Une brève étude de la racine سلم √slm

 

On trouvera sans doute bien audacieux que nous nous penchions à notre tour sur une des racines les plus riches et les plus usuelles de la langue arabe – et pour cause ! –, une racine qui a dû faire l’objet de très nombreuses études depuis des siècles et dans diverses langues. Nous devons avouer d’emblée que nous n’avons eu ni la force ni l’ambition de nous immerger dans des recherches dignes d’une thèse. Nous nous sommes contenté de lire les articles que Pierre Larcher d’une part et Roland Laffitte[1] d’autre part avaient consacrés au mot Islam, et d’abord la notice très détaillée sur la racine arabe SLM[2] rédigée par Stephan Guth pour le site ETYMARAB.[3] Mais on verra qu’une fois de plus ce sont surtout les travaux – pour nous parfaitement complémentaires – de Georges Bohas et de Michel Masson qui nous auront permis de comprendre les divers sémantismes de cette racine et d’en découvrir le dénominateur commun.

 

            On trouvera en annexe la notice que le dictionnaire de Kazimirski consacre à cette racine. Nous en avons éliminé les noms propres, sans intérêt pour notre propos. Comme d’habitude en pareil cas, nous nous sommes retrouvé face à une masse de formes et de sens hétéroclites mais qu’il était possible – sauf pour un reliquat qu’on trouvera en annexe – de regrouper autour ou à partir d’un certain nombre de sémantismes, dont la plupart sont bien connus et répétés à l’envi comme la paix, la soumission et le salut.

 

            Il s’agit là de notions abstraites. Nous ne les prendrons donc pas comme points de départ mais comme points d’arrivée. Nous persistons en effet à penser que les notions abstraites ont été conçues et désignées à la suite et en fonction de l’existence d’objets ou d’actions concrètes et des mots créés pour les désigner. Mais y a-t-il de tels mots sous la racine سلم √slm ? Oui, il y en a quelques-uns, pour la plupart obsolètes ou dont l’étymologie est jugée obscure : des noms d’arbre, le nom d’une artère de la main, un mot désignant un type de seau, un autre une échelle, et un petit ensemble de vocables où il est question de piqûres de serpent. Ce sont ces derniers items qui ont d’abord retenu notre attention et c’est donc par eux que nous commencerons.

 

سلم salama piquer qqn, faire une morsure (se dit d’un serpent) – IV. au passif être piqué par un serpent – سلام salām piqué par un serpent – سليم salīm piqué par un serpent – مسلوم maslūm piqué par un serpent 

 

Voici ce que Nöldeke, cité par Stephan Guth dans la notice SLM d’ETYMARAB, pensait de cette “valeur”, de ce sémantisme :

 

Nöldeke[4] assumes that this value has grown from a kind of apotropaic use, or is a euphemism: a person who is bitten by a snake, or anyone deadly wounded, is called salīm ‘safe and sound, healthy’ hoping or wishing that s/he will survive.

 

Sauf le respect que nous avons pour Nöldeke, nous ne partagons pas sa vision des choses ; on nous pardonnera de ne pas adhérer à son hypothèse et d’en proposer une autre.

 

Contrairement à la réalité, ce avec quoi le serpent donne l’impression de piquer, selon une croyance populaire apparemment universelle, c’est sa langue, surtout si elle est fourchue. Qu’est-ce qui nous autorise à le penser ? Réponse : le parallélisme sémantique relevé dans ces deux racines,

 

لسب lasaba lécher (= action propre à la langue) // piquer qqn (serpent)

لسن lisn langue // لسن lasana piquer qqn (en parlant d’un scorpion, dont la queue est évidemment comparée à une langue de serpent)

 

Mais surtout il y a en arabe comme en français le même rapport entre l’action de piquer et la métaphore de la “mauvaise langue”, laquelle sous-entend forcément la même perception erronée de la vérité : croire que c’est la langue du serpent qui pique et transmet le venin, alors que ce sont ses crocs, croire que c’est la “langue” du scorpion alors que c’est sa queue, ou croire que c’est la “langue” du moustique alors que c’est son dard, au point que n’importe quel objet pointu et piquant – flèche, aiguille, acide – finit par jouer le même rôle que la langue acérée. Le même parallélisme sémantique, mais cette fois avec la “mauvaise” langue au sens figuré, concerne un nombre beaucoup plus important de racines :

 

أبر abara piquer (scorpion) // diffamer un absent

جرز ǧaraza piquer // médire de qqn

حذى ḥaḏā i piquer, picoter (acide agissant sur la langue) // déchirer qqn (par des propos injurieux ou des calomnies)

خدب ḫadaba piquer (serpent) // mentir, dire un mensonge

سلطة silṭa flèche mince et longue // سلط saliṭa avoir une mauvaise langue, être mordant dans ses propos

قرص qaraṣa piquer (cousin[5]) // piquer qqn au vif par des épigrammes ou des propos blessants

قصد qaṣada – IV. piquer de manière à donner la mort (serpent) // قصيدة qaṣīda poème[6]

كوى kawā piquer qqn (scorpion) // III. dire à qqn des injures

لدغ ladaġa piquer qqn (scorpion) // piquer qqn par un propos mordant, avoir une mauvaise langue

لسع lasa‛a piquer qqn, mordre (scorpion, serpent) // médire de qqn

لقع laqa‛a piquer qqn (serpent) // V. déblatérer contre qqn

نخز naḫaza piquer qqn avec un instrument pointu // blesser qqn par un propos mordant

نسخ nasaḫa tatouer la peau en la piquant d’abord avec une aiguille // lancer contre qqn des épigrammes, des propos mordants

همز hamaza piquer // همزة humaza médisant, calomniateur

 

Le parallélisme sémantique piquer // langue constaté dans ces diverses racines nous autorise à penser qu’il a dû y avoir, au sein de la racine سلم √slm,  un nom désignant la langue – ou bien, ce qui revient au même, un verbe signifiant lécher, ou les deux ­– mais que ce vocable a disparu. Ce n’est pas une certitude mais une simple éventualité car la racine سلم √slm n’est pas la seule à ne présenter que le terme piquer du parallélisme. Nous allons cependant voir par ce qui suit que d’autres indices semblent poutant bien conforter cette hypothèse.

 

Avant de poursuivre il est temps de reconnaître notre dette à l’égard de Bohas et Saguer (désormais B&S) qui, dans leur ouvrage Le son et le sens[7], consacrent un chapitre entier au lexique relié à l’organe langue et à ses fonctions. C’est là que nous avons trouvé quelques-unes des racines ci-dessus, notamment celles commençant par les séquences LS- et SL-, dont سلم salama piquer.

 

Mais la langue, aussi aigüe soit-elle, ne se contente pas de piquer ou de donner l’impression qu’elle le fait. Comme nous venons de le voir par le bisémantisme de لسب lasaba lécher // piquer qqn (serpent), l’action dont la langue a réellement l’exclusivité est celle de lécher. Or, dans le même ouvrage de B&S que nous venons de citer, notre attention a été attirée (p. 57) par la présence de l’adjectif سلس salis facile, doux, traitable, docile (animal) ; maniable (chose).[8] Dans l’organisation sémantique de la matrice langue, cet item est placé sous la rubrique 2.3.2. Conséquence (2) : être lisse, poli, elle-même placée sous 2.3. Lécher, elle-même placée sous 2. La langue et les opérations physiques qui lui sont propres. On constate donc qu’en arabe comme en français, dérivé de son sens physique, l’adjectif poli a aussi un sens moral qui permet de glisser sémantiquement de la politesse à la douceur, et de là à la docilité et à l’obéissance.

 

On vérifie la présence du parallélisme sémantique lécher // obéir – qui sous-entend donc l’intermédiaire concret être lisse – au sein d’un intéressant trio : on connait bien le verbe طاع ṭā‛a obéir à qqn ; on sait moins bien que la forme IV de عطا ‛aṭā – qui signifie maintenant donner – a jadis également signifié être obéissant, docile, se laisser mener ; mais on peut douter que soient aussi connus l’onomatopée طعطعة ṭa‛ṭa‛amouvement et léger bruit fait par la langue quand on la porte contre le palais pour savourer ce qu’on mange – et le verbe classique طعّ ṭa‛‛a lécher, dont, soit dit en passant, طعم ṭa‛ima goûter n’est qu’une probable extension[9].

 

Si, comme nous l’avons supposé plus haut, il a existé au sein de la racine سلم √slm un nom signifiant langue et/ou un verbe signifiant lécher, alors s’éclairerait tout un pan du riche sémantisme de cette racine, à savoir celui de l’obéissance et de la soumission, représenté par les items suivants :

 

II. se soumettre

X. obéir ; suivre le chemin droit et ne pas s’en écarter

سلم silm obéissance 

سلم salam obéissance, soumission 

 

Dans un contexte de défaite militaire, on glisserait sans peine de la soumission au sens de se rendre à discrétion (c-à-d. sans conditions) :

 

II. et X. se rendre à discrétion à qqn

سلم salam action de se livrer et de se rendre à discrétion ; captif qui se rend à discrétion 

 

De se rendre ou se livrer, on passerait assez facilement à livrer, abandonner, accorder – autre sens de la forme IV de عطا ‛aṭā , à la livraison donc – y compris celle d’un homme qu’on donne, qu’on trahit ­– et à son corollaire, la réception de la chose livrée, ce qui est le premier sens de la forme I de عطا ‛aṭā :

 

II. remettre, livrer qqch à qqn – au passif, être livré, remis

IV. livrer qqn, trahir (p. ex. un ennemi qui s’était fié à nous) ; quitter, abandonner (p. ex. la chose dont on était occupé)

V. recevoir la chose livrée ; se mettre ou être mis en possession de qqch 

VIII. toucher, palper, recevoir (avec ses mains) la chose livrée ou remise 

تسليم taslīm livraison, remise

مسلّم musallam livré, remis ; accordé (droit, point contesté) 

متسلّم mutasallim qui reçoit la livraison, qui entre en possession

 

De même que la vente implique l’achat et le paiement de cet achat, une livraison et sa réception impliquent le plus souvent un paiement, comme l’indique bien ce sens particulier de سلم salam payement fait d’avance d’une marchandise qui doit être livrée plus tard, et ces sens particuliers des formes II et IV de notre racine :

 

II. payer (la dette) – IV. avancer de l’argent, payer d’avance 

سلم salam payement fait d’avance d’une marchandise qui doit être livrée plus tard

 

On notera que, toujours sous la racine عطو ‛ṭw, qui nous sert, comme on voit, de fil conducteur, le nom عطًا ‛aṭan signifie non seulement don, cadeau mais aussi solde, gage (des soldats).

 

Enfin, couronnement et point final de toutes ces opérations, le paiement garantit la paix entre les parties ou les réconcilie :

 

III. faire la paix, vivre en paix, cultiver la paix avec qqn

VI. faire la paix, se réconcilier ; aller de compagnie et en parfait accord 

VIII. faire la paix, se réconcilier

سلم salm paix 

سلم silm paix ; pacifique, paisible, qui aime la paix et la cultive avec qqn

سلام salām paix 

 

Rappelons que les mots français paix et payer sont issus de la même racine indo-européenne *pag- / *pak-[10]. En espagnol, après avoir fini de payer sa dette, on dit souvent « ahora estamos en paz », maintenant nous sommes en paix. À propos de ce sémantisme, Stephan Guth relève d’ailleurs que la même association est encore mieux conservée dans d’autres langues sémitiques :

 

In other Sem languages, the original value of a present, given to kings, officials, or gods, to obtain benevolence and a kind of ‘safety guarantee’ or ‘ensurance’, is still better preserved, cf. esp. Hbr šäläm ‘sacrifice for alliance or friendship, “peace offering”’.

 

Nous avons bien avancé mais nous n’avons pas fini. Il nous reste à élucider tout un pan du sémantisme de سلم √slm : celui qui relève de ce qu’on pourrait appeler la santé et la sécurité, ou l’intégrité physique.  Rappelons les items concernés :

 

سلم salima être sain et sauf, être ou rester intact ; échapper, avoir échappé à qqch, et demeurer intact ; se porter bien, être en bon état 

II. conserver qqn, intact, sain et sauf, préserver qqn des maux, des dangers ; sauver, tirer du danger ; saluer qqn[11] ; au passif, être salué, proclamé ...

IV. conserver qqn intact, sain et sauf ; jouir de la sécurité, entrer dans un lieu ou un temps de sécurité 

V. poursuivre le chemin droit et ne point s’en écarter ; rentrer dans ses foyers (après la guerre)

سلام salām état de celui qui est sain et sauf ; sécurité ; bon état, état de santé ; salut, salutations 

تسليم taslīm salut, salutation

سلم salam qui est sans défaut ; intact, en bon état

أسلم ’aslam qui est plus à l’abri, qui jouit de plus de sécurité ; plus régulier, plus intact, plus entier

مسلم muslim qui préserve, qui garantit du mal 

سليم salīm entier, sans défaut, sans vice ; droit (cœur) ; intact, sain et sauf, qui jouit de la sécurité 

سالم sālim sain, bien portant ; qui est en bon état, sans défaut ; qui jouit de la sécurité, et qui est exempt ou à l’abri de qqch ; en gramm, régulier, qui suit les règles (verbe) ; en gramm. arabe, sain (pluriel qui n’est pas un pluriel rompu) ; en prosod., qui ne subit aucune des mutations (pied)

سلامة salāma absence de vice, de défaut, etc., état parfait ; santé ; sécurité, sûreté, état à l’abri du danger, salut ; régularité (d’un mot qui suit les règles)

 

Au sujet de ce sémantisme, voici un extrait d’un article de Michel Masson[12] qui devrait nous éclairer :

 

... les sens en parfaite santé et être affranchi (de crime, mais aussi de dette) se retrouvent dans le sémantisme de la racine ŠLM : ar. salima ‘se porter bien’ ‘échapper à qqch’ [...]. Cet ensemble homogène suppose la conception d’un état du monde où règne un ordre dont on s’éloigne lorsqu’on est malade, qu’on ne dit pas le vrai et qu’on doit de l’argent mais dont, symétriquement, l’on se rapproche ou que l’on regagne en guérissant, en se montrant sincère et en payant ses dettes.

 

Si nous n’avions pas vu d’emblée comment rattacher ce sémantisme à tout ou partie de celui par lequel nous avons commencé, c’est parce que, dans leur réseau sémantique de la langue, B&S n’ont pas suffisamment développé un aspect important de l’action de lécher, à savoir celui qui s’inscrit immédiatement comme une conséquence de cette action quotidienne des bêtes à poil, qui se lèchent leur propre pelage ou lèchent celui de leurs petits pour le nettoyer, le lisser, pour le remettre en bon ordre. Cette métaphore, un francophone la connaît bien : un travail léché, c’est un un travail qui frise la perfection, et un ours mal léché[13], un individu mal élevé, mal poli. On ne sera donc pas surpris de la retrouver en arabe dans quelques racines :

 

أصّ aṣṣa rendre uni et lisse // II. raffermir, consolider

خلق ḫalaqaأخلق aḫlaq égal, uni, ras, lisse // خليق ḫalīq apte, propre, qui convient

رشح rašaḥa – II. lécher son petit qui vient de naître (gazelle) // gérer bien, administrer avec soin

زلق zalaqa – II. rendre lisse // V. avoir la peau luisante par suite de la bonne chère et des soins qu’on prend de son corps

قفن qafana lécher, nettoyer avec la langue // قفّان qaffān zèle, effort que l’on fait pour réussir dans qqch

لطع laṭa‛a lécher // atteindre le but, frapper juste le but ; consolider, raffermir

 

et surtout dans une racine où le parallélisme lisse // sain et sauf est carrément explicite, la racine homoconsonantique de سلم √slm :

 

ملس malasa être lisse, poli, satiné // V et VIII. échapper à un danger, être délivré, sauvé

 

Notons cependant que sans passer forcément par le lissage des poils, on pourrait aussi glisser directement de la notion de collage – considérée par B&S (p. 55) comme la Conséquence (1) de Lécher – à celle de réparation : recouvrer la santé, c’est un peu comme recoller les morceaux d’un objet cassé, c’est réparer ce qui ne fonctionnait plus, c’est remettre la machine en marche, faire en sorte que tout rentre dans l’ordre.

 

Ce ne sont là qu’hypothèses, mais à l’exception d’un reliquat de quelques mots qu’on trouvera en annexe, l’objet concret qu’est la langue et sa fonction principale qui est celle de lécher nous auront permis d’expliquer les divers sens abstraits de la racine سلم √slm, voire ceux de l’étymon {s,l} sur lequel elle est construite[14]. Le sens piqûre de serpent n’en est donc pas un sens particulier, mais il en est le sens premier dont dérivent tous les autres, car c’est un probable vestige de vocables disparus, soit un nom désignant la langue, soit un verbe signifiant lécher, soit les deux.

  

Que faire du sens religieux Islam et de ses dérivés ? Ce qu’on voudra : on a le choix entre « obéir ; faire la paix » et « être sain et sauf ». De toutes façons, on vient de le voir, ces sens sont liés, mais comme le sens religieux est le dernier né et qu’on ne connaît pas les stades de l’évolution des autres, il est bien difficile de savoir à quel sémantisme le rattacher. D’où diverses interprétations[15]. En synchronie et dans les dictionnaires, la sagesse consisterait, selon nous, pour couper court aux disputes oiseuses, à créer une racine ad hoc, une racine سلم √slm.2 « Islam ». De fait, une telle racine existe déjà ; elle a depuis longtemps sa vie propre et se suffit à elle-même : un musulman n’est ni sain, ni soumis, ni pacifique, il est tout simplement musulman. Ne serait-il pas absurde et un peu ridicule de rechercher l’essence du christianisme dans l’étymologie du mot Christ ou celle du judaïsme dans l’origine du nom de la  Judée ?

 

 

 BIBLIOGRAPHIE

 

– Bohas, Georges et Bachmar, Karim, Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique. Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013.

– Bohas, Georges et Saguer, Abderrahim, Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

– Guth Stephan, la racine SLM dans ETYMARAB, Etymological Dictionary of Arabic, University of Oslo, Faculty of Humanities, 2018. [En ligne].

– Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

– Laffitte Roland, À propos du terme إسلام islām, recherche sur les sens liés à la racine Š/SLM dans les langues sémitiques, dans Lettre de la SELEFA n° 2, juin 2013.

– Larcher, Pierre, « Jihâd et salâm : guerre et paix dans l’Islam, ou le point de vue du linguiste », dans Faire la guerre, faire la paix, approches sémantiques et ambiguïtés terminologiques, p. 63-74, éd. électronique, Paris, Éd. du CTHS, 2012.

– Masson, Michel, « Alliance et création : hébreu berit et bara’ », in Semitica et Classica, Vol. VIII, Brepols Publishers, pp. 213-225, 2015.

– Rolland, Jean-Claude, « Le statut du m final dans les racines arabes », dans Langues et littératures du monde arabe nº 11, 2018. (À paraître).

– Rolland, Jean-Claude, « Le signe, l’insigne et la désignation : la parentèle arabe de إسم ism », dans Le Blog de Jean-Claude Rolland, www. jclrolland.fr, études de 2018.

– Rolland, Jean-Claude, Les grandes familles de mots, J.C. Rolland, Meaux, 2010.

 

 

ANNEXE 1 : Le reliquat

 

سليمانيّ sulaymāniyy espèce de liqueur exquise.

 En arabe moderne, “chlorure de mercure”. Du latin médiéval sublimatum, id., dérivé du latin classique sublimis, “qui va en s’élevant, qui se tient en l’air”. Cf. fr. sublime. Le mot a clairement subi l’attraction paronymique de سليمان Sulaymān, “Salomon”, d’origine sémitique. (Extrait de Rolland 2015).

 

سلّم sullam échelle ; étrier ; moyen à l’aide duquel on arrive à qqch, marchepied, fig. – IV. faire monter qqn à l’aide d’une échelle

سلمان salmān la meilleure partie, le choix (d’une voix)

 ETYMARAB : “The Sem root of Ar sullam ‘ladder, stairs’ is not ŠLM but Sem *SLM”.

Dans notre étude Le signe, l’insigne et la désignation : La parentèle arabe de إسم ism, nous avons effectivement associé سلمان salmān à سلّم sullam.

 

أسيلم ’usaylim artère entre le doigt du milieu et l’auriculaire

سلم salama préparer qqch (p. ex., le cuir) avec l’écorce de l’arbre salam – سلام salām nom d’un arbre – مسلوم maslūm préparé, tanné avec l’écorce de l’arbre salam

سلم salm seau muni d’une seule anse

سلماء salamā’ terre

سلمة salama, salima pierre

سلمة salima délicate (femme)

سليم salīm espèce de mimosa (mimosa flava)

 Étymologies obscures (voir SLM dans ETYMARAB).

 

 

 ANNEXE 2 : La notice سلمslm de Kazimirski (sans les noms propres)

 

سلم salama préparer qqch (p ex, le cuir) avec l’écorce de l’arbre salam ; piquer qqn, faire une morsure (se dit d’un serpent) – سلم salima être sain et sauf, être ou rester intact ; échapper, avoir échappé à qqch, et demeurer intact ; se porter bien, être en bon état 

II. conserver qqn, intact, sain et sauf, préserver qqn des maux, des dangers ; sauver, tirer du danger ; saluer qqn ; payer (la dette) ; remettre, livrer qqch à qqn ; se soumettre, se rendre à discrétion à qqn ; se livrer entièrement à Dieu, ne mettre sa confiance qu’en lui – au passif, être livré, remis ; être salué, proclamé ...

III. faire la paix, vivre en paix, cultiver la paix avec qqn

IV. conserver qqn intact, sain et sauf (se dit de Dieu) ; avancer de l’argent, payer d’avance ; de là livrer qqn, trahir (p. ex. un ennemi qui s’était fié à nous) ; se livrer entièrement, se résigner à la volonté de Dieu ; de là professer la religion de la résignation, de l’Islam, être ou se faire musulman ; jouir de la sécurité, entrer dans un lieu ou un temps de sécurité ; quitter, abandonner (p. ex. la chose dont on était occupé) ; faire monter qqn à l’aide d’une échelle – au passif être piqué par un serpent

V. recevoir la chose livrée ; se mettre ou être mis en possession de qqch ; se faire musulman ; poursuivre le chemin droit et ne point s’en écarter ; rentrer dans ses foyers (après la guerre)

VI. faire la paix, se réconcilier ; aller de compagnie et en parfait accord 

VIII. toucher, palper, recevoir (avec ses mains) la chose livrée ou remise ; donner un baiser à la pierre noire incrustée dans l’angle de la Caaba, en élevant la main jusqu’à cette pierre et en portant ensuite cette main à ses lèvres ; faire la paix, se réconcilier

X. se soumettre, se rendre à discrétion ; obéir ; suivre le chemin droit et ne pas s’en écarter

سلم salm paix ; seau muni d’une seule anse

سلم silm paix ; pacifique, paisible, qui aime la paix et la cultive avec qqn ; obéissance ; religion musulmane

سلم salam payement fait d’avance d’une marchandise qui doit être livrée plus tard ; obéissance, soumission ; résignation à la volonté de Dieu ; action de se livrer et de se rendre à discrétion ; captif qui se rend à discrétion ; qui est sans défaut ; intact, en bon état

سلماء salamā’ terre

سلّم sullam échelle ; étrier ; moyen à l’aide duquel on arrive à qqch, marchepied, fig.

سلمة salama pierre

سلمة salima pierre ; délicate (femme)

سالم sālim sain, bien portant ; qui est en bon état, sans défaut ; qui jouit de la sécurité, et qui est exempt ou à l’abri de qqch ; en gramm, régulier, qui suit les règles (verbe) ; en gramm. arabe, sain (pluriel qui n’est pas un pluriel rompu) ; en prosod., qui ne subit aucune des mutations (pied)

سلام salām paix ; état de celui qui est sain et sauf ; sécurité ; bon état, état de santé ; salut, salutations ; piqué par un serpent ; nom d’un arbre ; surnom de La Mecque ; l’un des noms de Dieu

سلامة salāma absence de vice, de défaut, etc., état parfait ; santé ; sécurité, sûreté, état à l’abri du danger, salut ; salut éternel ; régularité (d’un mot qui suit les règles)

سلمان salmān la meilleure partie, le choix (d’une voix)

سليم salīm entier, sans défaut, sans vice ; droit (cœur) ; intact, sain et sauf, qui jouit de la sécurité ; piqué par un serpent ; espèce de mimosa (mimosa flava)

سليمانيّ sulaymāniyy espèce de liqueur exquise

أسلم ’aslam qui est plus à l’abri, qui jouit de plus de sécurité ; plus régulier, plus intact, plus entier

إسلام ’islām l’Islam, l’islamisme, la religion musulmane, surtout la pratique extérieure du culte mahométan

أسيلم ’usaylim artère entre le doigt du milieu et l’auriculaire

تسليم taslīm salut, salutation ; livraison, remise

تسليمة taslīma inclinaison de la tête en faisant la prière

مسلم muslim qui préserve, qui garantit du mal ; qui se résigne entièrement à la volonté de Dieu ; de là musulman

مسلّم musallam accordé (droit, point contesté) ; livré, remis

متسلّم mutasallim qui reçoit la livraison, qui entre en possession ; « mutesellim », chef de canton

مسلوم maslūm piqué par un serpent ; préparé, tanné avec l’écorce de l’arbre salam

 



[1]  Voir Laffitte et Larcher en Bibliographie.

[2]  Cette racine arabe est issue de la racine sémitique ŠLM.

[3]  Voir Guth en Bibliographie.

[4]  Sans référence.

[5]  Sorte de moustique.

[6]  Ce parallélisme en dit long sur la fonction épigrammatique que la poésie a dû très tôt avoir.

[7] Voir Bohas et Saguer 2012 en Bibliographie.

[8] On pourrait ajouter d’autres racines également construites sur l’étymon {s,l} : سلسل salsala manger qqch // II. s’assouplir, être assoupli, لسّ lassa brouter, enlever avec le bout des lèvres, ليس laysa VI. être bon, bienveillant, doux, etc. (Bohas et Bachmar, p. 108-109). On trouvera plus loin ملس malasa être lisse, poli, satiné.

[9] Sur le statut du m final, voir Rolland 2018 en Bibliographie. À partir de la présente étude, nous constatons que nous aurions pu ajouter à notre corpus la paire سلم salima être sain et sauf // سلا salā IV. être en sûreté contre les attaques des bêtes féroces.

[10] Voir dans Rolland 2010, La grande famille PACTE.

[11] On ne s’étonnera pas de trouver dans cet encadré les équivalents arabes de salut, salutation et saluer : ils sont, comme leurs équivalents latins dans la famille de salvus, dérivés sans surprise du sens de sain et sauf ; en arabe aussi, saluer qqn, c’est lui souhaiter la santé.

[12]  Bibliographie : Masson 2015. (Merci à Michel Masson qui, après avoir lu une première ébauche de cette étude, nous a judicieusement dirigé vers son article.)

[13]  « La loc. ours mal léché fait allusion à la légende antique (déjà rappelée par RabelaisTiers Livre, XLII, éd. M. A. Screech, pp. 285-288 et La FontaineŒuvres, éd. H. Régnier, t. 2, pp. 257-258, note 2) selon laquelle les ours naissent informes et que leurs mères les façonnent en les léchant. » (Trésor de la langue française).

