Le vocabulaire du mensonge et de la tromperie en arabe classique

 

 

à Miguel Catalán[1]

 

 

 

L’accès à la version électronique du dictionnaire de Kazimirski ainsi que la fonction « recherche » permise par la simple utilisation conjuguée des touches « Ctrl + F » d’un clavier d’ordinateur rendent désormais possible un inventaire probablement assez complet du vocabulaire arabe relatif à un quelconque objet concret ou à une quelconque notion abstraite, pour peu qu’on ne se limite pas aux signifiants de base mais qu’on étende la recherche à leurs dérivés et synonymes. C’est ainsi qu’en tapant successivement, dans le cartouche de recherche, les mots simulation, mensonge, tromperie et leurs dérivés et synonymes, nous avons constitué un corpus de cent-soixante-dix racines – consultable en annexe dans l’ordre alphabétique – dans lesquelles au moins un vocable voit apparaître dans sa définition un des mots recherchés. L’objet de cette étude est d’analyser ce corpus en effectuant des regroupements, afin de tenter de comprendre quels rapports logiques peuvent bien relier les termes afférents aux termes centraux dans les parallélismes relevés[2].

           

 

I. Mentir, tromper et cacher

 

Parmi les racines relevées, signalons tout d’abord un petit groupe de dix racines qui n’est pas pour nous surprendre car le mensonge et la tromperie s’y trouvent en compagnie de l’obscurité et de l’action de se cacher ; l’explication du parallélisme est ici évidente, presque tautologique, probablement universelle : on couvre ou recouvre, on cache, on se cache pour tromper sa proie ou son adversaire et l’obscurité est une circonstance propice ; et l’on ment aussi pour cacher une vérité : le menteur simule et le trompeur dissimule ou se dissimule ; d’où :

 

ختل ḫatala se cacher, se mettre en embuscade pour se jeter ensuite sur sa proie // III. tromper l’un l’autre, agir avec perfidie, trahir

دجل daǧala être couvert, caché // mentir

دجن dǧn – IV. être couvert, sombre et pluvieux (temps) // III. duper, tromper

دجو dǧw دجا daǧā couvrir ; couvrir la femelle – III. éloigner, écarter, empêcher d’approcher // III. dissimuler sa haine contre qqn

دري dry se cacher pour attaquer sa proie // III. tromper, circonvenir

دلس dalas ténèbres épaisses // دلس dals trahison, perfidie – II. tromper dans la vente – III. tromper

شهل šahila être bleu très foncé // šahl mensonge

غبش ġabiš sombre (nuit) // غابش ġābiš trompeur, qui abuse de la confiance, de l’amitié

غدر ġadira être sombre (nuit) // trahir, tromper

غشش ġašaš trouble, sombre, terne // غشّ ġašša u tromper qqn

 

Quant aux cent soixante autres racines de notre inventaire, nous allons voir comment elles se répartissent sur ce que nous appellerons désormais l’arborescence coupure-couture-couture[3]. À quelques détails près, c’est l’efficace mode de classement de nos ouvrages de référence que nous avons utilisé, en conservant à chaque intitulé sa numérotation d’origine. Il y a des numéros manquants car nous n’avons pas jugé utile de faire apparaître les rubriques vides.

 

 

II. Mensonge, tromperie et coupure

 

Ouvrage de référence : Georges Bohas, Abderrahim Saguer, Le son et le sens, fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012, (p. 220 à 237).

 

Dans ces pages, les auteurs traitent d’une des trois matrices phoniques dont l’invariant notionnel est porter un coup (= couper, tailler, fendre, percer, frapper, piquer, briser, casser, séparer, ...) et où ils donnent des dérivations sémantiques de cette notion une organisation arborescente qu’ils considèrent valable pour les deux autres matrices.

 

A.1. Frapper avec un objet tranchant

 

بحر baḥara fendre, déchirer // باحر bāḥir menteur

بقر baqara fendre // بقر buqar mensonge

خدب ḫadaba porter un coup de sabre // mentir

خرق ḫaraqa déchirer, lacérer // mentir

خلب ḫalaba fendre, déchirer, faucher // tromper par des paroles caressantes

سحر saḥara fendre le poumon à qqn // tromper

فرى farā tailler, couper, fendre // inventer, forger un conte, un mensonge

فلح falaḥa couper, fendre // tromper dans une vente

فلق falaqa fendre // فلقان fulqān mensonge palpable

قتّ qatta couper, rogner dans le sens de la longueur (A.1.2.) // قتّات qattāt menteur

مان māna labourer la terre (= fendre la terre) // mentir

نمنم namnama rayer, sillonner le sol (vent) // embellir un récit par des mensonges

 

Bien qu’ils n’aient pas de sens parallèle à celui de mentir ou tromper, les trois verbes qui suivent nous semblent avoir leur place ici en complément à la liste ci-dessus :

 

قتقت qatqata altérer les paroles d’un autre par des mensonges = variante de قتّ qatta

مخرق maḫraqa être menteur = extension de خرق ḫaraqa  

نمّ namma remplir son discours de mensonges = variante de نمنم namnama

 

NB : En arabe comme en français le vent est perçu comme un donneur de coups. On le retrouvera sous diverses rubriques.

 

A.1.3. Résultat de l’action : la partie par rapport au tout

 

A.1.3.1. raccourcir, tronquer

 

عضه ‛aḍaha couper des branches de l’arbre à épines appelé عضاه ‛iḍāh  // dire un mensonge

 

A.1.3.2. tuer, achever

 

عبط ‛abaṭa égorger un animal jeune, déchirer une robe neuve  // forger un mensonge atroce

 

A.1.3.3. raser, peler, arracher, dépouiller

 

جلط ǧalaṭa raser la tête ; oter la peau d’une bête // mentir

حفا ḥafā raser entièrement la moustache // V. tromper qqn en profitant de sa niaiserie

نمش namaša dépouiller le sol de plantes (sauterelles) // mentir

 

A.1.3.4. séparer une partie du tout, emmener une partie

 

خبس ḫabasa prendre qqch avec la main – V. s’emparer de qqch comme de sa proie, de son butin // خبس ḫabasa tromper, frauder qqn

ختأ ḫata’a enlever, emporter qqch // VIII. tromper qqn

خرم ḫarama couper de manière à séparer une chose d’une autre // خرمان ḫurmān mensonge

زهف zahifa emporter un objet léger (vent) // IV. mentir

لمع lama‛a enlever, chipper qqch // لمع lama‛a et VIII. mentir

ولع wala‛a faire main basse sur une chose // mentir

 

A.1.S.1. disperser, disséminer

 

سفا safā enlever et disperser (vent) // VIII. tromper, user de ruses

فرش faraša disperser, disséminer // dire un mensonge

مذع maḏa‛a disperser çà et là // mentir

 

A.1.S.2. éloigner, repousser, écarter, détourner, empêcher d’approcher

 

أفك afaka éloigner qqn de qqch // mentir, forger un mensonge

شطّ šaṭṭa éloigner, rejeter // شطاط šaṭaṭ mensonge atroce, qui dépasse les bornes

عور ‛awara – II. détourner qqn de qqch, lui en empêcher l’usage // II. mentir

 

A.1.S.2. réfléchi : s’éloigner

 

جربز ǧarbaza s’éloigner // جربزة ǧarbaza tromperie

خلابيس ḫalābīs chameaux qui s’éloignent rapidement de l’abreuvoir // mensonge(s) (= extension de خلب ḫalaba, A.1.)

 

A.2. Frapper avec un objet pointu : percer, pénétrer, ...

 

بطّ baṭṭa  percer un ulcère, un clou // بطيط baṭīṭ mensonge

زغف zaġafa percer qqn avec une lance // mêler des mensonges à son récit

طحز ṭiḥz coït // mensonge

غلّ ġalla introduire une chose dans une autre ; cohabiter avec une femme[4] // tromper qqn ; frauder

محج maḥaǧa cohabiter avec une femme // mentir

ملذ malaḏa percer qqn avec une lance // mentir

 

Bien qu’ils n’aient pas de sens parallèle à celui de mentir ou tromper, les deux vocables qui suivent nous semblent avoir leur place ici en complément à la liste ci-dessus :

 

زغفل zaġfala mentir = extension de زغف zaġafa.

طخز ṭiḫz mensonge = variante de طحز ṭiḥz.

 

NB : L’acte de percer consistant bien à introduire un objet dans un autre, nous avons – comme nous y invitait explicitement le verbe غلّ ġalla – inclus l’acte sexuel  dans cette liste. Cf., en français, le sens figuré de se faire baiser.

 

A.2.6. Se planter dans l’objectif, atteindre ou manquer le but

 

خسق ḫasaqa atteindre le but (flèche) // جسّاق ḫassāq menteur

خطأ ḫaṭa’a – IV. manquer le but // IV. induire en erreur

 

A.3. Frapper avec un fouet, un bâton, un objet quelconque

 

بنّق bannaqa fouetter le dos // forger un mensonge

حاق ḥāqa u balayer, frotter // حوقة ḥawqa tas de mensonges

دهن dahana rosser qqn // III. mentir

زها zahā frapper, battre d’un bâton // mentir

سفه safaha – II. agiter (vent) // V. tromper, duper

صقر ṣaqara frapper qqn d’un bâton // صقّار ṣaqqār menteur

صقع ṣaqa‛a frapper qqn à la tête // dire un mensonge

عفق ‛afaqa fouetter et disperser (vent) // III. enjôler, tromper qqn

لمع lama‛a agiter, remuer les ailes (oiseau) – IV. agiter les ailes (oiseau) ; remuer la queue pour éloigner le mâle (brebis pleine) // لمع lama‛a et VIII. mentir

مسح masaḥa[5] frapper // mentir

ملث malaṯa frapper qqn doucement, légèrement // III. enjôler qqn, le tromper

 

A.4. Blessures diverses consécutives à des coups

 

خبيب ḫabīb crevasse, fente dans la terre // خبّ ḫabba séduire, tromper, suborner

سفك safaka verser, répandre le sang // سفوك safūk menteur

فصخ faṣaḫa démettre un membre du corps // فصخ fuṣiḫa être trompé dans un achat

 

A.5. Préparation de l’action

 

خلق ḫalaqa prendre la mesure avant de couper[6] // forger un mensonge

 

A.6. Réciprocité 

 

A.6.1. se battre, attaquer

 

بطل baṭal brave, héros (sur le champ de bataille) // بطل buṭl mensonge

علث ‛aliṯa combattre avec acharnement et sans relâche // علث ‛alaṯa tromper l’attente de qqn

غلث ġalaṯa se jeter avec acharnement sur qqn et ne pas lâcher prise // tromper l’attente de qqn

هتر hatara attaquer qqn dans sa réputation, déchirer qqn // هتر hitr mensonge

 

A.6.2. faire la guerre

 

صلا ṣalā faire la guerre à qqn // tromper qqn par des paroles flatteuses

 

A.6.3. victoire ou défaite

 

بهت bahata assaillir qqn à l’improviste et avoir le dessus // mentir

سدج sadaǧa – VII. se coucher la face contre terre // سدّاج saddāǧ menteur

 

A.7. Frapper avec la main, le pied ou diverses parties du corps

 

لمص lamaṣa pincer qqn // لموص lamūṣ menteur

 

B. Conséquences globales des coups : détruire, périr, faire périr, perdre

 

خوى ḫawā être vide, en ruines // manquer, tromper, faire défaut, tromper l’attente de qqn

خاب ḫāba i ne pas réussir, éprouver des pertes // IV. tromper l’attente de qqn

هار hāra démolir, abattre une maison // tromper

ورب wariba périr // III. jouer au plus fin avec qqn et le tromper

 

 

III. Mensonge, tromperie et coulure

 

Ouvrage de référence : Michel Masson, « Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de couler », Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991, p. 1024-1041.

 

Dans cet article, l’auteur recense un certain nombre de racines sémitiques et surtout arabes qui présentent des parallélismes sémantiques entre le terme central couler et des termes afférents logiquement regroupés et classés sous diverses rubriques reliées entre elles en réseau.

 

 

Termes centraux : couler, faire couler, jaillir, faire jaillir, pleuvoir, arroser, laisser tomber, ...

 

حلس ḥalasa faire tomber une pluie continuelle // IV. tromper, flouer qqn au marché

عدر ‛adr pluie forte et abondante // عادر ‛ādir grand menteur

فجر faǧara faire jaillir l’eau en fendant un rocher // mentir

مكر makara arroser son champ // tromper qqn

هثهث haṯhaṯa laisser tomber qqch avec rapidité // هثهاث haṯhāṯ menteur

 

Ajoutons le verbe هثّ haṯṯa qui n’a pas d’autre sens que celui de mentir et n’est probablement qu’une variante de هثهث haṯhaṯa.

 

1. Noms d’objets liquides

 

1.1. Sécrétion organique

 

b) sang

 

تريه tarīh linge dont les femmes se servent pour faire absorber les écoulements mensuels // ترّه turrah mensonge

 

g) autres secrétions

 

زرق zaraqa rendre les excréments (oiseaux) // زورق zūraq mensonge

سقسق saqsaqa chier (oiseau) // مسقسق musaqsiq enjôleur

شوب √šwb شايبة šāyiba ordure, chiasse // شوبة šawba tromperie, frime

فشفش fašfaša disperser çà et là l’urine // être un grand menteur

منى manā laisser couler le sperme // V. mentir

وشغ wašaġa jeter çà et là l’urine et la disperser en cheminant // V. se souiller d’une action infâme ou d’un mensonge

 

NB : Par le sens « disperser », فشفش fašfaša et وشغ wašaġa relèvent tout aussi bien du réseau de la coupure (A.1.S.1.).

 

1.2. Produits liquides d’usage courant

 

b) vin, jus

 

سهوق sahwaq juteux // menteur

 

1.3. Objets métaphoriquement envisagés comme liquides

 

b) crinière, crins, duvet

 

سمهى sumhā filaments délicats qui voltigent // mensonge

قرد qird singe // II. tromper par des propos flatteurs

هلّوف hillawf poilu, barbu // menteur

 

NB : Poils et cheveux étant métaphoriquement envisagés comme des liquides, nous nous sommes permis d’inclure sous cette rubrique – peut-être abusivement – un animal poilu supposé être plus « malin » que les autres, le singe.

 

2. Se déplacer

 

2.1. Marcher vite, courir[7]

 

زرف zarafa marcher avec rapidité (chamelle) // II. dire un tas de mensonges

ولس walasa marcher à pas rapide, à larges enjambées // tromper qqn, agir perfidement

ولق walaqa marcher d’un pas accéléré (chameaux) // continuer à dire des mensonges

 

2.2. Aller librement, errer

 

فنّ fanna mener, faire marcher[8] devant soi (les chameaux) // tromper

 

3. Couler, faire écouler un liquide

 

3.1. Avaler, boire

 

شرب šariba boire // dire des mensonges sur qqn

 

3.2. Résultatif : couler jusqu’au bout // épuiser > maigre, fatigué[9]

 

بسبس basbas sol désert et inculte // mensonge

خون √ḫawn – V. amoindrir, affaiblir (la force d’une chose) // خان ḫāna tromper

خسر ḫasara diminuer, amoindrir // être trompé dans une affaire de commerce

راب rāba u être très fatigué // mentir

عرض ‛araḍa être fatigué ou malade // tromper qqn dans une vente

غوى ġawā i maigrir, dépérir // induire en erreur

كذب kaḏaba faiblir // mentir

لغب laġaba a u être très las, très fatigué // tromper la crédulité de qqn

محّ maḥḥa être usé, râpé // محّاح maḥḥāḥ menteur

مكس makasa diminuer, amoindrir // tromper qqn (sur le marché)

 

4. Diverses métaphores mettent en jeu un sujet (habituellement humain) usant d’un objet comme d’un liquide

 

4.1. Orfèvrerie et teinture

 

صايغ ṣāyiġ orfèvre // صوّاغ ṣawwāġ menteur

صبّاغ ṣabbāġ teinturier // menteur

 

NB : On trouvera le sellier et le savetier ci-après dans le réseau de la couture. (IV.1. Termes centraux)

 

4.2. Don, abondance[10], opulence

 

أدى adā s’épaissir ; être en abondance // tromper qqn

عبقريّ ‛abqariyy magnifique, éclatant // pur mensonge

وشاء wašā’ richesse, opulence // وشى wašā défigurer qqch par des mensonges

 

Nous ajoutons à cette liste le verbe أشى ašā qui, n’ayant que le sens d’inventer, forger un mensonge, n’est probablement qu’une variante de وشى wašā.

 

4.3. Parler[11]

 

بهلق bahlaq femme sotte, bavarde // بهلقة bahlaqa mensonge

دهفش dahfaša tenir des propos galants // tromper, circonvenir

قبقب qabqaba faire entendre un bruit, un son // قبقاب qabqāb menteur

 

 

IV. Mensonge, tromperie et couture

 

Ouvrage de référence : Michel Masson, « Étude d’un parallélisme sémantique : tresser // être fort », Semitica XL, Paris, Maisonneuve, 1991, p. 89-105.

 

Dans cet article, l’auteur recense un certain nombre de racines sémitiques et surtout arabes qui présentent des parallélismes sémantiques entre le terme central corde (= lier, nouer, serrer, attacher, tisser, tresser, coudre, rapprocher,...) et des termes afférents logiquement regroupés et classés sous diverses rubriques reliées entre elles en réseau.

 

 

1. Termes centraux (corde, coudre, lier, serrer, attacher, tordre, ...)

 

أرى arā attacher (une bête) // أرو arw tromperie, supercherie

بشك bašaka coudre // mentir

جبر ǧabara panser, bander, remettre un os cassé // جبار ǧabār mensonge

خبن ḫabana raccourcir une robe en faisant un pli // خابن ḫābin menteur

خرص ḫaraṣa – VIII. serrer dans la bourse // VIII. mentir, forger un mensonge

خصف ḫaṣafa coudre une semelle – خصّاف ḫaṣṣāf savetier // menteur

خطرب ḫaṭraba bander l’arc, tordre une corde // mentir

درج daraǧa rouler, ployer un papier ou une pièce d’étoffe // X. tromper qqn 

زار zāra attacher une bête // mentir

زعم za‛ama – III. serrer qqn dans la foule // V. dire un mensonge

سرّاج sarrāǧ sellier // menteur

سمهج samhaǧa tordre une corde avec force // tisser son discours de mensonges

شرب √šrb – IV. mettre la corde au cou d’un cheval // شرب šariba dire des mensonges sur qqn

شرج šaraǧa fermer une bourse en serrant les cordons // mentir

طفن ṭafana lier, serrer et retenir // طفانين ṭafānīn mensonge

طمرس ṭamrasa former des plis // طمرس ṭimris menteur

عجر ‛aǧara – V. faire des plis (ventre) // عجريّ ‛uǧriyy menteur

غبن ġabana faire un pli et le coudre // tromper, circonvenir

غرّ ġarr pli (dans une peau, une étoffe) // غرّ ġarra u tromper, décevoir

قتر qatara attacher, boutonner // V. chercher à tromper qqn

لفق lafaqa – II. coudre deux pièces ensemble // II. faire un tissu de calomnies, de mensonges

نسج nasaǧa tisser une étoffe // mentir (cf. fr. un tissu de mensonges)

 

Nous ajoutons à cette liste le nom طبرس ṭibris qui, n’ayant que le sens de menteur, est visiblement une variante de طمرس ṭimris, et le verbe مذمذ maḏmaḏa – dont le seul sens est mentir – au vu de sa proximité formelle et phonétique avec le nom مدمد madmad qui a la double signification de corde (= couture) et de fleuve (= coulure).

