazaba crier (gazelles) = croisement avec l’étymon {z,n} (ex. نزّ nazza crier (gazelles))

نسب nasab lignage, origine, famille

= croisement avec l’étymon {b,s} (ex. سبب sabab lien de parenté)

 

 

Bibliographie

 

– Bohas, Georges et Bachmar, Karim, "Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique." Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013.

– Bohas, Georges et Dat, Mihai, Une théorie de l’organisation du lexique des langues sémitiques : matrices et étymons, Lyon, ENS Edition, 2007.

– Bohas, Georges et Saguer, Abderrahim, Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

– Bohas, Georges et Darfouf, N., « Contribution à la réorganisation du lexique de l’arabe, les étymons non-ordonnés », Linguistica Communicatio, 5/1-2, p. 55-103, 1993.

– Bohas, Georges, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

Dictionnaire akkadien, Association Assyrophile de France. (En ligne).

– Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

– Khatef, Laïla, Statut de la troisième radicale en arabe : le croisement des étymons, Thèse de doctorat soutenue à l’Université Paris 8 en 2003.

– Rajki, Andras, Arabic Etymological Dictionary, 2002. (En ligne).

– Sibony, Jonas, De l’analysibilité des racines de l’hébreu biblique, Thèse de doctorat en sciences du langage - linguistique, École Normale Supérieure de Lyon, 2013.