[14]  Comme le relève le site ETYMARAB, il est douteux que la proximité entre cet étymon et la racine indo-européenne *sol- de même sens soit un pur fruit du hasard. Ce qui, au passage, est un indice de plus sur le rôle de simple crément joué par le m final de slm.

[15]  Pierre Larcher opte pour faire la paix et Roland Laffitte pour être sain et sauf. (Voir Bibliographie).

Sorbet et moucharabieh

 

Une étude de la racine شرب √šrb[1]

à partir de la notice du

dictionnaire de Kazimirski[2]

  

à Georges Bohas

 

 1. La notice du Kazimirski

  

01 شرب šaraba u comprendre, saisir par l’intelligence

02 شرب šariba a boire[3] ; dire des mensonges sur quelqu'un ; avoir soif ; avoir des chameaux altérés de soif, ou qui ont déjà bu – II. donner à boire, faire boire à quelqu'un quelque chose ; préparer une outre neuve en y jetant de l'eau et de la terre pour lui ôter son odeur naturelle – III. boire avec quelqu'un, tenir à quelqu'un compagnie dans le boire – IV. faire boire, laisser boire ; imbiber, saturer, imprégner (d'une couleur ou teinture) ; mêler, mélanger ; avoir soif ; avoir des chameaux qui ont bu, ou qui sont altérés de soif ; arriver (se dit du temps, de l'heure de boire) ; dire des mensonges sur le compte de..; imputer quelque chose à quelqu'un ; faire comprendre, faire entendre ; mettre la corde au cou d'un cheval ; attacher les chevaux en leur mettant des cordes au cou – au passif, أشرب 'ušriba être abreuvé ; être imbibé, saturé, imprégné (d'une couleur, d'une teinture) ; de là, recevoir une teinte ; être accusé faussement de quelque chose – V. imprégner, entrer et remplir quelque chose ; imbiber – X. être saturé, imprégné suffisamment (se dit d'une couleur) – XI. إشرأبّ ’išra’abba (pour إشرابّ ’išrābba) allonger le cou, se hisser, se dresser pour mieux voir, ou pour atteindre

03 شرب šarb lin fin

04 شرب širb action de boire ou d'abreuver ; boisson, potion. ; de là eau ; lait ; lieu ou temps où l'on boit ; dose, portion d'une boisson

05 شرب šurb boisson

06 شربة šarba un boire, une fois où l'on boit, où l'on est abreuvé ; une portion de boisson, ce qu'on boit en une fois ; dose (d'un médicament) ; palmier

07 شربّة šarabba terre qui produit des plantes, mais où il n'y a point d'arbres ; manière, façon

08 شربة šurba portion de boisson bue en une fois, et qui suffit pour étancher la soif ; teinte, couleur qui se détache sur un fond différent

09 شربة šaraba petit creux rempli d'eau et suffisant pour arroser le pied d'un arbre ; sillons, rigoles entre les planches d'un champ pour l'irrigation du sol ; boisson abondante ; soif ; intensité de la chaleur

10 شربة šuraba buveur

11 شارب šārib pl. šarb, šurūb qui boit ; faiblesse, langueur ; pl. شوارب šawārib moustache (chez l'homme) ou poils longs qui descendent sur la bouche (chez les animaux) ; garde de la poignée d'un sabre ; veine du cou

12 شاربة šāriba riverain, qui habite les bords d'un fleuve

13 شراب šarāb, pl. أشربة 'ašriba boisson ; de là vin ; eau de vie, ou toute boisson enivrante ; café

14 شرابة šarābā sirops

15 شرّاب šarrāb buveur, qui boit beaucoup ; échanson

16 شرّابة šarrāba houppe

17 شرابيّ šarābiyy échanson ; marchand de rafraîchissements ou de sirops

18 شراباتيّ šarābātiyy marchand de rafraîchissements ou de sirops

19 شروب šarūb boisson, potion ; eau d'un goût moyen entre le salé et le doux ; buveur ; qui est en chaleur (chamelle)

20 شارب šarīb compagnon de la coupe, qui boit avec un autre ; qui abreuve ses troupeaux avec un autre

21 شرّيب širrīb grand buveur, adonné à la boisson

22 شريبة šarība fém. qui a bu à soif et s'éloigne de l'abreuvoir pour faire place aux autres (brebis)

23 إشراب 'išrāb léger mélange d'une autre couleur, teinte

24 تشراب tišrāb quantité que l'on boit en une fois

25 مشرب mašrab lieu où l'on boit ou abreuve ; temps où l'on boit ou abreuve ; fig. mœurs, habitudes, coutume ; nature, naturel

26 مشرّب mušarrab qui offre un léger mélange de couleur, qui a une teinte qui témoigne d'une origine différente

27 مشربة mašraba, mašruba galerie ; chambre ; abreuvoir, endroit où l'on puise de l'eau ; terrain qui produit toujours de la végétation ; boire

28 مشربيّة mašrabiyya fenêtre en saillie et grillagée

29 مشربة mišraba cruchon en terre.

30 مشروب mašrūb bu, que l'on boit ; potable.

31 شربب šurbub plantes pourries à cause de leur abondance et de l'humidité

32 شرأبيبة šura'bība action d'allonger le cou ou de se hisser pour mieux voir ou atteindre quelque chose

 

  

2. Autour du sémantisme boire, abreuver, imbiber, ...

  

02 شرب šariba a boire ; avoir soif ; avoir des chameaux altérés de soif, ou qui ont déjà bu – II. donner à boire, faire boire à quelqu'un quelque chose ; préparer une outre neuve en y jetant de l'eau et de la terre pour lui ôter son odeur naturelle – III. boire avec quelqu'un, tenir à quelqu'un compagnie dans le boire – IV. faire boire, laisser boire ; imbiber, saturer, imprégner (d'une couleur ou teinture) ; avoir soif ; avoir des chameaux qui ont bu, ou qui sont altérés de soif ; arriver (se dit du temps, de l'heure de boire) – au passif, أشرب 'ušriba être abreuvé ; être imbibé, saturé, imprégné (d'une couleur, d'une teinture) ; de là, recevoir une teinte – V. imprégner, entrer et remplir quelque chose ; imbiber – X. être saturé, imprégné suffisamment (se dit d'une couleur)

04 شرب širb action de boire ou d'abreuver ; boisson, potion. ; de là eau ; lait ; lieu ou temps où l'on boit ; dose, portion d'une boisson

05 شرب šurb boisson

06 شربة šarba un boire, une fois où l'on boit, où l'on est abreuvé ; une portion de boisson, ce qu'on boit en une fois ; dose (d'un médicament) 

08 شربة šurba portion de boisson bue en une fois, et qui suffit pour étancher la soif ; teinte, couleur qui se détache sur un fond différent

09 شربة šaraba petit creux rempli d'eau et suffisant pour arroser le pied d'un arbre ; sillons, rigoles entre les planches d'un champ pour l'irrigation du sol ; boisson abondante ; soif ; intensité de la chaleur

10 شربة šuraba buveur

11 شارب šārib pl. šarb, šurūb qui boit ; veine du cou[4]

13 شراب šarāb, pl. أشربة 'ašriba boisson ; de là vin ; eau de vie, ou toute boisson enivrante ; café

14 شرابة šarābā sirops

15 شرّاب šarrāb buveur, qui boit beaucoup ; échanson

17 شرابيّ šarābiyy échanson ; marchand de rafraîchissements ou de sirops

18 شراباتيّ šarābātiyy marchand de rafraîchissements ou de sirops

19 شروب šarūb boisson, potion ; eau d'un goût moyen entre le salé et le doux ; buveur 

20 شارب šarīb compagnon de la coupe, qui boit avec un autre ; qui abreuve ses troupeaux avec un autre

21 شرّيب širrīb grand buveur, adonné à la boisson

22 شريبة šarība fém. qui a bu à soif et s'éloigne de l'abreuvoir pour faire place aux autres (brebis)

23 إشراب 'išrāb léger mélange d'une autre couleur, teinte

24 تشراب tišrāb quantité que l'on boit en une fois

25 مشرب mašrab lieu où l'on boit ou abreuve ; temps où l'on boit ou abreuve[5] 

26 مشرّب mušarrab qui offre un léger mélange de couleur, qui a une teinte qui témoigne d'une origine différente

27 مشربة mašraba, mašruba abreuvoir, endroit où l'on puise de l'eau ; boire

29 مشربة mišraba cruchon en terre

30 مشروب mašrūb bu, que l'on boit ; potable

 

Mais si nous avons pu regrouper assez facilement les items de la notice ayant à l’évidence quelque chose à voir avec les notions parasynonymes de boire, abreuver et irriguer, il n’en va pas de même avec les autres.

 

 

3. Ce qui reste : inventaire et interprétations

 

01 شرب šaraba u comprendre, saisir par l’intelligence

02 شرب šariba a dire des mensonges sur quelqu'un – IV. mêler, mélanger ; dire des mensonges sur le compte de..; imputer quelque chose à quelqu'un ; faire comprendre, faire entendre ; mettre la corde au cou d'un cheval ; attacher les chevaux en leur mettant des cordes au cou – au passif, أشرب 'ušriba être accusé faussement de quelque chose – XI. إشرأبّ ’išra’abba (pour إشرابّ ’išrābba) allonger le cou, se hisser, se dresser pour mieux voir, ou pour atteindre

03 شرب šarb lin fin

06 شربة šarba palmier

07 شربّة šarabba terre qui produit des plantes, mais où il n'y a point d'arbres ; manière, façon

11 شارب šārib pl. šarb, šurūb faiblesse, langueur ; pl. شوارب šawārib moustache (chez l'homme) ou poils longs qui descendent sur la bouche (chez les animaux) ; garde de la poignée d'un sabre

12 شاربة šāriba riverain, qui habite les bords d'un fleuve

16 شرّابة šarrāba houppe

19 شروب šarūb qui est en chaleur (chamelle)

25 مشرب mašrab mœurs, habitudes, coutume ; nature, naturel

27 مشربة mašraba, mašruba galerie ; chambre ; terrain qui produit toujours de la végétation 

28 مشربيّة mašrabiyya fenêtre en saillie et grillagée

31 شربب šurbub plantes pourries à cause de leur abondance et de l'humidité

32 شرأبيبة šura'bība action d'allonger le cou ou de se hisser pour mieux voir ou atteindre quelque chose

 

 

Interprétations

  

NB : Nous reprenons ci-après les items dans l’ordre où ils se présentent dans la notice de Kazimirski et avec la numérotation que nous leur avons ajoutée. Nous avons cependant procédé à certains regroupements – classés dans l’ordre des lettres de l’alphabet – qui allaient de soi mais qui interfèrent forcément avec l’ordre numérique.

 

 

A – 01 شرب šaraba u comprendre, saisir par l’intelligence – IV. faire comprendre

 

Une dérivation métaphorique boire → comprendre est assez naturelle. Dans comprendre comme dans apprendre, il y a prendre, et prendre une nourriture ou une boisson, c’est bien l’avaler, la consommer, l’absorber. Le français dit aussi « avoir soif de connaissances, de savoir » et « boire les paroles de qqn ». En arabe, le même parallélisme sémantique entre les deux notions se vérifie dans plusieurs racines :

 

بضع baḍa‛a – IV. étancher, calmer la soif, faire boire qqn à sa soif // I. être intelligent – II. faire clairement comprendre qqch à qqn

روى rawā abreuver qqn, lui donner à boire // réfléchir sur qqch

طلّṭllطلّة ṭulla gorgée de lait, coup que l’on boit – طلّة ṭalla vin doux et délicieux // IV. apprendre qqch, s’apercevoir de qqch

مجر maǧara avoir soif – مجر maǧira avoir le ventre rempli d’eau // مجر maǧr grande quantité ; intelligence

نشغ našaġa boire de l’eau en la puisant avec le creux de la main // faire comprendre qqch à qqn

نقع naqa‛a étancher sa soif avec de l’eau // apprendre qqch en entier

 

Il est même probable que le curieusement monosémique verbe فهم fahima comprendre n’est, par incrémentation du m, qu’une extension de فاه fāha.[6] Or la forme X de فاه fāha a le sens d’étancher sa soif à force de boire...

 

Nous reviendrons plus loin sur cet item car nous avons encore à parler de son rapport avec le verbe شعر ša‛ara et certains de ses dérivés.

 

 

B – 02 شرب šariba a dire des mensonges sur quelqu'un – IV. mêler, mélanger ; dire des mensonges sur le compte de..; imputer quelque chose à quelqu'un – au passif, أشرب 'ušriba être accusé faussement de quelque chose

 

Commençons par le sens de mêler, mélanger de la forme IV. Un parallélisme sémantique boire // mélanger se vérifie dans plusieurs racines :

 

ضرب ḍaraba – II. boire du ḍarīb (mélange de laits) // I. mêler, mélanger

غلّ ġalla – VII. boire // I. mêler, mélanger

مغمغ maġmaġa boire de l’eau avec la langue (chien) // mêler, mélanger

ملح malaḥa donner du lait à boire à qqn // VIII. mêler le vrai au faux

ماه māha donner de l’eau à qqn, l’abreuver d’eau // mêler, mélanger

 

Ce parallélisme est parfaitement compréhensible et naturel : par la dilution, les liquides se prêtent très bien aux mélanges, les facilitent ; ils sont eux-mêmes le plus souvent des mélanges, ou semblent en être.

 

Or, comme le dit bien la locution “démêler le vrai du faux” (cf. ci-dessus la racine ملح malaḥa), les mélanges dénaturent aussi un produit pur. D’où la tromperie et le mensonge, et l’acception شرب šariba mentir. On ne s’étonnera donc pas de retrouver le parallélisme sémantique boire (ou avoir soif ou abreuver) // mentir (ou tromper) dans un assez grand nombre de racines :

 

بحر baḥara être altéré d'une soif inextinguible // باحر bāḥir menteur

جلط ǧalaṭa – VII. boire tout ce qui était dans le vase // I. mentir

خلابيس ḫalābīs chameaux qui ont bientôt étanché leur soif à l’abreuvoir // mensonge(s)

راب rāba u donner du lait caillé à quelqu'un // mentir, dire un mensonge

زند zanida avoir soif // II. mentir

سقى saqā abreuver, donner à boire // calomnier (un absent)

شرج šarǧ fente, crevasse par où l’eau descend d’un rocher – شريجان šarīǧāni deux filets, l’un de lait, l’autre de sang, qui coulent du pis d’une chamelle // شرج šaraǧa mentir

عرب √‛rb – II. boire, avaler de l’eau pure // charger qqn d’une action blamable ; donner un démenti à qqn

غدر ġadara boire dans un étang // trahir qqn, agir avec perfidie

غدر ġadira boire de l’eau de pluie // trahir, tromper

غلّ ġalla – VII. boire // I. tromper qqn, frauder

فاه fāha – X. étancher sa soif à force de boire // V. médire de qqn

لغب laġaba boire à l’aide de la langue (chien) // tromper la crédulité de qqn – لغب laġb mensonge

ماه māha donner de l’eau à qqn, l’abreuver d’eau // II. embellir un récit, l’altérer par des additions

ملح malaḥa donner du lait à boire à qqn // calomnier un absent

 

 

C – 02 شرب šariba a – IV. mettre la corde au cou d'un cheval ; attacher les chevaux en leur mettant des cordes au cou

 

Deux interprétations sont possibles.

 

1. Première interprétation :  Comme nous l’avons vu dans une de nos précédentes études[7], un parallélisme sémantique boire, couler, faire couler // lier, attacher, serrer est patent dans un assez grand nombre de racines :

 

بضع baḍa‛a faire boire qqn à sa soif // unir par mariage une femme à un homme

حدرadara laisser couler les larmes (yeux) // se réunir, se rassembler

دبل dabl ruisseau // دبل dabala réunir, rassembler

ربط rabaṭa مترابط mutarābi intarissable (eau) // ربط rabaṭa lier

ربيد rabīd dattes jetées en un tas et arrosées d'eau // ربد rabada lier, attacher avec des liens

ركوة rakwa petite outre à eau ; flaque d’eau ; citerne // ركا rakā lier, serrer fortement

سرب sarab eau qui coule, qui s'écoule ; eau dont on inonde une outre pour l'humecter, pour qu'elle ne coule pas // سرب saraba confectionner, coudre, faire (une outre)

شرج šarǧ fente, crevasse par où l’eau descend d’un rocher – شريجان šarīǧāni deux filets, l’un de lait, l’autre de sang, qui coulent du pis d’une chamelle // شرج šaraǧa fermer une bourse en serrant les cordons ; ramasser, rassembler

شرط šaraṭ petit ruisseau, rigole // شرط šaraṭa serrer, lier avec un ruban

شعبة šu‛ba torrent, ruisseau, cours d’eau (grand ou petit qui traverse une vallée ou les sables) // شعب ša‛aba recoudre, réparer

عقّaqqa – VII. crever (d’un nuage qui crève et donne une pluie abondante) // VII. être fortement serré, fortement noué

قطر qaṭara faire couler ou tomber goutte à goutte // coudre, confectionner un vêtement

كربة  karba le lit même du torrent au travers d'une vallée // كرب  karaba serrer plus fort les liens, les cordes avec lesquelles on a lié qqn

لهط lahaṭa – IV. se laver et inonder d’eau les parties naturelles (femme) // I. coudre, confectionner, faire une robe

etc.

 

L’explication de ce parallélisme est assez simple : elle nous est révélée par le sens de chacun des verbes ci-après où l’on constate entre les deux termes une claire relation de cause à effet : il faut serrer le pis pour faire couler le lait, tout comme il faut tordre le linge trempé pour l’essorer et presser le fruit pour en extraire le jus.

 

ضفن ḍafana serrer avec la main les mamelles d’une femelle quand on se met à la traire

عصر ‛aṣara presser avec les doigts, fouler avec les pieds le raisin, ou un fruit, etc., pour en exprimer le suc ; tordre le linge blanchi pour l'égoutter

قرص qaraṣa exprimer l’eau d’une étoffe qu’on lave

مسط faire égoutter un linge trempé d’eau en le serrant avec les doigts

 

2. Deuxième interprétation :  Comme on pourra le lire dans un article de Bohas et Rolland[8], il se pourrait tout simplement que, dans أشرب ašraba mettre la corde au cou d'un cheval, le š ne soit pas un vrai š, mais un k évolué par kashkasha, faisant de cette forme أشرب ašraba un doublet de أكرب akraba attacher avec une corde.

 

Notons que les deux interprétations, loin d’être contradictoires, sont non seulement compatibles mais complémentaires puisque nous venons justement de constater l’existence du parallélisme sémantique couler // lier au sein de cette même racine كربkrb :

 

كربة  karba le lit même du torrent au travers d'une vallée // كرب  karaba serrer plus fort les liens, les cordes avec lesquelles on a lié qqn

 

 

D – 02 شرب šariba – XI. إشرأبّ ’išra’abba (pour إشرابّ ’išrābba) allonger le cou, se hisser, se dresser pour mieux voir, ou pour atteindre

32 شرأبيبة šura'bība action d'allonger le cou ou de se hisser pour mieux voir ou atteindre quelque chose

 

            Dans une précédente étude[9], nous avions constitué un corpus de racines construites sur l’étymon {b,r} dont la charge sémantique avait quelque chose à voir avec la notion de guet. Le voici :

 

Une racine non ambigüe :

 

برى bry – X. examiner, scruter ; chercher à connaître la position de l’ennemi

 

Racines ambigües :

 

Ordre RB-X

 

ربأ raba’a observer, se tenir en vedette, en sentinelle, pour observer les mouvements de l’ennemi ; monter à une vigie, à une hauteur, pour voir de loin et observer – ربئ rabi’ vedettes, sentinelles – مربأ marba’ vigie ou hauteur où se tient une sentinelle pour épier les mouvements de l’ennemi

ربص rabaṣa attendre, guetter, épier l’occasion pour en profiter

ربض rabaḍa attendre, guetter

ربط rabaṭa – III. s’observer réciproquement (se dit de deux armées stationnant sur les frontières, qui épient les mouvements l’une de l’autre)

 

Ordre X-RB

 

زرب zarb, zirb, zarab et زريبة zarība hutte où le chasseur se met en embuscade pour guetter sa proie

شرب √šrb – XI. إشرأبّ ’išra’abba (pour إشرابّ ’išrābba) allonger le cou, se hisser, se dresser pour mieux voir, ou pour atteindre

 

Ordre R-X-B

 

رتب ratabaمرتبة martaba points dans les déserts ou sur les montagnes où se trouvent une source ou une vigie

رقب raqaba observer, regarder avec attention ; guetter ; attendre ; garder, veiller sur qqch – مرقب marqab vigie, tour, toute hauteur où l’on se place pour voir de loin et pour observer

 

Ordre BR-X

 

برأة bur’a hutte de chasseur

برق √brq – II. ouvrir les yeux, les écarquiller et regarder fixement

برهم barhama regarder longtemps et fixement un objet ; y plonger ses regards

 

Ordre B-X-R

 

بصر baṣara – III. 1.  regarder, fixer un objet de loin et d’une hauteur ; chercher à voir, à reconnaître ;  observer, regarder (l’un et l'autre) à qui reconnaîtra plus t telle chose. – IV. observer, considérer, chercher à y voir clair. – X. regarder et observer avec attention ; scruter une chose cachée

 

Ordre X-BR

 

ذبر ḏabara regarder avec attention, et voir distinctement et clairement.

عبر ‛abira – VIII. considérer avec attention, observer ; examiner avec attention

 

akkadien barū voir, regarder, rabāṣu se mettre en embuscade

hébreu ’ārab épier, dresser des embuches

thamoudéen wrb se mettre en embuscade

 

Au vu de ce corpus d’une part, et aucune autre racine ne présentant le parallélisme boire // se dresser pour mieux voir, guetter d’autre part, nous sommes en droit d’affirmer l’existence d’une racine شربšrb homonyme dont il ne resterait peut-être comme traces que le verbe et le nom d’action de cette forme XI. Nous écrirons donc désormais les deux racines homonymes sous les formes suivantes : شرب √šrb.1 “boire et شرب √šrb. 2 “guetter.

 

 

E – 27 مشربة mašraba, mašruba galerie ; chambre 

28 مشربيّة mašrabiyya fenêtre en saillie et grillagée

 

Nous venons de dire “peut-être” à propos de l’item précédent. En effet, si nous avons placé ces deux items-ci juste après, c’est parce que nous les considérons eux aussi comme des dérivés de la racine شرب šrb. 2 “guetter. Le nom مشربيّة mašrabiyya est très probablement un diminutif de مشربة mašraba, mašruba dont rien ne dit qu’il s’agirait d’un lieu réservé à l’action de boire : y aurait-il, dans une maison, des pièces où il serait interdit de boire et d’autres où cela serait possible ou recommandé ? Ce qui est sûr, en revanche, c’est que le lieu en question est situé en hauteur et qu’il donne sur la rue. De là-haut, comment mieux voir sans être vu qu’en étant placé derrière une fenêtre en saillie et grillagée ?

 

Le site ETYMARAB[10] a raison de rappeler le rapprochement souvent signalé avec la racine شرف šrf aussi bien pour la forme que pour le sens. Voyons ce que Kazimirski nous dit du verbe de cette racine :

 

شرف šarafa être haut, élevé, placé haut ; dominer, régner sur les points d’alentour – II. lever, dresser le cou en marchant (chameau) – VIII. regarder d’en haut – X. observer attentivement une chose – مشرف mušraf point élevé, hauteur, élévation de terrain

 

Cette proximité entre les deux racines n’est certainement pas accidentelle : شرب √šrb.2 pourrait d’ailleurs n’être qu’une simple variante de شرف šrf dont on sait qu’elle est issue de la racine sémitique √šrp. Auquel cas مشربة mašraba, mašruba ne seraient que des variantes de مشرفة mašrafa, mašrufa, et مشربيّة mašrabiyya une variante de مشرفيّة mašrafiyya.

 

Notons que c’est par le mot شعريّة ša‛riyya qu’on désigne en arabe égyptien le bois grillagé utilisé dans les moucharabiehs.

 

 

F – 03 شرب šarb lin fin

11 شارب šārib pl. شوارب šawārib moustache (chez l'homme) ou poils longs qui descendent sur la bouche (chez les animaux) 

11 شارب šārib pl. šarb, šurūb faiblesse, langueur

16 شرّابة šarrāba houppe

 

Ouvrage de référence : Michel Masson, 1991, « Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de couler », in Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, p. 1024-1041, Wiesbaden, Otto Harrassowitz.

 

Le verbe شرب šariba boire serait à rajouter à la petite liste proposée dans son article par Masson au paragraphe 3.1. FAIRE COULER // AVALER, FAIRE BOIRE, et les noms de boissons dérivés ( شرب širb, شرب šurb etc.) à la liste proposée au paragraphe 1.2. PRODUITS LIQUIDES D’USAGE COURANT. En vertu de quoi, les quatre items de notre encadré trouvent leur place dans le réseau constitué par l’auteur :

 

1.3. b) OBJETS MÉTAPHORIQUEMENT ENVISAGÉS COMME LIQUIDES : CRINIÈRE, CRINS...

 

11 شارب šārib pl. شوارب šawārib moustache (chez l'homme) ou poils longs qui descendent sur la bouche (chez les animaux) 

 

3.2. RÉSULTATIF : COULER JUSQU’AU BOUT / ÉPUISER

 

11 شارب šārib pl. šarb, šurūb faiblesse, langueur

 

4.1. COULER (VERSER) / COUDRE, TISSER, TRESSER

 

06 شرب šarb lin fin

16 شرّابة šarrāba houppe

 

(Voir aussi شرّاب šurrāb chaussette, en Annexe).

 

NB : parmi les paires constituées par Masson dans ce paragraphe, on trouve : سرب sariba couler // سرب saraba coudre. La double proximité phonétique et sémantique avec شرب šariba n’est certainement pas un hasard.

 

 

G – 06 شربة šarba palmier

12 شاربة šāriba riverain, qui habite les bords d'un fleuve

 

Nous n’avons à proposer ici qu’un autre exemple du parallélisme boire // bord de l’eau mais à lui seul il en vaut plusieurs : le verbe كرع kara‛a humer, boire en humant, en aspirant l’eau a pour adjectif verbal كارع kāri‛ qui penche la tête horizontalement pour humer l’eau, pour boire sans le secours des mains, dans un vase ou dans une rivière. Kazimirski considère à juste titre cette forme comme à l’origine du substantif féminin كارعة kāri‛a palmier planté au bord de l’eau. Ce parallélisme permet de comprendre à la fois le sens du nom شربة šarba palmier et celui du nom شاربة šāriba riverain, qui habite les bords d'un fleuve : l’homme et l’arbre ont une même bonne raison de vivre au bord d’un cours d’eau : celle de pouvoir s’y abreuver en permanence. Il semble donc légitime de rattacher ces deux items à la racine شرب √šrb.1 « boire ».