 

NB : M. Masson ayant situé le verbe كبن kabana ourler, coudre parmi les termes centraux de son réseau, c’est ici que nous avons placé les racines où mensonge et tromperie se trouvent en compagnie de la notion de pli.[12]

 

2. Élargissement du champ

 

2.a. Assiduité

 

فنك fanaka être assidu // mentir

 

NB : Être assidu à une tâche – comme on l’a vu à propos de la racine ربط rabaṭa lier[13] qui connaît la même dérivation – c’est en quelque sorte y être attaché, ne s’en distraire pour rien, jusqu’à son achèvement.

 

2.b. Intensité de la sensation (odeur)

 

تيسيّة taysiyya odeur de bouc, désagréable, de malpropreté // تيسيّة tīsiyya mensonge

 

2.c. Méchanceté, violence

 

ألس alisa être dans le trouble et dans une violente agitation // ألس alasa tromper, circonvenir

ضبس ḍabasa tourmenter, importuner // ضبس ḍabis trompeur, dupeur

قرف qarafa maltraiter, être dur et violent à l’égard de qqn // mentir

كاد kāda – VI. takāyud violence du coup, du jet // كاد kāda tromper, circonvenir à l’aide d’une ruse

 

3. Autres métaphores

 

3.b. Malheur

 

إزل izl malheur, infortune // إزل izl mensonge

سناب sanāb grand malheur // سنوب sanūb menteur

عجريّ ‛uǧriyy malheur // عجريّ ‛uǧriyy menteur

 

3.d. Infirmité

 

بهتر √bhtr بهتر buhtur petit de taille et ramassé // بهتر bahtar mensonge

جدب ǧadb stérilité // جادب ǧādib faux, mensonger ; menteur

خبخب ḫabḫaba avoir le ventre lâche et pendant // tromper

ختر ḫatara – V. être mou, lâche et paresseux // trahir qqn, tromper indignement

دأل da’ala marcher avec peine, comme un homme faible, infirme // III. tromper qqn

دحل daḥila être petit de taille et avoir le ventre pendant // III. tromper

دحن daḥin petit de taille et ventru // rusé, trompeur

دسى dasā ne pas grandir, ne pas croître // tromper, séduire, induire en erreur

ضبا ḍabā – IV. être mince et chétif (enfant) // IV. frustrer qqn, tromper, décevoir

عثر ‛aṯara broncher, trébucher // dire un mensonge

فند fanad faiblesse, impuissance // mensonge

قرق qirq homme petit // قرق qaraqa tromper qqn

هار hāra هيّار hayyār faible, débile (homme) // يهيرّ yahyarr mensonge

 

3.g. Faire halte, séjourner

 

فنك fanaka s’arrêter et faire halte // mentir

 

NB : La présence du même verbe فنك fanaka en 2.a. et 3.g. ne fait que renforcer le parallélisme.

 

3.i. Attendre, traîner en longueur

 

خدع ḫada‛a languir (marché) // tromper, circonvenir

خاس ḫāsa u ne pas se vendre (marchandises) // tromper qqn sciemment

خاس ḫāsa i ne pas se vendre (marchandises) // خيس ḫays mensonge

رهدن rahdana agir avec lenteur, traîner en longueur // رهدون ruhdūn menteur

قطا qaṭā u traîner en longueur // attraper, tromper qqn

 

 

V. De quelques racines remarquables

 

1. شرج šaraǧa

 

fermer une bourse en serrant les cordons ; ramasser, rassembler ; mentir – II. coudre à larges points – VII. se fendre ; être gercé, crevassé – شرج šarǧ fente, crevasse par où l’eau descend d’un rocher – شرج šaraǧ Voie lactée – شريجان šarīǧāni deux filets, l’un de lait, l’autre de sang, qui coulent du pis d’une chamelle

 

Cette racine est exemplaire : elle comporte les trois sémantismes de notre arborescence et on voit qu’elle a aussi le sens de mentir. Ajoutons que si on la rapproche de رجع raǧa‛a (ci-après), عجر ‛aǧara, فجر faǧara, جربز ǧarbaza, جبر ǧabara, درج daraǧa et سرّاج sarrāǧ, il est difficile de ne pas reconnaître dans toutes ces racines la présence de l’étymon {ǧ,r}. Liées par le sens, ces racines le sont donc aussi par la forme.

 

2. رجع raǧa‛a

 

éloigner, détourner une chose d’une autre // simuler la grossesse (se dit d’une chamelle ou d’une ânesse lorsque, pour se faire croire pleine et éloigner le mâle, elle remue la queue, serre les fesses et lâche de l’urine çà et là)

 

On voit par les mots en italiques que cette racine relève elle aussi à la fois de notre arborescence et de la simulation. Mieux : c’est par l’addition explicite de la coupure, de la couture et de la coulure que la femelle simule la grossesse ! Quant à sa structure consonantique, voir ce que nous disons de شرج šaraǧa ci-dessus.

 

3. كذب kaḏaba

 

mentir, tromper, simuler qqch (se dit par ex. d’une chamelle qui, n’étant pas pleine, remue la queue pour faire croire au mâle qu’elle est pleine et l’éloigner) // II. repousser qqn de qqch

 

C’est la racine du mensonge par excellence, la plus vivante, la plus usuelle, la première donnée par les dictionnaires bilingues, la première qui vient à l’esprit. On voit qu’elle est pratiquement synonyme de رجع raǧa‛a, le verbe que nous venons de voir et au moyen duquel le Lisān en explique le sens :

 

يقال للناقة التي يَضْرِبُها الفَحْلُ فتَشُولُ، ثم تَرْجِـعُ حائلاً: مُكَذِّبٌ وكاذِبٌ، وقد كَذَّبَتْ وكَذَب

 

Du point de vue formel, كذب kaḏaba semble apparentée par l’étymon {b,ḏ}couper” à des racines relevant non du mensonge mais de la coupure et de la coulure comme هذب haḏaba tailler, couper les bords ou les parties superflues // couler et بذح baḏaḥa fendre // V. laisser tomber l’eau, laisser pleuvoir (se dit des nuages).

 

4. لمع lama‛a

 

agiter, remuer les ailes (oiseau) ; enlever, chipper qqch – IV. agiter les ailes (oiseau) ; remuer la queue pour éloigner le mâle (brebis pleine) ; avoir dans le sein le foetus qui se remue déjà (femme) ; avoir les mamelles gonflées et les trayons noirs (femelles pleines) // لمع lama‛a et VIII. mentir

 

Ce verbe est pratiquement synonyme des deux précédents, à cette différence près – mais importante – que la brebis, elle, ne simule pas la grossesse, elle est vraiment pleine. Or ce verbe a également le sens de mentir. Il est clair que l’élément commun aux trois racines est l’action visible de remuer la queue pour éloigner le mâle. C’est donc bien dans un deuxième temps que le bédouin a compris que, innocente chez la brebis, cette action se doublait chez la chamelle et l’ânesse d’une intention maligne. Du coup, la même action en est venue à prendre également le sens de mentir.

 

 

Comme le rappelle Miguel Catalán dans son Ética de la verdad et de la mentira[14], le mensonge et la tromperie ne sont pas le propre de l’homme :

 

David Livingstone Smith ha señalado cómo, desde los virus más simples a los grandes monos, los seres vivos siempre intercam­biaron señales engañosas, tanto de forma y color como de sonido. [15]

 

Les bédouins auront remarqué, depuis l’aube de la langue arabe, que lorsqu’une chamelle ou une ânesse remue la queue devant un mâle comme le ferait une brebis pleine, et qu’elle serre en plus les fesses et lâche de l’urine çà et là, c’est pour simuler la grossesse et éloigner l’importun. Et les mots servant à décrire ces actions, ainsi que leurs synonymes et dérivés sémantiques, en sont venus, par métaphores ou rapports logiques, à exprimer eux aussi le mensonge et la tromperie.

 

On nous objectera peut-être que les verbes كذب kaḏaba et رجع raǧa‛a ont pu avoir le sens de mentir avant d’avoir celui de remuer la queue devant un mâle pour simuler la grossesse et l’éloigner. C’est peu probable, comme nous le prouve le cas de لمع lama‛a : on voit bien que pour cette racine une dérivation sémantique inverse serait impossible puisque le comportement de la brebis devant le mâle est innocent. Dans la découverte progressive de l’univers et l’invention des outils sémiotiques servant à le décrire, l’abstrait a très probablement toujours découlé du concret plutôt que l’inverse. Comme Hurwitz[16], nous croyons que les hommes ont d’abord désigné les choses tangibles qu’ils voyaient – ici le lait, ailleurs l’œuf – avant d’inventer un concept fédérateur et abstrait comme celui de la blancheur. On imagine mal l’inverse.

 

 

Que conclure au terme de cette étude ? Que le mensonge et la tromperie ont été assimilés à des agressions comparables aux blessures physiques provoquées par des coups de toutes sortes, et notamment par ceux infligés par des armes blanches ? C’est en tout cas ce vocabulaire fondamental désignant des actions concrètes, physiquement douloureuses pour les blessés, qui a servi par métaphores à exprimer des notions abstraites, moralement douloureuses pour les victimes de la tromperie. Pas vraiment un crime et certainement pas encore un péché, le mensonge a dû être perçu comme un « sale coup ».

 

Les mots ont une longue histoire, dans toutes les langues. Cette étude nous a permis de voir par quels cheminements complexes des sens concrets de départ se sont peu à peu transformés en des sens d’arrivée abstraits parfaitement imprévisibles. Mais la méthode des parallélismes sémantiques est imparable : si nous avions proposé ce type de cheminement pour quelques mots, nous n’aurions guère été crédible, mais le volume de lexique concerné enlève toute part au hasard.

 

Les résultats de cette recherche devraient inciter les lexicologues à la plus grande prudence au moment de décréter un cas d’homonymie : ce qui est avéré en synchronie pourrait bien ne plus l’être en diachronie. Si les notices des dictionnaires arabes ont le plus souvent l’aspect hétéroclite d’un inventaire à la Prévert c’est peut-être parce qu’il reste encore beaucoup à découvrir sur les liens très anciens mais réels et encore décelables entre des significations apparemment sans rapport les unes avec les autres.

 

 

 

Bibliographie

 

 

En langue arabe

 

Ibn Manẓūr (XIIIe s.), Lisān al-ʿArab, en ligne sur http://www.baheth.info/

 

En langues occidentales

 

Georges Bohas, Abderrahim Saguer, Le son et le sens : fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012

Miguel Catalán, Ética de la verdad y de la mentira, Madrid, Editorial Verbum, 2015.

Solomon Theodore Halévy Hurwitz, Root-determinatives in Semitic speech, a contribution to Semitic philology, New York, Columbia University Press, 1913, réédité en 1966.

A. de Biberstein-Kazimirski, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

Michel Masson, « Étude d’un parallélisme sémantique : tresser // être fort », in Semitica XL, Paris, Maisonneuve, 1991, p. 89-105.

Michel Masson, « Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de couler », in Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991, p. 1024-1041.

Jean-Claude Rolland, Les grandes familles de mots, Meaux, J.C. Rolland, 2010

Jean-Claude Rolland, Dix études de lexicologie arabe, 2e édition, Meaux, J.C. Rolland, 2017.


ANNEXE

 

Les racines arabes du mensonge et de la tromperie (liste non exhaustive)

 

أدى adā s’épaissir ; être en abondance // tromper qqn

أرى arā attacher (une bête) // أرو arw tromperie, supercherie

إزل izl malheur, infortune // إزل izl mensonge

أشى ašā inventer, forger un mensonge

أفك afaka éloigner qqn de qqch // mentir, forger un mensonge

ألس alisa être dans le trouble et dans une violente agitation // ألس alasa tromper,

بحر baḥara fendre, déchirer // باحر bāḥir menteur

بسبس basbas sol désert et inculte // mensonge

بشك bašaka coudre // mentir

بطّ baṭṭa  percer un ulcère, un clou // بطيط baṭīṭ mensonge

بطل baṭal brave, héros (sur le champ de bataille) // بطل buṭl mensonge

بقر baqara fendre // بقر buqar mensonge

بنّق bannaqa fouetter le dos // forger un mensonge

بهت bahata assaillir qqn à l’improviste et avoir le dessus // mentir

بهتر √bhtr بهتر buhtur petit de taille et ramassé // بهتر bahtar mensonge

بهلق bahlaq femme sotte, bavarde // بهلقة bahlaqa mensonge

تريه tarīh linge dont les femmes se servent pour faire absorber les écoulements mensuels // ترّه turrah mensonge

تيسيّة taysiyya odeur de bouc, désagréable, de malpropreté // تيسيّة tīsiyya mensonge

جبر ǧabara panser, bander, remettre un os cassé // جبار ǧabār mensonge

جدب ǧadb stérilité // جادب ǧādib faux, mensonger ; menteur

جربز ǧarbaza s’éloigner // جربزة ǧarbaza tromperie

جلط ǧalaṭa raser la tête ; oter la peau d’une bête // mentir

حاق ḥāqa u balayer, frotter // حوقة ḥawqa tas de mensonges

حفا ḥafā raser entièrement la moustache // V. tromper qqn en profitant de sa niaiserie

حلس ḥalasa faire tomber une pluie continuelle // IV. tromper, flouer qqn au marché

خاب ḫāba i ne pas réussir, éprouver des pertes // IV. tromper l’attente de qqn

خاس ḫāsa i ne pas se vendre (marchandises) // خيس ḫays mensonge

خاس ḫāsa u ne pas se vendre (marchandises) // tromper qqn sciemment

خبخب ḫabḫaba avoir le ventre lâche et pendant // tromper

خبس ḫabasa prendre qqch avec la main – V. s’emparer de qqch comme de sa proie, de son butin // خبس ḫabasa tromper, frauder qqn

خبن ḫabana raccourcir une robe en faisant un pli // خابن ḫābin menteur

خبيب ḫabīb crevasse, fente dans la terre // خبّ ḫabba séduire, tromper, suborner

ختأ ḫata’a enlever, emporter qqch // VIII. tromper qqn

ختر ḫatara – V. être mou, lâche et paresseux // trahir qqn, tromper indignement

ختل ḫatala se cacher, se mettre en embuscade pour se jeter ensuite sur sa proie // III. tromper l’un l’autre, agir avec perfidie, trahir

خدب ḫadaba porter un coup de sabre // mentir

خدع ḫada‛a languir (marché) // tromper, circonvenir

خرص ḫaraṣa – VIII. serrer dans la bourse // VIII. mentir, forger un mensonge

خرق ḫaraqa déchirer, lacérer // mentir

خرم ḫarama couper de manière à séparer une chose d’une autre // خرمان ḫurmān mensonge

خسر ḫasara diminuer, amoindrir // être trompé dans une affaire de commerce

خسق ḫasaqa atteindre le but (flèche) // جسّاق ḫassāq menteur

خصف ḫaṣafa coudre une semelle – خصّاف ḫaṣṣāf savetier // menteur

خطأ ḫaṭa’a – IV. manquer le but // IV. induire en erreur

خطرب ḫaṭraba bander l’arc, tordre une corde // mentir

خلابيس ḫalābīs chameaux qui ont bientôt étanché leur soif à l’abreuvoir // mensonge(s)

خلب ḫalaba fendre, déchirer, faucher // tromper par des paroles caressantes

خلق ḫalaqa prendre la mesure avant de couper // forger un mensonge

خون √ḫawn – V. amoindrir, affaiblir (la force d’une chose) // خان ḫāna tromper

خوى ḫawā être vide, en ruines // tromper, faire défaut, tromper l’attente de qqn

دأل da’ala marcher avec peine, comme un homme faible, infirme // III. tromper qqn

دجل daǧala être couvert, caché // mentir

دجن dǧn – IV. être couvert, sombre et pluvieux (temps) // III. duper, tromper

دجو dǧw دجا daǧā couvrir ; couvrir la femelle – III. éloigner, écarter, empêcher d’approcher // III. dissimuler sa haine contre qqn

دحل daḥila être petit de taille et avoir le ventre pendant // III. tromper

دحن daḥin petit de taille et ventru // rusé, trompeur

درج daraǧa rouler, ployer un papier ou une pièce d’étoffe // X. tromper qqn 

دري dry se cacher pour attaquer sa proie // III. tromper, circonvenir

دسى dasā ne pas grandir, ne pas croître // tromper, séduire, induire en erreur

دلس dalas ténèbres épaisses // دلس dals trahison, perfidie – II. tromper dans la vente – III. tromper

دهفش dahfaša tenir des propos galants // tromper, circonvenir

دهن dahana rosser qqn // III. mentir

راب rāba u être très fatigué // mentir

رجع raǧa‛a éloigner, détourner une chose d’une autre // simuler la grossesse (se dit d’une chamelle ou d’une ânesse lorsque, pour se faire croire pleine et éloigner le mâle, elle remue la queue, serre les fesses et lâche de l’urine çà et là)

رهدن rahdana agir avec lenteur, traîner en longueur // رهدون ruhdūn menteur

زار zāra attacher une bête // mentir

زرف zarafa marcher avec rapidité (chamelle) // II. dire un tas de mensonges

زرق zaraqa rendre les excréments (oiseaux) // زورق zūraq mensonge

زعم za‛ama – III. serrer qqn dans la foule // V. dire un mensonge

زغف zaġafa percer qqn avec une lance // mêler des mensonges à son récit

زغفل zaġfala mentir

زند zanida avoir soif – II. mentir

زها zahā frapper, battre d’un bâton // mentir

زهف zahifa emporter un objet léger (vent) // IV. mentir

سحر saḥara fendre le poumon à qqn // tromper

سدج sadaǧa – VII. se coucher la face contre terre // سدّاج saddāǧ menteur

سرج saraǧa seller un cheval – سرج sariǧa tresser les cheveux – سرّاج sarrāǧ sellier // سرج saraǧa ou sariǧa mentir – سرّاج sarrāǧ menteur