 

 

H – 07 شربّة šarabba terre qui produit des plantes, mais où il n'y a point d'arbres

27 مشربة mašraba, mašruba terrain qui produit toujours de la végétation 

31 شربب šurbub plantes pourries à cause de leur abondance et de l'humidité

 

Nous n’avons trouvé que quatre racines dans lesquelles le parallélisme boire, abreuver, couler, abondance d’eau // abondance d’herbe est avéré :

 

رشا rašā – IV. faire téter un petit // avoir des pousses longues (plantes rampantes)

رشح rašaḥa suinter, suer, couler – II. donner du lait goutte à goutte à l’enfant // X. grandir, s’élever au-dessus du sol (plantes) ; laisser prendre à l’herbe sa croissance

فراش farāš gouttes de sueur ; petite quantité d’eau qui ne couvre que la surface du sol // فرش farš champ tout couvert de plantes, d’herbes

مرش marš terre que la pluie vient de tremper et dont les parties terreuses sont emportées par le torrent – تمريش tamrīš petite quantité de pluie // مرشاء maršāsol qui abonde en végétation, couvert d’herbe

 

C’est peu mais, au vu de la structure consonantique de ces divers vocables, nous avons, cette fois à la manière de Georges Bohas[11], constitué un corpus de racines construites sur l’étymon {r,š} dont la charge sémantique a quelque chose à voir avec l’action de boire et l’abondance de liquide ou de végétation, voire l’abondance tout court[12]. Le voici, avec reprise à leurs places des données ci-dessus :

 

Racines non ambigües :

 

رشا rašā – IV. faire téter un petit // avoir des pousses longues (plantes rampantes)

رشّ rašša arroser, asperger – X. fourrer la tête entre les jambes de sa mère pour la téter – رشّ rašš pluie légère qui ne fait qu’arroser

ريش rayš,  ريّش rayyiš très riche en feuilles, qui a beaucoup de feuilles, touffu (plante, arbre)

 

Racines ambigües :

 

Ordre ŠR-X

 

شرب šariba boire // شربّة šarabba terre qui produit des plantes, mais où il n'y a point d'arbres – مشربة mašraba, mašruba terrain qui produit toujours de la végétation 

شرج šarǧ fente, crevasse par où l’eau descend d’un rocher

شرس šarasa tremper et macérer d’eau (des peaux)

شرط šaraṭ petit ruisseau, rigole

شرع šara‛a entrer dans l’eau – II. amener ses bestiaux à l’endroit le plus commode, où ils puissent boire à la rivière même

شرق šaraqa être suffoqué par une grande abondance de salive qui afflue à la gorge

شرم šarm herbes grandes, d’une belle végétation

 

Ordre X-ŠR

 

مشر mašara – IV. produire des plantes, des herbes, se couvrir de végétation

نشر našara reverdir (au printemps ou après une pluie)

 

Ordre RŠ-X

 

رشح rašaḥa suinter, suer, couler – II. donner du lait goutte à goutte à l’enfant // X. grandir, s’élever au-dessus du sol (plantes) ; laisser prendre à l’herbe sa croissance

رشف rašafa vider, boire tout jusqu’à la dernière goutte

 

Ordre X-RŠ

 

برش √brš أبرش ’abraš riche, abondant en herbes et plantes de toute espèce (sol, pays ; se dit aussi d'une année abondante) – برشاء baršā’ multitude d'hommes, cohue

حرش ḥarš bois, forêt

فراش farāš gouttes de sueur ; petite quantité d’eau qui ne couvre que la surface du sol // فرش farš champ tout couvert de plantes, d’herbes

مرش marš terre que la pluie vient de tremper et dont les parties terreuses sont emportées par le torrent – تمريش tamrīš petite quantité de pluie // مرشاء maršāsol qui abonde en végétation, couvert d’herbe

 

Ordre Š-X-R

 

شجر šaǧira abonder, être nombreux – IV. se couvrir d’arbres, de plantes – شجر šaǧir qui abonde en plantes ou en arbres

 

Ordre R-X-Š

 

ربش rabiš qui abonde en herbes de toute espèce

 

À la lumière des données ci-dessus, nous pensons pouvoir affirmer que nos trois items titres se rattachent bien eux aussi à la racine شرب √šrb.1 « boire ».

 

Nous pourrions ajouter à ce corpus la racine شعر š‛r dans la mesure où

1. comme nous l’avons vu plus haut à propos des moustaches, les poils et cheveux sont des “objets métaphoriquement envisagés comme liquides”,

2. cette racine a comme dérivés des mots comme

 

شعر šu‛r, شعار ša‛ār (ou ši‛ār) plantes, arbres, végétation, arbres touffus et entrelacés

مشعر maš‛ar bois où l’on trouve de l’ombre l’été et un abri l’hiver

 

Peu importe en effet que le verbe شعر ša‛ara signifie comprendre (comme 01 شرب šaraba), et non boire (comme 02 شرب šariba) puisque nous avons relevé d’emblée un parallélisme sémantique entre les deux notions. On voit par la racine شعر š‛r que, comme le dit Kazimirski, “les plantes et les arbres sont le poil du sol”[13] et que la végétation dans son ensemble et sa diversité pourrait figurer elle aussi, dans le réseau couler, au nombre des “objets métaphoriquement envisagés comme liquides”.

 

 

I – 07 شربّة šarabba manière, façon

25 مشرب mašrab mœurs, habitudes, coutume ; nature, naturel

 

Nous avons relevé un parallélisme sémantique boire, abondance d’eau // manière (de vivre) dans plusieurs autres racines :

 

أباب ’abāb vague, flot, grande masse d’eau // أبابة ’abāba manière de vivre ou de se conduire

ربع raba‛a se désaltérer, venir à l'eau tous les quatre jours // رباعة rabā‛a et ribā‛a manières de vivre, habitudes

زغّاد zaġġād qui a beaucoup d’eau (rivière, torrent) // زغد zaġd vie, état, manière de vivre

شرع šara‛a entrer dans l’eau – II. amener ses bestiaux à l’endroit le plus commode, où ils puissent boire à la rivière même // شرعة šir‛a, شريعة šarī‛a conduite, manière d’agir droite

ضرب ḍaraba – II. boire du ḍarīb (mélange de laits) // ضرب ḍarb façon, manière, acabit – ضريبة ḍarība nature, naturel, caractère – مضرب maḍrab manière, façon (dont une chose se fait)

قرو qarw abreuvoir, bassin // manière, façon, mode

 

Tentons une explication : peut-être l’arabe considère-t-il l’action de boire comme répétitive obligée, vitale, comme l’habitude par excellence... Le français voie et l’anglais way, qui peuvent désigner, entre autres choses, le chemin par lequel un cours d’eau est conduit, ont eux aussi le sens de manière, façon.

 

Quoi qu’il en soit, à la lumière des données ci-dessus, nous pensons pouvoir affirmer que les deux items titres se rattachent bien eux aussi à la racine شرب √šrb.1 « boire ».

 

 

J – 11 شارب šārib pl. شوارب šawārib garde de la poignée d'un sabre

 

Pour tenter de comprendre ce que faisait ici ce mot aux airs d’intrus, nous avons cherché dans le Kazimirski d’autres occurrences de “poignée d’un sabre”. Voici le résultat de notre recherche :

 

رصع rṣ‛ رصيعة raṣī‛a bouton métallique mis en guise d’ornement à la poignée du sabre ; en général, tout objet rond inséré comme ornement

شعرš‛r –  شعيرة ša‛īra bouton (en fer, en or ou en pierre précieuse) à la poignée d’un sabre, au manche d’un couteau, etc. en guise d’ornement ou pour raffermir le manche.

عجز‛ǧz عجز ‛aǧz poignée d’un sabre – عجوز ‛aǧūz pommeau de la poignée d’un sabre // عجز ‛aǧz faiblesse, impuissance à accomplir qqch

عجس‛ǧs عجس ‛iǧs, ‛uǧs poignée d’un sabre // عجوس ‛aǧūs pluie qui tombe doucement

 

Ces racines ont-elles un autre point commun, entre elles et avec شرب √šrb ? La réponse est “oui” pour trois d’entre elles :

 

1. C’est la troisième fois que sommes amené à citer la racine شعرš‛r au cours de cette étude ; celle-ci nous confirme dans l’idée d’un rapport avec شرب √šrb, probablement par l’étymon {r,š}, mais nous ne savons pas l’expliquer.

 

2. Nous pouvons probablement rapprocher, d’une part

 

عجز ‛aǧz poignée d’un sabre // عجز ‛aǧz faiblesse, impuissance à accomplir qqch

شارب šārib garde de la poignée d'un sabre // شارب šārib šarb, šurūb faiblesse, langueur

 

et, d’autre part

 

عجس ‛iǧs, ‛uǧs poignée d’un sabre // عجوس ‛aǧūs pluie qui tombe doucement

شارب šārib garde de la poignée d'un sabre // شرب √šrb – IV. imbiber, saturer

 

...mais nous n’avons d’explication ni pour le premier rapprochement ni pour le deuxième.

 

3. On notera que les racines عجز‛ǧz et √‛ǧs semblent construites sur l’étymon {ǧ,‛} et les racines رصع rṣ‛ et شعرš‛r sur l’étymon {r,‛}. Une des charges sémantiques de ce dernier[14] est le détournement, l’empêchement, ce qui correspondrait bien à la fonction du pommeau de sabre.

 

4. Enfin, nous ne voyons pas de rapport entre les racines شرب √šrb et رصع rṣ‛.

 

En résumé, c’est bien le rapprochement avec la racine شعرš‛r qui, bien qu’inexpliqué, reste le plus probable. On peut tout au plus faire l’hypothèse que toutes ces racines ont eu jadis un dérivé ayant le sens de détourner mais que ce sens a disparu. Un argument en faveur de cette hypothèse est apporté par l’un des parallélismes sémantiques du réseau couler : le nº 2.5. s’intitule en effet FAIRE COULER // CHASSER. Donnons, à titre d’exemples, quelques-unes des paires constituées par Masson :

 

دعب da‛aba couler // repousser, éloigner

زعب za‛aba couler // repousser, éloigner

نهر nahara couler // éloigner, chasser

 

 

K – 19 شروب šarūb qui est en chaleur (chamelle)

 

On retrouve le parallélisme sémantique boire, abreuver, arroser // femelle en chaleur dans d’autres racines :

 

درّ darra donner du lait en abondance // X. être en chaleur (chèvre)

صرف ṣarafa boire (du vin) // être en chaleur (chienne)

ضرب √ḍrb – II. boire du ḍarīb (mélange de laits) // X. être en chaleur (chamelle)

عرب √‛rb – II. boire, avaler de l’eau pure // X. être en chaleur (vache)

قرع qara‛a inonder de lait qui s’échappe des pis la tête de son petit (chamelle) – X. être en chaleur (chamelle)

قمع qama‛a vider une outre en buvant d’un trait tout ce qui s’y trouvait // قمعة qami‛a en chaleur (chamelle)

وبل wabala verser une pluie abondante // X. être en chaleur (brebis)

ودق wadaqa pleuvoir // être en chaleur (jument, ânesse et autres femelles à sabot)

 

Ce parallélisme s’explique assez facilement : la chaleur de la femelle, tout comme le rut du mâle et le désir sexuel chez les humains, est une métaphore de la soif. Il ne semble donc pas y avoir de problème à rattacher cet item à la racine شرب √šrb.1 « boire, avoir soif ».

 

  

4. Synthèse

 

On aura donc finalement rattaché à la racine شرب √šrb. 2 « guetter » – apparemment construite sur l’étymon {b,r} mais qui n’est peut-être qu’une variante de شرف √šrf – les quatre items suivants :

 

02 شرب šariba – XI. إشرأبّ ’išra’abba (pour إشرابّ ’išrābba) allonger le cou, se hisser, se dresser pour mieux voir, ou pour atteindre

 

32 شرأبيبة šura'bība action d'allonger le cou ou de se hisser pour mieux voir ou atteindre quelque chose

 

27 مشربة mašraba, mašruba galerie ; chambre 

 

28 مشربيّة mašrabiyya fenêtre en saillie et grillagée

 

... et à la racine شرب √šrb.1 « boire » – apparemment construite sur l’étymon {r,š}[15] – tous les autres, quoique non sans prudence pour

 

02 شرب šariba a – IV. mettre la corde au cou d'un cheval

 

ni sans réserves pour

 

11 شارب šārib pl. شوارب šawārib garde de la poignée d'un sabre

 

... item qui garde encore, au moins pour nous et jusqu’à plus ample informé, une partie de son mystère.

 

  

5. La morphologie de شرب √šrb.1 « boire »

 

Nous venons de dire un peu curieusement que la racine شرب √šrb.1 « boire » est “apparemment” construite sur l’étymon {r,š}. Mettrions-nous en doute notre propre démonstation faite dans la partie H ci-dessus ? Non, l’étymon {r,š} est à coup sûr présent dans cette racine, mais quel est le rôle du b qui complète la racine en troisième position ? Il y a à cette question deux réponses possibles  :

– soit c’est un simple crément à valeur sémantique neutre ayant pour seule fonction d’étoffer l’étymon et de le transformer en une racine “normale” plus facile à couler dans les divers schèmes de la grammaire arabe ;

– soit c’est l’un des constituants d’un deuxième étymon croisé[16] avec l’étymon {r,š}.

 

Nous optons pour un croisement avec l’étymon {b,r} et nous allons voir pourquoi. Faisons d’abord, dans les paragraphes qui précèdent, quelques glanures des racines comportant à la fois un b et un r

 

B

 

بحر baḥara être altéré d'une soif inextinguible // باحر bāḥir menteur

راب rāba u donner du lait caillé à quelqu'un // mentir, dire un mensonge

ضرب ḍaraba – II. boire du ḍarīb (mélange de laits) // I. mêler, mélanger

عرب √‛rb – II. boire, avaler de l’eau pure // charger qqn d’une action blamable ; donner un démenti à qqn

 

C

 

ربط rabaṭa مترابط mutarābi intarissable (eau) // ربط rabaṭa lier

ربيد rabīd dattes jetées en un tas et arrosées d'eau // ربد rabada lier, attacher avec des liens

سرب sarab eau qui coule, qui s'écoule ; eau dont on inonde une outre pour l'humecter, pour qu'elle ne coule pas // سرب saraba confectionner, coudre, faire (une outre)

كربة  karba le lit même du torrent au travers d'une vallée // كرب  karaba serrer plus fort les liens, les cordes avec lesquelles on a lié qqn

 

H

 

برش √brš أبرش ’abraš riche, abondant en herbes et plantes de toute espèce (sol, pays ; se dit aussi d'une année abondante) – برشاء baršā’ multitude d'hommes, cohue

ربش rabiš qui abonde en herbes de toute espèce

 

I

 

ربع raba‛a se désaltérer, venir à l'eau tous les quatre jours // رباعة rabā‛a et ribā‛a manières de vivre, habitudes

ضرب ḍaraba – II. boire du ḍarīb (mélange de laits) // ضرب ḍarb façon, manière, acabit – ضريبة ḍarība nature, naturel, caractère – مضرب maḍrab manière, façon (dont une chose se fait)

 

K

 

ضرب √ḍrb – II. boire du ḍarīb (mélange de laits) // X. être en chaleur (chamelle)

عرب √‛rb – II. boire, avaler de l’eau pure // X. être en chaleur (vache)

 

Ce premier résultat est éloquent et suffisamment intéressant pour nous inciter à élargir la recherche à d’autres racines. Dans le corpus obtenu ci-dessous, nous avons remis nos glanures à leurs places respectives :

 

Racines non ambigües :

 

ربب rabab grande quantité d'eau, eau qui se trouve en abondance – ربّة rubba nombre immense, myriade ; opulence, affluence, abondance des commodités de la vie – ربًّى rubban abondance des choses nécessaires – مرتبّ murtabb qui fait du bien aux autres, bienfaisant – ربّما rubbamā souvent

راب rāba u donner du lait caillé à quelqu'un ; être surfatigué ; mentir, dire un mensonge

برّ barra et برر barira – III. être bienfaisant envers qqn – برّ barr bienfaisant ; libéral, généreux

NB : Pour le lien entre la générosité et l’abondance, voir plus bas بحر baḥara sous “Ordre B-X-R”.

 

Racines ambigües :

 

Ordre BR-X

 

برج bariǧa manger et boire beaucoup, ou avoir des provisions de bouche en abondance

برخ barḫ abondance

برش √brš أبرش ’abraš riche, abondant en herbes et plantes de toute espèce (sol, pays ; se dit aussi d'une année abondante) – برشاء baršā’ multitude d'hommes, cohue

برص baraṣaII. arroser la terre avant le labour (se dit de la pluie)

برض baraḍa boire du bout des lèvres

برك baraka faire tomber l'eau, la pluie sans interruption (se dit du ciel) – برك birk étang – بركة  baraka abondance de biens

 

Ordre X-BR

 

حبر ḥabara faire une belle chose, une belle action ; faire du bien à quelqu'un, lui accorder un bienfait, une grâce

دبر dibr masse d’eau

عبر ‛ubr grand nombre, abondance, foule de...

 

Ordre RB-X

 

ربد √rbd – ربيد rabīd dattes jetées en un tas et arrosées d’eau

ربس √rbs – ربيس rabīs abondant (se dit des biens, des richesses)

ربش rabiš qui abonde en herbes de toute espèce

ربطrbṭ – ربيط rabīṭ dattes sèches que l'on serre dans un sac de cuir et qu'on arrose d'eau – مترابط mutarābiṭ intarissable (eau)

ربع raba‛a se désaltérer, venir à l'eau tous les quatre jours, le quatrième jour, après avoir passé trois ou quatre jours et trois nuits sans boire (chameaux) ; abonder en pâturages (champs) ; paître librement et jouir à satiété des pâturages du printemps et de l'eau (chameaux) ; avoir de l'eau à son gré, tant qu'on veut – IV. se trouver en abondance dans le puits (eau) ; laisser boire un chameau à sa soif ; (dérivé probablement de أربع ’arba‛ quatre[17]) – رباعة rabā‛a et ribā‛a manières de vivre, habitudes

ربغ √rbġ IV. laisser boire un chameau à sa soif أربغ ’arbaġ abondant, copieux (se dit de toute chose)

ربيلة rabīla abondance des choses nécessaires à la vie

 

Ordre X-RB

 

ترب tariba se trouver en quantité, en abondance (se dit de la terre, de la poussière de terre)

جريب ğarīb grand cours d'eau qui reçoit des affluents

سرب saraba – II. tremper, inonder (l'outre) d'eau pour que les trous faits dans la couture se ferment

صرّب ṣarraba boire du lait aigre

ضرب ḍaraba mêler, mélanger – II. boire du ḍarīb (mélange de laits) – IV. absorber, dessécher l’eau dont le sol était imprégné (vent chaud) – X. être en chaleur (chamelle) – ضرب ḍarb façon, manière, acabit – ضريبة ḍarība nature, naturel, caractère – مضرب maḍrab manière, façon (dont une chose se fait)

عرب √‛rb – II. boire, avaler de l’eau pure ; charger qqn d’une action blamable ; donner un démenti à qqn – X. être en chaleur (vache) – عربة ‛araba fleuve qui a un lit profond ; cours d'eau très rapide – عربب ‛urbub grande quantité d'eau pure

غرب ġarb jour de l’irrigation – غرب ġarb torrent abondant de larmes, larmes abondantes, ou salivation abondante. - Plur. غروب ġurūb. En gén. ruisseau, torrent, filet abondant (d'un liquide que l'on verse) – غرب ġarab coupe à boire

قرب qrbقورب qawrab grande masse d'eau qu'on ne peut plus contenir

كربة  karba le lit même du torrent au travers d'une vallée // كرب  karaba serrer plus fort les liens, les cordes avec lesquelles on a lié qqn

 

Ordre B-X-R

 

بئر bi’r puits

بحر baḥara être altéré d'une soif inextinguible ; être faible, maigri, au point d'avoir le teint livide – باحر bāḥir menteur – بحر baḥr grande masse d'eau. De là ce mot s'applique aux grands fleuves, comme le Nil, l'Indus, l'Euphrate ;  mer ; au fig. homme généreux, inépuisable dans ses dons comme la mer

بذر baḏir surabondant, où il y a trop de qqch

بغر baġara faire tomber continuellement la pluie (se dit du ciel) ; arroser la terre, le sol ; boire sans pouvoir étancher sa soif – بغر baġar soif inextinguible qui fait mourir les chameaux

 

Ordre R-X-B

 

رضب raḍaba donner une averse (se dit du ciel, des nuages)

رطب raṭaba ou raṭiba être frais, tendre, humide, juteux (se dit des dattes mûres fraîchement cueillies) – II. humecter, rendre humide, mouiller

 

Quadriconsonantiques :

 

بربص barbaṣa arroser abondamment la terre

جرعب ğar‛aba boire

حربص ḥarbaṣa arroser le sol, en y introduisant l'eau

خضرب ḫaḍrabaمخضرب muḫaḍrab qui parle avec abondance et facilité

زغرب zaġrab abondance d'eau ; torrents d'eau ou d'urine lâchée à la fois ;  abondant, copieux, qui contient une grande quantité d'eau, une masse d'eau (puits, mer)

سعبر sa‛bar puits qui fournit sans cesse de l'eau ; abondant (eau, etc.).

 

Au vu d’une telle moisson, il ne ne semble plus faire aucun doute que l’étymon {b,r} entre également dans la composition de la racine شرب √šrb.1 « boire ». On remarquera que les mêmes dérivations sémantiques que nous avons relevés pour شرب √šrb.1 « boire » parcourent d’autres racines, comme بحر baḥara où l’on retrouve la faiblesse et le mensonge, ou comme ضرب ḍaraba où l’on retrouve le mélange, la manière, le caractère et la femelle en chaleur.

 

Nous pouvons raisonnablement conclure, semble-t-il, que, selon toute vraisemblance, cette racine شرب √šrb.1 « boire » résulte du croisement des étymons synonymes {r,š} et {b,r}. On nous objectera peut-être quelques disparités : comment peut-on juxtaposer un puits et la mer ? Comment peut-on comparer boire beaucoup et boire du bout des lèvres ? Certes, il y a des degrés dans l’abondance mais toutes ces racines ont néanmoins un dénominateur sémantique commun indéniable, à savoir la boisson bienfaisante, rafraîchissante et nourricière, parfois le lait mais surtout l’eau venue de la pluie, de la rivière ou de la mer ou puisée dans la terre, parfois en si grande quantité qu’elle est littéralement, en arabe comme en latin, la métaphore par excellence de l’abondance.

 

 

 

Références bibliographiques

  

Beaussier, Marcelin, Dictionnaire pratique arabe-français, Librairie Adolphe Jourdan, Alger, 1887. [En ligne].

Belot, Jean-Baptiste, Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », Imprimerie catholique, Beyrouth, 1955.

Bohas, Georges et Bachmar, Karim, Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique. Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013.

Bohas, Georges, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

Bohas, Georges et Saguer, Abderrahim, The Explanation of Homonymy in the Lexicon of Arabic, ENS Éditions, 2014.

Bohas, Georges et Rolland, Jean-Claude, avec la collaboration de Saguer, A., « Une nouvelle dimension du domaine de la kashkasha », à paraître dans Al-Abhath, Universté américaine de Beyrouth.

Dolgopolsky, A., Nostratic Dictionary, 2008. [Book]. http://www.dspace.cam.ac.uk/handle/1810/196512

Dozy, Reinhart Pieter Anne, Supplément aux dictionnaires arabes, Leyde, E. J. Brill, 1881.

ETYMARAB, racine ŠRB dans Etymological Dictionary of Arabic, University of Oslo, Faculty of Humanities, 2016. [En ligne].

Johnson, Francis, A Dictionary, Persian, Arabic and English, Londres, W.H. Allen, 1852.

Kazimirski, A. de Biberstein-, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve, 1860.

Khatef, Laïla, Le croisement des étymons : organisation formelle et sémantique, Langues et Littératures du Monde Arabe, nº 4, 119-138, 2004.

Masson, Michel, « Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de couler », in Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, p. 1024-1041, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991.

Nourai, Ali, An Etymological Dictionary of Persian, English, and other Indo-European Languages, 1995.[18]

Rajki, Andras, Arabic Etymological Dictionary, 2002. [En ligne].

Reig, Daniel, Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », Paris, Librairie Larousse, 1983.

Rolland, Jean-Claude, Étymologie arabe : dictionnaire des mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, Paris, L’Asiathèque, 2015.

Rolland, Jean-Claude, dans Dix études de lexicologie arabe, 2e éd., Rolland, Meaux, 2017 :

– « Coupure, couture et coulure », p. 7

– « Le lien et la menace », p. 117

– « Des étymons monoconsonantiques ? », p. 147

Wehr, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.

 

 

 

ANNEXE : De quelques absents de la notice de Kazimirski

 

NB : Pour les auteurs cités (Dozy, Belot, Wehr, Reig, Rajki, Nourai), voir la bibliographie.

  

شرّاب šurrāb chaussette

 

Le dictionnaire de Wehr semble être un des rares ouvrages, sinon le seul, à donner ce شرّاب šurrāb qui n’est qu’une variante du classique et sémitique جورب ǧawrab ou ǧūrab. D’après Rajki, جورب ǧawrab est apparenté à جراب ǧirāb “sac”, lequel a pour cognat l’akkadien gurābu, même sens. C’est une étymologie vraisemblable, et ce serait donc le persan qui viendrait de l’arabe, et non l’inverse. Il ne faut cependant pas non plus exclure la possibilité que l’akkadien ait transité par l’iranien avant d’être adopté par l’arabe, ce qui justifierait le fait que Nourai (p. 170), sans rien dire de l’akkadien, place chronologiquement l’arabe جورب ǧawrab entre un iranien gūrb (ou kūrb) d’où il serait issu et un persan jūrāb qui en serait issu.

 

Notons que جريب ǧarīb a le sens de « grand cours d'eau qui reçoit des affluents », ce qui nous fournit un cas de plus du parallélisme sémantisme couler // coudre, tisser, tresser. (Voir plus haut F – 03 شرب šarb).

 

 

شربة šurba, شوربة šūrba soupe

 

Nous renvoyons à notre propre notice, extraite de la prochaine édition de notre Dictionnaire des mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique[19] :

 

شوربة šūrba ou شربة šurba (Reig), “soupe”.

Du persan šor-bā, “bouillon de viande, soupe”, via le turc çorba, même sens. Kazimirski l’a oublié mais Belot le mentionne à part de l’entrée شرب ŠRB, le vocalise šawraba, et le classe parmi les emprunts d’origine turque. Pour Nişanyan, le turc çorba est un emprunt au persan šor-bā, composé de šor, “salé” et du suffixe - qui dit comment une chose est cuisinée. Mais pour Johnson, - désigne une sorte de gruau ou d'autres genres de nourritures à manger à la cuillère. Le suffixe persan - est issu du pehlevi -bāg. (Le pehlevi spēdbāg désigne une soupe de lait caillé.) D’où la survivance d’une forme arabe شورباج šūrbāǧ, plus ancienne. Ce suffixe semble issu de la racine IE *bʰag-, “donner ou recevoir une part de viande, d'où est issu le verbe grec φάγομαι [phágomai] “manger (> fr. -phage).

C’est donc à tort que ce mot a été confondu par Reig (et par d’autres mais ni par Belot ni par Wehr) avec son homonyme شربة šurba, “gorgée de boisson”, dérivé du verbe arabe شرب šariba, “boire”.

 

شربة širba biche

 

Dozy donne sur ce mot deux indications éclairantes : le mot s’utilisait en arabe d’Espagne et sa définition en espagnol est cierva hembra, « cerf femelle ». Il est alors probable que شربة širba est une arabisation du castillan cierva, facilitée par une prononciation du /v/ qui, dans une bouche espagnole, le rend souvent impossible à dstinguer d’un /b/.

 

 



[1] Comme on pouvait s’y attendre, Dolgopolsky rapproche cette racine du latin sorbere et de l’anglais to slurp (IE *srebh-) autour d’une des plus riches racines nostratiques (nº 2224).

[2] Cette étude a été présentée, sous une forme très différente, à la séance de la SELEFA (Société d’Études Lexicographiques et Étymologiques Françaises & Arabes) du 7 décembre 2017. Remerciements aux présents, en particulier à Michel Nicolas, Roland Laffitte et Mohammed Yakoub, pour leurs judicieuses remarques qui nous ont conduit à un remaniement en profondeur de l’ensemble.

[3] Belot ajoutera le sens de « fumer (du tabac) » dans la locution الدخان شرب šariba al-duḫān qu’il qualifie de “propre à la langue vulgaire”, c’est-à-dire la langue parlée.

[4] Sens probable : l’irrigante.

[5] Pour Beaussier, مشرب mašrab a divers autres sens qui sont sans ambigüité liés aux actions de boire ou de fumer : bouche, bout d’un fusil, d’un pistolet ; bout de pipe, de cigare en ivoire, ambre, etc. ; bol cylindrique, profond, à anse.

[6] Lui-même dénominal de فو bouche par incrémentation du h. Voir le début de notre étude « Des étymons monoconsonantiques ? » dans Rolland, Dix études de lexicologie arabe (2e édition, p. 147).

[7] « Coupure, couture et coulure », dans Rolland, Dix études de lexicologie arabe (2e édition, p. 7).

[8] « Une nouvelle dimension du domaine de la kashkasha », à paraître dans Al-Abhath, Université Américaine de Beyrouth.

[9] « Le lien et la menace », dans Rolland, Dix études de lexicologie arabe (2e édition, p. 117).

[10] Voir bibliographie.

[11] Voir Bohas, Georges, 1997.

[12] Rappelons que le latin abundans est dérivé de unda « eau ».

[13] Les poils ... ou les plumes : on a vu plus haut « ريش rayš, ريّش rayyiš très riche en feuilles, qui a beaucoup de feuilles, touffu (plante, arbre). »

[14] Voir Bohas et Bachmar (2013), p. 94.

[15] Pour Bohas et Saguer (2014), l’homonymie en arabe peut effectivement reposer sur diverses analyses étymoniales.

[16] Sur le croisement des étymons, voir Khatef (2004).

[17] Cette parenthèse est de Kazimirski. Nous voyons que son hypothèse est invalidée par le fait que souvent est directement relié à la notion d’abondance. Ce qui n’empêche pas que faire qqch quatre fois soit plus ou moins synonyme, du moins en arabe, de faire qqch souvent.

[18] L’ouvrage n’étant pas daté, « 1995 » est la date de la référence la plus récente.

[19] Rolland (2015).

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Le signe, l’insigne et la désignation

 

 

La parentèle arabe de إسم ism

 

 

 

Cette étude nous a été inspirée par un article de Simona Olivieri[1] dans la troisième partie duquel l’auteur présente un historique des débats qui ont agité les grammairiens arabes, notamment ceux des écoles de Baṣra et de Kūfa (2e/8e s. – 3e/9e s.) quant à la racine d’origine du nom إسم ism : était-ce سمو √smw ou n’était-ce pas plutôt وسمwsm ? Du point de vue de la tradition dictionnairique arabe, où l’on classe les vocables en fonction de leur appartenance réelle ou supposée à telle ou telle racine trilitère, le débat n’était effectivement pas vain. À juger par la place de إسم ism sous سمو √smw chez Kazimirski, Belot et Reig aussi bien que chez Lane, c’est la position de Baṣra en faveur de cette option qui semble l’avoir finalement emporté. Seul Wehr se rebelle, ne prend pas partie, et préfère imaginer à ce nom une racine bilitère سمsm qu’il place juste avant سمّsmm.[2]

 

À notre modeste niveau, mais encouragé d’abord par l’option de Wehr, puis par l’intérêt depuis longtemps déjà porté aux bilitères, notamment dans le DRS[3], et enfin par la Théorie des Matrices et Étymons (désormais TME) de Georges Bohas[4], nous nous proposons de faire ici quelques observations, aussi bien formelles que sémantiques, qui devraient permettre, du moins on l’espère, de prendre quelque distance ou hauteur par rapport à ce débat et d’ouvrir d’autres perspectives aussi bien étymologiques que lexicographiques. Dans sa note nº 45 p. 339, Simona Olivieri donne une liste exhaustive des cognats de إسم ism dans les diverses langues sémitiques. Nous nous proposons quant à nous de présenter ici un inventaire provisoire et non exhaustif des racines qu’on pourrait légitimement supposer apparentées à إسم ism au sein même du lexique de l’arabe, à commencer par les deux familles candidates à l’adoption qui firent l’objet de la fameuse dispute médiévale.

 

 

1. Les deux familles nucléaires concurrentes

 

1.1. La racine وسم wsm (Kazimirski, II, p. 1537)

 

Les formes retenues ayant été jugées suffisamment représentatives, nous avons allégé la notice des dérivés qui n’apportaient pas d’information propre.

 

وسم wasama marquer qqch d’une marque imprimée avec un fer chaud ; décrire, dépeindre ; surpasser qqn en beauté – وسم wasuma être beau de visage – II. distinguer, décorer qqn – V. se teindre les mains ou autres parties du corps avec de la poudre ; juger d’une chose à l’aide des signes que l’on aperçoit ; découvrir un indice, surtout favorable, dans qqch – VIII. se distinguer par un signe quelconque (au physique ou au moral) – وسم wasm, سمة sima marque empreinte sur la peau avec un fer chaud – وسام wisām marque (d’une bête), insigne, médaille, décoration – وسامة wasāma trait de beauté, qui distingue ; beauté du visage – موسم mawsim saison de la foire – ميسم mīsam outil en fer à l’aide duquel on imprime une marque sur la peau d’une bête ; cette marque elle-même ; marque d’infamie imprimée aux criminels ; trait de beauté particulier à un beau visage ; visage ; beauté ; race, origine – وسمة wasma, wasima feuilles d’une plante semblable au myrte, dont le suc épaissi sert à se teindre les cheveux et les sourcils en noir ; feuilles de l’indigo

 

Commentaire : Le sens premier de cette racine est clairement le marquage au fer chaud qui permet, en particulier à l’occasion d’une foire[5], de savoir qui est le propriétaire de tel ou tel animal. Tous les autres sens en sont dérivés, notamment la distinction qui, comme en français, acquiert un sens moral allant bien au-delà du simple fait de séparer un élément d’un ensemble. On notera également en français les rapports entre les mots marque, marquer et remarquable.

 

La beauté du visage n’étant pas forcément la chose du monde la mieux partagée, quand elle existe, elle se remarque ; les humains peu sûrs d’être dotés d’une beauté naturelle usent d’artifices comme le maquillage et le tatouage. D’un bel animal, on dit qu’il est racé : le même lien sémantique se retrouve en arabe entre race ou origine et beauté, comme on le voit par cette riche racine.

 

1.2. La racine سمو √smw (Kazimirski, I, p. 1144)

 

Par souci de clarté et de légèreté, nous n’avons retenu que les sens premiers de cette racine, à savoir la hauteur – physique et morale – et la désignation, ainsi que les deux substantifs les plus usuels relativement à ces notions. Comme on pourra le constater en consultant la notice de Kazimirski, les autres vocables sont soit des formes synonymes, soit des termes de chasse sans lien sémantique avec les formes retenues, soit des dérivés au lien sémantique clair avec ces formes.

 

سما samā être haut, élevé, devenir grand, s’élever ; s’élever vers un point plus élevé ; élever, hausser, hisser ; monter vers ; s’élever, se dresser au point de paraître visible à qqn ; nommer, appeler qqn d’un nom, donner un nom à – III. surpasser qqn en élévation, en grandeur, en gloire – VIII. concevoir une opinion favorable de qqn d’après sa physionomie – سماء samā’ ciel – إسم ism nom

 

Commentaire : Le marquage est ici virtuel : la fonction première du nom est de désigner les personnes, les objets et les notions. Mais le nom a aussi un rapport évident avec la célébrité, avec la gloire (cf. le fr. renom). Notons dans la forme VIII le lien entre la physionomie et l’opinion favorable. Dès cette deuxième racine on comprend l’intitulé de notre étude : il y a ici à la fois le signe (les traits du visage), l’insigne (la gloire), et la désignation (le nom).

 

En ce qui concerne la hauteur, le fait de dépasser le reste ou la norme, d’être énorme, sa conséquence la plus importante est, dans ce contexte, de donner à l’objet concerné une visibilité supérieure.

 

 

2. Les proches parents par le bilitère -sm-

 

Nous commençons par les racines les plus proches des racines de départ : la racine sourde et les racines creuses que Kazimirski traite sous une seule entrée. Ces quatre ou cinq racines sont ce que Bohas appelle des racines « non ambigües » car le glide, quelle que soit sa place, n’est pas considéré comme apte à être une radicale. Nous poursuivrons par les racines dites « saines », forcément beaucoup plus nombreuses, que Bohas préfère appeler « ambigües », mais on verra que cette ambigüité formelle est le plus souvent levée par une forte proximité sémantique avec les racines « non ambigües ».

 

2.1. Les racines سمّ samma et سوم swm / سيم sym

 

Avertissement : À partir d’ici, nous ne retenons dans les racines que les vocables les plus représentatifs de la thématique générale constatée dans les deux racines de départ.

 

سوم swm / سيم sym – II. et IV. marquer (un cheval) d’une marque – V. adopter une marque distinctive (guerriers au combat) – سومة sūma marque, empreinte dont on marque les pièces de bétail, marque distinctive dont un guerrier s’affuble à la guerre – سيمًا sīman et سيماء sīmā’ marque, signe ; traits du visage, physionomie – سيمياء sīmiyā’ marque, signe ; beauté

 

سمّ samma être propre, spécial, particulier – سمامة samāma trace, vestige (de maison ou tente démolie ou renversée) – سموم samūm vent chaud et pestilentiel – سامّة sāmma personnes d’élite, les grands

 

Commentaire : À la lecture du contenu lexical de la racine سوم swm / سيم sym, où l’on revient au marquage volontaire, on peut s’étonner qu’elle n’ait pas été, dès le Moyen Âge, rapprochée des deux racines qui firent l’objet de la fameuse dispute, au moins de وسم √wsm dont elle semble n’être qu’une variante.

 

Avec la racine سمّ samma, nous voyons apparaître la thématique de la trace, du vestige. Il ne s’agit plus ici de marquage volontaire ni du remarquable, mais du remarqué, et même de ce qui pourrait éventuellement passer inaperçu si l’on n’y prenait garde. D’où les deux dimensions inverses que nous ne cesserons de rencontrer, à savoir l’énormité – au sens étymologique du mot – et la petitesse.  Quant à سموم samūm, il nous introduit dans les perceptions autres que visuelles – ici le toucher et l’odorat – dont nous allons voir qu’elles occupent dans notre inventaire une place non négligeable.

 

2.2. Les autres racines

 

Avertissement : Comme les sous-groupes constitués ci-dessous en rendent compte, la place du bilitère est indifférente : il est à l’initiale, en finale ou « cassé » par la troisième radicale.

 

سمع sami‛a écouter, entendre – II. rendre célèbre, répandre la renommée de qqn

سمق samaqa être haut, grand, d’une belle taille (plante, arbre)

سمك samaka élever dans les airs ; être très haut, grand – سمك samak poisson (?)

سمل samal reste d’eau au fond d’un vase, d’un puits

 

Commentaire : Nous ne reviendrons pas sur les sémantismes apparus précédemment. Comme nouveauté, notons, avec سمع sami‛a, la perception des signes auditifs. Mais que vient faire ici le poisson ? On sait que de nombreux animaux sont, dans toutes les langues, nommés en fonction de leur caractéristique principale. Alors, « le puant » ? Dans le contexte de cette étude, il nous est en effet apparu que le nom arabe du poisson pourrait avoir quelque rapport avec l’odeur – signe olfactif – dégagée par cet animal dès qu’il n’est plus très frais. Si c’est un hasard, on reconnaîtra que le hasard aime jouer avec les mots.

 

بسم basama sourire

جسم ǧasuma être gros, corpulent, épais, d’un grand volume

دسم dasama arroser légèrement le sol (pluie)

رسم rasama tracer, faire des marques – رسم rasm trace, marque, vestige, empreinte, trait

طسم √ṭsmأطسمّة uṭsumma le milieu, le cœur et la meilleure partie de toute chose

عسمة ‛asma petit morceau, bouchée – عسوم ‛usūm petite quantité ; petits morceaux ou miettes de pain sec

غسم ġusam parties détachées de plus gros nuages, petits nuages isolés

قسم qasama séparer, disperser les hommes qui étaient ensemble – قسم qasuma être beau, joli, gracieux – قسم qasm, qism, قسمة qisma faculté innée, disposition naturelle, aptitude pour qqch – قسم qasam, قسمة qisma, qasama, قسام qasām, قسامة qasāma beauté, élégance des formes

كسم kasama broyer qqch de sec avec les doigts

لسم lasama goûter, déguster qqch

نسم nasama faire sortir à sa surface un peu d’eau – نسم nasima se gâter et commencer à sentir mauvais – نسم nasam odeur du lait ou de la graisse – منسم mansim marque, trace, vestige

هسم hasama casser, fracasser un objet creux en dedans

 

Commentaire : Parmi les nouveautés, notons le sourire – geste aussi significatif que le clin d’œil, que nous trouverons plus loin –, les traces ou restes de pluie sur le sol, la perception gustative, et la qualité (le meilleur), à compter comme la beauté au nombre des choses remarquables. Les objets qui ont été broyés ou fracassés laissent des traces sous forme de fragments de petite taille. Le détachement ou la séparation d’avec le tout est aussi une forme de marquage, de distinction. Le verbe نسم nasima nous conforte dans l’idée que le nom du poisson n’est peut-être pas un hasard. Enfin, après les traits du visage, apparaissent ici par la même métaphore qu’en français les traits de caractère, les facultés innées.

 

سخم saḫama – II. sentir mauvais

سطم suṭm (pl.) racines, origines – أسطم usṭum plus noble, plus illustre – أسطمة usṭuma milieu, cœur, la meilleure partie d’une chose, le noyau, l’élite de...

سغم saġama – II. faire humer

سلم salama piquer qqn, faire une morsure (serpent) – IV. faire monter qqn à l’aide d’une échelle – سلمان salmān la meilleure partie, le choix – سلّم sullam échelle ; étrier ; moyen à l’aide duquel on arrive à qqch, marchepied, fig.

سنم sanima être haut, grand – سنام sanām bosse du chameau ; élévation, protubérance, bosse

سهم suhima être affecté par le vent pestilentiel samûm

 

Commentaire : À propos de سلم salama et de ses dérivés : si ces mots ont l’air d’intrus au sein d’une notice dictionnairique consacrée à la racine سلمslm où dominent les notions de salut, de santé, de bon état physique, de sécurité, de soumission, etc., on voit qu’ils sont beaucoup moins isolés dans l’environnement que nous leur donnons ici ; et aussi qu’ils relèvent d’une même racine – homonyme de l’autre – ce que rien ne laissait supposer à première vue. La TME nous donne la clé de cette homonymie : la racine سلمslm.1 « salut, etc. » est construite sur l’étymon {s,l} alors que la racine سلمslm.2 « piqûre de serpent ; monter » l’est sur l’étymon {s,m}. La morsure du serpent, comme toutes les blessures, laisse non seulement son venin – سمّ samm – mais aussi sa marque.[6]

 

 

3. Des parents un peu plus éloignés

 

En phonologie sémitique, notamment quand on compare l’hébreu et l’arabe, on s’accorde à considérer le š comme proche du s. Nous avons donc inventorié ci-après les racines présentant la séquence šm, en commençant par les racines non ambigües.

 

شمّ šamma flairer – شمم šamam élévation, hauteur d’une montagne – شميم šamīm bonne odeur (d’une chose qui sent bon) ; haut, élevé

شمشم šamšama respirer, renifler, prendre le vent

شما šamā u être haut, élevé – II. flairer

شمخ šamaḫa être très haut, élevé

شمط šamaṭa شمطاط šimṭāṭ troupe, bande détachée (d’hommes ou d’animaux)

شمل √šml شمل šamal, شملة šamla le peu de dattes qui restent sur l’arbre après la récolte – شمال šimāl naturel, caractère, qualité innée

 

وشم wašama se tatouer le corps – وشم wašm tatouage

جشم ǧašm, ǧašam corpulence, obésité

حشم ḥašama acquérir de la considération, de l’importance

خشم ḫašima sentir mauvais, exhaler une odeur fétide

رشم rašama écrire à qqn ; marquer les tas de grains mesurés avec un morceau de bois plat –  رشمrašima avoir envie d’un mets dont on a senti l’odeur – مرشوم maršūm marqué (linge, etc.)

قشم qašama choisir les meilleurs morceaux et les manger – قشام qušām, قشامة  qušāma restes de mets qu’on jette

كشم kašama couper net, entièrement – كشم kašima éprouver quelque perte, quelque atteinte, dans son corps, dans son honneur

نشم našima être tacheté de taches blanches et noires ; élever, rendre illustre – II. suer l’eau (terre)

هشم hašama traire une chamelle avec toute la main ; casser, écraser un corps sec et creux en dedans – II. honorer, respecter, révérer qqn – هشيم hašīm morceau de bois cassés ; éclats d’os cassés

 

Commentaire : À propos de هشم hašama : nous allons rencontrer à partir d’ici beaucoup de mots en rapport avec la traite d’une femelle ou la succion du lait de la mère, ou avec l’extraction en général (voir ci-dessous شام šāma tirer un sabre du fourreau), laquelle est symbolique de l’action de sélectionner[7] comme le dit bien la locution française tirer (le meilleur) parti de qqch. La forme II du même verbe confirme cette interprétation.

 

شام šāma tirer un sabre du fourreau ; être marqué d’un grain de beauté – شامة šāma grain de beauté, signe sur le corps – شيمة šīma naturel, caractère, qualité innée, mœurs ; caractère distinctif, marque caractéristique à laquelle on reconnaît qqch

شخم šaḫama – IV. être gâté, sentir mauvais (lait)

شرم šarama fendre légèrement – شارم šārim qui ne fait que toucher le bord du but (flèche)

شعم √šm شعوم šuūm grand de taille (homme)

شغم √šġm شغموم šuġmūm, شغميم šiġmīm long, bien formé de corps (se dit des animaux et des hommes)

شنم šanama se déchirer le visage avec les ongles, égratigner, causer une égratignure

 

 

4. La famille élargie

 

Dans la TME, une famille morphosémantique arabe se caractérise par la présence, au sein des racines qui la composent, d’un “étymon” bilitère de type {C1,C2} porteur d’une même charge sémantique. La troisième consonne d’une racine trilitère a le statut de crément – préfixe, suffixe ou infixe – et la place des consonnes de l’étymon – qui doivent respectivement relever d’un même groupe phonétique – n’est ni fixe ni ordonnée. Cette théorie, dont nous avons pu vérifier maintes fois la validité dans nos précédentes études, nous autorise donc à intégrer également dans notre corpus les racines synonymes construites sur les séquences bilitères ms et .

 

4.1. Les racines de structure ms

 

مسّ massa toucher, atteindre, porter atteinte à, blesser (en parlant d’un mal, d’une maladie) – أمسّ amass plus considérable, principal

مسا masā introduire la main dans le vagin de la chamelle pour en tirer le sperme de l’étalon qui vient de la couvrir, quand on ne veut pas qu’elle retienne de ce mâle

مسح masaḥa toucher, frotter, palper ; atteindre (d’un coup de sabre) – مسحة  masḥa légère teinture de qqch, ce qui reste à la surface d’un corps touché par un autre qui y a déteint – مسوح masūḥ tout ce qui sert à oindre – المسيح al-masīḥ l’Oint, le Messie

مسخ masaḫa – VIII. tirer, dégainer du fourreau (un sabre)

مسر masara tirer, extraire une chose de l’endroit étroit où elle se trouvait

مسط masaṭa cingler qqn de coups de fouet

مسك misk musc – مسك musuk odeur du musc – مسكة muska, مساك misāk un reste de qqch dans qqch

مسل masala مسالة masāla belle forme ovale du visage

مسن masana donner un très violent coup de fouet ; tirer, extraire une chose d’une autre

 

ومس wamasa frotter une chose pour la rendre lisse

قمس qums homme considérable, noble, notable

لمس lamasa toucher

 

ميس mysميسون maysūn jeune garçon bien fait et beau de visage

متس matasa saisir et tordre de tous côtés en voulant arracher qqch

مدس madasa frotter (du cuir)

مرس marasa sucer (son doigt, en parlant d’un enfant)

معس ma‛asa frotter avec force (le cuir) ; percer avec une lance 

مغس maġasa percer qqn avec une lance ; toucher, palper, tâter

 

Commentaire : À propos de مسح masaḥa : le sémantisme caractéristique de cette racine – et d’autres que nous rencontrerons – est l’action de frotter. Le but de cette action est plus souvent de nettoyer, d’effacer des traces plutôt que d’en laisser. Néanmoins, on voit par l’environnement sémantique général que c’est la notion de contact, le sens du toucher qui prédomine, ainsi que les effets visibles de ces contacts, quels qu’ils soient, frottements ou coups de sabre ou de lance. Quant au Messie, c’est clairement Celui qui a été distingué et marqué par Dieu ; l’onction à l’huile n’est qu’une image matérielle et visible, symbolique, de cette distinction.

 

4.2. Les racines de structure --

 

Tous les sémantismes propres à notre corpus ayant été relevés précédemment, nous n’aurons pas de commentaire à faire sur ces racines.

 

مشّ mšš مشش mušaš tache blanche qui se forme sur l’œil d’un chameau – مشاش mušāš caractère, nature, naturel

مشط mušṭ marque imprimée avec un fer chaud  sur la peau d’un chameau

مشع maša‛a arracher qqch des mains à qqn

مشغ mšġ – II. marquer, crayonner avec de la terre rouge

مشق mašaqa traire peu une femelle, n’en tirer que peu de lait – II. marquer, crayonner avec de la terre rouge

مشل mašala tirer un sabre du fourreau

مشن mašana tirer tout le lait d’une chamelle – VIII. tirer (le sabre) du fourreau – مشنة mašna écorchure, blessure faite à la surface de la peau

 

ومشة wamša signe maternel blanc sur le corps

خمش ḫamaša déchirer avec les ongles (visage, corps)

رمش ramaš taches blanches qui apparaissent aux ongles chez les jeunes gens adultes

قمش qamaša ramasser par terre en grattant, en raclant

كمش kamaša prendre, enlever avec la main autant qu’on peut

همش hamaša traire une chamelle

 

ماش māša traire une femelle de manière à ne tirer qu’une partie du lait, ayant soin d’en laisser un peu dans le pis

متش mataša séparer et disperser qqch en y passant ses doigts – متش matš points blancs aux ongles

محش √mḥš – IV. noircir une chose, y causer une brûlure

مدش madaša manger peu, donner peu

مرش maraša gratter, déchirer avec les ongles ; frotter avec le bout des doigts ; piquer, offenser qqn par un propos blessant – تمريش tamrīš petite quantité de pluie

معش ma‛aša frotter doucement qqch

مهش mahaša brûler qqch en l’approchant du feu ; déchirer avec les ongles

 

 

5. Organisation du corpus

 

5.1. Classement et codification des sémantismes

 

A. Le marquage physique intentionnel et artificiel

 

A.1. le marquage des animaux et des criminels

A.2. marques du guerrier, tatouage et maquillage

A.3. outils ou produits utilisés

 

B. Le marquage physique accidentel ou naturel

 

B.1. marques et morceaux laissés par des coups ; ces coups

B.2. le remarqué pour sa petite taille

B.3. le remarqué pour sa grande taille

B.4. le remarqué pour sa beauté physique

B.5. le remarqué pour sa valeur

B.6. le remarqué par les autres sens que la vue

 

C. Les signes, l’insigne et la désignation

 

C.1. attribution d’un nom ; sourires, clins d’œil et signes divers, signaux, symboles ; tracer, écrire, décrire

C.2. les traits de caractère, ce qui est propre, spécial, particulier

C.3. le remarqué pour ses qualités morales ; considérer, estimer ; décorer, honorer, médaille, insigne

C.4. le marquage par la coupure du tout, la séparation, l’extraction

 

5.2. Classement du corpus par les sémantismes

 

A. Le marquage physique intentionnel et artificiel

 

A.1. le marquage des animaux et des criminels

 

سوم swm et سيم sym – II. et IV. marquer (un cheval) d’une marque – سومة sūma marque, empreinte dont on marque les pièces de bétail

مشط mušṭ marque imprimée avec un fer chaud  sur la peau d’un chameau

موسم mawsim saison de la foire (implicitement : du marquage des animaux)

ميسم mīsam marque sur la peau d’une bête ; marque d’infamie imprimée aux criminels 

وسام wisām marque (d’une bête)

وسم wasama marquer qqch d’une marque imprimée avec un fer chaud 

وسم wasm, سمة sima marque empreinte sur la peau avec un fer chaud 

 

A.2. marques du guerrier, tatouage et maquillage

 

سوم swm et سيم sym – V. adopter une marque distinctive (guerriers au combat) – سومة sūma marque distinctive dont un guerrier s’affuble à la guerre

وسم wasama – V. se teindre les mains ou autres parties du corps avec de la poudre

وشم wašama se tatouer le corps – وشم wašm tatouage

 

A.3. outils ou produits utilisés

 

ميسم mīsam outil en fer à l’aide duquel on imprime une marque sur la peau d’une bête

وسمة wasma, wasima feuilles d’une plante semblable au myrte, dont le suc épaissi sert à se teindre les cheveux et les sourcils en noir ; feuilles de l’indigo

 

B. Le marquage physique accidentel ou naturel

 

B.1. les coups qui laissent des marques ou des morceaux

 

خمش ḫamaša déchirer avec les ongles (visage, corps)

سلم salama piquer qqn, faire une morsure (serpent)

شرم šarama fendre légèrement

شنم šanama se déchirer le visage avec les ongles, égratigner, causer une égratignure

عسمة ‛asma petit morceau, bouchée

قمش qamaša ramasser par terre en grattant, en raclant

كسم kasama broyer qqch de sec avec les doigts

كشم kašima éprouver quelque perte, quelque atteinte, dans son corps, dans son honneur

محش √mḥš – IV. noircir une chose, y causer une brûlure

مرش maraša gratter, déchirer avec les ongles ; piquer, offenser qqn par un propos blessant

مسح masaḥa atteindre (d’un coup de sabre)