سفا safā enlever et disperser (vent) // VIII. tromper, user de ruses

سفك safaka verser, répandre le sang // سفوك safūk menteur

سفه safaha – II. agiter (vent) // V. tromper, duper

سقسق saqsaqa chier (oiseau) // مسقسق musaqsiq enjôleur

سمهج samhaǧa tordre une corde avec force // tisser son discours de mensonges

سمهى sumhā filaments délicats qui voltigent // mensonge

سناب sanāb grand malheur // سنوب sanūb menteur

سهوق sahwaq juteux // menteur

شرب šariba boire // dire des mensonges sur qqn // IV. mettre la corde au cou d’un cheval

شرج šaraǧa fermer une bourse en serrant les cordons – II. coudre à larges points – VII. se fendre ; être gercé, crevassé – شرج šarǧ fente, crevasse par où l’eau descend d’un rocher – شرج šaraǧ Voie lactée – شريجان šarīǧāni deux filets, l’un de lait, l’autre de sang, qui coulent du pis d’une chamelle // شرج šaraǧa mentir

شطّ šaṭṭa éloigner, rejeter // شطاط šaṭaṭ mensonge atroce, qui dépasse les bornes

شهل šahila être bleu très foncé // شهل šahl mensonge

شوب √šwb شايبة šāyiba ordure, chiasse // شوبة šawba tromperie, frime

صايغ ṣāyiġ orfèvre // صوّاغ ṣawwāġ menteur

صبّاغ ṣabbāġ teinturier // menteur

صقر ṣaqara frapper qqn d’un bâton // صقّار ṣaqqār menteur

صقع ṣaqa‛a frapper qqn à la tête // dire un mensonge

صلا ṣalā faire la guerre à qqn // tromper qqn par des paroles flatteuses

ضبا ḍabā – IV. être mince et chétif (enfant) // IV. frustrer qqn, tromper, décevoir

ضبس ḍabasa tourmenter, importuner // ضبس ḍabis trompeur, dupeur

طبرس ṭibris menteur

طحز ṭiḥz coït // mensonge

طخز ṭiḫz mensonge

طفن ṭafana lier, serrer et retenir // طفانين ṭafānīn mensonge

طمرس ṭamrasa former des plis // طمرس ṭimris menteur

عبط ‛abaṭa égorger un animal jeune, déchirer une robe neuve // forger un mensonge atroce

عبقريّ ‛abqariyy magnifique, éclatant // pur mensonge

عثر ‛aṯara broncher, trébucher // dire un mensonge

عجر ‛aǧara – V. faire des plis (ventre) – عجريّ ‛uǧriyy malheur // عجريّ ‛uǧriyy menteur

عدر ‛adr pluie forte et abondante // عادر ‛ādir grand menteur

عرض ‛araḍa être fatigué ou malade // tromper qqn dans une vente

عضه ‛aḍaha couper des branches de l’arbre à épines appelé عضاه ‛iḍāh // dire un mensonge

عفق ‛afaqa fouetter et disperser (vent) // III. enjôler, tromper qqn

علث ‛aliṯa combattre avec acharnement et sans relâche // علث ‛alaṯa tromper l’attente de qqn

عور ‛awara – II. détourner qqn de qqch, lui en empêcher l’usage // II. mentir

غبش ġabiš sombre (nuit) // غابش ġābiš trompeur, qui abuse de la confiance, de l’amitié

غبن ġabana faire un pli et le coudre // tromper, circonvenir

غدر ġadira être sombre (nuit) // trahir, tromper

غرّ ġarr pli (dans une peau, une étoffe) // غرّ ġarra u tromper, décevoir

غشش ġašaš trouble, sombre, terne // غشّ ġašša u tromper qqn

غلث ġalaṯa se jeter avec acharnement sur qqn et ne pas lâcher prise // tromper l’attente de qqn

غلّ ġalla introduire une chose dans une autre ; cohabiter avec une femme // tromper qqn ; frauder

غوى ġawā i maigrir, dépérir // induire en erreur

فجر faǧara faire jaillir l’eau en fendant un rocher // mentir

فرش faraša disperser, disséminer // dire un mensonge

فرى farā tailler, couper, fendre // inventer, forger un conte, un mensonge

فشفش fašfaša disperser çà et là l’urine // être un grand menteur

فصخ faṣaḫa démettre un membre du corps // فصخ fuṣiḫa être trompé dans un achat

فلح falaḥa couper, fendre // tromper dans une vente

فلق falaqa fendre // فلقان fulqān mensonge palpable

فند fanad faiblesse, impuissance // mensonge

فنك fanaka être assidu // mentir

فنّ fanna mener, faire marcher devant soi (les chameaux) // tromper

قبقب qabqaba faire entendre un bruit, un son // قبقاب qabqāb menteur

قتّ qatta couper, rogner dans le sens de la longueur // قتّات qattāt menteur

قتر qatara attacher, boutonner // V. chercher à tromper qqn

قتقت qatqata altérer les paroles d’un autre par des mensonges 

قرد qird singe // II. tromper par des propos flatteurs

قرف qarafa maltraiter, être dur et violent à l’égard de qqn // mentir

قرق qirq homme petit // قرق qaraqa tromper qqn

قطا qaṭā u traîner en longueur // attraper, tromper qqn

كاد kāda – VI. takāyud violence du coup, du jet // كاد kāda tromper, circonvenir à l’aide d’une ruse

كذب kaḏaba faiblir ; mentir, tromper, simuler qqch (se dit par ex. d’une chamelle qui, n’étant pas pleine, remue la queue pour faire croire au mâle qu’elle est pleine et l’éloigner) – II. repousser qqn de qqch

لغب laġaba a u être très las, très fatigué // tromper la crédulité de qqn

لفق lafaqa – II. coudre deux pièces ensemble // II. faire un tissu de calomnies, de mensonges

لمص lamaṣa pincer qqn // لموص lamūṣ menteur

لمع lama‛a agiter, remuer les ailes (oiseau) ; enlever, chipper qqch – IV. agiter les ailes (oiseau) ; remuer la queue pour éloigner le mâle (brebis pleine) ; avoir dans le sein le foetus qui se remue déjà (femme) ; avoir les mamelles gonflées et les trayons noirs (femelles pleines) // لمع lama‛a et VIII. mentir

مان māna labourer la terre // mentir

محج maḥaǧa cohabiter avec une femme // mentir

محّ maḥḥa être usé, râpé // محّاح maḥḥāḥ menteur

مخرق maḫraqa être menteur 

مذع maḏa‛a disperser çà et là // mentir

مذمذ maḏmaḏa mentir

مسح masaḥa frapper // mentir

مكر makara arroser son champ // tromper qqn

مكس makasa diminuer, amoindrir // tromper qqn (sur le marché)

ملث malaṯa frapper qqn doucement, légèrement // III. enjôler qqn, le tromper

ملذ malaḏa percer qqn avec une lance // mentir

منى manā laisser couler le sperme // V. mentir

نسج nasaǧa tisser une étoffe // mentir

نمش namaša dépouiller le sol de plantes (sauterelles) // mentir

نمّ namma remplir son discours de mensonges 

نمنم namnama rayer, sillonner le sol (vent) // embellir un récit par des mensonges

هار hāra démolir, abattre une maison // tromper – هيّار hayyār faible, débile (homme) // يهيرّ yahyarr mensonge

هتر hatara attaquer qqn dans sa réputation, déchirer qqn // هتر hitr mensonge

هثّ haṯṯa mentir

هثهث haṯhaṯa laisser tomber qqch avec rapidité // هثهاث haṯhāṯ menteur

هلّوف hillawf poilu, barbu // menteur

ورب wariba périr // III. jouer au plus fin avec qqn et le tromper

وشاء wašā’ richesse, opulence // وشى wašā défigurer qqch par des mensonges

وشغ wašaġa jeter çà et là l’urine et la disperser en cheminant // V. se souiller d’une action infâme ou d’un mensonge

ولس walasa marcher à pas rapide, à larges enjambées // tromper qqn, agir perfidement

ولع wala‛a faire main basse sur une chose // mentir

ولق walaqa marcher d’un pas accéléré (chameaux) // continuer à dire des mensonges

 

 



[1] L’écrivain et philosophe espagnol Miguel Catalán, né à Valencia en 1958, est notamment l’auteur d’un vaste traité sur l’erreur, la tromperie et le mensonge intitulé Seudología (Pseudologie).

[2] Selon la terminologie proposée par Michel Masson.

[3] Voir notre article « Coupure, couture et coulure, une polysémie remarquable en arabe classique », dans Dix études de lexicologie arabe, 2e édition.

[4] Euphémisme du XIXe siècle pour « accomplir l’acte sexuel ».

[5] تمساح timsāḥ signifie « crocodile » et « menteur ». Il s’agit vraisemblablement de deux homonymes, le premier étant un emprunt arabisé de l’ancien égyptien meseh « crocodile » dont le mot arabe a facilité l’acclimatation.

[6] Le Créateur sémitique perçu comme le Grand Couturier de l’Univers ? Le Créateur indoeuropéen en est quant à lui le Grand Jardinier. (Racine IE *k(e)rē- « pousser, faire pousser ». Voir « La famille CRÉER » dans Jean-Claude Rolland, Les grandes familles de mots, Meaux, J.C. Rolland, 2010).

[7] Métaphore banale : l’eau court, un cours d’eau, etc. Le verbe جرى ǧarā signifie aussi bien couler que courir.

[8] On remarquera qu’en français aussi faire marcher qqn c’est le tromper.

[9] Le verbe épuiser (de puits) résume à lui seul la métaphore. Masson cite à juste titre le latin exhaustus, le français familié vidé, pompé, l’espagnol agotado, etc.

[10] Même métaphore qu’en latin où abundans (abondant) est issu de unda (eau).

[11] On dit bien aussi en français : un flot de paroles.

[12] Notons que pour Bohas et Saguer (Le son et le sens, p. 171 sq), le pli relève de la courbe. Quoi qu’il en soit, le rapport entre le pli et le mensonge est clair si l’on veut bien se souvenir qu’en français duplicité est un doublet de duplicata et que les deux mots sont dérivés du verbe latin plicare « plier ».

[13] Voir notre étude « Le lien et la menace », dans Rolland, Dix études de lexicologie arabe, 2e édition.

[14] Miguel Catalán, Ética de la verdad y de la mentira, Madrid, Editorial Verbum, 2015, page 123.

[15] Notre traduction : « David Livingstone Smith a montré comment, depuis les plus simples virus jusqu’aux grands singes, les êtres vivants ont toujours échangé des messages trompeurs aussi bien par les formes et les couleurs que par des cris. »

[16] It must also be borne in mind that primitive ideas are generally concrete and that an abstract idea is secondary in that it is often based on some objective aspect involved in the expression of the abstract idea, as when anger is denoted by "a reddening of the face", displeasure by "a falling of the countenance", etc. (Solomon T. H. Hurwitz, Root-determinatives in Semitic speech, a contribution to Semitic philology, New York, Columbia University Press, 1913).

 

La main

 

 

 

De quelques dérivations morphosémantiques

 

de l’arabe يد yad : données et hypothèses[1]

 

 

  

1. Le mot يد yad dans les dictionnaires

 

 

Contre toute attente, quand on le compare à la riche dérivation du latin manus, le nom يد yad a, dans les dictionnaires, des airs d’orphelin. Pour qu’il ne soit pas trop seul, Hans Wehr lui a associé l’adjectif يدويّ yadawiyy manuel. Lane avait quant à lui déniché le participe substantivé ميديّ maydiyy a gazelle whose fore-leg is caught in a snare[2] qui laissait au moins supposer un verbe يدى yadā dont il ne serait resté que cette trace.

 

            Les dictionnaires français sont plus généreux : Daniel Reig donne bien lui aussi يدويّ yadawiyy mais il ajoute

– la forme III dont le sens est se passer qqch de main en main[3]

– et une forme II أيّد ’ayyada dont il ne donne pas le sens et pour laquelle il renvoie à la racine أيد’yd.

Cette notice enrichit donc la famille de يد yad d’une forme III dont le sens est bien attesté, et elle ouvre une perspective vers la racine أيد’yd. (Nous verrons plus loin qu’il ne s’agit pas là d’une initiative de l’auteur, et qu’il ne visait sans doute qu’à rediriger son lecteur égaré vers la “bonne” racine.)

 

Nous ne nous attarderons pas sur Belot qui, grosso modo, ne fait que reprendre, en la simplifiant, la notice de Kazimirski. Venons-en donc tout de suite à cette dernière.

 

Alors qu’on s’attendrait plutôt à l’inverse, Kazimirski place le nom يد yad sous la dépendance du verbe  يدى yadā. Il se justifie en disant de يد yad que les grammairiens arabes regardent ce mot comme abrégé de يدْيٌ yadyun”. Soit, faisons-lui confiance, et après tout peu importe pour notre propos. Mais voyons d’abord ce qu’il dit ensuite de يد yad :

 

يد yad a de nombreux sens[4] :

 

main ; pied de devant chez les quadrupèdes ; tout le bras depuis l’épaule jusqu’au bout des doigts ; manche (de hache) ; bâton (de meule) ; bout (arc) ; aile (oiseau) ; manche (habit) ; force, intensité (du vent) ; long espace de temps ; voie, route, direction ; engagement, promesse ; manière, mode, voie ; travail ; ampleur d’un vêtement.

 

يد yads’emploie aussi dans un grand nombre d’expressions figurées[5] où il peut se traduire par les mots suivants” :

 

puissance, pouvoir, richesses, secours, aide, assistance, force, vigueur, possession, bienfait, faveur, obéissance, troupe (d’hommes), repentir, regret.

 

Si bien que, comparée à une longue liste d’expressions figurées qui occupe presque trois colonnes, la place réservée au verbe  يدى yadā en tête de notice est assez limitée, mais néanmoins plus importante que dans les ouvrages vus plus haut :

– on y apprend les sens de sa forme I : atteindre, blesser à la main, couper une main à qqn ; faire du bien à qqn, lui rendre un service

– on y retrouve, pour sa forme III, le sens donné par Reig se passer de main en main mais aussi le sens dérivé de payer, rétribuer qqn, lui rendre la pareille

– et on y découvre l’existence d’une forme IV qui a les sens de raffermir, consolider, secourir, tendre (la main) ; douer qqn (d’une main adroite)

 

Les autres vocables de la notice n’apportent rien de nouveau ; ils sont formellement et sémantiquement attendus, reliés soit au nom soit à l’une des formes du verbe.

 

En remontant dans le temps, nous terminerons ce tour d’horizon par les quatre dictionnaires arabes du Moyen Âge mis en ligne sur le site Al-Bâhith al-‛Arabiyy :

 

Muʿǧam maqāyis al-luġa[6] et Al-qāmūs al-muḥīṭ[7] ne nous apprennent rien que nous ne sachions déjà par Kazimirski. En revanche, dans Lisān al-ʿArab[8], on lit ceci qui nous fait mieux comprendre pourquoi Reig – et lui seul parmi les auteurs étangers – avait cru bon d’introduire l’intrus أيّد ’ayyada dans sa notice :

واليَدُ: القُوَّةُ.
وأَيَّدَه الله أَي قَوَّاه.

Autrement dit, puisque يد yad peut avoir le sens de force et que أيّد ’ayyada a celui de renforcer, donner de la force, il est clair, au moins pour l’auteur, que les deux mots sont apparentés et que le deuxième n’est donc pas un intrus. Implicitement, يد yad serait en quelque sorte issu d’un * أيد ’ayad qui aurait perdu sa hamza initiale.

 

Mais quand on consulte le plus ancien des quatre dictionnaires, Aṣ-ṣaḥāḥ fi l-luġa[9], on découvre où l’auteur du Lisān s’est servi : il a recopié presque mot pour mot ce que son homologue avait écrit – moins pieusement que lui – trois siècles plus tôt, à savoir :

واليدُ: القوَّةُ، وأيَّدَهُ، أي قوَّاه

 

Et c’est aussi chez cet ancêtre des quatre lexicographes arabes que Kazimirski a dû lire qu’au vu de la forme de ses deux pluriels – أيْدٍ ويُدِيٌّيد yad serait issu d’un يدْيٌ *yadyun qui aurait perdu sa radicale finale :  

 

اليدُ أصلها يَدْيٌ على فَعْلٍ ساكنة العين، لأنَّ جمعها أيْدٍ ويُدِيٌّ.

 

Alors, à quelle racine trilitère rattacher يد yad ? À أيد ’yd avec hamza initiale[10] ou bien à يدي √ydy avec glide final ? On voit que l’auteur ne le sait finalement pas très bien. Mais peu importe[11]. Au total, nous sommes donc en présence d’une petite famille mononucluéaire composée d’un nom bilitère et d’une racine trilitère ayant trois formes verbales dont deux dérivées. Ajoutons une passerelle jetée par trois des auteurs – bien que plus timidement par le dernier en date – vers une autre racine trilitère qui comporte une hamza initiale dans sa structure consonantique.

 

 

 

Chez le bidède parlant devenu l’homme et quelle que soit sa langue, le symbolisme de la main est foisonnant et les emplois métaphoriques des mots qui la désignent sont attendus : la main donne ou reçoit, la main tire ou repousse, la main couvre ou contient, la main aide ou accable, blesse ou soigne, frappe ou caresse ; la main mesure, elle montre la direction et guide, etc. Dans les langues romanes tous ces sémantismes ne s’expriment pas forcément par des dérivés du latin manus. On ne doit donc pas s’attendre à ce qu’il en soit autrement en arabe. Néanmoins, au simple vu de la riche famille du français main, à savoir manche, manier, manchot, manuel, manette, manchette, menotte, manège, remanier, manière, maintenir, émanciper, mansuétude, mandat, commander, manquer, etc.[12] on est en droit de se demander si le nom يد yad, certainement un des plus vieux mots du domaine sémitique[13], n’aurait pas lui aussi généré une famille élargie qui dépasserait le cadre un peu étroit de la racine يدي √ydy dans laquelle l’enferme la tradition dictionnairique.

 

Tel était l’objectif de cette étude : tenter de trouver dans le lexique arabe un certain nombre de racines présentant les caractéristiques morphologiques et sémantiques qui permettraient, avec un assez fort taux de probabilité, de les considérer comme possiblement issues de ce bilitère يد yad que Diakonoff (1965, p. 30) considère comme faisant partie du groupe des « primary nominal nouns ».

 

 

2. Pistes pour la parentèle

 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, nous allons devoir ouvrir une parenthèse et nous intéresser d’abord à la question des extenseurs. Qu’est-ce donc qu’un extenseur ? Nous en proposons la définition suivante : un extenseur est un phonème notoirement utilisé dans la formation du lexique arabe dans le but de transformer une racine bilitère en une racine sourde ou trilitère pour lui permettre de se couler dans les divers moules inventés par la morphologie pour servir les besoins réguliers de la grammaire.