مسّ massa toucher, atteindre, porter atteinte à, blesser (en parlant d’un mal, d’une maladie)

مسط masaṭa cingler qqn de coups de fouet

مسن masana donner un très violent coup de fouet

مشنة mašna écorchure, blessure faite à la surface de la peau

معس ma‛asa frotter avec force (le cuir) ; percer avec une lance 

مغس maġasa percer qqn avec une lance 

مهش mahaša brûler qqch en l’approchant du feu ; déchirer avec les ongles

هسم hasama casser, fracasser un objet creux en dedans[8]

هشم hašama casser, écraser un corps sec et creux en dedans

هشيم hašīm morceau de bois cassés ; éclats d’os cassés

ومس wamasa frotter une chose pour la rendre lisse

 

B.2. le remarqué pour sa petite taille

 

دسم dasama arroser légèrement le sol (pluie)

رسم rasm trace, marque, vestige, empreinte, trait

رمش ramaš taches blanches qui apparaissent aux ongles chez les jeunes gens adultes

سمامة samāma trace, vestige (de maison ou tente démolie ou renversée)

سمل samal reste d’eau au fond d’un vase, d’un puits

شمل √šml شمل šamal, شملة šamla le peu de dattes qui restent sur l’arbre après la récolte

شيم √šym être marqué d’un grain de beauté – شامة šāma grain de beauté, signe sur le corps

عسوم ‛usūm petite quantité ; petits morceaux ou miettes de pain sec[9]

قشام qušām, قشامة  qušāma restes de mets qu’on jette

متش matš points blancs aux ongles

مدش madaša manger peu, donner peu

مرش maraša تمريش tamrīš petite quantité de pluie

مسحة  masḥa légère teinture de qqch, ce qui reste à la surface d’un corps touché par un autre qui y a déteint

مسك masaka – مسكة muska, مساك misāk un reste de qqch dans qqch

مشّ mšš مشش mušaš tache blanche qui se forme sur l’œil d’un chameau

نسم √nsm منسم mansim marque, trace, vestige

نسم nasama faire sortir à sa surface un peu d’eau

نشم našima – II. suer l’eau (terre)

نشم našima être tacheté de taches blanches et noires 

ومشة wamša signe maternel blanc sur le corps

 

B.3. le remarqué pour sa grande taille

 

جسم ǧasuma être gros, corpulent, épais, d’un grand volume

جشم ǧašm, ǧašam corpulence, obésité

سما samā être haut, élevé, se dresser au point de paraître visible à qqn

سماء samā’ ciel

سمق samaqa être haut, grand, d’une belle taille (plante, arbre)

سمك samaka élever dans les airs ; être très haut, grand

سنم sanima être haut, grand – سنام sanām bosse du chameau ; élévation, protubérance, bosse

شعم √šm شعوم šuūm grand de taille (homme)

شما šamā u être haut, élevé

شمخ šamaḫa être très haut, élevé

شمّ šammaشميم šamīm haut, élevé – شمم šamam élévation, hauteur d’une montagne

 

B.4. le remarqué pour sa beauté physique

 

سطم suṭm (pl.) racines, origines

سما samā – VIII. concevoir une opinion favorable de qqn d’après sa physionomie

سيمًا sīman et سيماء sīmā’ traits du visage, physionomie – سيمياء sīmiyā’ marque, signe ; beauté

شغم √šġm شغموم šuġmūm, شغميم šiġmīm long, bien formé de corps (se dit des animaux et des hommes)

قسم qasuma être beau, joli, gracieux – قسم qasam, قسمة qisma, qasama, قسام qasām, قسامة qasāma beauté, élégance des formes

مسل masala مسالة masāla belle forme ovale du visage

ميس mysميسون maysūn jeune garçon bien fait et beau de visage

وسم wasama surpasser qqn en beauté – وسم wasuma être beau de visage – وسامة wasāma trait de beauté, qui distingue ; beauté du visage –  ميسم mīsam trait de beauté particulier à un beau visage ; visage ; beauté ; race, origine

 

B.5. le remarqué pour sa valeur

 

سامّة sāmma personnes d’élite, les grands

سطم √sṭm أسطمة usṭuma milieu, cœur, la meilleure partie d’une chose, le noyau, l’élite

سلمان salmān la meilleure partie, le choix

طسم √ṭsmأطسمّة uṭsumma le milieu, le cœur et la meilleure partie de toute chose

قشم qašama choisir les meilleurs morceaux et les manger

 

B.6. le remarqué par d’autres sens que la vue : entendre, toucher, sentir, etc.

 

خشم ḫašima sentir mauvais, exhaler une odeur fétide

رشم rašima avoir envie d’un mets dont on a senti l’odeur

سغم saġama – II. faire humer

سمع sami‛a écouter, entendre

سمك samak poisson (?)

سموم samūm vent chaud et pestilentiel

سهم suhima être affecté par le vent pestilentiel samûm[10]

شخم šaḫama – IV. être gâté, sentir mauvais (lait)

شرم šaramaشارم šārim qui ne fait que toucher le bord du but (flèche)

شما šamā – II. flairer

شمشم šamšama respirer, renifler, prendre le vent

شمّ šamma flairer – شميم šamīm bonne odeur (d’une chose qui sent bon) 

لسم lasama goûter, déguster qqch

لمس lamasa toucher

مدس madasa frotter (du cuir)

مرش maraša frotter avec le bout des doigts 

مسح masaḥa toucher, frotter, palper 

مسك misk musc – مسك musuk odeur du musc 

معش ma‛aša frotter doucement qqch

مغس maġasa toucher, palper, tâter

نسم nasima se gâter et commencer à sentir mauvais – نسم nasam odeur du lait ou de la graisse

 

C. Les signes, l’insigne et la désignation

 

C.1. attribution d’un nom ; clins d’œil et signes divers, signaux, symboles ; tracer, écrire, décrire

 

إسم ism nom – سما samā nommer, appeler qqn d’un nom, donner un nom à

بسم basama sourire

رسم rasama tracer, faire des marques

رشم rašama écrire à qqn ; marquer les tas de grains mesurés avec un morceau de bois plat – مرشوم maršūm marqué (linge, etc.)

سيمًا sīman et سيماء sīmā’ marque, signe 

مشغ mšġ – II. marquer, crayonner avec de la terre rouge

مشق mšq – II. marquer, crayonner avec de la terre rouge[11]

وسم wasama décrire, dépeindre – V. découvrir un indice, surtout favorable, dans qqch ; juger d’une chose à l’aide des signes que l’on aperçoit

 

C.2. les traits de caractère, ce qui est propre, spécial, particulier

 

سمّ samma être propre, spécial, particulier

شمال šimāl naturel, caractère, qualité innée

شيمة šīma naturel, caractère, qualité innée, mœurs ; caractère distinctif, marque caractéristique à laquelle on reconnaît qqch

قسم qasm, qism, قسمة qisma faculté innée, disposition naturelle

مشاش mušāš caractère, nature, naturel

وسم wasama VIII. se distinguer par un signe quelconque (au physique ou au moral)

 

C.3. le remarqué pour ses qualités morales ; considérer, estimer ; décorer, honorer, médaille, insigne

 

حشم ḥašma acquérir de la considération, de l’importance

سطم √sṭm أسطم usṭum plus noble, plus illustre

سما samā – III. surpasser qqn en élévation, en grandeur, en gloire

سمع sami‛a – II. rendre célèbre, répandre la renommée de qqn

قمس qums homme considérable, noble, notable

مسّ √mss أمسّ amass plus considérable, principal

مسوح masūḥ tout ce qui sert à oindre – المسيح al-masīḥ l’Oint, le Messie

نشم našima élever, rendre illustre

هشم hašama – II. honorer, respecter, révérer qqn

وسم wasama – II. distinguer, décorer qqn – وسام wisām insigne, médaille, décoration

 

C.4. le marquage par la coupure du tout, la séparation, l’extraction

 

شام šāma tirer un sabre du fourreau

شمط šamaṭa شمطاط šimṭāṭ troupe, bande détachée (d’hommes ou d’animaux)

غسم ġusam parties détachées de plus gros nuages, petits nuages isolés

قسم qasama séparer, disperser les hommes qui étaient ensemble

كشم kašama couper net, entièrement

كمش kamaša prendre, enlever avec la main autant qu’on peut

ماش māša traire une femelle de manière à ne tirer qu’une partie du lait, ayant soin d’en laisser un peu dans le pis[12]

متس matasa saisir et tordre de tous côtés en voulant arracher qqch

متش mataša séparer et disperser qqch en y passant ses doigts

مرس marasa sucer (son doigt, en parlant d’un enfant)

مسا masā introduire la main dans le vagin de la chamelle pour en tirer le sperme de l’étalon qui vient de la couvrir, quand on ne veut pas qu’elle retienne de ce mâle

مسخ masaḫa – VIII. tirer, dégainer du fourreau (un sabre)

مسر masara tirer, extraire une chose de l’endroit étroit où elle se trouvait

مسن masana tirer, extraire une chose d’une autre

مشع maša‛a arracher qqch des mains à qqn

مشق mašaqa traire peu une femelle, n’en tirer que peu de lait

مشل mašala tirer un sabre du fourreau

مشن mašana tirer tout le lait d’une chamelle – VIII. tirer (le sabre) du fourreau

هشم hašama traire une chamelle avec toute la main 

همش hamaša traire une chamelle

 

 

6. Remarques sur certaines racines du corpus

 

6.1. Racines avec m en position finale

 

Dans notre étude sur le statut du m final dans certaines racines[13], nous avions observé que dans un assez grand nombre de ces racines, la présence de ce m n’apportait aucune information sémantique supplémentaire par rapport à une racine non ambigüe construite sur les deux autres radicales. Quelques-unes de ces racines se retrouvent dans les deux corpus d’étude. Nous les mettons en parallèle avec les racines non ambigües correspondantes :

 

سخم saḫama – II. sentir mauvais – سخم saḫam noirceur // سواخ suwāḫ bourbier // وسخ wasaḫ saleté

سطم suṭm (pl.) racines, origines – أسطم usṭum plus noble, plus illustre ; milieu, centre, cœur (de toute chose) – أسطمة usṭuma milieu, cœur, la meilleure partie d’une chose, le noyau, l’élite de... // وسط wasṭ milieu

شرم šarama fendre légèrement – شارم šārim qui ne fait que toucher le bord du but (flèche) // وشر wašara scier (le bois)

كسم kasama broyer qqch de sec avec les doigts // كسّ kassa broyer, piler

كشم kašama couper net, entièrement, sans rien laisser // كشا kašā mordre à une chose et ensuite la retirer de la bouche

لسم lasama goûter, déguster qqch // لسّ lassa manger, lécher // لاس lāsa goûter, déguster // لسا lasā manger avec avidité

 

Commentaire : À la lumière de la présente étude, peut-être pouvons-nous maintenant supposer que, dans les racines ci-dessus, le m final n’est pas un crément quelconque mais le deuxième phonème d’un étymon croisé avec celui de la racine non ambigüe ?

 

6.2. Racines déjà étudiées dans le cadre de la TME

 

6.2.1. Il se trouve que, dans B&S 2012, quelques racines de notre corpus ont été considérées comme relevant de certaines des matrices phoniques étudiées. C’est notamment le cas de la plupart des racines que nous avons codées ci-dessus (en 5.2.) par « C.4. le marquage par la coupure du tout, la séparation, l’extraction », et que l’on retrouvera sous la matrice {[+nasal],[dorsal / coronal]} « la traction » (p. 81). Ces racines, dont nous donnons ci-après quelques exemples, peuvent s’analyser comme résultant du croisement d’étymons complémentaires, le premier porteur de la charge sémantique traction et le deuxième de la charge sémantique séparation.

 

مسخ masaḫa – VIII. tirer, dégainer du fourreau (un sabre)

مسر masara tirer, extraire une chose de l’endroit étroit où elle se trouvait

مسن masana tirer, extraire une chose d’une autre

مشع maša‛a arracher qqch des mains à qqn

etc.

 

6.2.2. On trouve encore d’autres racines sous trois autres matrices étudiées dans le même ouvrage, dont سلم salama piquer, déjà vue plus haut :

 

– La matrice {[+nasal],[+continu]} « le nez » (p. 29)

خشم ḫašima sentir mauvais, exhaler une odeur fétide : {ḫ,š} nez x {š,m} odeur

نسم nasima se gâter et commencer à sentir mauvais : {n,s} nez x {s,m} odeur

 

– La matrice {[+approximant][+latéral],[+continu]} « la langue » (p. 51)

سلم salama piquer, mordre qqn (serpent) : {l,s} langue x {s,m} marque

لسم lasama goûter, déguster qqch : {l,s} langue x {s,m} goût

 

– La matrice {[labial],[dorsal]} « la courbure » (p. 163)

جسم ǧasuma être gros, d’un grand volume : {ǧ,s} courbure  x {s,m} gros

كمش kamaša prendre avec la main autant qu’on peut : {k,š} courbure  x {š,m} gros

 

6.2.3. Nous avons vu que la séparation est souvent la conséquence d’un coup. Même le marquage des animaux est une blessure douloureuse. On trouvera effectivement des racines relevant d’une des matrices « porter un coup » étudiées dans d’autres ouvrages que B&S 2012, la matrice {[dorsal],[coronal]} « porter un coup » :

 

قسم qasama disperser les hommes qui étaient ensemble : {q,s} coup x {s,m} séparation

كشم kašama couper net, entièrement : {k,š} coup x {š,m} séparation

 

 

7. Conclusion

 

Nous avons clairement établi l’existence d’une corrélation phono-sémantique dans le lexique de l’arabe classique. Il n’est pas impossible que cette corrélation touche d’autres phonèmes que ceux qui ont été pris en compte dans cette étude, et que l’on parvienne ultérieurement à mettre à jour l’existence d’une matrice du signe ou de la marque dont il resterait à trouver la motivation, comme l’exige la TME[14]. Mais tel quel, notre travail aura au moins permis de rapprocher le mot إسم ism d’un certain nombre[15] de racines arabes qui pourraient bien en constituer la famille étymologique. On mesure la distance parcourue depuis les débats qui, sur ce sujet, opposèrent jadis les grammairiens de Baṣra à ceux de Kūfa : le mot إسم ism ne relevait pas particulièrement de سمو √smw ou de وسمwsm, puisque ce nom et ces deux racines étaient en fait tous trois apparentés, formellement par le segment -sm- et par le sémantisme du signe, à un ensemble de racines beaucoup plus important dont nous n’avons probablement rencontré ici qu’une partie, la moins sujette à discussions.

 

 

 

Bibliographie

 

 

Bohas, Georges, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

Bohas, Georges et Bachmar, Karim, L’énantiosémie dans le lexique de l’arabe classique, Université catholique de Louvain, Institut orientaliste, Peeters, Louvain-la-neuve, 2015.

Bohas, Georges et Saguer, Abderrahim, Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

Bohas, Georges et Saguer, Abderrahim, The Explanation of Homonymy in the Lexicon of Arabic, ENS Éditions, 2014.

Cohen, David, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970 ; Louvain / Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet), 1993-2012.

Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

Lane, Edward William, Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate, 1863-1893.

Olivieri, Simona, “The ism in the Arabic Grammatical Tradition: Reflections on Its Origin and Meanings”, in JAIS 17, Dossier Etymologie, 2017.

http://www.hf.uio.no/ikos/forskning/publikasjoner/tidsskrifter/jais/volume/vol17/v17_07d_olivieri_332-344.pdf

Paoli, Bruno, « Le lexique arabe des odeurs », dans Bulletin d’études orientales, LXIV, p. 63-97, 2016.

Reig, Daniel, Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », Paris, Librairie Larousse, 1983.

Rolland, Jean-Claude, « Miṣr : le nom arabe de l’Égypte dans la racine مصرmṣr », dans Dix études de lexicologie arabe, 2e édition, J.C. Rolland, Meaux, 2017.

Rolland, Jean-Claude, « Le statut du m final dans les racines arabes », à paraître dans Langues et littératures du monde arabe nº 11, 2018.

Wehr, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.

 

 

 

ANNEXE : Le corpus dans l’ordre alphabétique (85 racines)

 

بسم basama sourire

جسم ǧasuma être gros, corpulent, épais, d’un grand volume

جشم ǧašm, ǧašam corpulence, obésité

حشم ḥašama acquérir de la considération, de l’importance

خشم ḫašima sentir mauvais, exhaler une odeur fétide

خمش ḫamaša déchirer avec les ongles (visage, corps)

دسم dasama arroser légèrement le sol (pluie)

رسم rasama tracer, faire des marques – رسم rasm trace, marque, vestige, empreinte, trait

رشم rašama écrire à qqn ; marquer les tas de grains mesurés avec un morceau de bois plat –  رشمrašima avoir envie d’un mets dont on a senti l’odeur – مرشوم maršūm marqué (linge, etc.)

رمش ramaš taches blanches qui apparaissent aux ongles chez les jeunes gens adultes

سخم saḫama – II. sentir mauvais

سطم suṭm (pl.) racines, origines – أسطم usṭum plus noble, plus illustre – أسطمة usṭuma milieu, cœur, la meilleure partie d’une chose, le noyau, l’élite de...

سغم saġama – II. faire humer

سلم salama piquer qqn, faire une morsure (serpent) – سلمان salmān la meilleure partie, le choix

سما samā être haut, élevé, devenir grand, s’élever ; s’élever vers un point plus élevé ; élever, hausser, hisser ; monter vers ; s’élever, se dresser au point de paraître visible à qqn ; nommer, appeler qqn d’un nom, donner un nom à – III. surpasser qqn en élévation, en grandeur, en gloire – VIII. concevoir une opinion favorable de qqn d’après sa physionomie – سماء samā’ ciel – إسم ism nom

سمع sami‛a écouter, entendre – II. rendre célèbre, répandre la renommée de qqn

سمق samaqa être haut, grand, d’une belle taille (plante, arbre)

سمك samaka élever dans les airs ; être très haut, grand – سمك samak poisson

سمل samal reste d’eau au fond d’un vase, d’un puits

سمّ samma être propre, spécial, particulier – سمامة samāma trace, vestige (de maison ou tente démolie ou renversée) – سموم samūm vent chaud et pestilentiel

سنم sanima être haut, grand – سنام sanām bosse du chameau ; élévation, protubérance, bosse

سهم suhima être affecté par le vent pestilentiel samûm

سوم swm / سيم sym – II. et IV. marquer (un cheval) d’une marque – V. adopter une marque distinctive (guerriers au combat) – سومة sūma marque, empreinte dont on marque les pièces de bétail, marque distinctive dont un guerrier s’affuble à la guerre – سيمًا sīman et سيماء sīmā’ marque, signe ; traits du visage, physionomie – سيمياء sīmiyā’ marque, signe ; beauté

شام šāma tirer un sabre du fourreau ; être marqué d’un grain de beauté – شامة šāma grain de beauté, signe sur le corps – شيمة šīma naturel, caractère, qualité innée, mœurs ; caractère distinctif, marque caractéristique à laquelle on reconnaît qqch

شخم šaḫama – IV. être gâté, sentir mauvais (lait)

شرم šarama fendre légèrement – شارم šārim qui ne fait que toucher le bord du but (flèche)

شعم √šm شعوم šuūm grand de taille (homme)

شغم √šġm شغموم šuġmūm, شغميم šiġmīm long, bien formé de corps (se dit des animaux et des hommes)

شما šamā u être haut, élevé – II. flairer

شمخ šamaḫa être très haut, élevé

شمشم šamšama respirer, renifler, prendre le vent

شمط šamaṭa شمطاط šimṭāṭ troupe, bande détachée (d’hommes ou d’animaux)

شمل √šml شمل šamal, شملة šamla le peu de dattes qui restent sur l’arbre après la récolte – شمال šimāl naturel, caractère, qualité innée

شمّ šamma flairer – شمم šamam élévation, hauteur d’une montagne – شميم šamīm bonne odeur (d’une chose qui sent bon) ; haut, élevé

شنم šanama se déchirer le visage avec les ongles, égratigner, causer une égratignure

طسم √ṭsmأطسمّة uṭsumma le milieu, le cœur et la meilleure partie de toute chose

عسمة ‛asma petit morceau, bouchée – عسوم ‛usūm petite quantité ; petits morceaux ou miettes de pain sec

غسم ġusam parties détachées de plus gros nuages, petits nuages isolés

قسم qasama séparer, disperser les hommes qui étaient ensemble – قسم qasuma être beau, joli, gracieux – قسم qasm, qism, قسمة qisma faculté innée, disposition naturelle, aptitude pour qqch – قسم qasam, قسمة qisma, qasama, قسام qasām, قسامة qasāma beauté, élégance des formes

قشم qašama choisir les meilleurs morceaux et les manger – قشام qušām, قشامة  qušāma restes de mets qu’on jette

قمس qums homme considérable, noble, notable

قمش qamaša ramasser par terre en grattant, en raclant

كسم kasama broyer qqch de sec avec les doigts

كشم kašama couper net, entièrement – كشم kašima éprouver quelque perte, quelque atteinte, dans son corps, dans son honneur

كمش kamaša prendre, enlever avec la main autant qu’on peut

لسم lasama goûter, déguster qqch

لمس lamasa toucher

ماش māša traire une femelle de manière à ne tirer qu’une partie du lait, ayant soin d’en laisser un peu dans le pis

متس matasa saisir et tordre de tous côtés en voulant arracher qqch

متش mataša séparer et disperser qqch en y passant ses doigts – متش matš points blancs aux ongles

محش √mḥš – IV. noircir une chose, y causer une brûlure

مدس madasa frotter (du cuir)

مدش madaša manger peu, donner peu

مرس marasa sucer (son doigt, en parlant d’un enfant)

مرش maraša gratter, déchirer avec les ongles ; frotter avec le bout des doigts ; piquer, offenser qqn par un propos blessant – تمريش tamrīš petite quantité de pluie

مسا masā introduire la main dans le vagin de la chamelle pour en tirer le sperme de l’étalon qui vient de la couvrir, quand on ne veut pas qu’elle retienne de ce mâle

مسح masaḥa toucher, frotter, palper ; atteindre (d’un coup de sabre) – مسحة  masḥa légère teinture de qqch, ce qui reste à la surface d’un corps touché par un autre qui y a déteint – مسوح masūḥ tout ce qui sert à oindre – المسيح al-masīḥ l’Oint, le Messie

مسخ masaḫa – VIII. tirer, dégainer du fourreau (un sabre)

مسر masara tirer, extraire une chose de l’endroit étroit où elle se trouvait

مسّ massa toucher, atteindre, porter atteinte à, blesser (en parlant d’un mal, d’une maladie) – أمسّ amass plus considérable, principal

مسط masaṭa cingler qqn de coups de fouet

مسك misk musc – مسك musuk odeur du musc – مسكة muska, مساك misāk un reste de qqch dans qqch

مسل masala مسالة masāla belle forme ovale du visage

مسن masana donner un très violent coup de fouet ; tirer, extraire une chose d’une autre

مشّ mšš مشش mušaš tache blanche qui se forme sur l’œil d’un chameau – مشاش mušāš caractère, nature, naturel

مشط mušṭ marque imprimée avec un fer chaud  sur la peau d’un chameau

مشع maša‛a arracher qqch des mains à qqn

مشغ mšġ – II. marquer, crayonner avec de la terre rouge

مشق mašaqa traire peu une femelle, n’en tirer que peu de lait – II. marquer, crayonner avec de la terre rouge

مشل mašala tirer un sabre du fourreau

مشن mašana tirer tout le lait d’une chamelle – VIII. tirer (le sabre) du fourreau – مشنة mašna écorchure, blessure faite à la surface de la peau

معس ma‛asa frotter avec force (le cuir) ; percer avec une lance 

معش ma‛aša frotter doucement qqch

مغس maġasa percer qqn avec une lance ; toucher, palper, tâter

مهش mahaša brûler qqch en l’approchant du feu ; déchirer avec les ongles

ميس mysميسون maysūn jeune garçon bien fait et beau de visage

نسم nasama faire sortir à sa surface un peu d’eau – نسم nasima se gâter et commencer à sentir mauvais – نسم nasam odeur du lait ou de la graisse – منسم mansim marque, trace, vestige

نشم našima être tacheté de taches blanches et noires ; élever, rendre illustre – II. suer l’eau (terre)

هسم hasama casser, fracasser un objet creux en dedans

هشم hašama traire une chamelle avec toute la main ; casser, écraser un corps sec et creux en dedans – II. honorer, respecter, révérer qqn – هشيم hašīm morceau de bois cassés ; éclats d’os cassés

همش hamaša traire une chamelle

وسم wasama marquer qqch d’une marque imprimée avec un fer chaud ; décrire, dépeindre ; surpasser qqn en beauté – وسم wasuma être beau de visage – II. distinguer, décorer qqn – V. se teindre les mains ou autres parties du corps avec de la poudre ; juger d’une chose à l’aide des signes que l’on aperçoit ; découvrir un indice, surtout favorable, dans qqch – VIII. se distinguer par un signe quelconque (au physique ou au moral) – وسم wasm, سمة sima marque empreinte sur la peau avec un fer chaud – وسام wisām marque (d’une bête), insigne, médaille, décoration – وسامة wasāma trait de beauté, qui distingue ; beauté du visage – موسم mawsim saison de la foire – ميسم mīsam outil en fer à l’aide duquel on imprime une marque sur la peau d’une bête ; cette marque elle-même ; marque d’infamie imprimée aux criminels ; trait de beauté particulier à un beau visage ; visage ; beauté ; race, origine – وسمة wasma, wasima feuilles d’une plante semblable au myrte, dont le suc épaissi sert à se teindre les cheveux et les sourcils en noir ; feuilles de l’indigo

وشم wašama se tatouer le corps – وشم wašm tatouage

ومس wamasa frotter une chose pour la rendre lisse

ومشة wamša signe maternel blanc sur le corps

 



[1] “The ism in the Arabic Grammatical Tradition: Reflections on Its Origin and Meanings”, in JAIS 17, Dossier Etymologie. (2017).

[2] Voir dans la bibliographie les références des divers dictionnaires cités.

[3] Cohen 1970.

[4] Bohas 1997.

[5] Un rapprochement parallèle entre le latin merx marchandise, sans étymologie connue, d’où est issu notre marché, avec le germanique *marka empreinte, est de ce fait tentant, mais nous laisserons les spécialistes de l’indeuropéen en débattre, comme nous les laisserons débattre de la possiblité – après lecture de notre étude – que le grec σῆμα [sêma] signe, marque soit éventuellement d’origine sémitique plutôt que vaguement apparenté au sanskrit dhyāti méditer, réfléchir, penser à qqch, imaginer.

[6] Plus justement encore, la racine سلمslm.2 doit résulter du croisement des étymons {s,l} et {s,m}, au vu du rôle réel ou supposé que tient la langue du serpent dans la croyance populaire. (Pour le rapport entre l’étymon {s,l} et la langue, voir Bohas et Saguer 2012 p. 51).

[7] Voir B&S 2012 p. 99, rubrique B.2.

[8] Noter aussi : هزم hazama serrer un corps tendre avec la main de manière à y faire une empreinte ou un creux.

[9] Noter aussi : عصم ‛uṣm, ‛uṣum restes ou traces qui restent de qqch.

[10] Noter aussi : زهم zuhm odeur désagréable, fétide.

[11] Noter aussi : مصر miṣr terre rouge avec laquelle on marqueممصّر mumaṣṣar marqué de terre rouge, ainsi que les racines رمز √rmz, غمز √ġmz, لمز √lmz etc. qui ont toutes le sens de faire signe.

[12] Noter aussi, a fortiori : ميز √myz séparer – II. distinguer.

[13] Rolland 2018.

[14] Des sondages effectués en direction de racines construites sur les étymons {z,m} et {ṣ,m} sont très prometteurs. (Cf. رمز √rmz, زمّ √zmm, زيم √zym, لمز √lmz, ميز √myz, صمّ √ṣmm, مصّ maṣṣa etc.)

[15] Ce nombre est de 85, dont 40 grâce au principe de non ordonnancement des étymons. (Voir corpus en annexe).   

Julia Rolland, "Conversation minéralogique" (collage numérique, 2005)

Éclats de roche

 

Une étude d’étymologie sur les noms de la

 

pierre en latin, grec et arabe[1]

 

 

 

Elles sont du début de la planète, parfois venues d’une autre étoile.

 

Roger Caillois, Pierres

 

Abstract:

 

Starting from the Latin case of semantic parallelism rūpēs // rumpō and saxum // secō, this study goes through a number of Arabic denominations of the stone to demonstrate that in Arabic too there is a strong relationship between those denominations and many roots basically expressing the act of breaking or cutting something. The conclusions are the following:

– the Greek equivalents of “stone”, the etymology of which is obscure, might have the same relationship with some Greek or Latin words expressing the act of breaking ;

– the word πέτρᾱ [pétrā] might be of Semitic origin.

 

Key words:

 

Arabic, Greek, Latin, lexicology, etymology, stone, fragment, breaking, stroke, Bohas

 

 

Les associations sémantiques en rapport avec la pierre sont connues et banales : la première caractéristique de la pierre est sa dureté. Dure, elle est difficile à briser, à tailler, à sculpter. Ancêtre aussi bien du marteau que du couteau, elle va donc servir elle-même d’outil pour briser et tailler des objets moins durs qu’elle. Selon son volume elle est obstacle naturel sur la route ou matériau utilisé pour construire ces séparateurs que sont les parois, murs et murailles destinés à empêcher les uns d’entrer et les autres de sortir. Il ne faut donc pas s’étonner que le latin rūpēs rocher soit considéré[2] par la tradition étymologique comme une forme sans infixe nasal issue de la même racine indo-européenne[3] ayant abouti au verbe rumpō briser, rompre, sans qu’on sache si cette forme rūpēs est à l’origine active ou passive, autrement dit si le rocher latin est « brisant » ou « brisé ».

 

Plutôt « brisé » car la pierre, aussi arrondie soit-elle par l’érosion, est généralement perçue comme ce qu’elle est, c’est à dire un fragment, un éclat de roche. De taille réduite, elle sert de projectile, d’arme lancée par la main, la fronde ou la catapulte. Tout objet un peu dur lui est comparé ou assimilé : noyau, dent, fragment d’os, corail, coquille d’œuf, coquillage et même testicules. Sous forme de sable, de gravier ou de cailloux, elle est marque de stérilité, d’absence de végétation, de désert. Dite « précieuse » ou « semi-précieuse », elle orne le collier ou la bague. Elle est borne sur la route, statue monumentale, idole, menhir, dolmen, et tombe ou stèle au cimetière.

 

Cette étude se propose d’examiner brièvement dans une première partie ce qu’il en est – outre le cas de rūpēs, sur lequel nous ne reviendrons pas – des dénominations de la pierre en grec et en latin, pour la plupart d’origines obscures, et dans une deuxième partie, plus longue et plus élaborée, de faire le même inventaire pour l’arabe, en nous appuyant sur les travaux que Georges Bohas a consacrés au lexique du coup en général et de la coupure en particulier. Ces travaux nous autoriseront en effet à rattacher à ces notions primaires tout un réseau[4] de notions dérivées qu’une approche naïve ne permettrait pas forcément de percevoir d’emblée et d’une façon aussi nette et rigoureuse. Aussi renverrons-nous à ce réseau chaque fois que la relation d’une notion dérivée avec les notions primaires risquerait de ne pas être évidente. On verra que notre étude des noms arabes de la pierre, initiée et éclairée par le parallélisme morphosémantique relevé dans la paire rūpēs // rumpō,  pourrait bien en retour jeter quelque lumière sur certaines dénominations grecques ou latines aux origines jugées jusqu’à ce jour obscures.

 

 

 


1. Les dénominations grecques et latines de la pierre

 

 

 

1.1. latin saxum pierre, grosse pierre, roc, rocher

1.2. latin lapis pierre, pierre précieuse

1.3. grec λίθος líthos pierre et πέτρᾱ pétrā roche, rocher

 

 

 

1.1. latin saxum pierre, grosse pierre, roc, rocher

 

De l’origine de ce mot – que la langue française conserve précieusement comme composant de quelques termes savants tels saxifrage et saxicole – voici ce que disent Ernout et Meillet dans leur Dictionnaire étymologique de la langue latine (DELL), p. 597 :

 

Pour la forme, saxum concorde avec le vieil islandais sax, le vieux haut allemand sahs « couteau, épée courte » ; mais le mot germanique appartient à un groupe de noms indiquant des objets tranchants : vieux haut allemand sega, sego « scie », segesna, segansa « faux », etc. Les mots germaniques sont donc évidemment de la famille du latin secāre. Le latin saxum y peut aussi à la rigueur être rattaché, mais par un autre procès de sens : le rapport serait de même ordre que celui du latin rūpēs avec rumpō, du vieux slavon skala « pierre, rocher » avec le lituanien skeliù « je fends », etc.

 

Avec rūpēs // rumpō et saxum // secō, nous voilà donc en présence, pour la seule langue latine, de deux cas d’un probable parallélisme sémantique pierre // porter un coup que la suite de cette étude aura pour objet de confirmer, d’expliquer, et d’étendre à d’autres langues que le latin. Sous le générique pierre, il faut comprendre que nous pourrons en rencontrer toutes les spécificités : rocher, caillou, gravier, sable, etc. ainsi que tout objet dur pouvant lui être comparé : noyau, dent, os, etc. Quant aux diverses et nombreuses spécificités représentées par le générique porter un coup, on les trouvera énumérées, ordonnées et explicitées dans le réseau ad hoc situé en annexe. Citons-en néanmoins ici quelques-unes : frapper, battre, couper, fendre, percer, briser, tuer, repousser, chasser, etc.

 

 

1.2. latin lapis pierre, pierre précieuse

 

D’après le DELL (p. 340), le mot lapis, -idis – d’où viennent les mots français lapider, lapidaire, etc. – désigne une pierre, ou tout objet en pierre ou qui rappelle la pierre : borne miliaire ou frontière, monument funèbre, statue, et également pierre précieuse. En bref, par opposition à saxum qui n’est que la pierre brute, lapis, c’est la pierre travaillée. En ce qui concerne l’étymologie du mot, Ernout et Meillet ne s’aventurent pas à proposer la moindre hypothèse. Ils rejettent même un rapprochement avec le grec λέπας lépas rocher nu car ce mot, disent-ils, est « loin pour le sens » et « suspect d’appartenir à la famille de λέπω lépô », verbe auquel Bailly donne les sens de peler, écosser et Chantraine ceux de éplucher, enlever l’écorce, donner une râclée, manger. Le même Chantraine aligne sa position sur celle de ses collègues latinistes : « Le présent radical λέπω n’a de correspondant dans aucune autre langue. [...] Terme de substrat pour Beekes, Orbis 1971, 132. » Dans la notice consacrée à λέπας, Chantraine évoque cependant la possibilité de rapprocher ce mot soit de lapis, soit de λέπω, sans se prononcer clairement pour l’une des deux hypothèse, ni d’ailleurs les rejeter.

 

Moins savant et plus imprudent sans doute que ces éminentes autorités, nous nous permettons néanmoins de contester leurs deux arguments :

 

– le premier car entre une pierre, aussi travaillée soit-elle, et un rocher, il n’y a tout de même pas un énorme fossé sémantique. C’est aussi l’avis de Michiel De Vaan[5] dont voici une copie de la notice qu’il consacre à lapis[6] :

 

lapis, -dis ‘stone, pebble’ [m. d] (Naev.+)

 

Derivatives: lapideus ‘of stone, stony’ (Pl.+), lapidārius ‘of stone-cutting’ (Pl.+), lapidōsus ‘stony’ (Varro+), lapillus ‘small stone’ (Varro+); lapicīda ‘stonecutter’ (Varro+), lapicīdīnae [f.pl.] (Cato+), lapidicīnae [f.pl.] (Varro+) ‘stonequarries’.

PIt. *la/eped-. It. cognates: U. vaper̆e [loc.sg.], vapefem, uapefe [acc.pl. + -en], uapersus [abl.pl.], uapersusto [abl.pl. + -to] ‘stone seat’. Uncertain: SPic. vipetí, ɣepetín, vepeten, iepeten, ɣepetin [loc.sg. + -en]* ‘monument?’ <>eto-.

IE cognates: Gr. λέπας [n.] ‘bare rock, mountain’, λεπάς, -άδος [f.] ‘limpet’, λεπάδες ‘molluses which stick to rocks’ (Hsch.).

 

Probably a Mediterranean loanword of the structure *lVpVd-.

Bibl.: WH I: 761, EM 340f., IEW 678, Schrijver 1991: 486, Untermann 2000: 823f., 838.

 

Notons en effet, ce deuxième cognat d’une accentuation et d’un genre grammatical différents de ceux de son homographe, le nom de ce coquillage, λεπάς, que le français appelle tout simplement lépas ou lepas : c’est un coquillage univalve qui s’attache aux roches et aux bateaux et dont la dure carapace présente, comme d’ailleurs celle de tous les coquillages, une évidente ressemblance avec la pierre.

 

– et nous contestons aussi le deuxième argument car λέπω a une très bonne raison d’être apparenté à λέπας, à savoir le fait qu’il entretient avec ce mot la même relation morphosémantique que nous avons déjà rencontrée deux fois dans les paires rūpēs // rumpō et saxum // secō : les divers sens de ce verbe tels que donnés par Bailly et Chantraine se trouvent en effet être des déclinaisons de la notion porter un coup. (Voir annexe, A.1.3.3.)

 

Une fois admise la parenté de lapis avec λέπω par l’intermédiaire de λέπας, on peut aller plus loin. Il suffit de consulter la longue notice que Chantraine consacre à ce verbe et à ses dérivés où il n’est question que d’écailles, d’écales, de coquilles, de cosses, d’éclats de métal, de pelures d’ognon, etc. Sans surprise, on y trouvera un autre cognat : λέπρα lèpre, maladie « caractérisée à un premier stade par la formation d’écailles, de tubercules et de pustules à la surface de la peau ». (TLF). 

 

À ce stade où il semble acquis que les radicaux *lap- et *lep- n’en forment finalement qu’un seul – qu’à l’instar de de Vaan on pourrait d’ailleurs écrire *la/ep- –, il est tentant de nous tourner à nouveau vers le latin où nous attend lepus, -oris lièvre, et vers le français où nous attend lapin, deux mots que l’étymologie traditionnelle traite curieusement par des voies différentes quand ce n’est pas par un expéditif « Emprunt à une langue méditerranéenne ». Quel rapport ces animaux entretiennent-ils donc avec la pierre ? Aucun, a priori, même si, via le français lapereau qui se dit laparo en portugais, on a tenté de faire remonter lapin au thème ibéro-roman *lappa- « pierre plate » qui serait à l’origine du portugais lapa « roche saillante ; caverne, grotte », attesté en 907 dans un texte latin[7], au prétexte que les lapins établissent leur repaire souvent dans la terre couverte de pierres.

 

Sceptique quant à cette hypothèse – on le serait à moins ! –, Pierre Guiraud[8] propose quant à lui un croisement du latin lepus avec le verbe français lapper « manger avec avidité, être gourmand ». Nous lui donnons raison mais en partie seulement : en observant la forme et le fonctionnement des incisives caractéristiques de ces deux espèces, nos ancêtres avaient qualifié plus justement que par notre fautif « rongeurs »[9] ces animaux qui « mordaient à belles dents » leur nourriture : le lièvre, baptisé lepus en Sicile, d’après Varron, tient très probablement son nom du verbe grec λέπω ; et le lapin son nom français tout aussi probablement d’une variante latine *lapo disparue mais dont la réalité est attestée par l’existence du substantif lapis, lequel devait être à *lapo ce que λέπας est à λέπω.

 

Il est bien possible que ces radicaux ne soient que méditerranéens car on ne leur voit pas de cognats dans d’autres langues que le grec et le latin, mais il est plus que probable que tous les mots que nous venons de voir appartiennent à une petite famille dont l’invariant sémantique de base est porter un coup, c’est à dire le même qui a été relevé par Ernout et Meillet dans les paires rūpēs // rumpō et saxum // secō. Autour de la volcanique Méditerranée, on n’utilisait pas le même vocabulaire mais on avait la même vision de la pierre : un fragment de roche, une écaille de la croûte terrestre.

 

 

1.3. λίθος líthos pierre et πέτρᾱ pétrā roche, rocher

 

            Du point de vue du sens, λίθος est à πέτρᾱ ce que lapis est à saxum, l’un désignant la pierre travaillée et l’autre la pierre brute.

 

Nous devons au premier l’un des composants de nos lithographie, mégalithe et autres termes savants, et au deuxième – via le latin petra très tôt emprunté au grec – la famille de pierre avec ses deux branches de dérivés populaires (ex. pierreux) et savants (ex. pétrifier, pétrole).

 

Nous n’en savons guère plus sur ces deux vocables. Leur origine est inconnue. Chantraine ne s’y attarde pas ; sa notice Étymologie du premier se résume à un mot : « Ignorée ». Pour le deuxième, ce sera une phrase : « Parmi les étymologies énumérées chez Frisk, aucune n’est satisfaisante.[10] » Notre méconnaissance de la langue allemande nous interdit de consulter l’ouvrage de cet auteur et c’est bien dommage car nous aurions souhaité vérifier si les hypothèses que nous nous apprêtons à proposer sont vraiment nouvelles.

 

Nous aurons effectivement, en conclusion de notre étude, des propositions étymologiques à faire, aussi bien pour λίθος que pour πέτρᾱ. Mais il nous faudra d’abord nous pencher assez longuement sur les dénominations arabes de la pierre. Voyons si le détour en vaut la peine.

 

 

 

 


2. Les dénominations arabes de la pierre

 

 

 

2.1. حجر ḥaǧar pierre[11]

2.2. حصًى ḥaan pierraille, cailloux

2.3. قضّ qaḍḍ sable et petits cailloux, gravier

2.4. رمل raml sable

2.5. صخر ṣaḫr roc, rocher

2.6. جندل ǧundul[12] ou ǧandal pierre, rocher

2.7. Synthèse

 

 

Remarques générales préliminaires :

 

1. Tels la matière qu’ils dénotent, les six mots vedettes que nous avons choisis ont perduré à travers les siècles. Ils restent aussi usuels en arabe moderne qu’ils le furent en arabe classique, sans changement de forme ni de sens. C’est la raison pour laquelle nous avons choisi de les privilégier. Ce n’est pas pour autant que, dans les lignes qui suivent, nous passerons sous silence les mots de l’arabe classique devenus obsolètes, car ils ont une fonction essentielle, celle de révéler des relations sémantiques que le seul examen du lexique moderne aurait laissées dans l’ombre.

 

2. Notre étude porte exclusivement sur les dénominations de la pierre, non sur les racines exprimant la notion de porter un coup en ses diverses déclinaisons, travail dont la plus grosse partie a été faite par Georges Bohas ou par des étudiants sous sa direction. Nous nous sommes efforcé de trouver à quelle famille morpho-sémantique appartenait chacun de nos mots titres. Ce faisant, nous avons le plus souvent constaté la présence du parallélisme pierre // porter un coup au sein des racines inventoriées, mais nous n’avons pas rejeté celles qui ne présentaient qu’un seul des composants dans la mesure où elles étaient dotées des caractéristiques morphologiques de la famille considérée, renforçant par leur seule existence celle de la famille toute entière.

 

3. Dans la théorie de Bohas, une famille morphosémantique arabe se caractérise par la présence, au sein des racines qui la composent, d’un “étymon” bilitère de type {C1,C2} porteur d’une même charge sémantique. La troisième consonne d’une racine trilitère a le statut de crément – préfixe, suffixe ou infixe – et la place des consonnes n’est ni fixe ni ordonnée. Les racines quadrilitères ont deux créments ou sont le résultat du croisement de deux étymons synonymes ou complémentaires, soit {C1,C2} + {C3,C4}. Les racines trilitères elles-même peuvent être le résultat d’un croisement d’étymons, soit {C1,C2} + {C2,C3}. On verra que nous avons très souvent pu constituer dans chaque famille de nombreux sous-groupes de racines composées des mêmes consonnes permutées, au point que ces racines apparaissent parfois comme de simples variantes les unes des autres.

 

4. Les glides w et y n’étant généralement pas considérés comme des radicales, les racines trilitères qui en comportent révèlent d’emblée leur étymon. C’est aussi le cas des racines dites “sourdes” de type C1-C2-C2 et des racines quadrilitères à couple redoublé de type C1-C2-C1-C2. Ces racines sont dites “non ambigües”. Toutes les autres sont dites “ambigües” car elles pourraient être construites sur n’importe lequel des trois étymons théoriquement possibles : {C1,C2},{C1,C3} ou {C2,C3}. Seul le sémantisme de la racine en question permet alors de décider lequel des trois étymons est à privilégier, et par là à quelle famille morphosémantique peut être associée cette racine ou au moins certains de ses dérivés, le lexique arabe n’étant pas exempt de cas d’homonymie.

 

5. La théorie de Bohas permet d’opérer des regroupements lexicaux à un niveau submorphémique à partir des traits phonétiques qui caractérisent les diverses consonnes de l’arabe et de constituer ainsi des “matrices” phoniques d’étymons synonymes. Chaque matrice a donc son propre invariant notionnel et sa propre arborescence de ramifications sémantiques. Au moins trois des matrices révélées à ce jour – dont la matrice nº 5 – ont porter un coup ou des coups comme invariant notionnel, ce qui a permis à Bohas d’élaborer le document que nous avons mis en annexe pour nous y référer en cas de besoin. Cela étant, nous avons pris le parti d’en rester généralement au niveau morphémique, laissant à d’autres, plus savants en phonétique et plus hardis, le soin de constituer sur ces bases des familles plus vastes mais en moins grand nombre. On pouvait néanmoins supposer que certains de nos mots titres relèveraient d’une même matrice : on vérifiera que trois d’entre eux relèvent effectivement de la matrice nº 5 et un quatrième de la matrice nº 1, deux des trois matrices ayant porter un coup ou des coups comme invariant notionnel.

 

 

 

 


2.1. حجر ḥaǧar pierre

 

 

À tout seigneur, tout honneur. Nous nous devions de commencer cette étude par le substantif qui reste le terme le plus usuel pour désigner la pierre.

 

2.1.1. Morphosémantisme de la racine

 

Sous l’entrée حجر √ḥǧr du dictionnaire de Kazimirski, on trouvera, entre autres, les items suivants :

 

حجر ḥaǧar pierre

حجر ḥaǧara empêcher quelqu’un d’approcher, lui interdire l’accès

حجرة ḥuǧra enclos pour les chameaux ; cabinet, cellule, chambre

 

On constate d’emblée dans cette racine la présence du parallélisme sémantique pierre // porter un coup. Les sens du verbe et ceux de حجرة ḥuǧra relèvent en effet des items A.7.1. pousser, repousser et A.7.2. protéger conserver, garder du réseau sémantique de porter un coup (voir annexe).

 

            On pourrait en rester là et passer au mot titre suivant. Mais les plus sceptiques de nos lecteurs risqueraient de critiquer la légèreté avec laquelle nous traiterions la première de nos vedettes en nous appuyant sur le seul fait que les notions de pousser et de protéger auraient quelque chose à voir avec porter un coup ou couper. Et ils auraient raison. Voyons donc d’abord ce qu’il en est de la morphologie et des liens de parenté que la racine حجر √ḥǧr entretient avec d’autres racines arabes ou plus généralement sémitiques.

 

La première racine qu’il vient à l’esprit de rapprocher est جرح ǧrḥ blesser (à l'arme blanche), faire une coupure dans la chair : d’aucuns diraient que les deux racines pourraient effectivement être apparentées, au moins par le forme, au prix d’une simple métathèse. Nous préférons dire que ces deux racines ont peut-être le même étymon {ǧ,r} affecté du même crément , en position initiale ou préfixée dans l’un, en position finale ou suffixée dans l’autre. Il se trouve que, dans la théorie de Bohas, cet étymon, doté de la charge sémantique porter un coup, relève de la matrice 5 {[coronal],[dorsal]} porter un coup ou des coups. Voyons donc ce qu’il en est de la réalisation de cet étymon dans une racine non ambigüe, la racine جرّ √ğrr. Aux formes verbales I et IV de cette racine, on trouve effectivement les significations suivantes :

 

جرّ ğarra – I. extraire, arracher, faire sortir ; fendre la langue à un petit chameau – IV. porter un coup de lance

 

Or, sous cette même entrée, dans le dictionnaire de Kazimirski, on trouve également :

 

جرّ ğarr coquillages ou autres petits objets qu’on attache au cou des animaux en guise d’ornementجرّارة ğarrāra terrain déprimé, encaissé, couvert de cailloux[13]

 

جرج ğarağ sol dur et rocailleux n’est à l’évidence qu’une extension du radical جر ğr- par redoublement de la première radicale.

 

On peut ajouter le tigré gərgər rocher, falaise, trouvé dans le DRS, fasc. 3, p. 181, et l’amharique gurangur terrain pas très pierreux... mais quand même un peu ! (id. p. 189).

Ce sont des racines quadrilitères obtenue par redoublement du radical GR-, plus un infixe nasal pour la deuxième.

 

Voilà donc qu’à l’image de ce que nous avons constaté en grec et en latin, nous trouvons associés sous une même racine sémitique, extensions comprises,

– un verbe exprimant la coupure,

– un nom désignant un rocher ou une falaise,

– plusieurs noms désignant un sol dur, un terrain pierreux, rocailleux ou caillouteux,

– et un nom désignant des coquillages.

S’il ne s’agit que d’une coïncidence, avouons qu’elle est pour le moins troublante.

 

À la lumière de ce qui précède, nous ne pensons pas qu’il soit nécessaire de chercher dans حجر ḥaǧar un autre éymon que {ǧ,r}. Ne disposant pas d’autres racines non ambigües construites sur cet étymon à examiner, voyons donc ce qu’il en est des racines ambigües.

 

 

2.1.2. Racines ambigües probablement apparentées

 

Notre hypothèse sera confortée par la présence du parallélisme pierre // couper dans de nombreuses racines ambigües.[14] Certaines sont isolées mais la plupart constituent des sous-groupes autour de leurs consonnes communes permutées ; c’est par elles que nous commencerons, le crément en italiques permettant de les différencier :

 

– Groupe ǧ-r-b

 

جروب ǧurūb blocs de pierre servant d’assise (DRS, fasc. 3, p. 178) – جرباء ǧarbā’ (terre) frappée de sécheresse et de stérilité

sudarabique ǧrb pierre brute (DRS, id.)

جرب ǧarab gale[15]

 

هرجاب hirǧāb grand de taille (homme)

Pour la forme, cette racine quadrilitère peut être considérée comme une extension préfixée de جرب √ǧrb. Pour le sens, nous rencontrerons plus loin d’autre cas où la pierre est non seulement synonyme de dureté mais aussi de solidité et par extension de force, de grandeur, de grosseur, d’épaisseur.

syriaque garbedūdā morceau de rocher (DRS, id., p. 179)

amharique gwarbaṭṭa inégal (terrain) ; noueux (bois) (DRS, id.)

 

– Groupe ǧ-r-d

 

جردة ǧurda sol uni et nu, où rien ne croît

Implicitement, c’est un terrain qui s’apparente à la pierre.

جرد ǧarada oter, enlever (p. ex. les feuilles des arbres, la peau, etc.)

tigré gārdādā ronger

Voir annexe A.1.3.3. Pour la peau qui pèle, cf. grec λέπω et λέπρα.

Notons également que l’arabe جرذ guraḏ désigne les muridés...

 

جدر ǧadara faire élever une muraille autour de qqchجدر ǧadr mur, murailleجديرة ǧadīra enclos fait de pierres pour les bestiaux

Mur et muraille séparateurs, et enclos explicitement “fait de pierres”.

جدر ǧadara avoir des pustules, s’en couvrir ; contracter des callosités

Comme nous l’avons vu en 1.2., nous retrouvons ici les pustules de la lèpre, de la peau malade, qui pèle. (Cf. جرد ǧarada ci-dessus). On sait par ailleurs que cal et caillou ont une même origine celtique.

 

– Groupe ǧ-r-z

 

جرز ǧariza être épais et dur

جرز ǧaraza couper, retrancher

hébreu garzen hache, pic à roc (DRS, id., p. 185)

جزيرة ǧazīra île

Une île est bien un fragment séparé du continent, avec un sommet rocheux ayant résisté à l’érosion.

جزر ǧazara égorger, tuer (une pièce de bétail)

 

– Groupe ǧ-r-š

 

hadrawi ǧarīša meule à bras

L’hadrawi nous procure le nom manquant, celui de cet antique outil en pierre.

جرش ǧaraša casser, piler gros, grossièrementجرش ǧaraša nettoyer la peau, en enlever les peluches – VIII.  enlever, emporter, happer

Tous ces verbes français sont des déclinaisons de porter un coup. Nous n’aurons désormais plus besoin de le rappeler.

 

حشرج ḥašraǧ source dans un terrain couvert de cailloux ; cailloux

Cette racine quadrilitère est une probable extension préfixée de شرج √šrǧ ci-après.

شرج šaraǧa – VII. se fendre ; être gercé, crevassé

Sans commentaire.

 

– Groupe ǧ-r-f

 

جرف ǧurf, ǧuruf terre que l'eau du torrent ronge et emporte ; berge, bord rongé par l’eau ; pl. جروف ǧurūf pierre, digue en pierre

Notons cette première apparition de berge, bord. Il y en aura d’autres.

جرف ǧarafa enlever, emporter tout, en balayant, d'un coup de balai ou de pelle

Voir plus haut جرش ǧaraša. Sans autre commentaire.

 

فجر faǧara faire jaillir l’eau en fendant un rocher

فرج faraǧa fendre, pourfendre

Notre parallélisme n’est avéré dans aucune de ces deux racines quoique la biblique présence du rocher dans la signification du premier verbe ne soit certainement pas fortuite. Quant au deuxième verbe, il semble bien n’être qu’une variante du premier. Quoi qu’il en soit, nous nous devions de signaler l’existence de ces deux racines au sein du groupe ǧ-r-f.

 

– Groupe ǧ-r-m

 

جرم ǧaram noyau de datte – hébreu gerem, syriaque gerūmā os, noyau

جرم ǧarama couper, retrancher ; prendre, enlever

Sans commentaire.