 

Nous nous sommes donc donné un principe : du point de vue de la forme, si le bilitère يد yad est bien le patriarche d’une famille élargie, le premier cercle de cette famille doit être constitué par des racines où sa consonne de base, le dal, déjà appuyée sur le glide y dans يد yad, est étoffée par un petit nombre d’autres extenseurs. Quant au sens, ces racines devront attester de la présence de dérivés dans lesquels le sémantisme universel de la main sera clairement repérable.

 

Nous accorderons plus loin à la sémantique toute l’attention qu’elle mérite. Pour l’instant, place à la morphologie. Voyons donc d’abord quels extenseurs nous ont semblé devoir être prioritairement pris en considération.

 

 

2.1. L’extension par les glides

 

Semi-consonnes ou semi-voyelles, les glides ont un statut particulier dans le système phonologique de l’arabe. Suffixés ou infixés, ils servent d’extenseurs dans la formation de certains pluriels internes, dans celle des adjectifs relatifs, des duels et des pluriels externes, dans celle de certaines formes dérivées, etc. Le mot يد yad lui-même a un glide comme phonème initial.

 

Faut-il donner des exemples ? Ils sont légion, en voici quelques-uns[14] :

 

ثرّ ṯarra donner abondamment de l’eau, du lait // ثرى ṯarā être considérable (richesse)

جذّ ǧaḏḏa couper, arracher, extirper // جذي ǧiḏy racine

حمّ ḥamma chauffer // حمي ḥamiya brûler, chauffer

رفّ raffa coudre une pièce d'étoffe au bas de la robe // رفا rafā raccommoder

ضفّ ḍaffa se presser en foule // ضفا ḍafā se trouver à foison

إنعقّinaqqa être serré (nœud) // عاق ‛āqa lier

عكّakka lier // عكاakā nouer qqch, y faire un nœud

غثّ ġaṯṯa être mauvais ou altéré (discours) // غثى ġaṯā mêler, embrouiller

فجّ fağğa écarter les jambes // فجا fağā avoir les jambes écartées

مسّ massa toucher, palper, masser //  مسىmasā frictionner, frotter, masser les mamelles

هبّ habba se lever, souffler (vent) //هبا  habā voltiger (poussière)

هجّ haǧǧa – X. presser (des voyageurs pour qu’ils accélèrent) // هاج hāǧa courir vite

وصّ waṣṣa – II. rapprocher les deux bords du voile // وصى waṣā unir, joindre (une chose) à (une autre)

etc.

 

Que les glides puissent être des extenseurs est indubitable. Nous pouvons donc déjà faire l’hypothèse qu’il est théoriquement possible que soit apparentée à la famille mononucléaire de يد yad toute racine comportant dans sa structure un dal, un glide et – éventuellement – un autre extenseur, y compris un deuxième glide.

 

2.2. L’extension par la hamza

 

Une deuxième piste nous a été donnée par l’auteur de Aṣ-ṣaḥāḥ fi l-luġa : la hamza pourrait bien être un autre de ces extenseurs que nous recherchons. En effet, pour aller dans le sens de l’auteur, comment ne pas être tenté de voir dans cette forme أيّد ’ayyada un verbe apparenté à يد yad quand on lit chez Kazimirski la notice consacrée à أاد ’āda i :

 

être, devenir dur, ferme, solide ; être fort, robuste – II. rendre fort, robuste ; consolider, raffermir ; aider, assister – III. et IV. aider, secourir, donner de la force à qqn – V. être raffermi, consolidé – أيد ’ayd dureté, état de ce qui est dur ; force, vigueur – إياد ’iyād tout ce qui sert à affermir, à appuyer, à donner de la force, appui, soutien, renfort

 

Ce même sens de raffermir, aider propre à cette racine remarquablement monosémique est d’ailleurs, nous l’avons vu, celui de la forme IV de يدى yadā : raffermir, consolider, secourir, tendre (la main). En français, ne dit-on pas prêter main forte à qqn et aussi plus familièrement donner un coup de main à qqn dans le sens de aider qqn ? Mais ce n’est pas tout, on retrouve ce sens dans d’autres racines où la même hamza étoffe le dal, que ce soit avec ou sans glide comme troisième larron :

 

أدا ’adā u  et IV. aider, assister qqn contre qqn

أدى ’adā i – IV. aider, porter secours, être fort, puissant

أدّ √’adda أدّ ’add, إدّ ’idd force

 

Nous retiendrons donc provisoirement que la notion de force aidante inhérente à la main est présente non seulement dans la forme IV de la racine يدى yadā mais aussi dans les racines أاد ’āda i, أدا ’adā u, أدى ’adā i et أدّ ’adda. On connaît par ailleurs le rôle joué par la hamza dans plusieurs formes dérivées, dans certains pluriels externes, dans la forme de l’élatif et des adjectifs de couleur. Diakonoff (1965, p. 33) lui attribue d’ailleurs la même nature qu’aux glides : elle est comme eux une consonne “unstable”, “infirm”. Nous avons de notre côté relevé quelques paires où la fonction de la hamza comme extenseur est mise en évidence :

 

فتّ fatta écraser, broyer, casser // فتأ fata’a casser

كثّ kaṯṯa être épaisse (barbe) // كثأ kaṯa’a être touffue (barbe)

خجّ ḫaǧǧa cohabiter avec une femme // خجأ ḫaǧa’a cohabiter avec une femme

جزّ ǧazza couper // جزأ ǧaza’a diviser

دمّ damma couvrir la femelle // دأم da’ama – V. couvrir la femelle

سلّ salla extraire doucement un objet d’un autre // سلأ sala’a extraire l’huile (du sésame)

لكّ lakka bourrer de coups // لكأ laka’a fouetter, frapper, renverser

etc.

 

Que la hamza puisse être un extenseur est indubitable. Nous pouvons donc faire l’hypothèse qu’il est théoriquement possible que soit apparentée à la famille mononucléaire de يد yad toute racine comportant dans sa structure un dal, une hamza, et – éventuellement – un autre extenseur.

 

 

Cet article n’ayant pas l’ambition d’être une étude exhaustive de la question, nous nous limiterons à ces trois extenseurs : les deux glides et la hamza. Il y en a probablement d’autres, mais nous laissons à de jeunes chercheurs le soin de les découvrir et de traiter plus à fond le sujet. En ce qui nous concerne, nous devons en effet déjà tenir compte du fait que, pour constituer une racine, si l’on ne veut pas limiter la recherche aux racines sourdes ou aux quadrilitères de type C1C2C1C2, nos extenseurs doivent se conjuguer deux par deux pour étoffer le dal. Ce qui nous met face à la combinatoire suivante :

 

Extensions simples : {d, hamza}, {d, w}, {d, y}

Extensions conjuguées : {d, hamza, w}, {d, hamza, y}

 

Nous avons étudié systématiquement toutes ces combinaisons dans tous les ordonnancements qu’elles permettent. Au final nous avons retenu treize racines qui, par leurs caractéristiques morphologiques et sémantiques, nous semblaient être de bonnes candidates à un premier regroupement familial autour de يد yad.

 

 

2.5. Le corpus obtenu

 

Extensions simples :

 

hamza          : أدّ adda, دأدأ da’da’a

glide             :  داد dāda,  دوي dawiya, ودى wadā

 

Extensions combinées :

 

 hamza + glide : أاد āda i, أاد u āda, أدا adā u, أدى adā i, داء dawa’a, دأى da’ā, وأد wa’ada, ودأ wada’a

 

Ordre alphabétique :

 

أاد āda i, أاد āda u, أدا adā u, أدّ adda, أدى adā i, داء dā’a, داد dāda, دأدأ da’da’a, دأى da’ā, دوي dawiya, وأد wa’ada, ودأ wada’a, ودى wadā

 

 

Ce petit corpus est – rappelons-le – hypothétique. Sur le sujet que nous traitons ici, il est, à ce premier stade d’investigation, difficile d’affirmer quoi que ce soit. À partir de bases que certains jugeront peut-être fragiles, nous ne proposons rien d’autre que des pistes de recherche. Qu’on nous permette néanmoins de dire sur quels fondements sémantiques s’appuient nos hypothèses.

 

 

3. Les fondements sémantiques du corpus

 

En nous référant aux seules significations données par Kazimirski au fil de sa notice, nous avons relevé les cinq sémantismes suivants :

 

La main forte qui soutient, renforce, aide, guide

La main violente qui porte un coup

La main douce qui soigne, calme, apporte le repos

La main qui offre, donne, paie, reçoit, prend, rend, rapporte

La main habile qui manie et construit, qui travaille bien

 

Puisque nous avons déjà abordé plus haut le sémantisme de la force aidante, c’est par lui que nous commencerons.

 

 

3.1. La main forte qui soutient, renforce, aide, rapproche, guide

 

Données :

يدى yadā IV. raffermir, consolider, secourir, tendre (la main)

يد yad pied de devant chez les quadrupèdes ; voie, route, direction

 

Cf. Cf. akkadien adê, adû traité, accord – ēdu un, un seul

néo-hébreu diddāh conduire un enfant

judéo-palestinien daddē conduire

fr. donner un coup de main à qqn, prêter main forte à qqn, se donner la main, se serrer la main, une poignée de mains, tendre la main à qqn, la politique de la main tendue, prendre qqn par la main, donner la main à qqn, aller la main dans la main

esp. echar una mano

angl. to give somebody a hand

 

Parentèle arabe éventuelle :

 

أاد āda i être fort, robuste – II. rendre fort, robuste ; consolider, raffermir ; aider, assister – III. et IV. aider, secourir, donner de la force à qqn – V. être raffermi, consolidé – أيد ayd force, vigueur – إياد iyād tout ce qui sert à affermir, à appuyer, à donner de la force, appui, soutien, renfort

أدا adā u  aider, assister qqn contre qqn – IV. aider, assister qqn – أديّ adiyy réunion d’objets nécessaires pour qqch

أدّ adda أدّ add, إدّ idd force

أدى adā i – II. conduire à... – IV. aider, porter secours, être fort, puissant

ودى wadā rendre proche, rapprocher

 

 

3.2. La main violente qui porte un coup

 

Données :

يدى yadā atteindre, blesser à la main, couper une main à qqn

يد yad force, intensité (du vent)

هم عليه يد واحدة hum ‛alay-hi yad wāḥida Ils ne font qu’un pour l’attaquer

هو صاحب اليد huwa ṣāḥib al-yad C’est un homme qui sait se défendre et venger les injures reçues

 

Cf. akkadien addu arme

latin manu militari

fr. avoir la main leste, lever la main sur qqn, porter la main sur qqn, ne pas y aller de main morte, en venir aux mains, un revers de main, prendre la main (de qqn) sur la figure ; manigances, manœuvres

anglais arm (bras, arme)

 

La signification du verbe يدى yadā est ici passive – la main est blessée ou coupée – et celle du nom يد yad est ambigüe car la force ou l’intensité du vent peuvent être faibles. Mais les deux locutions qui suivent ne laissent planer aucun doute : la main elle aussi blesse et coupe ; c’est l’arme de base ; elle frappe et gifle, et le point cogne ; armée d’un couteau, d’un sabre, d’une hâche, la main peut administrer une blessure grave et même mortelle. Il serait très étonnant que la force frappante de la main, à l’opposé de la force aidante que nous venons de voir, n’apparaisse qu’aussi peu dans la famille morphologique de يد yad, alors même que le lexique arabe est très riche en racines exprimant le sémantisme porter un coup ou des coups.

 

Parentèle arabe éventuelle :

 

أاد u āda surcharger, accabler, fatiguer qqn

أدا adā u dresser des embûches à qqn

أدّ adda opprimer qqn – V. être violent et accabler qqn

أدى adā i tromper qqn

داء dā’a – IV. faire souffrir, causer une douleur à qqn

دأى da’ā dresser des embûches à qqn, tendre des pièges, chercher à surprendre

دوي dawiya – IV. rendre malade

ودأ wada’a attaquer qqn de tous côtés, lui nuire par tous les moyens ; faire du mal à qqn inopinément, prendre qqn en traître

 

Les conséquences des coups reçus : la faiblesse, la maladie, la défaite, la peur

 

أاد u āda être pénible à qqn – V. et VI. être difficile, pénible pour qqn

داء dā’a être malade, souffrir, éprouver une douleur au corps

دوي dawiya être mal, être malade

 

Les conséquence des coups les plus violents : la ruine, le malheur

 

أدّ √’dd أدّ add, إدّ idd malheur, adversité

أاد u √’wd مآود ma’āwid malheurs, maux

وأد √w’d موائد mawā’id malheurs, calamités

ودأ wada’a – II. porter la ruine parmi, attirer la ruine sur qqn – V. perdre, ruiner qqn

 

 

3.3. La main douce qui soigne, calme, apporte le repos

 

Données :

يدى yadā faire du bien à qqn

 

Cf. fr. mansuétude (du latin mansuetus habitué à la caresse de la main), être dans de bonnes mains

esp. estar en buenas manos, manso (doux, paisible)

 

Certes la main frappe et blesse mais heureusement il lui arrive aussi – comme en atteste ce sens de يدى yadā de faire du bien, de caresser, de calmer, d’adoucir, de bercer, de soigner, de panser les blessures, etc.

 

Parentèle arabe éventuelle :

 

دأدأ da’da’a remettre en repos

ودأ wada’a laisser tranquille

دوي dawiya – III. soigner un malade ; guérir qqn

 

 

3.4. La main qui offre, donne, paie, reçoit, prend, rend, rapporte...

 

Données :

يدى yadā III. se passer de main en main, passer à un autre ce qu’on a reçu ; payer, rétribuer qqn, lui rendre la pareille

 

latin mancipare vendre (> fr. émanciper)

fr. avoir le cœur sur la main, payer de la main à la main ; mettre la main sur qqch, faire main basse sur qqch, être pris la main dans le sac

 

C’est l’une des principales fonctions de la main : donner / recevoir le don. Le don est d’abord et surtout nourriture ou boisson, puis argent, auquel cas il est plutôt paiement d’une somme due pour régler un achat ou s’acquitter d’une dette. Parfois, sans attendre qu’on lui donne, la main prend, plus ou moins violemment. Mais c’est toujours le même geste.

 

Parentèle arabe éventuelle :

 

أدا adā u munir, pourvoir de qqch

أدّ adda présenter, porter qqch à qqn en tendant la main

أدى adā i – II. faire parvenir qqch à qqn, la lui faire tenir ; payer ; restituer – V. payer, solder, acquitter une dette

ودأ wada’a – V. s’emparer de qqch, amasser, rassembler (des richesses)

ودى wadā expier un meurtre en payant le prix du sang – VIII. se faire payer, recevoir le prix du sang – X. reconnaître la dette – دية diya prix du sang payé par le meurtrier

 

 

3.5. La main habile qui manie et construit, qui travaille bien, qui s’applique – les outils

 

Données :

يدى yadā IV. douer qqn (d’une main adroite) – يد yad travail ; manche (de hache)

 

Cf. akkadien udû, udā'ē outils

fr. manche (d’outil), manier, manipuler, manège, manœuvrer, main d’œuvre, manutention, avoir qqch bien en mains, mettre la dernière main à son travail, être fait de main de maître

esp. manejar, manioso

 

Parentèle arabe éventuelle :

 

أاد u āda absorber qqn, l’occuper

أدا ’adā u être muni, pourvu d’outils ou d’appareils nécessaires – أداة ’adā outil, instrument, appareil – أديّ ’adī appareil, réunion d’objets nécessaires pour qqch

داد dāda دوّاد duwwād homme agile, dégourdi

 

Une remarque au sujet du rapport entre la main et l’outil : on a émis l’idée que le sens premier de يد yad aurait été celui d’ « outil ». Comme nous l’avons dit ailleurs[15] à propos du rapport entre le lait et la blancheur, nous ne pouvons souscrire à cette vision intellectualiste des phénomènes de dérivation sémantique alors que toutes nos métaphores sont là pour prouver que les dits phénomènes se produisent au contraire dans le sens inverse, à savoir du concret vers l’abstrait. En accord avec Hurwitz[16], il nous semble plus vraisemblable que nos lointains ancêtres aient d’abord donné des noms aux objets qu’ils pouvaient percevoir par l’un ou l’autre de leurs cinq sens – à commencer par les diverses parties de leur corps – avant d’être intellectuellement en mesure de leur attribuer des caractéristiques communes et abstraites. La main n’est pas un outil quelconque et surtout elle n’est pas seulement un outil. Si nous devions proposer un sens premier pour يد yad, ce serait plutôt celui de « patte de devant ».

 

 

 

4. Conclusion

 

 

1.      Il est difficile de croire que يد yad n’ait – au cours de sa longue histoire – généré que les quelques mots traditionnellement regroupés par les dictionnaires sous la racine يدي √ydy.

2.      Le statut d’extenseur – permanent ou occasionnel, et sémantiquement neutre – des trois phonèmes w, y, et hamza semble admis par la communauté scientifique.

3.      Si un certain nombre de racines comportant à la fois un dal et un ou plusieurs de ces extenseurs partagent des sémantismes avec يد yad et ses dérivés, n’y a-t-il pas une assez forte probabilité pour que ces racines aient quelque lien de parenté avec يد yad ?

 

 

Bibliographie

 

Dictionnaires arabes

 

(sur le site Al-Bâhith al-‛Arabiyy : http://www.baheth.info/index.jsp)

 

al-Ǧawhariyy, Ismā‘īl ben Ḥammād (Xe), Aṣ-ṣaḥāḥ fi l-luġa

Ibn Fāris al-Qazwīnī (Xe), Muʿǧam maqāyis al-luġa

– Ibn Manẓūr (XIIIe s.), Lisān al-ʿArab

Al-Fīrūzābādī (XIVe), Al-qāmūs al-muḥīṭ

 

Autres dictionnaires

 

– Belot, Jean-Baptiste, Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », Imprimerie catholique, Beyrouth, 1955.

Cohen, David, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, 1970, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2) ; Louvain / Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet), 1993-2012.

Dictionnaire akkadien, Association Assyrophile de France (en ligne).

– Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

Lane, Edward William, Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate, 1863-1893.

– Picoche, Jacqueline, avec la collaboration de Rolland, J.-Claude, Dictionnaire étymologique du français, Paris, Le Robert, nouvelle édition, 2015.

– Reig, Daniel, Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », Paris, Librairie Larousse, 1983.

– Wehr, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.

 

Études

 

– Diakonoff, Igor’ M., Semito-Hamitic Languages: An Essay In Classification,

Moscow, Nauka, Central Dept. of Oriental Literature. (en ligne), 1965.

– Hurwitz, Solomon Theodore Halévy, Root-determinatives in Semitic speech, a contribution to Semitic philology, New York, Columbia University Press, 1913, réédité en 1966.

– Rolland, Jean-Claude, Les grandes familles de mots, J.C. Rolland, Meaux, 2010.

Rolland, Jean-Claude, « Le lait et la brique : une étude de la racine لبنlbn », dans Lettre de la SELEFA nº 6, 2017. En ligne :

http://www.selefa.asso.fr/files_pdf/AcLETTRE_06_D1.pdf

 

 



[1] Cette étude a fait l’objet d’une présentation au GLECS (Groupe Linguistique d’Études Chamito-Sémitiques) le 21 décembre 2017, dans une version plus longue et sans doute trop ambitieuse. Le plus grand compte a été tenu des remarques, commentaires et critiques faites par certains membres de ce groupe. Qu’ils en soient très sincèrement remerciés.

[2] Gazelle prise au piège par une patte de devant.

[3] Reig ajoute à ce sens celui de “manutentionner” avec celui de “manutention” pour le masdar et de “manutentionnaire” pour le nom d’agent. Ces mots ont des airs d’inventions académiques modernes dont la réalité d’usage resterait à vérifier.

[4] “Selon les langues et les dialectes, le mot peut signaler, outre la ‘main’ proprement dite, l’avant-bras ou le bras, [...] ‘du bout des doigts à l’épaule’. – Le nom de la ‘main’, comme ceux d’autres parties du corps, est, dans de nombreuses langues sémitiques, à la base de valeurs et de formes dérivées, de mots outils, prépositions etc.” (DRS = Dictionnaire des racines sémitiques 10 (2012)).

[5] En français aussi le nombre de locutions comportant le mot main est très important ; nous en donnons quelques-unes au fil de cette étude.

[6] Ibn Fāris al-Qazwīnī (Xe).

[7] Al-Fīrūzābādī (XIVe).

[8] Ibn Manẓūr (XIIIe).

[9] Ismā‘īl ben Ḥammād al-Ǧawhariyy (Xe).

[10] Cette possibilité n’est pas envisagée par le DRS. (Voir vol. I, p. 16, racine ’YD).

[11] Enfin, si, cela importe un peu tout de même car, au cas où l’on pencherait pour l’une des deux racines, il faudrait – dans le strict cadre du triconsonantisme – expliquer les formes de l’autre...

[12] Voir liste complète dans Rolland 2010 et Picoche-Rolland 2015.

[13] Akk id ‘bras, côté, bord; aile’, Ug yd ‘main’, Hbr yād ‘avant-bras, main, côté, rive ; part, possession ; force’, Phn yd, EmpAram Nab Palm yd, BiblAram yᵊdā, Syr ʔīdā ‘main ; côté ; pouvoir’, Liḥ yd ‘main, pouvoir’, Sab yd ‘main ; part ; allégeance, loyalisme’, Mhr Ḥrṣ ḥayd, Soq ʔədəʔəd, Jib ed, Gz ʔəd, Te ʔəde, Tña ʔid, Amh ʔəǧǧ, Har iǧi, Arg ənǧ, Gur äǧənǧi ‘main’ ; Ug yd ‘avec’, Phn yd ; Pun bd ‘par l’intermédiaire de’. (DRS 10 (2012)).

[14] Dans cette étude, les sens des mots arabes sont ceux donnés par Kazimirski.

[15] « Le lait et la brique : une étude de la racine لبنlbn », Lettre de la SELEFA nº 6, en ligne : http://www.selefa.asso.fr/files_pdf/AcLETTRE_06_D1.pdf.

[16] “It must also be borne in mind that primitive ideas are generally concrete and that an abstract idea is secondary in that it is often based on some objective aspect involved in the expression of the abstract idea, as when anger is denoted by "a reddening of the face", displeasure by "a falling of the countenance", etc.” (Hurwitz, S.T. Halévy, Root-determinatives in Semitic speech, a contribution to Semitic philology, New York, Columbia University Press, 1913).

Le lait et la brique

 

 

Une étude de la racine لبنlbn[1]

 

 

Dans un bref article[2] paru dans la Lettre de la SELEFA n° 2 de juin 2013, intitulé Sur les significations de la racine LBN, Michel Nicolas inventoriait les divers vocables et sémantismes habituellement rattachés à cette racine dans les langues sémitiques. Deux ans plus tard, le site ETYMARAB[3] avait – pour l’essentiel – repris à son compte les hypothèses et données de Nicolas. Portant un œil critique sur le travail de nos prédécesseurs et ayant des réponses différentes à apporter, nous nous proposons de revenir à notre tour sur les questions que soulèvent la racine لبنlbn et ses dérivés.

 

 

1. La notice لبنlbn dans le dictionnaire de Kazimirski

 

Notre corpus d’observation, ce sera, comme d’habitude, la notice du dictionnaire de Kazimirski[4]. Cet ouvrage reste en effet, et jusqu’à nouvel ordre, l’une des sources bilingues d’information les plus fiables et les plus complètes sur l’ensemble du lexique de l’arabe classique. Voici donc une reproduction assez fidèle[5] de la dite notice, telle qu’on pourra la retrouver dans le volume II, p. 961-963 :

 

لبن labana manger beaucoup, comme un gourmand ; frapper violemment, assommer à coups de bâton ; jeter à terre ; faire boire à quelqu’un du lait – لبن labina avoir en abondance du lait dans ses pis ; avoir mal au cou en raison d’un oreiller mal placé – II. faire des briques – IV. avoir beaucoup de lait dans ses pis (se dit d’une brebis) ; avoir beaucoup de lait (se dit d’un homme riche en troupeaux qui lui donnent du lait) ; préparer le mets تلبينة talbīna –  V. être lent, traîner tout en longueur – VI. sucer le lait – X. demander, chercher du lait

لبن laban lait ; lait aigre (voy. حلب ḥalaba) ; résine qui coule d’un arbre et qui sert d’encens

لبن libn et libin brique cuite au soleil 

لبن labin brique cuite au soleil ; qui aime le lait, et qui en boit beaucoup

لبنة libna n. d’unité de لبن libn une brique cuite au soleil ; cette partie de la chemise qui couvre la poitrine et touche au cou

لبنة labana jet, coup

لبنى lubnā arbrisseau qui donne le styrax

لبان labān poitrine, surtout la partie entre les mamelles ; poitrail (de tout animal à sabot) ; corde d’amarrage.

لبان libān allaitement ; corde qui garnit le bas d’un filet de pêcheur

لبان lubān résine qui sert d’encens ; pin ; occupation d’un homme bien né ; art libéral

لبّان labbān fabricant de brique cuites au soleil ; marchand de lait en gén., ou de lait aigre

لبانة lubāna affaire urgente et importante

لبون labūn et لبينة labīna qui a du lait dans ses pis (femelle)

لبين labīn cheval nourri de lait

تلبين talbīn et تلبينة talbīna soupe faite avec du lait ou du miel

ملبّن mulabban sorte de nougat fait de noix et d’amandes

ملبنة milbana grande cuiller

 

En parcourant rapidement le contenu de cette notice, dont la diversité sémantique ne surprend plus tant le phénomène est habituel dans le lexique de l’arabe, on constate néanmoins que la majorité des vocables relève de deux thématiques principales, le lait et la brique, et que le restant ne semble avoir de rapport ni avec l’un ni avec l’autre. Nous y reviendrons mais voyons tout d’abord ce qu’en pense Nicolas.

 

 

2. La racine لبنlbn vue par Michel Nicolas

 

Dans le petit corpus sémitique qu’il a constitué – et plus particulièrement dans les mots construits sur ce qu’il appelle le « bilitère LB » –, Nicolas croit percevoir un hypersème accumulation // condensation déclinable en un certain nombre de vocables désignant divers objets : brique, nougat, storax, résine, gluten, neige et lait caillé, d’où découleraient, mais seulement dans telle ou telle langue, les hyposèmes blancheur (en hébreu et en araméen) et lait (en arabe). À partir de là et de l’idée qu’il se fait des trous lexicaux dans les langues sémitiques, l’auteur conçoit trois schémas de dérivation possibles :

 

·        accumulation, condensation > neige > blancheur > lait

·        accumulation, condensation > être caillé, s’épaissir (liquide) – lait caillé > lait tout court > blancheur

·        accumulation, condensation > fait de coller > résine > résine odorante

 

Parmi les dérivés arabes – les seuls auxquels nous nous intéresserons ici –, Nicolas a, pour sa démonstration, sélectionné les représentants suivants :

 

لبن labana manger beaucoup, frapper violemment, assommer à coups de bâton, avoir en abondance du lait dans ses pis, avoir mal au cou en raison d’un oreiller mal placé, faire des briques

لبنة labana jet, coup

لبن laban lait

لبن libn et libin briques (coll.)

لبنة libna, لبانة lubāna (n. d’unité), لبان lubān (pl.) affaire urgente et importante

تلبين talbīn et تلبينة talbīna soupe faite avec du lait ou du miel

ملبّن mulabban sorte de nougat fait de noix et d’amandes

لبنى lubnā arbrisseau qui donne du storax

لبان lubān résine qui sert d’encens

 

Nous allons très vite revenir sur l’article de Nicolas, qu’on pourra lire en annexe dans son intégralité, mais non sans offrir d’abord un aperçu de la notice que le site ETYMARAB consacre à la même racine. Pour chacun des sémantismes retenus, nous n’avons pas traduit les significations données en anglais mais nous avons, sur la même ligne, résumé en français les commentaires apportés ensuite par l’auteur :

 

▪ LBN_1 ‘(unburnt) brick’ →libn : semble être un emprunt à l’akkadien.
▪ LBN_2 ‘milk’ →laban : ce sens est propre à l’arabe.
▪ LBN_3 ‘frankincense; chewing gum’ →lubān : probable rapport avec LBN_6.
▪ LBN_4 ‘wish, aim, goal; business, enterprise’ →lubānaẗ : étymologie obscure.
▪ LBN_5 ‘Lebanon’ →lubnān : peut-être un rapport avec la neige du Mont Liban, avec le lait, avec la couleur blanche de l’une et de l’autre.
▪ LBN_6 ‘storax//styrax tree’ →lubnà 
▪ LBN_7 ‘towline’ (eg. ) →libān : origine copte.

 

À tort ou à raison, une telle présentation donne à penser que cette sorte de maxi-racine لبنlbn cacherait en fait sept racines homonymes ! Même d’un point de vue synchronique, il est difficile d’admettre un tel éclatement. Et encore beaucoup d’éléments de la notice de Kazimirski sont-ils passés à la trappe. Qu’en est-il, par exemple, du premier d’entre eux, لبن labana manger beaucoup, comme un gourmand ; frapper violemment, assommer à coups de bâton ; jeter à terre ? D’ailleurs, face aux incertitudes qui pèsent sur l’origine de la plupart de ces mots, l’auteur lui-même lance timidement d’hypothétiques passerelles d’une acception à l’autre. Rien de significatif ne venant ici vraiment infirmer ou compléter la thèse de Michel Nicolas, c’est à cette dernière que nous allons maintenant revenir.

 

 

3. Critique de la thèse de Michel Nicolas

 

Notre critique de la thèse de Nicolas porte sur les quatre points suivants :

 

1. Son corpus arabe est un peu plus fourni que celui d’ETYMARAB mais il y a néanmoins, par rapport à la notice de Kazimirski, quelques absents notoires – لبان labān poitrine ; poitrail (de tout animal à sabot) ; corde d’amarrage, par exemple – et plusieurs sens demeurent obscurs : Nicolas ne propose d’explication ni pour لبن labana manger, frapper ni pour لبنة libna affaire urgente et importante, qui figurent pourtant l’un et l’autre dans son corpus et qui sont – apparemment – sans rapport avec le lait, la brique, l’accumulation, la condensation ou la blancheur. Or nous avons constaté ailleurs[6] le rôle important que peuvent jouer les laissés pour compte dans l’interprétation du sémantisme de certaines racines.

 

2. Afin de situer au mieux l’apparition des sens dans l’ordre chronologique, Nicolas, fonde sa démonstration sur les trous lexicaux dont il pense qu’ils s’expliquent par le fait que les langues à durée brève, comme l’akkadien, n’ont pas eu le temps de produire autant de sens dérivés que les autres. C’est possible, mais ce n’est pas sûr et donc guère concluant, car les trous lexicaux peuvent tout aussi bien s’expliquer par la disparition de ces sens dans les langues à durée longue, comme l’arabe, du fait qu’ayant été peu à peu assumés par de nouveaux vocables, les anciens sens, devenus inutiles, auront disparu dans la trappe de l’Histoire.

 

3. Il est difficile d’admettre que des objets aussi concrets que le lait et la neige puissent devoir leurs signifiants à une racine désignant une notion plutôt abstraite comme la blancheur, ou que la brique et la neige puissent devoir les leurs à une racine désignant une notion aussi abstraite et savante que la condensation. Nous ne pouvons souscrire à cette vision intellectualiste des phénomènes de dérivation sémantique alors que toutes nos métaphores sont là pour prouver que les dits phénomènes se produisent au contraire dans le sens inverse, à savoir du concret vers l’abstrait. En accord avec Hurwitz[7], il nous semble plus vraisemblable que nos lointains ancêtres aient d’abord donné des noms aux objets – ici le lait, ailleurs l’œuf ou la neige, par exemple – qu’ils pouvaient percevoir par l’un ou l’autre de leurs cinq sens avant d’être intellectuellement en mesure de leur attribuer des caractéristiques communes et abstraites comme la blancheur ou la condensation.

 

4. Enfin, tout en reconnaissant une réalité au bilitère LB, Nicolas n’a pas exploré les riches possibilités qu’offrait cette voie pour établir d’éventuelles relations entre la racine لبنlbn et ses apparentés arabes, et c’est dommage. D’autant plus qu’une vingtaine d’années plus tôt, Michel Masson avait publié un article[8] dans lequel il s’interrogeait sur les rapports entre le bilitère BL et la notion de couler dont Nicolas aurait pu tirer le meilleur parti ou tout au moins s’inspirer. En 1951 Marcel Cohen avait prôné « l’abstention résolue de tout découpage de racine »[9], mais vingt ans plus tard, dans son Dictionnaire des racines sémitiques[10], avant de traiter ces racines une par une, David Cohen accordait à la sémantique des bilitères, de longue date reconnue, toute l’importance qu’elle méritait. Il ne restait plus à Georges Bohas qu’à découvrir le non ordonnancement d’un très grand nombre de bilitères, qu’il nommera alors « étymons » et à regrouper ces étymons au sein de « matrices phoniques » à « invariant notionnel ».[11]

 

On aura compris que notre démarche va donc prendre l’exact contre-pied de celle de Nicolas. Nous nous proposons en effet, dans les lignes qui suivent,  

– de ne négliger aucun des items de la notice de Kazimirski,

– de démontrer que certains dérivés de la racine لبنlbn ont probablement existé mais ont fini par disparaître après être tombés en désuétude,

– de considérer les mots à sens abstraits comme métaphoriquement dérivés des mots à sens concrets,

– de recourir autant que possible à la méthode éprouvée des parallélismes sémantiques,

– et enfin, en vertu des possibilités offertes par le principe du non ordonnancement des étymons, d’associer aux divers dérivés de لبنlbn des dérivés d’autres racines construites sur les bilitères LB ou BL, et que nous appellerons « apparentés ». Parmi ces derniers, nous ferons une place à part et privilégiée aux « apparentés sans ambigüité », à savoir les dérivés des racines avec hamza ou glide, à deuxième consonne redoublée (type C1C2C2), ou aux quadrilitères à deux consonnes redoublées (type C1C2C1C2).

 

 

4. LE LAIT

 

Faisons une première hypothèse : la racine لبنlbn est construite sur l’étymon {b,l} et cet étymon est porteur du sème (ou de la charge sémantique) lait. Nous nous intéresserons plus loin au statut de la troisième consonne, le n.

 

On l’a constaté dès la lecture de la notice de Kazimirski : le sème lait se retrouve dans la majorité des dérivés. Il est également présent dans un certain nombre d’autres vocables construits sur l’étymon {b,l} et donc apparentés à notre racine, à savoir,

 

– sans ambigüité, à

 

بلال balāl lait

لبأ liba’ colostrum, premier lait d’une femelle après la parturition

وبلى  wabalā qui donne beaucoup de lait (chamelle)

 

– et probablement aussi à

 

بهل buhila avoir le pis dénoué et pouvoir allaiter son petit

حلب ḥalab lait frais

شابلة šābila mère d’un petit de sept mois (chamelle qui n’a plus de lait)

لبيكة labīka mets composé de farine et de fromage frais

لجب laǧuba avoir peu ou beaucoup de lait

هلبج halabiǧ lait épais

 

Comme l’a relevé Michel Masson dans son article, Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de « couler » cité plus haut, le lait connaît en sémitique des extensions métaphoriques : le miel est le lait de la ruche, et la sève – tout particulièrement la résine – celui des arbres[12] :

 

صرب ṣarab ou ṣarb lait aigre // sorte de résine rouge

غبر ġubr reliquat de lait dans les pis // مغبور maġbūr résine qui s’écoule de certains arbrisseaux

 

Ainsi s’expliquent les sens de trois dérivés de notre racine :

 

لبان lubān résine qui sert d’encens

لبن laban résine qui coule d’un arbre et qui sert d’encens

تلبين talbīn, تلبينة talbīna soupe avec du lait ou du miel

 

Directement reliée au lait, c’est ici que nous placerons cette partie du corps de la femelle et de la femme qui en est la fabrique, le réservoir, la source, pis, mamelles et poitrine. Que cette partie du corps soit perçu comme la source d’un liquide vital apparaît clairement dans quelques autres racines :

 

جفر ǧafr puits // جفرة ǧufra poitrine

مصدر maṣdar source // صدر ṣadr poitrine

بركة birka cratère d’une source d’eau // برك bark poitrine (chez l’homme)

 

Ainsi s’expliquent, probablement,

 

لبنة libna partie de la chemise qui couvre la poitrine et touche au cou

لبان labān poitrine, surtout la partie entre les mamelles ; poitrail (de tout animal à sabot)

 

auxquels sont apparentés,

 

– sans ambigüité,

 

لبب labab le haut de la poitrine

لبّة lubba le haut de la poitrine, qui touche à la clavicule ; poitrine, cœur

 

 – et peut-être aussi

 

بأدلة ba’dila ou ba’dala partie entre la mamelle et l’aisselle chez l’homme

بلد balad gorge ; poitrine – بلدة balda poitrine

بلدم baldam partie antérieure et saillante du poitrail et du gosier chez le cheval

بهدلة bahdala sein, pectoraux

جبال ǧibāl corps, ventre

لبت labata frapper qqn d’un coup de bâton sur la poitrine ou sur le ventre

arabe maghrébin bazzūla, bzūla mamelle, pis, sein, téton

 

NB : Dans notre étude L’idiot du village[13], nous avions donné, pour les même vocables, une autre interprétation du poitrail des quadrupèdes : la partie collée au sol lorsqu’ils s’allongent. Les deux interprétations ne sont pas incompatibles, elles sont plutôt complémentaires.