 

جمّر ǧammara jeter des cailloux جمار ǧimār petits cailloux qu’on jette, pendant les fêtes de la Mecque, à la vallée de Muna, selon les cérémonies d’usage, comme pour lapider Satan ; pierre sépulcrale جمرة ǧumra braise allumée, charbon ; espèce de pustules qui se déclarent sur le corps ; cailloux, petits cailloux dont le lit des torrents est jonché

جمّر ǧammara couper un palmier

Sans commentaire.

 

جمهور ǧumhūr monticule de sable

جمهر ǧamhara enlever la meilleure partie d'une chose

Cette racine quadrilitère est une probable extension de  جمر√ǧmr par l’infixe guttural h. On peut aussi la considérer comme relevant du groupe ǧ-r-h avec infixe nasal m. Nous la retrouverons donc plus loin.

 

رجم raǧama lapiderرجم  raǧam, ruǧum, رجمة ruǧma tas de pierres jetées sur un cadavreرجام riǧām grande pierre ; pierre attachée au bout d'une corde pour agiter la vase au fond du puits

رجم raǧama éloigner, repousser qqn à coups de pierres ; couper, arracher, séparer du tout

Sans commentaire.

 

مرجان marǧān corail

مرج mariǧa être en désarroi, se déranger, se désorganiser – IV. violer, enfreindre un pacte, une alliance

Le nom مرجان marǧān a fait l’objet d’un article de Michel Masson[16] dans lequel l’auteur démontre l’origine sémitique de ce mot et son rattachement à la racine مرج √mrǧ mais par un autre cheminement que le nôtre. Les deux démonstrations se confortent plus qu’elles ne s’opposent.

La locution nominale ومرج هرج harǧ wa marǧ grande confusion, justement citée par Masson, nous fournit la meilleure transition possible vers le groupe suivant.

 

– Groupe ǧ-r-h

 

جمهور ǧumhūr monticule de sable

جمهر ǧamhara enlever la meilleure partie d'une chose

Racine quadrilitère vue plus haut dans le groupe ǧ-r-m.

 

Nous n’avons dans ce groupe pas d’autres racines présentant le parallélisme pierre // couper mais nous en avons plusieurs présentant l’un ou l’autre de ses composants :

 

Deux racines trilitères :

هرج harǧ désordre, troubles et meurtres

Signalé plus haut en compagnie de مرج marǧ dans la locution ومرج هرج harǧ wa marǧ. Pour le lien sémantique avec porter un coup, voir annexe, B.2.

هجر haǧara  rompre avec qqn et s'éloigner ;  abandonner, délaisser (une chose) – هجرة hiǧra rupture, séparation, cessation de rapports entre les personnes qui ont été amies ; éloignement, départ ; manière de se séparer, de rompre ses relations avec qqn ; émigration d'un pays dans un autre ; Hégire.

 

Quatre racines quadrilitères :

هجارس haǧāris verglas

Nous rencontrerons d’autre cas où gel, glace et verglas sont assimilés à la pierre.

هرجاس hirǧās gros, corpulent

Même composition consonantique que la précédente.

هراجيل harāǧīl grands, longs (hommes) ; gros, énormes (chameaux)

جوهر ǧawhar bijou, pierre précieuse

À notre avis, il existe probablement deux جوهر ǧawhar homonymes, celui-là, d’origine sémitique et apparenté à حجر ḥaǧar , et جوهر ǧawhar essence, substance, nature, qui est un emprunt au pehlevi gōhr, id., d’où le persan gawhar.

 

– Racines isolées :

 

جرع √ǧr‛ جرعة ǧaru‛a, ǧara‛a terrain sablonneux, monticule de sable

hébreu gāra‛ tailler la barbe, raccourcir, ôter – syriaque gera‛ tondre

 

رتج √rtǧ رتاجة ritāǧa roc, rocher

رتج rataǧa fermer, barricader une porte

 

sudarabique gerét dune de sable

جرح ǧaraḥa blesser (à l'arme blanche), faire une coupure dans la chair

 

Le parallélisme est si évident dans ces paires qu’elles se passent de commentaire.

 

 

2.1.3. Racines ambigües avec le seul sémantisme pierre

 

Pour les deux racines ci-dessous – qui n’en font peut-être qu’une – nous avons bien le premier composant du parallélisme, la pierre, mais, sauf erreur, nous n’avons pas le second :

 

جرل ǧarala être pierreux et durجرل ǧaral terrain pierreux où il se trouve des arbresجرل ǧaril pierreux et dur (terrain)

جرول ǧarwal, ǧurawil, جرولة ǧurūla terrain pierreux ; pierres, rochers

Cette racine quadrilitère peut être considérée comme une extension infixée de جرل √ǧrl.

 

رجل √rǧlأرجل ’arǧal dur et raboteux, semé de pierres (sol)

هراجيل harāǧīl grands, longs (hommes) ; gros, énormes (chameaux)

Cette racine quadrilitère, déjà vue plus haut dans le groupe ǧ-r-h, peut aussi être considérée comme une extension préfixée de رجل √rǧl.

 

On voit que أرجل ’arǧal a de fortes chances d’être apparenté à جرل ǧaril plutôt qu’à la racine رجل √rǧl homonyme dont le sémantisme est pied. Ce n’est qu’artificiellement et par étymologie populaire qu’on le rattache à cette dernière en disant, comme on le lit, non sans sourire, chez Kazimirski, “... et qui endommage promptement le pied du piéton.” Cela dit, c’est tout de même une allusion à l’aspect tranchant de certaines pierres aux arêtes particulièrement aiguisées.

 

 

2.1.4. Récapitulons

 

– On trouve en arabe la séquence bilitère -ǧr- (plus rarement -rǧ-) dans un nombre relativement important de racines dont un verbe dérivé a fondamentalement un ou plusieurs des sens suivants : couper, fendre, briser, peler, etc., ou un sens dérivé : arracher, oter, enlever, éloigner, repousser, blesser, tuer, etc. L’une de ces racines est حجر √ḥǧr dont le verbe حجر ḥaǧara a le sens de empêcher quelqu’un d’approcher.

 

– Dans un nombre inférieur – mais qui reste significatif – de ces mêmes racines, il se trouve un ou plusieurs substantifs qui désignent la pierre ou un objet assimilable à la pierre. L’une de ces racines est حجر √ḥǧr sous laquelle on trouve le substantif حجر ḥaǧar, le terme le plus usuel pour désigner ce minéral.

 

– On peut raisonnablement penser qu’il en va de la paire حجر ḥaǧar // حجر ḥaǧara comme de  rūpēs // rumpō et saxum // secō : c’est un même rapport sémantique pierre // couper qui relie, dans chacune de ces paires, un terme à l’autre. La perception de la pierre est la même en latin et en arabe : c’est un fragment détaché de la roche.

 

Voyons ce qu’il en est de nos autres mots vedettes.

 


2.2. حصًى ḥaan pierraille, cailloux

 

 

2.2.1. Morpho-sémantisme de la racine

 

حصًى ḥaan pierraille, cailloux ; calcul, gravelle, pierre dans les reins ou dans la vessie حصى ḥaṣā jeter des cailloux contre qqn

Cette racine, qui se trouve être non ambigüe, relève de l’étymon {,ṣ}.[17] Et notre parallélisme sémantique pierre // porter un coup y est patent.

 

Avec plusieurs autres racines non ambigües, et dont certaines présentent notre parallélisme, elle est en bonne compagnie :

 

حصاصاء ḥuṣāṣā’ terre, sol // حصّ ḥaṣṣa raser le poil, les cheveux – IV. donner à qqn sa portion

حاص āṣa i s’écarter, s’éloigner de la ligne droite ; éviter, fuir qqn

حصا ḥaṣā u retenir, empêcher qqn d’approcher de qqch

حصحص ḥiḥiterre ; pierres

وحص waḥ petits boutons qui viennent sur visage d’une jeune et jolie fille

Une affection de la peau...

صاحة ṣāḥa sol nu, stérileصوح awḥ berge, bord d’une rivière, bord élevé comme un mur // صاح ṣāḥa fendre

Notons ce صوح awḥ berge, bord d’une rivière, nous en reparlerons.

 

 

2.2.2. Racines ambigües probablement apparentées

 

On verra que la plupart des items ci-après se passent de commentaires.

 

– Groupe-ṣ-b

 

حصب ḥaṣab caillouxحصبة  ḥaṣaba caillou ; rougeole

Une autre affection de la peau...

حصب ḥaṣaba joncher, couvrir de petits cailloux ; jeter, lancer des petits cailloux sur qqn ; frapper qqn ; abandonner qqn, se séparer de son compagnon

 

صحب ṣaḥaba écorcher, dépouiller de sa peau

 

– Groupe-ṣ-r

 

حصر ḥur constipation

Dureté du ventre.

حصار ḥiṣār enclos

Cf. حجرة ḥuǧra enclos pour les chameaux 

 

صحراء aḥrā champ dépourvu de végétation ; au pl. Sahara

صحرة uḥra fente, crevasse dans un rocher

 

صرحة arḥa sol dur

 

حرص ḥaraa fendre, percer (la peau), casser (la tête)

 

– Groupe-ṣ-f

 

حفص af noyau

حفص afaa jeter, lancer

 

صفّاح uffā tablette mince en pierre (ardoise)صفيح afī rocher en mer

صفيح afī sabre à large lame

 

حصف ḥaṣafa éloigner, mettre à une grande distance ; حصف ḥaṣifa être galeux

Une autre affection de la peau...

 

– Groupe-ṣ-m

 

حصيم ḥaṣīm petits cailloux

حصم ḥaṣama casser, briser

 

صمحاء imḥā sol dur et raboteuxصموح amūḥ dur (sabot)أصمح ’amaḥ fort, brave, hardi

 

– Racine isolée

 

حصن ḥaana être fortحصين ḥaṣīn fort, fortifié ; solide (cuirasse)

أحصنة ’aḥina fers, pointes des lances

 

 

 


2.3. قضّ qaḍḍ petits cailloux, gravier

 

 

2.3.1. Morpho-sémantisme de la racine

 

قضّ qaḍḍ sable et petits cailloux, gravierقضّة qiḍḍa grosse pierre informe ; sol jonché de petits caillous

قضّ qaḍḍa percer, perforer une perle ; amincir un pieu, le tailler à l’extrémité

 

Cette racine, qui se trouve être non ambigüe, relève de l’étymon {q,ḍ}[18], ce qui est confirmé par sa présence au sein de la matrice 5 {[coronal],[dorsal]} porter un ou des coups de Bohas.

Notre parallélisme sémantique y est patent.

 

Avec plusieurs autres racines non ambigües qui présentent toutes notre parallélisme, elle est en très bonne compagnie :

 

قضقاض qaḍqāḍ sol égal et uni

قضقض qaḍqaḍa fracasser, broyer (en parlant du lion et des os de sa proie)

 

قضّاء qaḍḍā’ solide (cuirasse)

قضى qaḍā i décider, trancher

 

قيضة qīḍa fragment, éclat d’os

قاض qāḍa i casser (son œuf) – قاض qāḍa u défaire, séparer les parties qui tenaient ensemble

 

 

2.3.2. Racines ambigües probablement apparentées

 

Le contenu de cette sous-partie se passe de tout commentaire.

 

– Groupe q-ḍ-b

 

قبض qabaḍa fermer la main en contractant les doigts ; resserrer le ventre, causer une constipationقبّض qubbaḍ sorte de tortue

قبضان qubḍān crocs enfoncés dans le murailles pour y accrocher qqch

 

قضب qaḍaba et قرضب qarḍaba couper

 

قعضب qa‛ḍab gros, épais ; robuste, fort

قعضب qa‛ḍaba déraciner, arracher

Cette racine quadrilitère peut aussi figurer dans le groupe suivant selon l’infixe considéré. Nous l’y répétons pour qu’elle accompagne la seule autre racine qui s’y trouve.

 

– Groupe q-ḍ-

 

قضاع quḍā‛ gravier, morceaux qui se détachent du bas des murs

قضع qaḍa‛a couper

 

قعضب qa‛ḍab gros, épais ; robuste, fort

قعضب qa‛ḍaba déraciner, arracher

 

– Groupe q-ḍ-m

 

قضيم qaḍīm tout ce qui est sec et craque sous les dents

قضم qaḍima grignoter, croquer du bout des dents

 

قرضمة qarḍama couper

 

– Racines isolées

 

قضف qaḍaf pierres mincesقضفة qaḍafa monticule sablonneux ; tertre formé par les pierres et l’argile

قضف √qḍf – VII. être ôté de sa place et porté ailleurs (se dit des grains de sable)

 

نقايض naqāyiḍ morceaux de coque d’un oeuf cassé ; fragments, morceaux cassés

نقض naqaḍa disjoindre, détraquer ce qui était joint ; rompre (un contrat)

 

قرايض qarāyiḍ rognures, coupures

قرض qaraḍa couper, rompre, couper en rongeant

 

 

 

Nous ne sommes qu’à mi-chemin et déjà cette étude devient monotone et répétitive. Les moins sceptiques de nos lecteurs sont sans doute maintenant convaincus que le lexique arabe de la pierre présente de fortes similitudes sémantiques avec son homologue latin. Mais rappelons que nous avons également la prétention d’éclaircir par cette deuxième partie des points restés obscurs dans la première. Au risque de susciter l’ennui, il nous faut donc poursuivre pour réduire par le nombre la part du hasard dans les coïncidences. La présentation de moins en moins commentée des données – sauf nécessité absolue – nous permettra d’avancer plus vite.


2.4. رمل raml sable

 

 

2.4.1. Morpho-sémantisme de la racine

 

رمل raml[19] sable رمل ramala enrichir un tissu de perles, de pierres précieuses

أرمولة armūla chicot d’une branche qui a été séparée du tronc – أرمل armal veuf, veuve

 

Du point de vue de la forme, nous bénéficions d’un travail de recherche précédent effectué pour notre étude sur le nom arabe de la pyramide[20]. Nous savons donc déjà que la racine رمل √rml  relève de l’étymon {r,m} et que l’une des charges sémantiques de cet étymon est justement pierre.

 

On constate dans la racine رمل √rml la présence du parallélisme sémantique pierre // couper à partir du sens de أرمولة armūla. On notera en passant que le veuvage est perçu comme une coupure du couple par l’arrachement définitif d’un de ses membres à l’autre.

 

On dispose de trois racines non ambigües construites sur cet étymon :

 

ريم raym et ريمة rayma  colline, tertre ; tombeau

رام rāma se séparer de qqn, s’éloigner (Voir annexe nº A.1.S.3.)

 

مرو marw silex

مرى marā i donner à qqn des coups de fouet

Où l’on voit, incidemment, que les deux glides n’en font qu’un.

 

مرمر marmar marbre

مرمر marmara être en colère (Voir annexe, A.6.4.)

 

 

2.4.2. Racines ambigües probablement apparentées

 

– Groupe r-m-

 

أرم aram cailloux إرم iram grosse pierre destinée à indiquer le chemin dans le désert – Pl. أروم urūm pierres sépulcrales des Adites

أرم arama mordre à qqch, enfoncer les dents dans qqch

 

أمرةamara petite pierre qui indique la route

Cette racine n’a pas l’élément porter un coup > couper, mais on peut penser que le sens premier de أمرamara ordonner était trancher aux sens propre et figuré. (Cf. fr. ciseau, décider).

 

– Groupe r-m-ǧ

 

Les consonnes r et m étaient présentes dans les racines du groupe ǧ-r-m que nous avons rencontrées plus haut (2.1.2.) dans le cadre du chapitre consacré à حجر ḥaǧar. Ces racines sont donc le résultat du croisement des étymons {ǧ,r} et {r,m}. Il était inutile de reproduire ici ce groupe in extenso.

 

– Groupe r-m-

 

خورم ūram rochers crevassés

خرم arama couper de manière à séparer une chose d’une autre

 

رخام ruẖām marbre

رخم √rẖm – II. adoucir la prononciation d’un mot en retranchant quelque son dur

 

– Groupe r-m-

 

رضم raḍm pierres de bâtisse (avec lesquelles on bâtit en les posant les unes sur les autres)

رضم raḍama  jeter violemment à terre

 

رمضاء ramḍā’ sol jonché de cailloux, cailloux

 رماضة ramāḍa tranchant, état de tout ce qui est tranchant, aigu

 

ضمرز ḍumruz sol durضمرزة ḍamraza pays dont le terrain est raboteux et où l'on évite de voyager la nuit

 

– Groupe r-m-h

 

همر hamir grande masse de sable ; gras et gros – يهمور yahmūr masse de sable

همر hamara frapper avec violence le sol avec ses sabots (cheval) – III. enlever, emporter tout

 

هرم haram pyramide

 

– Racines isolées :

 

حمارة ḥimāra en gén., grosse pierre ; de là, grosse pierre qui ferme un réservoir d'eau et l'empêche de s'écouler au dehors, et grosse pierre qui masque la retraite du chasseur ; grosse pierre dont on ferme le tombeau

حمر ḥamara gratter et oter la peau extérieure ; écorcher (un mouton) ; raser (la tête)

 

رثيمة raṯīma gros rocher noir

رثم raṯama briser, casser

 

سامور sāmūr diamant

سمر samara crever l’œil ; lancer une flèche

 

شمّور šammūr diamant

شمر šamara lancer une flèche

 

صريمة ṣarīma monticule de sable

صرم ṣarama  couper, retrancher en coupant

 

كرتم kurtum ou كرتوم kurtūm rocher, grosse pierre

كرتيم kirtīm hâche, cognée pour abattre et couper du bois

 

مراد murād monticule de sable

مرد marada couper, retrancher en coupant

 

 

2.4.3. Racines ambigües avec le seul sémantisme pierre

 

– Groupe r-m-

 

رمع √rm‛ يرمع yarma‛ pierres plates, molles et friables

 

صمعر ṣam‛ar sol dur et raboteux

 

عرمسirmis pierre

 

عمرة ‛amra petit bijou que l'on met entre des perles enfilées pour les séparer

 

– Racine isolée :

 

مرت mart ou mirt désert, nu et humide (lieu)


2.5. صخر ṣaḫr roc, rocher

 

 

2.5.1. Morpho-sémantisme de la racine

 

صخر ṣaḫr roc, rocher, pierre énorme et très dure

Cette racine, qui n’offre pas d’autre sémantisme que celui de la roche, relève très probablement de l’étymon {ḫ,ṣ}.[21] Cette hypothèse se vérifie par le sémantisme des quatre racines ci-dessous dont trois sont non ambigües :

 

صخّ ṣaḫḫa frapper un corps dur, cogner

 

صيخاد ṣayḫād dur (rocher) – صيخدون ṣayḫadūn dureté d’un rocher

Ce quadrilitère est naturellement ambigu mais il semble bien n’être qu’une extension par suffixe d’une racine صوخ √ṣwḫ ou صيخ √ṣyḫ non ambigüe sous laquelle on trouve صاخة ṣāḫa tumeur sur l’os causée par un coup ou une morsure

 

خصية ḫuṣya testicule

خصى ḫaṣā i couper, châtrer (un cheval entier)خصيّ ḫaṣiyy châtré, coupé ; castrat, eunuque

 

L’examen de ces trois racines nous permet non seulement de déterminer l’étymon de صخر ṣaḫr avec un fort pourcentage de probablité, mais il confirme aussi la présence du parallélisme sémantique pierre // porter un coup dans une nouvelle famille, celle de l’étymon {ḫ,ṣ}. Ce n’est pas une famille très nombreuse mais on y trouve tout de même quelques racines ambigües probablement apparentées. Le parallélisme y est si explicite que nous pourrons nous passer de commentaires.

 

 

2.5.2. Racines ambigües probablement apparentées

 

– Groupe ṣ-ḫ-r

 

Aux côtés de notre mot vedette, on trouve dans ce groupe, avec radicales permutées,

خرصir digue ; chameau grand et robuste – خريصarī bord d’un fleuve ; île

خرصir lance mince – خرصar lance, fer de lance – خريصarī fer de lance

 

خربصيص ḫarbaṣīṣ pierre très petite et luisante qu’on rencontre dans le sable ; coquillage (conque de Vénus)

خربص ḫarbaṣa séparer plusieurs choses les unes des autres

 

À noter tout particulièrement :

– La présence d’un nouveau coquillage.

– Une nouvelle apparition du bord ou rivage.

 

– Groupe ṣ-ḫ-m

 

صمخاة ṣamḫāt sol pierreux

صمخ ṣamaḫa blesser qqn à la cavité de l’oreille ; donner un coup de poing sur qqch de creux

صخماء ṣaḫmā’ terrain pierreux

خصم ḫaṣama – VIII. couper (se dit d’un sabre qui coupe son fourreau)

 

– Racine isolée :

 

شخص šaua être une masse – شخيص šaxīṣ dur, désagréable (parole)

شخص √šḫṣ – IV. effrayer, épouvanter qqn (Cf. annexe, A.1.S.4.) ; manquer le but en lançant une flèche (Cf. annexe, A.2.6.)

 

 

 


2.6. جندل ǧundul ou ǧandal pierre, rocher

 

 

2.6.1. Morpho-sémantisme de la racine

 

La racine جندل √ǧndl de notre dernier mot vedette est quadrilitère. Sous cette racine, on trouve également le verbe جندل ǧandala jeter par terre. Du point de vue morphologique, elle peut être considérée comme une extension par infixe nasal de la racine جدل √ǧdl sous laquelle on trouve le verbe جدل ǧadala qui signifie lui aussi jeter par terre. Et jeter quelque chose, c’est s’en séparer, comme nous l’avons déjà vu à plusieurs reprises dans les pages précédentes. On constate donc dans la racine جندل √ǧndl la présence du parallélisme sémantique pierre // porter un coup. Reste à déterminer l’étymon de cette racine.

 

La première combinaison théorique, {ǧ,d}, est assez fructueuse pour que nous puissions nous passer d’examiner quels résultats donneraient les deux autres, d’autant plus en sachant que dans la théorie de Bohas, cet étymon, doté de la charge sémantique porter un coup, relève de la matrice 5 {[coronal],[dorsal]} porter un ou des coups.

 

Construites sur cet étymon, on dispose effectivement de deux racines non ambigües :

– La racine sourde جدّ √ǧdd :

جدد ǧadad terrain uni et dur جدّ ǧudd, جدّة ǧidda, ǧudda bord, rivage d’un fleuve ; littoral ; Djedda

Notons cette quatrième apparition du bord ou rivage. (Cf. 2.1.2. groupe ǧ-r-f ; 2.2.1. ; 2.5.2. groupe ṣ-ḫ-r)

جدّ ǧadda couper, retrancher, tailler

– La racine quadrilitère à redoublement جدجد √ǧdǧd :

جدجد ǧadǧad, جدجدة ǧadǧada sol plat et dur

جدجد ǧudǧud inflammation de l’œil, pustule qui naît à la naissance de la prunelle

Troisième apparition de la pustule, symptôme d’une maladie de la peau. (Cf. 2.1.2. groupes ǧ-r-d et ǧ-r-m)

Dans les deux racines, le parallélisme sémantique pierre // porter un coup est patent.

 

 

2.6.2. Racines ambigües probablement apparentées

 

La plupart des items se passent de commentaires.

 

– Groupe ǧ-d-l

 

Aux côtés de notre racine vedette, on trouve d’abord dans ce groupe la racine جدل √ǧdl dont on a vu qu’elle en est probablement à l’origine :

جدل ǧadl dur ; tombeauجدل ǧadil dur ; fort, robusteجدالة ǧadāla terre couverte d’un sable fin

جدل ǧadala jeter, renverser par terre

 

Cette racine fertile est aussi probablement à l’origine d’une autre racine quadrilitère par insertion d’un infixe guttural :

جحدل ǧaḥdal ou ǧuḥdul grand et gros ; fort, robuste

جحدل ǧaḥdala renverser, jeter par terre

 

Avec radicales permutées :

جلد ǧalada, ǧalida éprouver une forte gelée et en souffrir (sol cultivé) – جلد ǧaluda être fort, robuste, durجلد ǧalad cuir, peau ; dureté, endurcissement ; terrain uni et durجليد ǧalīd gelée

araméen gilda testicule

جلد ǧalada frapper sur la peau et l’endommager, fouetter qqn ; écorcher une pièce de bétail ; renverser, jeter qqn à terre

 

Quant au nom quadrilitère جلمد ǧalmad ou جلمود ǧalmūd grosse pierre, rocher, apparemment sans correspondant verbal, il peut être associé aussi bien à ce groupe (جلد √ǧld + infixe m) qu’au suivant (جمد √ǧmd + infixe l).

 

– Groupe ǧ-d-m

 

جمد ǧamd gelée, glace, solide (non liquide)جمد ǧumd sol élevé et durجمد ǧamad glace, sol élevé et dur

جمد ǧamada couper

جلمد ǧalmad, جلمود ǧalmūd grosse pierre, rocher

دماج dimāǧ ferme, solide

 

– Groupe ǧ-d-r

 

جدر ǧadara avoir des pustules, s’en couvrir ; contracter des callosités

جدر ǧadara faire élever une muraille autour de qqchجدر ǧadr mur, murailleجديرة ǧadīra enclos fait de pierres pour les bestiaux

 

جردة ǧurda sol uni et nu, où rien ne croît

جرد ǧarada oter, enlever (p. ex. les feuilles des arbres, la peau, etc.)

 

Nous avons déjà rencontré ce groupe en 2.1.2. On peut en déduire que ces deux racines résultent du croisement des étymons synonymes {ǧ,r} et {ǧ,d} porter un coup.

 

– Racines isolées :

 

جدف ǧadaf tombeau

جدف ǧadafa couper un membre du corps

 

جهاد ǧahād sol dur et stérile

جهاد ǧihād lutte, combat (Cf. annexe, A.6.1.)

 

جدب ǧadb qui souffre de la stérilité (lieu, pays, sol)

akkadien (a)gadibb- soc – éthiopien gədb hache

 

 

2.6.3. Racines ambigües avec le seul sémantisme pierre

 

– Groupe ǧ-d-s

 

جادس ǧādis dur et ferme ; terrain sec, dur, inculte

عسجد ‛asǧad perles ; chameau gros, épais

 

– Groupe ǧ-d-n

 

جند ǧanad terrain inégal et rocailleux

دنج danaǧa fixer, raffermir solidement

 

– Racines isolées :

 

أجد ’aǧad solide

جدش ǧadaš sol dur

 

 

 

Nous voici enfin arrivés au terme de cette partie de notre étude consacrée aux dénominations arabes de la pierre. Avant de faire la synthèse de nos observations, il nous a paru utile d’ajouter quelques racines supplémentaires dans lesquelles on observe le même parallélisme sémantique que nous avons relevé dans nos six mots vedettes et leurs apparentés :

 

برد barada limer

برد barad grêle

Les deux mots sont toujours usuels.

 

بلاط balāṭ pavé

Mot usuel.

L’arabe classique a connu بلط balaṭa frapper qqn à l’oreille avec le bout de l’index – III. se battre au sabre ou au bâton

 

أجشّ صوت ṣawt ’ağašš voix rocailleuse

Mot usuel.