 

Ainsi s’explique également, par métaphore, la présence de deux noms d’arbres généreux de leur sève,

 

لبان lubān pin

لبنى lubnā arbrisseau qui donne du storax

 

auxquels s’apparente sans ambigüité  أبلّ aballa avoir de la sève (bois).

 

 

5. LA TÉTÉE

 

Faisons une deuxième hypothèse : le verbe لبن labana – à la première forme ou à une autre – a dû avoir le sens de téter mais ce sens a disparu.

 

Nous vérifions en effet qu’il en subsiste une trace dans la forme VI. sucer le lait. Quiconque a vu téter goulûment certains petits d’hommes ou de mammifères comprendra aisément que le verbe لبن labana ait pu signifier d’abord téter puis, par extension métaphorique, manger beaucoup, comme un gourmand. Plus encore que première boisson dispensée au nouveau-né, le lait maternel est son premier aliment avidement ingurgité. D’où le nom ملبنة milbana grande cuiller désignant un instrument qui permet de manger d’un coup une grande quantité de nourriture.

 

Ce parallélisme sémantique, assez banal et attendu, se retrouve en effet dans d’autres racines :

 

رفّ raffa téter // manger beaucoup

سلج salaǧa téter // سلج saliǧa avaler bien vite une bouchée – V et VIII. boire beaucoup

عرم ‛arama téter // manger la chair qui adhère à l’os ; ronger l’écorce des arbres

مرد marada téter, sucer le sein de sa mère // مرد marida manger beaucoup de dattes macérées dans du lait

مغد maġada téter sa mère // IV. boire beaucoup

مقع maqa‛a téter sa mère // avaler avec avidité

 

Apparemment construits sur l’étymon {b,l}, les mots suivants nous semblent apparentés à لبن labana manger beaucoup :

 

بلأز bal’aza manger jusqu’à satiété

بلع bala‛a avaler, absorber 

بلعم bal‛ama avaler

حنبل ḥanbala manger des haricots

دبل dabala faire une grande bouchée (avec les doigts)

لبز labaza manger avec avidité, avaler promptement

araméen baliqa glouton

 

ainsi que هلبع hulabi‛ gourmand, glouton, vorace, dont la proximité formelle avec هلبج halabiǧ lait épais n’est certainement pas fortuite, et peut-être aussi بخل baḫila être avare, l’envie et l’avarice étant des défauts moraux très proches de l’avidité et de la gloutonnerie.[14]

 

 

6. LA TRAITE

 

Faisons une troisième hypothèse : le verbe لبن labana – à la première forme ou à une autre – a dû avoir le sens de traire mais ce sens a disparu.

 

Cette commune appartenance du nom lait et du verbe traire à une même racine est banale : on la retrouve non seulement en anglais (cf. milk et to milk) mais dans un très grand nombre de langues. En arabe même on peut en vérifier la présence dans plusieurs racines :

 

حلب ḥalab lait // حلب ḥalaba traire

درّ darr, درّة dirra lait, gros filet de lait // إستدرّ istadarra traire

عفّةuffa petite quantité de lait laissée dans les pis de la femelle // عفّ affa – VI. traire la femelle une seconde fois

غبر ġubr reliquat de lait dans les pis // غبرġbr – II. et V. traire, tirer les restes du lait

فطر fuṭr gouttes de lait qui paraissent au bout des trayons d'une femelle // فطر faṭara traire une femelle avec le bout des doigts

لبأ liba’ colostrum, premier lait d’une femelle après la parturition // لبأ laba’a et VIII. traire le premier lait d’une brebis

مرية mirya lait qui sort en filet abondant du pis de la femelle // مرى marā – VIII. traire (une femelle)

مصر maṣr restes de lait dans les pis d’une femelle // مصر maṣara traire une femelle avec le bout des doigts ; tirer tout ce qu’il avait de lait dans les pis

ماصل māṣil petite quantité de lait // مصلmṣl IV. épuiser ses brebis à force de les traire

هجيمة haǧīma lait mis dans une outre neuve et destiné à être bu // هجم hǧm – VIII. tirer à force de traire tout le lait qui se trouvait dans les pis de la femelle

 

Nous avons vu ailleurs[15] que faire couler est une conséquence de fendre et que les deux actions sont souvent associées au sein d’une même racine. Or, dans plusieurs racines, on constate un parallélisme donner un coup // traire ou téter qui pourrait bien constituer un cas particulier du cas plus général fendre // faire couler : le cas où le liquide que l’on fait couler est le lait maternel. Qu’on en juge :

 

خدب ḫadaba traire beaucoup (une femelle) // porter un coup de sabre

خمّ ḫamma traire (une chamelle) // couper

رثأ raṯa’a traire du lait sur du lait aigre pour que le nouveau lait se caille // frapper, battre

رغث raġaṯa téter sa mère // porter plusieurs coups avec une lance

ضفن ḍafana serrer avec la main les mamelles d’une femelle quand on se met à la traire // donner à qqn un coup de pied dans le derrière

عفقafaqa traire beaucoup (une femelle) // fouetter et disperser (vent)

مرد marada téter, sucer le sein de sa mère // couper, retrancher en coupant

هدب hadaba traire une chamelle // couper, retrancher, abattre

 

Ces parallélismes combinés – lait // traire ou téter // porter un coup – expliquent probablement le fait que, même si le sens de traire a disparu de la racine لبنlbn, il en reste des traces, qui sont :

 

لبن labana frapper violemment, assommer à coups de bâton ; jeter à terre 

لبنة labana jet, coup

 

et probablement aussi لبن labina avoir mal au cou en raison d’un oreiller mal placé, toute douleur musculaire pouvant être assimilée à un traumatisme.

 

À ces mots s’apparentent alors,

 

– sans ambigüité,

 

لبّ labba frapper, toucher, atteindre qqn à la partie du corps appelée لبّة lubba

لبلب lablaba être disséminé, dispersé (= conséquence des coups reçus)

 

– et peut-être aussi :

 

بتل batala couper, retrancher

بزل bazala fendre, percer

بلت balata couper, retrancher, séparer, diviser en coupant

بلتى baltā couper, trancher

بلد balada – III. s’escrimer avec qqn, se battre au sabre ou au bâton

بلط balaṭa – III. se battre au sabre ou au bâton

بلع bali‛a percer, forer

بلعك bal‛aka couper, retrancher (d’un coup de sabre)

بلكع balka‛a couper, retrancher

خلب ḫalaba fendre, déchirer, faucher

لبت labata frapper qqn d’un coup de bâton sur la poitrine ou sur le ventre

لبج labaǧa donner à qqn un violent coup de bâton

لبخ labaḫa battre, frapper qqn

لبم labima être démis, disloqué (= conséquence des coups reçus)

لتب lataba porter un coup de lance

لجب laǧiba couper, abattre d’un coup de sabre, retrancher

لسب lasaba donner à qqn un coup de fouet

 

araméen beṣal peler, fendre

éthiopien bäṭṭälä et bällätä couper, baṣṣala déchirer

ougaritique blt percer, fendre

 

NB : On lira dans divers travaux de Bohas qu’un nombre important des racines ci-dessus relèvent de matrices phoniques dont l’invariant notionnel est “porter un coup” et dans lesquelles la consonne l est considérée comme un crément. Au vu de ce qui précède, nous avançons l’hypothèse que ces diverses racines sont plus probablement le résultats de croisements d’étymons divers – {b,t}, {b,z}, {b, ǧ}, etc. – avec l’étymon synonyme {b,l}.[16]

 

 

7. LE FROMAGE ... et LA BRIQUE

 

Faisons une quatrième hypothèse : il a dû y avoir un vocable dérivé de la racine لبنlbn désignant le fromage mais il a disparu.

 

Nous fondons cette hypothèse sur deux observations :

 

1. Un certain nombre de racines conservent le parallélisme lait (aigre) // fromage, soit par deux de leurs dérivés, soit par un seul mais dans lequel les deux sens sont présents :

 

رثأ raṯa’a traire du lait sur du lait aigre pour que le nouveau lait se caille // رثيئة raṯī’a lait caillé

مكرص mikraṣ vase dans lequel on trait du lait // كريص karīṣ fromage aigrelet

مصلmṣl IV. épuiser ses brebis à force de les traire // مصل maṣala être mis sur des claies pour sécher (fromage) ; préparer du fromage mou appelé أقط aqiṭ

 

إذمقرّ iḏmaqarra être caillé et présenter une surface ridée comme celle du fromage (se dit du lait)

غميم ġamīm lait que l’on chauffe jusqu’à ce qu’il se change en fromage

مذر mḏr – V. se séparer en grumeaux (se dit du lait qui se change en fromage)

 

2. Les racines لبنlbn lait aigre et جبنǧbn fromage partagent la même séquence BN.

 

Nous doutons qu’il s’agisse d’un hasard. Nous verrions même volontiers dans la composition des trois racines حلبḥlb, لبنlbn et جبنǧbn, une image phonique du processus qui va du lait frais au fromage en passant par l’étape intermédiaire du lait aigre. Dans les deux premières racines, il s’agit bien de lait, comme le prouve la présence commune de la séquence LB, mais le premier se caractérise par sa fraîcheur et sa douceur : la racine حلبḥlb a en effet toutes les apparences d’être issue d’un croisement {ḥ,l} douceur[17] + {l,b} lait. Qu’apporte dans ce processus l’arrivée de la séquence BN ?

 

La réponse nous est donnée dans Bohas et Bachmar [18] où nous lisons (p. 49) que l’invariant notionnel de l’étymon {b,n} est l’odeur forte, plutôt mauvaise, illustrée sans ambigüité par بنّة banna odeur (tant agréable que désagréable), بنّ binn graisse, morceau de graisse ; lieu à exhalaisons fétides, et نبّة nabba odeur désagréable, fétide. On peut être grand amateur de fromage et néanmoins reconnaître qu’une des principales caractéristiques de cet aliment est bien l’odeur souvent forte et diversement appréciée qu’il dégage ; un mot comme قهة qiha signifie à la fois lait aigre et odeur, et il n’est probablement pas fortuit que l’étymon {b,n} soit perceptible dans

 

نبير nabīr fromage

نابجة nābiǧa nourriture en usage chez les Arabes païens en temps de disette : elle était faite de lait auquel on mêlait du poil de chameau

 

araméen benas fermenter, surir[19]

 

Il ressort de ce qui précède que la racine لبنlbn doit résulter du croisement des étymons {l,b} lait et {b,n} odeur forte. Si l’on veut bien, sur ces bases, nous accorder qu’il se trouve effectivement dans la racine لبنlbn une assez forte probabilité pour qu’un mot désignant le fromage ait existé, alors nous franchirons le pas supplémentaire qui consiste à voir aussi bien dans la brique que dans le nougat, du fait de leur mode de fabrication, de leur forme et de leur densité, des métaphores du fromage[20]. Ainsi s’expliqueraient parmi les dérivés de notre racine la présence de

 

لبن libn, libin briques, لبّن labbana faire des briques, etc.

ملبّن mulabban nougat fait de noix et d’amandes

 

Il y a peu de mots désignant la brique en arabe, et donc peu de chances de trouver d’autres parallélismes sémantiques lait // brique pour conforter notre hypothèse. Nous en avons néanmoins relevé quelques-uns :

 

سمط samaṭa perdre le goût doux sans avoir encore contracté le goût aigre (se dit du lait) // سميط samīṭ rangée de briques ou de tuiles

شريجان šarīǧāni deux filets, l’un de lait, l’autre de sang, qui coulent du pis d’une chamelle // شرج šaraǧa ranger, mettre en ordre (des briques, etc.)

عرق ‛arq lait (tant qu’il est encore dans les pis de la femelle) // عرق ‛araq rangée de briques

 

Si l’on remplace brique par des mots désignant des correspondants alimentaires de forme plus ou moins parallélipédique comme nougat, pâté, gâteau, on obtient un résultat complémentaire non négligeable :

 

صريف ṣarīf lait tout chaud qui vient d’être trait // gâteau très mince

فطر fuṭr lait restant dans les mamelles de la femelle après la traite // فطريّ faṭrī pâte azyme, sans levain

مصر maṣr restes de lait dans les pis d’une femelle // مصيرة muṣayra pâté de viande

 

            Nous pensons avoir ainsi logiquement rattaché au sème lait la majorité des dérivés de notre racine, à l’exception d’un reliquat sur lequel nous allons maintenant nous pencher, sans exclure pour autant la possibilité qu’il ait pu exister une racine homonyne لبنlbn “brique” sans rapport avec لبنlbn “lait”, si l’on en juge par les cognats de l’arabe labbana donnés par Andras Rajki :

 

labbana : make bricks [Sem l-b-n, Akk labanu (spread), Heb levena (brick), Syr lebetha, JNA lubna, lubintha, Uga lbn (make bricks)] 

 

Il ne faut pas non plus exclure la possibilité que la dérivation sémantique lait > fromage > brique date du proto-sémitique et ne soit donc pas propre à l’arabe seulement.

 

8. LE RELIQUAT

 

Il nous reste à comprendre ce que viennent faire les cinq mots suivants au sein de la racine لبنlbn :

 

لبان labān corde d’amarrage

لبان libān corde qui garnit le bas d’un filet de pêcheur

لبان lubān occupation d’un homme bien né ; art libéral

لبانة lubāna affaire urgente et importante

تلبّن talabbana être lent, traîner tout en longueur

 

Soit :

 

– deux mots désignant une corde mais dont la fonction est évidemment différente

– un mot désignant une activité noble et durable

– un mot désignant une affaire urgente et importante, et donc ponctuelle

– une forme verbale signifiant au contraire la lenteur ou le fait de traîner en longueur

 

Il semble a priori difficile de trouver à ces mots un dénominateur sémantique commun – sauf, peut-être, pour ceux désignant des cordes – ou de les relier aux thématiques du lait ou du fromage.

 

Pourtant, la présence de deux mots désignant une corde nous interpelle : elle nous renvoie immanquablement à un article de Michel Masson auquel nous avons souvent eu recours, Étude d’un parallélisme sémantique : « tresser » // « être fort »[21], dans lequel l’auteur s’attache à relever dans l’ensemble du lexique sémitique, et principalement dans celui de la langue arabe, les racines illustrant le parallélisme qu’il a observé entre l’action de tresser et l’état d’être fort. S’appuyant lui-même sur le travail de Palache[22] qui avait noté pour l’hébreu le lien notionnel entre nouer, tresser, corde et force, l’auteur élargit le champ à tout un réseau jusqu’à diverses sortes d’intensité à connotation positive comme la rapidité et l’assiduité (en 2.a), mais qui inclut également des infirmités (en 3.d) parmi lesquelles on trouve la paresse, la lenteur dans l’exécution d’une tâche ou le retard pris à l’accomplir.[23]

 

Sur cette base, il apparaît que chacun des mots de notre reliquat trouverait sa place au sein du réseau de Masson :

 

·        La corde

 

لبان labān corde d’amarrage et لبان libān corde qui garnit le bas d’un filet de pêcheur

 

Le nom corde est un terme central du réseau, au même titre que les verbes serrer, lier, tresser, nouer, etc.

 

On a quelques apparentés ambigus comme

 

حبل ḥabl corde

amharique däbäl cordage[24]

 

·        L’assiduité

 

لبان lubān occupation d’un homme bien né ; art libéral

 

Pour expliquer le sens de ce mot, nous avançons la possibilité que la dite occupation implique de la part de celui qui s’y livre un certain nombre de qualités comme le zèle, l’application, l’assiduité, la persévérance, etc. Voici l’inventaire de Masson sur ce point :

 

أرى arā – II. attacher une bête à un poteau // V. s’appliquer avec assiduité à qqch

أزم azama tordre une corde // s’appliquer avec assiduité à qqch

ربط rabaṭa lier, serrer des liens // III. s’appliquer avec zèle et assiduité à qqch

روى rawā tordre, tresser une corde // réfléchir sur qqch

شدّ šadda serrer, lier fortement // II. travailler avec assiduité

صرّ ṣarra nouer // صرّة ṣirra résolution ferme, détermination

عكفakafa tresser, lier, entraver // être assidu

عكلakala lier un chameau // faire des efforts, s’appliquer avec assiduité à qqch

لتب lataba serrer (sa robe) avec la ceinture // se livrer avec assiduité à qqch

وكاد wikād attache, lien // وكد wukd effort, application

 

On a quelques apparentés

 

– sans ambigüité comme ceux relevés par Bohas et Bachmar,

 

بلّ bll أبلّ aball ferme dans sa résolution, inébranlable 

لبّ labb et لبيب labīb assidu et persévérant dans une occupation

وابل wābala être assidu, persévérer dans qqch[25]

 

– et peut-être aussi

 

بلغ balaġa occuper, absorber qqn tout entier – III. travailler avec zèle et assiduité

قبل qabila poursuivre une chose avec assiduité

لبطlbṭ VIII. s’appliquer avec assiduité à qqch

لتب lataba se livrer avec assiduité à qqch, y travailler sans relâche

 

·        La rapidité

 

لبانة lubāna affaire urgente et importante

 

Parmi les qualités d’intensité positive, Masson inclut également la promptitude, la rapidité, comme on le voit dans les exemples suivants extraits de son inventaire :

 

جلاز ǧilāz courroie // جلوزة ǧalwaza promptitude

حصف ḥaṣafa – IV. tordre une corde // passer rapidement

دمك damaka tresser (une corde) // دموك damûk très rapide

عصبaṣaba lier, serrer // V. être zélé, diligent

مسد masada tresser solidement // se dépêcher

 

Notons que ce parallélisme n’est pas sans rappeler l’évolution sémantique du verbe français presser. D’une certaine façon, Masson nous laisse le choix car courir vite étant aussi considéré comme une extension métaphorique de couler[26], nous aurions pu tout aussi bien rattacher لبانة lubāna à traire. Nous y reviendrons.

 

Par ailleurs, à la lumière de ce que nous avons dit plus haut, nous pouvons rappeler que dans notre étude « مصر Miṣr, le nom arabe de l’Égypte dans la racine مصر maṣara »[27], nous avions relevé le triple parallélisme traire // assiduité // rapidité :

 

مصر maṣara traire une femelle avec le bout des doigts // تمصّر tamaṣṣara chercher qqch avec assiduité // مصر muṣira être lancé pour courir de toutes ses forces (se dit du cheval dont on veut tirer tous les efforts) – مصارة muṣāra lieu, point de la route, ou moment où l’on fait prendre au cheval tout son élan pour courir avec la plus grande rapidité

 

On a quelques apparentés

 

– sans ambigüité comme

 

بلبل bulbul rapide à la course, à la marche

وبل wabl course très rapide (d’un cheval, etc.)

ولب walaba aller vite, se hâter, accélérer le pas

 

– et peut-être aussi

 

لبط labaṭa, galoper (chameau)

بلهص balhaṣa courir vite sous l’impression de la peur

 

·        La lenteur dans l’exécution

 

تلبّن talabbana être lent, traîner tout en longueur

 

À l’exemple donné par Masson : برم barama tresser une corde // مبرم mubram lent, paresseux, nous pouvons ajouter :

 

أجل aǧala lier, attacher // أجل aǧila traîner en longueur

بلد balada faire halte, s’arrêter et séjourner dans un lieu // بلد baluda et balida être lent et paresseux

حجن ḥaǧana s’attacher fortement à qqch // حجون ḥaǧūn paresseux

خدر ḫadara s’arrêter et séjourner dans un endroit // خادر ḫādir paresseux, fainéant

صنّ ṣnn – IV. s’attacher à faire qqch, y être assidu // أصنّ aṣann paresseux, négligent

ضفط ḍafaa serrer avec des cordes, ficeler // ضفّاط ḍaffā paresseux, fainéant

وقف waqafa s’arrêter, faire halte // V. attendre et traîner en longueur, être long et lent à faire qqch

etc.

 

On a un apparenté sans ambigüité comme أبلّaball lent à payer ses dettes, et peut-être aussi

 

بطل baṭala être sans travail

بهل bhl باهل bāhil désœuvré, vagabond

بحلس bḥls تبحلس tabaḥlasa être désœuvré

 

Nous dirons donc, pour conclure cette partie, que les cinq vocables de notre reliquat relèvent ensemble du réseau que Masson a constitué autour du parallélisme sémantique tresser // être fort.

 

 

9. CONCLUSION

 

On peut aller plus loin. Dans notre étude Coulure, couture, coupure, nous avons constaté que les réseaux sémantiques de ces trois grandes notions – les deux premiers établis par Masson et le troisième par Bohas – étaient interconnectés. Pour épargner au lecteur d’avoir à s’y référer, nous avons constitué et placé dans l’Annexe III un corpus de racines dans lesquelles le triple parallélisme sémantique couper // coudre // couler est manifeste. En voici un extrait significatif :

 

حدرadar meurtrir // se réunir, se rassembler // laisser couler les larmes (yeux)

دبل dabala frapper qqn à coups redoublés // réunir, rassembler // دبل dabl ruisseau

سجن saǧana fendre // emprisonner // ساجنة ǧina ruisseau

شرج šaraǧa – VII. se fendre // II. coudre à larges points // شريجان šarīǧāni deux filets, l’un de lait, l’autre de sang, qui coulent du pis d’une chamelle

شرط šaraṭa faire une incision // lier avec un ruban // شرط šaraṭ petit ruisseau

شطب šaṭaba pourfendre // couper en longues bandes pour tresser // VII. couler

شعب ša‛aba couper, pourfendre // recoudre, réparer // شعبة šu‛ba torrent, ruisseau

قطر qaṭara jeter qqn avec violence par terre // coudre un vêtement // faire couler ou tomber goutte à goutte, distiller

etc.

 

Il faut sans doute remonter bien loin dans la Préhistoire pour imaginer une très longue période au cours de laquelle, à un stade primitif de l’expression orale, les ancêtres des arabophones devaient désigner par un seul et même vocable une opération aujourd’hui décomposable en trois phases logiquement ou chronologiquement liées entre elles comme fendre ou percer un récipient pour en faire couler son contenu, puis le refermer ou le reboucher de quelque façon.

 

Ainsi, de même que nous avions pu conclure à l’unicité et à la cohérence – en diachronie – de la racine مصر mṣr, nous pouvons conclure ici à l’unicité et à la cohérence de la racine لبنlbn. Mais cela ne nous interdit pas de procéder à un classement des items qui respecterait une certaine autonomie des trois réseaux, et aussi une certaine autonomie de la brique par rapport au lait, au moins en synchronie. En vertu de quoi nous proposerions la réorganisation dictionnairique suivante :

 

 

LAIT

 

لبن labana manger beaucoup, comme un gourmand ; faire boire à quelqu’un du lait – لبن labina avoir en abondance du lait dans ses pis – IV. avoir beaucoup de lait dans ses pis (se dit d’une brebis) ; avoir beaucoup de lait (se dit d’un homme riche en troupeaux qui lui donnent du lait) ; préparer le mets تلبينة talbīna – VI. sucer le lait – X. demander, chercher du lait

لبن laban lait ; lait aigre ; résine qui coule d’un arbre et qui sert d’encens

لبن labin qui aime le lait, et qui en boit beaucoup

لبنة libna cette partie de la chemise qui couvre la poitrine et touche au cou

لبنى lubnā arbrisseau qui donne le styrax

لبان labān poitrine, partie entre les mamelles ; poitrail (d’un animal à sabot)

لبان libān allaitement

لبان lubān résine qui sert d’encens ; pin

لبّان labbān marchand de lait en gén., ou de lait aigre

لبون labūn et لبينة labīna qui a du lait dans ses pis (femelle)

لبين labīn cheval nourri de lait

تلبين talbīn et تلبينة talbīna soupe faite avec du lait ou du miel

ملبنة milbana grande cuiller

 

 

BRIQUE (métaphore du fromage)

 

لبن √lbn – II. faire des briques

لبن libn, libin et labin brique cuite au soleil

لبنة libna n. d’unité de لبن libn une brique cuite au soleil

لبّان labbān fabricant de briques cuites au soleil

ملبّن mulabban sorte de nougat fait de noix et d’amandes

 

 

CORDE et SERRER

 

لبن labina –  V. être lent, traîner tout en longueur

لبان labān corde d’amarrage.

لبان libān corde qui garnit le bas d’un filet de pêcheur

لبان lubān occupation d’un homme bien né ; art libéral

لبانة lubāna affaire urgente et importante

 

 

COUP

 

لبن labana frapper violemment, assommer à coups de bâton ; jeter à terre 

لبن labina avoir mal au cou en raison d’un oreiller mal placé

لبنة labana jet, coup


Sources bibliographiques

 

Bohas, Georges et Bachmar, Karim, Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique. Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013.

Bohas, Georges, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

Cohen, David, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris // La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970 ; Louvain // Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet), 1993-.

ETYMARAB, Etymological Dictionary of Arabic, University of Oslo, Faculty of Humanities. [En ligne].

Hurwitz, Solomon Theodore Halévy, Root-determinatives in Semitic speech, a contribution to Semitic philology, New York, Columbia University Press, 1913, réédité en 1966.

Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

– Khatef, Laïla, Statut de la troisième radicale en arabe : le croisement des étymons, thèse de doctorat soutenue à l’Université Paris 8 en 2003.

Khatef, Laïla, 2004, Le croisement des étymons : organisation formelle et sémantique, Langues et Littératures du Monde Arabe, 119-138.

– Masson, Michel, Étude d’un parallélisme sémantique : « tresser » // « être fort », in Semitica XL, p. 89-105, Paris, Maisonneuve, 1991.

– Masson, Michel, Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de « couler », in Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, p. 1024-1041, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991.

– Nicolas, Michel, « Sur les significations de la racine LBN » in Lettre de la SELEFA nº2, juin 2013. (En ligne).

– Palache, Judah Lion, Semantic Notes on the Hebrew Lexicon, Leyde, Brill, 1959

– Rajki, Andras, Arabic Etymological Dictionary, 2002.

Rolland, J.C., « La tour et les signes du Zodiaque », dans Langues et Littératures du Monde Arabe, LLMA nº 10, 2016

(En ligne : http:////icar.univ-lyon2.fr//llma//sommaires//LLMA10-2-Rolland.pdf)

Rolland J.C., « L’idiot du village », Lettre de la SELEFA nº 5 de juin 2016. (En ligne : http:////www.selefa.asso.fr//AcLettre_05.htm.)

Rolland J.C., « Coulure, couture, coupure » dans Dix études de lexicologie arabe, 2e édition. Meaux, Rolland, 2017.

 

Annexe I

 

Lettre SELEFA n° 2 – JUIN 2013 TEXTE II :

 

Sur les significations de la racine LBN

 

 

par Michel NICOLAS

 

 

La question est de savoir quel est le sens originel de la racine LBN et l’ordre des sens dérivés.

 

Akkadien

 

labānu : ‘fabriquer des briques’ ; libittu (*libintu) : ‘brique, plaque’, labānu ‘étaler, étaler la matière qui sert à la fabrication des briques’ (aussi labēnu et lebēnu).

 

Arabe

 

labana : ‘manger beaucoup’, ‘frapper violemment’, ‘assommer à coups de bâton’, ‘avoir en abondance du lait dans ses pis’, ‘avoir mal au cou en raison d’un oreiller mal placé’, ‘faire des briques’ ; labana(t) : ’jet’, coup’ ; laban : lait’ ; libn et libin : ‘briques’ (coll.) ; libna(t), lubāna(t) (n. d’unité), lubān (pl) : ‘affaire urgente et importante’ ; talbīn et talbīna(t) : ‘soupe faite avec du lait ou du miel’ ; mulabban : ‘sorte de nougat fait de noix et d’amandes’ ; lubnā : arbrisseau qui donne du storax’ ; lubān : résine qui sert d’encens’.

 

Guèze

 

lebn : ‘arbrisseau qui donne du storax’ ; lebne : ‘sorte de palme’, pour certains une autre ‘sorte d’arbres’. Ces termes seraient entrés tardivement.

 

Hébreu

 

laban : ‘fabriquer des briques’ ; laban : ‘briques’ (coll.), lebênah (sing) ; laban : ‘blanc’ (et nom propre) ; libnah : ‘clarté, transparence’ ; lbanah : la ‘lune’ (et nom propre : Esdras 2,45) ; lebnah et lbonah : ‘résine qui sert d’encens’ ; libneh : ‘arbrisseau qui donne du storax’.

 

Mandéen

 

laben : ‘être blanc’ ; labna : ‘gluten’.

 

Sudarabique

 

lbn> : ‘brique’ ; ‘encens’.

 

Syriaque 

 

labben (forme intensive) : ‘fabriquer des briques’ ; lbé(n)tta (avec //n// non prononcé et redoublement du //t// en conséquence) : ‘brique, plaque’, lebnê (plur.) ; labbanūta ‘la fabrication de briques’ ; lebanīta : ‘arbrisseau qui donne du storax’.

 

 

COMMENTAIRE :

 

Acceptions de LBN :

 

1. ‘accumulation, condensation’, d’où ‘résine’ ;

2. ‘lait’ ;

3. ‘blancheur’.

 

Les raisons suivantes démontrent que le sens d’‘accumulation, condensation’ est le plus ancien :

 

‒ l’absence en akkadien des autres sens : ‘résine’, ‘lait’ et ‘blancheur’. Cette langue a moins duré que les autres susmentionnées pour produire de ces sens dérivés ;

‒ la présence du bilitère LB (suivi d’un troisième radical) donne le sens d’‘accumulation, condensation’ dans toutes les langues sémitiques ;

‒ le sens de ‘blancheur’ ne figure qu’en hébreu et en araméen ;

‒ le sens de ‘lait’ n’existe qu’en arabe ;

‒ le sens d’‘accumulation, condensation’ dans LBN dans toutes les langues sémitiques sauf en guèze.

 

Nous pouvons donc supposer les schémas de dérivation suivants :

 

* ‘accumulation, condensation’ > ‘neige’ > ‘blancheur’ > ‘lait’.

* ‘accumulation, condensation’ > ‘être caillé, s’épaissir (liquide)lait caillé’ > ‘lait tout court’ > ‘blancheur’.

* ‘accumulation, condensation’ > ‘fait de coller’ > ‘résine’ > ‘résine odorante’.

 

L’idée primitive donne en langue arabe le sens de ‘lait’, essentiellement du fait que les Arabes nomades vivaient en particulier de l’élevage. Elle donne en langue akkadienne le sens de la fabrication de briques car cette industrie était très répandue en Mésopotamie, notamment dans le Sud du pays, en raison de l’absence de l’usage de pierres pour la construction.

 

Le nom du Liban vient soit de la couleur blanche des montagnes enneigées, soit de l’accumulation de la neige (Jérémie, 28.14). La neige couvre ses sommets une longue partie de l’année. Les Arabes l’ont appelé Ğabal al-ṯulūğ, littéralement ‘la Montagne des neiges’. En syriaque, le pays est Ṭūra d-talga ‘la Montage de neige’ et aussi Ṭūra d-ḥēwarūta, littéralement ‘la Montagne de la Blancheur’, c’est-à-dire la ‘Montagne blanche », cf. le Mont Blanc en France ainsi nommé en raison de la neige qui le couvre.

 

(Avec l’aimable autorisation de Roland Laffitte, secrétaire général de la SELEFA)

 

 

 

Annexe II

 

 

La notice LBN dans ETYMARAB (telle que consultée en ligne en mars 2016)

 

▪ LBN_1 ‘(unburnt) brick’ →libn 
▪ LBN_2 ‘milk’ →laban 
▪ LBN_3 ‘frankincense; chewing gum’ →lubān 
▪ LBN_4 ‘wish, aim, goal; business, enterprise’ →lubānaẗ 
▪ LBN_5 ‘Lebanon’ →lubnān 
▪ LBN_6 ‘storax//styrax tree’ →lubnà 
▪ LBN_7 ‘towline’ (eg. )
→libān

BadawiAbdelHaleem2008: ‘milk, (of a female) to be with milk [LBN_2]; quest, wish, desire [LBN_4]; mud brick [LBN_1]; tree sap [LBN_3]’

▪ LBN_1 ‘brick(s)’ seems to be a loan, via Syr, from Akk, perhaps lit. *‘accumulated, hardened, solidified (sc. mud)’ (cf. also LBN_3 below).
▪ LBN_2 ‘milk’ is a value not to be found in other Sem languages (unless loaned from Ar) and is therefore thought to be the result of a development, peculiar to Ar, from an original *‘white(ness)’ (which also lies at the basis of the name for Lebanon, cf. LBN_5).
▪ LBN_3 ‘frankincense’ may be either *‘hardened, solidified (sc. resin)’ and thus, basically, built on the same idea as LBN_1 ‘brick(s)’ (applied to resin in this case rather than to mud in that of LBN_1), or it is *‘the product of the styrax tree’ (cf. LBN_6, below), or *‘the white one’ (cf. LBN_2 above, and LBN_5 below). The meaning ‘chewing gum’ is, of course, a modern development.
▪ LBN_4 ‘wish, aim, goal; business, enterprise’: not directly related to any of the other values and therefore difficult to explain. The semantics suggest a relation to →lubb ‘kernel, core; heart, mind, intellect, reason’, but this would be difficult to explain phonologically and morphologically. — For the time being, this word’s etymology remains obscure.
▪ LBN_5 ‘Lebanon’, as a geographical term, goes back, via Aram//Hbr Lᵊḇānōn, to Phoen lbnn. Ultimately, it is either *‘(the country with) the white (mountain tops)’ or *‘the snowy one’. If from *‘white’, then the closest relatives would be LBN_2 ‘milk’ (and perhaps also LBN_3 ‘frankincense’). If from *‘snow’, the idea of congelation//solidification connects it more closely to LBN_1 ‘brick(s) (but perhaps also to LBN_3 ‘frankincense’, if the latter is *‘hardened resin’).
▪ LBN_6 ‘storax//styrax tree’ may be *‘the white tree’ (cf. LBN_2 ‘milk’, LBN_5 ‘Lebanon’), or *‘the tree that produces an aromatically smelling resin’ (cf. LBN_3 ‘frankincense’), or it is a loan from Copt < eg="" (unless="" the="" latter="" itself="" is="" from="">
▪ LBN_7 ‘towline’ (eg. ) is agreed upon to go back to a Copt word for ‘(a ship’s) hauling-cable’. 

...

(based on data supplied by Nicolas2013)
▪ LBN_1: Akk libittu (*libintu ), Ug lbnt (pl., *labinātu ), Hbr lᵊḇīnāh , lᵊḇēnāh , Aram lᵊḇīntā , Syrlᵊḇettā (*lᵊḇentā ) ‘brick, tile’, Ar libn , libin , SAr lbn ‘brick(s)’
▪ LBN_2: Ug lbn (*labanu ), Hbr lāḇān ‘blanc’ (et nom propre),1 Phn lbn ‘white’, Mand laben ‘être blanc’, Ar laban ‘lait’ (> labana ‘avoir en abondance du lait dans ses pis’, talbīn(aẗ) ‘soupe faite avec du lait ou du miel’, mulabban ‘sorte de nougat fait de noix et d’amandes’)
▪ LBN_3: Hbr lᵊḇōnāh , lᵊḇônāh , Phn lbnh , Aram Syr lᵊḇûntāh , Ar lubān ‘résine qui sert d’encens’, SAr lbn ‘encens’;2 cf. also Mand labna ‘gluten’.
▪ LBN_4: Ar lubānaẗ ‘wish, aim, goal; business, enterprise’: –.
▪ LBN_5: Akk labnanu (BDB1906), Ug lbnn , Hbr lᵊḇānôn , Phn lbnh , oSyr leḇnān (Wild1973: 154), Ar lubnān ‘Lebanon’.
▪ LBN_6: Hbr liḇnäh ‘poplar (BDB1906), styrax, birch (Klein1987)’, Syr lebanītā , Ar lubnà , Gz ləbən‘arbrisseau qui donne du storax, (BDB1906:) styrax officinalis’, Gz lebne ‘sorte de palme; sorte d’arbres’, Ar lubnà 
▪ LBN_7: EgAr libān ‘towline’: no cognates in Sem.

1. Cf. also poet. lᵊḇānāh ‘moon’, lit. *‘the white one’. 2. According to BDB1906, Gz libānos ‘incense’ is from Grk líbanos .