L’arabe classique a connu جشّ ğašš endroit pierreux, inégal et durجشّاء ğaššā’ sol semé de caillous // جشّ ğašša briser, casser, broyer

 

أعبل a‛bal rocher blanc, granit

Mot usuel.

L’arabe classique a connu عبل ‛abala couper, retrancher

 

علب ‛alaba couper, retrancher, abattre

علب ‛ulb sol dur et stérile

Les deux mots sont obsolètes.

 

فضّ faḍḍa casser, rompre, briser

Mot usuel.

L’arabe classique a connu  فضّة faḍḍa terrain rocailleux

 

مهو mahw petites pierres minces, brillantes et transparentes ; perles

مها u mahâ porter à qqn un coup violent

Les deux mots sont obsolètes.


2.7. Synthèse de nos observations

 

Dès notre introduction, sans être géologue ni minéralogiste et sans pousser jusqu’à la lune[22], la simple connaissance du monde nous avait permis d’énumérer, du grain de sable au rocher, divers types de pierre en fonction de leurs volumes, de leurs formes ou de leurs usages, depuis la meule du meunier jusqu’à l’édification des digues, routes, ponts, murs, tombes et pyramides. Il semble qu’avec les six mots arabes que nous avons mis en vedettes et leurs apparentés respectifs nous en ayons fait un honnête inventaire. Ces six mots du langage usuel nous ont même amené à rencontrer en route des termes plus spécifiques comme le charbon, le marbre, le silex et le granit.

 

Nous avions également énuméré divers objets pouvant être assimilés ou comparés à des pierres : noyaux, dents, fragment d’os, coraux, coquilles d’œuf, coquillages, testicules... Ils ont tous apparu, plus quelques autres auxquels nous n’avions pas d’abord pensé :

– en premier lieu le sol dur, sec, stérile, où rien ne pousse ; ce n’est pas de la pierre mais c’est tout comme ; le désert, en somme ;

– les surfaces gelées, la glace, le verglas ;

– les perles, la carapace de la tortue ;

– les callosités de la peau, le poing fermé et même le ventre constipé.

 

Nous savions que la pierre était symbole de dureté, plus encore en arabe – elle est omniprésente dans le monde arabophone – qu’en indo-européen où l’arbre en général et le chêne en particulier lui disputent ce rôle[23]. Nous avons découvert que cette caractéristique naturelle se déploie en un faisceau de dérivations sémantiques d’ordre physique ou moral : solidité, force, robustesse, grosseur, grandeur, épaisseur, hauteur ... Les hommes et les chameaux qui “en imposent” sont définis par des mots évocateurs d’un nom de la pierre ; on dit bien en français “Cet homme, c’est un roc.”[24]

 

            Quant au rapport sémantique de la pierre avec l’action de porter un coup, qui parcourt toute cette étude, il faut bien reconnaître qu’il n’est pas très surprenant : nous avions d’emblée rappelé que la pierre taille et surtout qu’elle est taillée. D’où, semble-t-il, le peu de cas fait de ce rapport par l’étymologie traditionnelle dans la paire rūpēs // rumpō, sans doute considéré comme une évidence ne méritant pas une attention particulière.

 

Ce rapport n’allait pas forcément de soi pour l’arabe : sauf à avoir lu quelque part et il y a bien longtemps que si le nom arabe de l’île est dérivé d’une racine ayant le sens de couper, c’est parce qu’une île est ou semble coupée du continent. Mais une île n’est pas une pierre, ce n’est qu’une métaphore de la pierre. Le nombre de fois où nous avons pu vérifier ici la réalité du rapport pierre // porter un coup en arabe confirme son existence à la fois en sémitique – où le cas de l’île est loin d’être le plus flagrant – et en indo-européen pour la paire gréco-latine lapis // λέπω. Nous savons maintenant que, depuis les origines du langage, la pierre a dû être considérée comme le résultat d’une fragmentation : les hommes ont très vite compris que le destin du rocher était un tas de sable.

 

            Mais l’intérêt de notre étude pour l’étymologie indo-européenne ne se limitera pas à cette confirmation. Nous avons en effet la hardiesse de penser que nos observations pourraient aussi apporter quelque lumière sur les origines des mots grecs λίθος et πέτρᾱ sur lesquels, un peu moins démuni qu’au début de notre recherche, nous allons maintenant revenir.

 

 


3. Retour sur λίθος [líthos] et πέτρᾱ [pétrā]

 

 

3.1. grec λίθος [líthos]

 

Puisque le grec λίθος est sans famille dans sa propre langue, le cas du couple lapis // λέπω nous incite à aller voir du côté du latin. On y tombe d’emblée sur un mot qui s’en rapproche fort, du moins dans la forme : lītus, -oris rivage de la mer, côte, littoral. Et c’est sans grande surprise qu’on lit à son propos dans le le DELL : « Aucun rappochement sûr ».

 

Et pourtant, rappelons ces paires que nous avons trouvées pour l’arabe :

 

جرف ǧurf, ǧuruf berge, bord rongé par l’eau 

جرف ǧarafa enlever, emporter tout, en balayant, d'un coup de balai ou de pelle

 

خريص ḫarīṣ bord d’un fleuve

خريص ḫarīṣ fer de lance

 

جدّ ǧudd, جدّة ǧidda, ǧudda bord, rivage d’un fleuve ; littoral

جدّ ǧadda couper, retrancher, tailler

 

صوح ṣawḥ berge, bord d’une rivière, bord élevé comme un mur

صاح ṣāḥa fendre

 

À quoi nous pouvons ajouter le tigré gərgər rocher, falaise et au moins une racine arabe associant clairement la pierre au bord :

 

صبر ṣibr ou ṣubr marge, bord // صبر ṣubr ou ṣubur ou صبّارة ṣabbāra terrain couvert de petits caillousصبر ṣabar glace, eau geléeصبارة ṣibāra ou ṣabāra pierres ; éclat, morceau de rocher ou de ferصبرة ṣubra pierres duresصبير ṣabīr colline rocailleuse

 

À l’évidence, l’arabe perçoit la rive comme une coupure. Tel le vent frappant les pics des sommets, l’eau des oueds et des océans, repue d’une terre friable promptement engloutie et dissoute, se heurte à la roche des rives ou des rivages, la longe, la ronge et lentement la façonne. Le lexique arabe apporte la preuve qu’il y a bel et bien un lien sémantique fort entre les mots qui désignent la pierre et les signifiants de la rive, entre les noms de la dune ou de la digue et ceux du littoral. Et donc, très probablement, en indo-européen aussi, entre le grec λίθος et le latin lītus.

 

Reste à savoir d’où viendrait le couple λίθος // lītus. Certainement d’un mot unique, seul ou rare vestige d’une langue méditerranéenne depuis longtemps disparue, à moins qu’il ne soit issu de la branche celtique d’une racine indo-européenne en *pl- comme *plē- déchirer ou *pel- peau, peler dont le thème *pel-(i)-s- rocher – au vu de ce que nous savons maintenant – n’est probablement qu’une extension. Notons avec prudence que l’hypothèse celtique pourrait convenir pour les mots germaniques désignant le plomb, tels l’anglais lead, également d’origine incertaine. En glosant πέλλα [pélla] par λίθος, Hésychios nous donnait peut-être sans s’en douter la clef de leur commune origine.

 

Notons que l’ordre *pl- de ces racines est exactement l’inverse de celui que nous avons retenu plus haut comme étant à la source de lapis et des ses apparentés grecs et latins. Comme nous l’avons constaté à plusieurs reprises en d’autres occasions, on voit une fois de plus que le non ordonnancement des consonnes radicales n’est pas propre au domaine sémitique.

 

 

 

3.2. grec πέτρᾱ [pétrā]

 

Le cas de πέτρᾱ est plus problématique. Ce mot est non seulement sans famille grecque mais on ne voit pas quel mot latin pourrait lui être apparenté[25]. Watkins le pense dérivé de la racine *per- 2 conduire, passer par-dessus via une forme suffixée *per-trā- mais le lien sémantique proposé par cet auteur est forcé et peu convaincant.[26]

 

Dans ces cas-là, notre réaction habituelle est de nous tourner vers le sémitique, ne serait-ce que pour vérifier s’il n’y aurait pas quelque possibilité de rapprochement possible, qu’il soit savant ou naïf. Notons que nous avons en cette matière et sur le même thème d’éminents modèles :

– Chantraine opte pour une origine sémitique du grec βιζακίων [bizakíôn] petits cailloux dont l’étymon pourrait être l’araméen bizqa[27] débris, petite pierre ;

– Michel Masson[28] propose de rapprocher le grec χάλιξ [kháliks] caillou, gravier et ses variantes κάχληξ [kákhlêks], κόχλαξ [kokhlaks] petit caillou dans une rivière de l’hébreu ḥalluq caillou dans une rivière.

 

            Nous voilà doublement encouragé à proposer une origine sémitique du mot grec πέτρᾱ. Nous allons dire sur quoi nous fondons cette hypothèse.

 

1. Phonétiquement, nous savons par d’autres cas d’emprunts similaires,

– qu’un π- initial correspond généralement à un p- en akkadien et à un f- en arabe ;

– qu’en deuxième position, une dentale ou une interdentale peut alterner avec une sifflante ;

– que cette deuxième radicale peut être sourde, sonore ou emphatique.

 

2. Sémantiquement, nous savons maintenant qu’un nom sémitique de la pierre a de fortes chances de relever d’une racine dont le sens premier est porter un coup.

 

À la fin de la sous-partie 2.6., nous avions relevé une paire correspondant aux critères que nous venons de poser :

 

فضّة faḍḍa terrain rocailleux, élevé // فضّ faḍḍa casser, rompre, briser

 

En poursuivant notre cueillette, nous en avons glané d’autres :

 

فتّ fatta écraser, broyer qqch entre ses doigts ; fendre (les pierres)

فدر fadaraII. se casser, être brisé, cassé en petits et grands morceaux – فادرة  fādira rocher détaché au haut d’une montagne

فدفد fadfad sol uni et dur // فدفد fadfada courir en se sauvant devant l’ennemi

فسيفساء fusayfisā’ coquillage ; mosaïque // فسفس fasfas sabre émoussé (sabre)

فصل √fṣl مفصل mafṣil monceau oblong de sable ; tas de silex // فصل faṣala séparer

فصًى faṣan pépin de raisin sec // فصى faṣā détacher, séparer

فصيص faṣīṣ noyau // فصّ faṣṣa séparer, disjoindre

فصيط faṣīṭ pelures de dattes, rognures d’ongles

 

Voilà donc un ensemble non négligeable de neuf racines – dont six non ambigües – où il est question à la fois de pierres (ou d’objets assimilés à des pierres) et de coupures. Ces racines ne sont pas construites sur le même étymon mais leurs étymons relèvent tous de la matrice phonique nº 1 {[labial],[coronal]} porter un coup ou des coups.

 

En poussant la recherche, on trouve encore cinq racines non ambigües mais orphelines de l’élément pierre :

 

فثّ faṯṯa – VII. être cassé, brisé

فذّ faḏḏa être tout seul, isolé, séparé des autres

فزّ fazza faire défection et se séparer de qqn

فزفز fazfaza donner la chasse à quelqu’un et l’éloigner

فطا faṭā donner une chasse vigoureuse à un animal

 

... et une trentaine de racines ambigües, elles aussi orphelines de l’élément pierre :

 

فتأ fata’a casser

فتح fataa ouvrir – IV. trancher (dans une dispute)

فترص fatraṣa couper

فتغ fataġa fouler avec les pieds au point d’écraser

فتق fataqa fendre, rompre ; séparer, défaire, découdre

فثغ faṯaġa casser, briser

فدخ fadaa casser, briser, écraser avec une pierre

فدش fadaša casser, briser, écraser

فدغ fadaġa casser, briser, écraser

فدم faduma être raboteux, avoir la surface couverte d’aspérités 

فذح faaa – V. écarter les jambes

فزر fazara rosser, donner des coups de bâton sur le dos ; déchirer un habit

فزع fazaa – II et IV. effrayer

فسأ fasa’a déchirer, lacérer ; donner à quelqu’un des coups de bâton sur le dos

فسج fasaǧa – II. écarter les cuisses

فسح fasaa élargir

فسخ fasaa disjoindre, séparer

فسق fasaqa sortir de son enveloppe (datte mûre)

فصخ faṣaḫa démettre un membre du corps

فصد faṣada ouvrir une veine

فصع faṣaa presser une datte verte pour la faire sortir de son enveloppe

فصم faṣama casser, déchirer qqch

فضخ faḍaḫa casser (un morceau de bois ); crever un œil

فضغ faḍaġa casser (un morceau de bois )

فطأ faṭa’a frapper qqn sur le dos

فطح faṭaḥa frapper qqn avec un bâton

فطذ faṭaḏa éloigner qqn

فطر faṭara fendre, pourfendre, couper en deux

فطم faṭama sevrer un enfant ; couper en faisant une incision

 

Ces racines, on le voit, ne nous offrent pas de dérivé “pierreux” mais il serait bien étonnant, au moins pour certaines d’entre elles, qu’un tel vocable n’apparaisse pas dans une forme dialectale ou dans une autre langue sémitique. Notons déjà les racines فدر fadara, فطر faṭara et فترص fatraṣa ; dans notre recherche d’éventuels cognats sémitiques du grec πέτρᾶ, ce sont de bons candidats.

 

Venons-en à l’akkadien. Nos glanures y sont moins nombreuses mais on trouve tout de même :

 

pasāsu effacer, oblitérer ; détruire, aplatir, raser

paṣādu trancher, couper, tailler, entailler

patāḫu percer (mur, four, partie du corps), crever, piquer, ouvrir, forer, sonder ; (bétail) poignarder, enfoncer un couteau, frapper (et tuer) avec un couteau

patarru massue, masse d'arme en cuivre ou en bronze

patru épée, dague ; couteau de boucher, de tanneur, ... 

pattu frontière

patû défaire ; (orge) enlever la balle, décortiquer, enlever les écales ; percer

paṭāru détacher, défaire ; quitter (un lieu) ; découvrir (une partie du corps) ; disperser (des troupes) ; rompre (un contrat) ; dissiper ; annuler, interrompre ; dételer ; séparer, découper ; écarter, enlever, disperser ; démonter, desserrer, défaire

pāṭu frontière, limite

 

Nous n’avons pas de commentaires à faire ici autres que ceux que nous avons déjà faits pour l’arabe. Comme bons candidats à une éventuelle et plus proche parenté avec πέτρᾱ, notons les noms patarru et patru, et le verbe paṭāru, qui est d’ailleurs de la même racine sémitique que l’arabe فطر faṭara.

 

            Pour tenter de convaincre les plus sceptiques, nous pourrions aligner des listes similaires avec la labiale b- à l’initiale au lieu du f-. En arabe comme en akkadien, pour certaines des racines ci-dessus, il existe en effet des variantes en b-C2-C3. Nous nous contenterons, pour donner un peu plus de corps à ce que nous pensons être la famille nucléaire de πέτρᾱ, de signaler quelques racines sémitiques en b-C2-r C2 est une dentale ou une interdentale. Notre référence sera le fascicule 2 du Dictionnaire des racines sémitiques :

 

BDR (p. 46)

 

“Pour Dillmann, le sens premier est couper”. On y retrouve incidemment la lune, mais ici sous la forme بدر badr. Cf. قمر qamar, 2.7., note de bas de page.

 

BƉR (p. 47)

 

بذر baḏara disperser, disséminer

 

BṬR (p. 61)

 

بطر baara fendre, ouvrir une plaie, percer un ulcère, etc.

البطراء al-Baṭrā’ (nom de la ville de) Pétra

On est en droit de se demander si ce toponyme est bien un emprunt au grec, comme le veut la tradition, ou un simple dérivé de بطر √br.

بيطار bayṭār[29] médecin-vétérinaire

Probable extension de بطر √br par infixation du glide.

 

BḎR (p. 78)

 

La dentale de cette racine se réalise en sifflante emphatique dans plusieurs langues sémitiques, d’où

بصر baṣara couper, retrancher // بصر buṣr pierres dures et blanches ; marge, bord ; écorceبصرة baṣra pierres dures et blanches ; terrain dur, pierreux et dont on tire les pierres – البصرة al-Baṣra Basra ou Bassorah.

Dans les textes anciens, les noms de Pétra et Basra sont souvent associés, comme s’ils avaient plus ou moins le même sens.

akkadien baṣāru couper, déchirer

hébreu biṣṣēr couper

En sud-arabique, on trouve diverses formes avec dentale et le sens de couper, déchirer.

 

NB : Il n’aura pas échappé aux plus attentifs de nos lecteurs qu’une racine rencontrée plus haut présente, au prix d’une métathèse, de forts signes de parenté avec celle-ci. Rappelons-la :

 

صبر ṣibr ou ṣubr marge, bord // صبر ṣubr ou ṣubur ou صبّارة ṣabbāra terrain couvert de petits caillousصبر ṣabar glace, eau geléeصبارة ṣibāra ou ṣabāra pierres ; éclat, morceau de rocher ou de ferصبرة ṣubra pierres duresصبير ṣabīr colline rocailleuse

 

En veut-on une autre, proche de cette dernière ?

 

زبر zabara éloigner, repousser qqn de qqch // زبر zabr pierres duresزبرة zubra morceau, fragment ; morceau de fer

 

BTR (p. 90)

 

بتر batara couper la queue d’un animal, l’écourter

akkadien butturu mutiler

amharique bättər bâton

araméen betar, bitrā morceau

 

BŦR (p. 91)

 

بثر baṯara être couvert de pustules, de boutons // بثر baṯr terrain sablonneux parsemé de pierres blanches

 

 

Nous aurions pu élargir la recherche à d’autres langues et noter, par exemple, que

 

– l’anglais brick brique est issu de la racine indo-européenne *bʰreg- casser, briser,

l’anglais flint silex est issu de la racine *(s)plei- fendre,

 

et que, pour certains, le grec πλίνθος [plinthos] brique, objet en forme de brique, pierre plate et carrée sous le fût d'une colonne ou sur un chapiteau est peut-être lui aussi issu de cette même racine *(s)plei-, mais nous en resterons là, en espérant, par ces quelques pages, avoir apporté notre pierre à la recherche étymologique ; l’avenir dira si ce travail s’apparente plus au sable qu’au rocher.

 

 

 


Bibliographie

 

– Bailly, Anatole, Dictionnaire grec-français, Paris, Hachette, 1901.

– Belot, Jean-Baptiste, Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », Imprimerie catholique, Beyrouth, 1955.

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Bohas, Georges et Saguer, Abderrahim, Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

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Chantraine, Pierre, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, Klincksieck, 1977.

Cohen, David, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970 ; Louvain / Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet), 1993-2012.

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– ETYMONLINE : abréviation usuelle de Online Etymology Dictionary (en ligne).

– Fournet, Arnaud, « La reconstruction de l’indo-européen et la réalité du sémitique : convergences et perspectives », dans Langues et Littératures du Monde Arabe nº 7, p. 3-39, 2008.

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Guiraud, Pierre, Dictionnaire des étymologies obscures, 1982, 1994, Paris, Payot.

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– Masson Michel, Du sémitique en grec, Paris, Éditions alfAbarre, 2013.

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– Rolland, Jean-Claude, Étymologie arabe : dictionnaire des mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, Paris, L’Asiathèque, 2015.

– Rolland, Jean-Claude, Dix études de lexicologie arabe, 2e édition, J.C. Rolland, Meaux, 2017.

– Watkins, Calvert, The American Heritage Dictionary of Indo-European Roots, Boston-New York, Houghton Mifflin Company, Second Edition, 2000.

– Wehr, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.


ANNEXE : Le réseau sémantique de « porter un coup »

(extrait de Bohas et Saguer, Le son et le sens, p. 220 sq.)

 

A. Porter un coup ou des coups (sans spécifier l’objet)

 

A.1. Frapper avec un objet tranchant, de là :

A.1.1. l’objet ou une partie de l’objet (sabre, lame, hache, etc.)

A.1.2. spécification : fendre, déchirer, inciser, mordre, ouvrir, etc.

A.1.3. Résultat de l’action : la partie par rapport au tout :

A.1.3.1. raccourcir, tronquer

A.1.3.2. tuer, massacrer > mourir, achever, terminer, fin, bout...

A.1.3.3. raser, peler, racler, écorcher, dépouiller, enlever, arracher

A.1.3.4. couper, séparer une partie du tout, emmener une partie

A.1.3.4.1. petite quantité, portion, tranche

A.1.3.4.2. être mis à l’écart, isolé, seul

 

Cette orientation donne lieu à une masse de sens qui tournent tous autour de l’idée “séparer, se séparer, (se) disperser” que nous appellerons A.1.S., qui se ramifie de la manière suivante :

 

A.1.S.1. (se) disperser, (se) répandre, semer

            > divulguer un secret

> dilapider ses biens

A.1.S.2. éloigner, repousser, détourner

A.1.S.3. réfléchi : se séparer, s’éloigner

A.1.S.3.1. modalité de la séparation : marcher, fuir, courir > rapidité

A.1.S.4. causativité : faire partir, chasser, effrayer

 

A.2. Frapper avec un objet pointu

A.2.1. l’objet ou une partie de l’objet (lance, flèche, pointe, etc.)

A.2.2. donner un coup de lance, percer, pénétrer, ...

A.2.3. sortir de, émerger, pousser, être saillant, être au sommet

A.2.4. sonder

A.2.5. ficher, planter dans la terre

A.2.6. se planter dans l’objectif, atteindre ou manquer le but ; de là : avoir tort ou raison

 

A.3. Frapper avec un fouet, un bâton, un objet quelconque

A.3.1. l’objet

 

A.4. Blessures diverses consécutives à des coups

 

A.5. Préparation de l’action : aiguiser, affiler...

 

A.6. Réciprocité 

A.6.1. se battre, attaquer

A.6.2. faire la guerre

A.6.3. victoire ou défaite

A.6.4. s’irriter, être violent

 

A.7. Frapper avec la main, le pied ou diverses parties du corps

A.7.1. pousser, repousser

A.7.2. protéger, conserver, garder

 

B. Conséquence immédiate de A

 

B.1. Briser, casser, piler

B.2. Détruire, périr, faire périr, perdre

 



[1] Cette étude est parue – sans la graphie arabe – en décembre 2017 dans le dossier spécial “Approches to the Etymology of Arabic”, p. 377 à 405 volume 17 du Journal of Arabic and Islamic Studies (JAIS)

http://www.hf.uio.no/ikos/forskning/publikasjoner/tidsskrifter/jais/volume/vol17/v17_07f_rolland_377-406.pdf

[2] Ernout et Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine, p. 581.

[3] *reup- ou *reub-, selon Watkins, Dictionary of Indo-European Roots, p. 72.

[4] Voir Annexe.

[5] Michiel De Vaan, Etymological Dictionary of Latin and the Other Italic Languages, Leyde, Brill, 2008.

[6] Le contenu de cette notice est partiellement repris dans celle que Douglas Harper consacre à lapideus dans son propre site Etymology on Line (ETYMONLINE).

[7] Le Trésor de la langue française (TLF).

[8] Dictionnaire des étymologies obscures.

[9] Les Léporidés sont maintenant classés dans l’ordre des Lagomorphes.

[10] Chantraine ne donne pas la référence de l’ouvrage de Frisk.

[11] On retrouve ce mot dans le toponyme espagnol Guadalajara, littéralement « l’oued des pierres ».

[12] À ne pas confondre avec l’emprunt جندول ǧundūl « gondole ».

[13] Curieusement, ne sont signalés dans le DRS sous la racine GRR (fasc. 3, p. 191-192), ni les sens du verbe fendre la langue à un petit chameau – IV. porter un coup de lance, ni les deux substantifs que nous donnons ici, alors que ces données sont pour nous, on le voit, essentielles. 

[14] Le Dictionnaire des racines sémitiques, fascicule 3, p. 175 et suivantes, signale bien que de nombreuses racines en GR- ont la valeur couper > enlever, arracher, casser, etc. mais il ne fait pas de lien avec plusieurs désignations de la pierre qu’on trouve sous ces mêmes racines.

[15] Cette maladie de la peau nous rappelle que nous avons plus haut rencontré λέπρα lépra dont l’équivalent arabe est برص baraṣ. On notera la présence de l’étymon {b,r} dans ces deux termes. Autrement dit, جرب ǧarab résulte probablement du croisement des étymons {ǧ,r} et {b,r}. 

[16] « Perles, coraux et bilitères », in Semitica et Classica, Vol. VI, Brepols Publishers, pp. 269-278, 2013. 

[17] Dans la théorie de Bohas, cet étymon est traité mais avec d’autres charges sémantiques. Voir notamment Bohas-Bachmar p. 71 et Bohas-Saguer p. 279.

[18] En fait nous aurions pu écrire “la séquence qḍ” car, comme on le constatera, le corpus de cette partie ne contient aucune racine apparentée construite sur la séquence ḍq.

[19] D’où l’espagnol rambla.

[20] Rolland, JC, « Pyramide » in Dix études de lexicologie arabe, 2e édition, 2017.

[21] Au sujet de cet étymon, on lira dans Bohas-Bachmar, p. 146 "Des réalisations sont attestées dans les deux sens mais il est impossible d'établir une relation entre elles." Cette partie de notre étude apporte la preuve que cela est au contraire bel et bien possible. 

[22] Nous aurions pu : dans l’Univers, la lune n’est qu’un gros grain de sable, une “poussière d’étoile” ; on peut considérer le nom قمر qamar comme construit sur l’étymon {r,m}. (Voir 2.4.1.). Voir aussi en 3.2. la racine BDR.

[23] Le français dur et l’anglais tree sont issus de la racine IE *deru- « dur ».

[24] Le docteur [...] se dresse, calme et puissant, au-dessus de cette petite épave; c'est un roc (J.-P. Sartre, La Nausée, p. 94).

[25] À moins d’être très audacieux et de reconnaître dans πέτρ- mais dans un ordre différent les mêmes consonnes que celles du radical latin rupt- de certaines formes dérivées du verbe rumpo...

[26] With possible earlier meaning bed-rock (< what="" comes="" through="" to)”.="">

[27] Notons au passage que ce mot présente toutes les qualités requises pour être intégré à ce que nous appellerons plus loin la famille élargie de πέτρᾱ: il a une labiale à l’initiale suivie d’une sifflante et est dérivé d’un verbe bezaq qui a le sens de briser, broyer.

[28] Du sémitique en grec, p. 217-218.

[29] Pour certains, ce mot serait issu du grec ἱππιατρός [hippiatrós], littéralement “médecin spécialiste des chevaux”. Pour d’autres, du latin veterinarius, “relatif aux bêtes de somme, vétérinaire ; médecin-vétérinaire”. Mais le rapport sémantique entre veterinarius et vetus, « vieux » n’est pas évident. Columelle, célèbre agronome romain du Ier siècle, utilise deux fois le mot veterinarius dans son œuvre.  Après quelques années passées dans l’armée, où il occupe le poste de tribun en Syrie en 35, il se consacre à l’agriculture. Cela ne suffit sans doute pas pour prouver que le mot est un emprunt à une langue parlée aux frontières de la Syrie à l’époque de Columelle mais on n’a pas d'autres attestations. Nous penchons donc plutôt pour un emprunt par le latin à une langue sémitique d’un cognat de بيطار bayṭār.