 

(Avec l’aimable autorisation de Stephan Guth, coordonnateur du projet ETYMARAB)


Annexe III

 

 

Racines dans lesquelles le parallélisme sémantique couper // couler // coudre est manifeste soit directement soit à travers des dérivations sémantiques avérées

 

 

 

COUPER

COULER

COUDRE

أزب azaba

V. se partager les biens, les richesses

couler

إزب izb homme petit, aux membres chétifs et au ventre gros

أصر aṣara

briser

VIII. croître en abondance dans quelque lieu

serrer, lier, attacher

بحر baḥara

fendre, déchirer

بحر baḥr grande masse d'eau

V. être plongé dans l’étude d’une science

بشك bašaka

VIII. être coupé, tranché (fil)

marcher avec rapidité

coudre deux pièces ensemble

بضع baḍa‛a

couper, fendre

faire boire qqn à sa soif

unir par mariage une femme à un homme

بكّ bakka

déchirer, rompre, fendre

être velu sur tout le corps

être pressé, serré, bousculé (dans la foule)

حدرadara

meurtrir et occasionner des bosses

laisser couler les larmes (yeux)

se réunir, se rassembler

حلق ḥalaqa

raser, tondre

jeter, lancer qqch contre qqn

serrer en tordant avec force (une corde)

دبرdbr

II. fendre les oreilles à une chamelle

دبر dibr masse d’eau ; grandes richesses

II. s’appliquer avec soin à telle ou telle chose

دبل dabala

frapper qqn à coups redoublés

دبل dabl ruisseau

réunir, rassembler

دعب da‛aba

repousser, éloigner

couler (liquide)

fouler et frayer le sentier à force de marcher

دمك damaka

moudre

passer rapidement (lièvre)

tresser une corde

ركا rakā

creuser la terre

ركوة rakwa petite outre à eau ; flaque d’eau ; citerne

lier, serrer fortement

سجن saǧana

fendre

ساجنة ǧina ruisseau par lequel l’eau descend de la montagne

emprisonner

سحط saḥaṭa

égorger

VII. glisser de la main

suffoquer

شجر šaǧara

percer avec une lance

شجر šaǧira abonder, être nombreux

lier, serrer, attacher

شرج šaraǧa

VII. se fendre ; être gercé, crevassé – شرج šarǧ fente, crevasse par où l’eau descend d’un rocher

شرج šaraǧ Voie lactée – شريجان šarīǧāni deux filets, l’un de lait, l’autre de sang, qui coulent du pis d’une chamelle

fermer une bourse en serrant les cordons ; ramasser, rassembler – II. coudre à larges points

شرط šaraṭa

faire à qqn une scarification, une incision

شرط šaraṭ petit ruisseau, rigole

serrer, lier avec un ruban

شطب šaṭaba

couper en deux, pourfendre

VII. couler (se dit de l’eau)

couper en longues bandes pour tresser

شعب ša‛aba

couper, pourfendre

شعبة šu‛ba torrent, ruisseau, cours d’eau

recoudre, réparer

طرّ arra

fendre, pourfendre

طرّ arra tomber  – طرّ urr chevelure longue qu’on laisse pendre

rassembler, réunir en un seul lieu

عقّaqqa

VII. crever (d’un nuage qui crève et donne une pluie abondante)

VII. crever (d’un nuage qui crève et donne une pluie abondante)

être fortement serré, fortement noué

قرص qaraṣa

piquer ; couper, retrancher en coupant

exprimer l’eau d’une étoffe qu’on lave

exprimer l’eau d’une étoffe qu’on lave

قطر qaṭara

jeter qqn avec violence par terre

faire couler ou tomber goutte à goutte, distiller

coudre, confectionner un vêtement

كفت kafata

II. détourner qqn de qqch

pousser avec vigueur, faire marcher

attirer à soi, rapprocher, ramasser

كفّ kaffa

éloigner, repousser qqn

être très abondant (chevelure)

coudre très serré

مرج maraǧa

مريج marīǧ rameau très mince qui a poussé entre les branches plus grandes

مرج mariǧa couler, s’écouler

presser et manipuler une partie du corps pour calmer les douleurs

مسط masaṭa

cingler qqn de coups de fouet

faire égoutter un linge trempé d’eau en le serrant avec les doigts

serrer avec les doigts l’orifice d’une outre 

نشغ našaġa

percer avec une lance

couler (eau)

منشوغ manšūġ adonné à qqch

هذب haḏaba

tailler, couper les bords ou les parties superflues

couler

II. arranger, adapter, ajuster

هزم hazama

creuser un puits ; frapper qqn

mettre en fuite, en déroute

serrer un corps tendre avec la main de manière à y faire une empreinte ou un creux

 

 

 



[1] Cet article est paru dans la Lettre de la SELEFA n° 6, octobre 2017.

[2] Michel Nicolas, « Sur les significations de la racine LBN » in Lettre de la SELEFA nº2, juin 2013. [En ligne]. Voir Annexe I.

[3] ETYMARAB, Etymological Dictionary of Arabic, University of Oslo, Faculty of Humanities. [Tel que consulté en ligne en mars 2016. Constaté inchangé en mars 2017]. Voir Annexe II.

[4] A. de Biberstein-Kazimirski, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

[5] Par souci de clarté et d’allègement nous avons exclu quelques items superflus comme les noms propres et les locutions.

[6] Voir notamment J.C. Rolland, « La tour et les signes du Zodiaque », dans Langues et Littératures du Monde Arabe, LLMA nº 10, 2016.

[7] “It must also be borne in mind that primitive ideas are generally concrete and that an abstract idea is secondary in that it is often based on some objective aspect involved in the expression of the abstract idea, as when anger is denoted by "a reddening of the face", displeasure by "a falling of the countenance", etc.” (Hurwitz, S.T. Halévy, Root-determinatives in Semitic speech, a contribution to Semitic philology, New York, Columbia University Press, 1913).

[8] Michel Masson, « Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de couler », Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991, p. 1024-1041.

[9] Cité dans G. Bohas et K. Bachmar, Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique. Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013, p. 10.

[10] David Cohen, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris // La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970.

[11] Georges Bohas, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

[12] On retrouve le même étymon dans d’autres sécrétions : لبّ lubb poison, venin ; لعاب lu‛āb bave ; بلغم balġam pituite ;  بول bawl urine...

[13] Parue dans la Lettre de la SELEFA nº 5 de juin 2016, à l’adresse suivante : http:////www.selefa.asso.fr//AcLettre_05.htm.

[14] Considéré par le Dictionnaire des racines sémitiques et par ETYMARAB comme d’origine obscure, بخل baḫila, on le voit, est donc probablement construit sur l’étymon {b,l}, sans exclure un possible croisement avec l’étymon {b,ḫ} lui-même porteur de charges sémantiques moralement très négatives : rendre borgne, sentir mauvais, etc.

 

[15] J.C. Rolland, 2017, « Coulure, couture, coupure » dans Dix études de lexicologie arabe, 2e édition.

[16] Pour le croisement des étymons, voir Laïla Khatef, Statut de la troisième radicale en arabe : le croisement des étymons, thèse de doctorat soutenue à l’Université Paris 8 en 2003, et L. Khatef, 2004, Le croisement des étymons : organisation formelle et sémantique, Langues et Littératures du Monde Arabe, 119-138.

[17] Cf. حلوḥlw.

[18] Bohas et Bachmar, « Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique ».

[19] Le lait aigre et le fromage ne sont pas les seules sources d’odeurs désagréables aux narines délicates. Nous reviendrons sur “la mauvaise odeur” dans une autre étude.

[20] Par une sorte de retour à l’envoyeur, la brique du Forez est, en français, le nom d’un fromage de cette région. Où l’on voit que le passage idéel d’un objet à l’autre est facile.  

[21] Semitica XL, p. 89-105, Paris, Maisonneuve, 1991. Article partiellement repris dans M. Masson, Du sémitique en grec, Paris, Éditions alfAbarre, 2013, p. 116-120.

[22] Judah Lion Palache, Semantic Notes on the Hebrew Lexicon, Leyde, Brill, 1959.

[23] On trouve aussi l’avarice, ce qui conforte notre hypothèse selon laquelle le monosémique بخل baḫila est probablement construit sur l’étymon {b,l}. (Voir note 13).

[24] L’arabe a دبارة dubāra ficelleدبير dabīr fil. L’alternance l ↔ r, dont nous ne donnerons ici pas d’autre exemple, est, de façon générale, une piste riche de bien d’autres parallélismes et apparentements.

[25] Bohas et Bachmar, « Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique. », p. 49.

[26] M. Masson, « Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de couler », p. 1028, § 2.1.

[27] J.C. Rolland, « مصر Miṣr, le nom arabe de l’Égypte dans la racine مصر maṣara » dans Dix études de lexicologie arabe, Meaux, J.C. Rolland, 2016.

 

Coupure, couture et coulure

 

 

Une polysémie remarquable en arabe classique

 

 

 

Au cours de nos précédentes études, nous nous sommes régulièrement référé à trois ouvrages qui nous ont constamment inspiré et guidé : par ordre chronologique,

– l’article de Michel Masson, Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de « couler »[1], dans lequel l’auteur recense un certain nombre de racines sémitiques et surtout arabes qui présentent des parallélismes sémantiques entre le terme central couler et des termes afférents logiquement regroupés et classés sous diverses rubriques reliées entre elles en un réseau que nous appellerons le réseau de la coulure (voir annexe I) ;

– un deuxième article du même Michel Masson, Étude d’un parallélisme sémantique : « tresser » / « être fort »[2], dans lequel l’auteur recense un certain nombre de racines sémitiques et surtout arabes qui présentent des parallélismes sémantiques entre le terme central corde (= lier, nouer, serrer, attacher, tisser, tresser, coudre, rapprocher,...) et des termes afférents logiquement regroupés et classés sous diverses rubriques reliées entre elles en un réseau que nous appellerons le réseau de la couture (voir annexe II);

 – et l’ouvrage de Georges Bohas et Abderrahim Saguer, Le son et le sens, fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique[3], dans lequel les auteurs traitent (p. 220 à 237) d’une des trois matrices phoniques dont l’invariant notionnel est porter un coup (= couper, tailler, fendre, percer, frapper, piquer, briser, casser, séparer, ...) et où ils donnent des dérivations sémantiques de cette notion une organisation arborescente qu’ils considèrent valable pour les deux autres matrices et que nous appellerons le réseau de la coupure (voir annexe III).

 

Or il nous est souvent arrivé de rencontrer[4] des racines au sein desquelles se trouvaient des vocables dont le sémantisme des uns avait quelque chose à voir avec la coupure et le sémantisme des autres avec la couture. Parfois les deux acceptions se trouvaient réunies dans un même vocable. Idem pour les notions de coupure et de coulure. Enfin nous avons trouvé au moins une trentaine de racines (voir annexe IV) au sein desquelles on pouvait constater la présence simultanée des trois notions de coupure, couture et coulure. En voici un échantillon[5] :

 

حدرadara meurtrir et occasionner des bosses ; se réunir, se rassembler ; laisser couler les larmes (yeux)

دبل dabala frapper qqn à coups redoublés ; réunir, rassembler – دبل dabl ruisseau

ركا rakā creuser la terre ; lier, serrer fortement – ركوة rakwa petite outre à eau ; flaque d’eau

سجن saǧana fendre ; emprisonner – ساجنة ǧina ruisseau par lequel l’eau descend de la montagne

شرج šaraǧa fermer une bourse en serrant les cordons ; ramasser, rassembler – II. coudre à larges points – VII. se fendre ; être gercé, crevassé – شرج šarǧ fente, crevasse par où l’eau descend d’un rocher – شريجان šarīǧāni deux filets, l’un de lait, l’autre de sang, qui coulent du pis d’une chamelle

شرط šaraṭa faire à qqn une scarification, une incision ; serrer, lier avec un ruban شرط šaraṭ petit ruisseau, rigole

شعب ša‛aba couper, pourfendre ; recoudre, réparer – شعبة šu‛ba torrent, ruisseau, cours d’eau

قطر qaṭara jeter qqn avec violence par terre ; coudre, confectionner un vêtement ; faire couler ou tomber goutte à goutte, distiller

لبن labana frapper violemment, assommer à coups de bâton – لبان labān corde d’amarrage – لبن laban lait 

لهط lahaṭa frapper qqn du plat de la main ; frapper, atteindre qqn d’une flèche ; terrasser, renverser qqn par terre ; coudre, confectionner, faire une robe – IV. se laver et inonder d’eau les parties naturelles (femme)

مسط masaṭa cingler qqn de coups de fouet ; serrer avec les doigts l’orifice d’une outre ; faire égoutter un linge trempé d’eau en le serrant avec les doigts

 

Une telle quantité de racines concernées par cette polysémie interdit d’imaginer que ce phénomène puisse relever de l’homonymie. Mais alors, comment expliquer de tels glissements de sens ? Commençons par les paires pour lesquelles des explications semblent assez faciles à donner.

 

 

1. De la coupure à la coulure

 

Qu’est-ce que couler ? C’est suivre un mouvement descendant après avoir quitté une origine située au point le plus élevé de ce mouvement. Il s’agit bien, fondamentalement, d’une séparation : le sang coule de la blessure, la pluie tombe du nuage qui a “crevé”, l’eau, le lait, le vin s’échappent par l’outre percée, etc. Cette séparation « de haut en bas » est implicite dans le verbe semer de la rubrique A.1.S.1 du réseau de la coupure : même emportée par le vent, la semence est en effet destinée à tomber jusqu’au sol. Par ailleurs les quelques exemples donnés plus haut nous montrent bien que la coulure est le plus souvent la conséquence d’une coupure : si le sang coule, c’est parce qu’un vaisseau sanguin a été coupé ; si l’outre perd son contenu, c’est parce qu’elle a été déchirée ou fendue, etc. Il y a donc deux coupures : une coupure physique originelle qui déclenche la coulure, et une coupure symbolique qui est celle de la séparation d’avec le point de départ.

 

Il ne faudra donc pas s’étonner si, dans les deux réseaux de la coupure et de la coulure, on retrouve des rubriques formulées de façon identique ou proche :

 

coupure

coulure

A.1.S.1. (se) disperser, (se) répandre

2.2. aller librement, errer, se disperser

A.1.S.2. éloigner, repousser, détourner

2.5. chasser, repousser, éloigner

A.1.S.3.1. modalité de la séparation : marcher, fuir, courir > rapidité

2.1. marcher vite, courir

2.4. fuir

A.2.6. se planter dans l’objectif, atteindre ou manquer le but

4.4. lancer qqch, arriver droit au but

 

 

2. De la couture à la coulure

 

            Un rapport logique de cause-conséquence entre la couture et la coulure apparaît très clairement dans l’acte de traire : il faut serrer le pis pour faire couler le lait, tout comme il faut tordre le linge trempé pour l’essorer et presser le fruit pour en extraire le jus. Dans d’autres racines, ruisseaux, rigoles et cheveux sont des métaphores du fil à coudre. En français aussi on parle d’un filet d’eau.

 

Il ne faudra donc pas non plus s’étonner si, dans les deux réseaux de la couture et de la coulure, on retrouve des rubriques formulées de façon identique ou proche :

 

couture

coulure

Termes centraux : tresser, coudre

4.1. Coudre, tisser, tresser[6]

Objets : corde, fil

Objets : fil, crinière, crins, duvet

2.a. diligence, rapidité

2.1. Marcher vite, courir

3.f. remplir complètement > accomplir

3.2. couler jusqu’au bout / épuiser

 

Dans ce dernier cas, le résultat est inversé mais la métaphore est la même : qu’on remplisse ou qu’on vide, on le fait jusqu’au bout, complètement.

 


3. De la coupure à la couture

 

Contre toute attente, c’est entre ces deux réseaux que les zones de recoupement sont les plus nombreuses. Commençons par lister quelques constatations que chacun a pu faire dans la vie courante :

 

– en serrant, en pressant, en pliant trop fort un objet, on finit par le casser ;

– après avoir cassé un objet, on peut vouloir le recoller ;

– après avoir déchiré un tissu, on peut vouloir recoudre ;

– plus généralement, un lien est souvent la conséquence d'une coupure antérieure : lier, c'est alors re-lier ou réparer ce qui avait été séparé ;

– pour coudre, il faut d’abord piquer l’aiguille dans le tissu ;

– le tailleur de vêtements coupe des pièces de tissu puis les coud ensemble ;

– pour empêcher un animal de s’éloigner du campement, il faut l’attacher ;

– la corde lien unit mais la corde barrière sépare ; la corde sert aussi à fouetter ;

– lier, attacher, serrer laissent sur le corps des traces qui s’apparentent à celles imprimées par des coups ;

– les métaphores de « percer » (coupure A.2.3) : s’élever en hauteur, être au sommet, briller, être au sommet de la puissance, de l’intelligence, de la sagesse (couture 3.e)

– l’avarice (couture 3.c) est une pathologie de la conservation (coupure A.7.2)

– la caractéristique principale d’un coup (coupure) est la force (couture) qu’il nécessite et la violence (coupure A.6.4couture 2.c) qu’il exprime.

 

Dans le langage, qu’un seul verbe puisse exprimer à la fois une action et son contraire se traduit par des constructions syntaxiques différentes, à savoir qu’on coupe un seul objet mais que l’on coud ou colle deux pièces l’une à l’autre. Soit :

 

A coupe B

A coud / colle / attache B à C, ou coud / colle / attache ensemble B et C

 

On voit que par une grande économie de moyens, l’arabe permet de n’utiliser qu’un seul verbe pour deux actions sémantiquement inverses. Le sens du verbe s’éclaire par le contexte, par le nombre et la nature des actants. S’il n’y a que deux actants – un sujet et un complément – il s’agit forcément de la coupure, mais s’il y en a trois – un sujet et deux compléments – il s’agit forcément de la couture.

 

Il ne faudra donc pas s’étonner là non plus si, dans les deux réseaux de la coupure et de la couture, on retrouve un assez grand nombre de rubriques formulées de façon identique ou proche :


 

coupure

couture

A.2.3. sortir de, émerger, pousser, être saillant, être au sommet

1. Termes centraux : force, être fort

2.b. intensité de la sensation (domaine du goût)

3.e. sagesse, intelligence, contrôle de soi

A.3. Frapper avec un fouet, un bâton, un objet quelconque A.3.1. l’objet

A.7.2. protéger, conserver, garder

1. Termes centraux : tresser, coudre, lier, serrer, attacher, tordre, corde...

3.j. ceinture, collier

A.1.S.3.1. modalité de la séparation : marcher, fuir, courir > rapidité

2.a. intensité avec connotation positive : diligence, rapidité, assiduité

A.6.4. s’irriter, être violent

2.c. intensité du sentiment, avec connotation négative : méchant, violent

A. Porter un coup ou des coups (sans spécifier l’objet)

3.a. nécessité, contrainte

A.1.3.2. tuer, massacrer > mourir, A.1.S.4. causativité : effrayer

B.2. Détruire, périr, faire périr, perdre

3.b. angoisse, tristesse, malheur

A.7.2. protéger, conserver, garder

3.c. avarice

A.4. Blessures diverses consécutives à des coups

3.d. infirmité

A.1.3.2. achever, terminer, fin, bout

3.f. remplir complètement > accomplir

A.2.5. ficher, planter dans la terre

3.g. lier, nouer, attacher (les animaux) // faire halte, séjourner

A.7.1. pousser, repousser

3.h. fermer

A.5. Préparation de l’action : aiguiser, affiler...

3.i. espérer, attendre

 

 

En conclusion

 

Les trois ouvrages que nous avons cités plus haut sont riches mais incomplets. Heureusement, ils se recoupent et s’additionnent. L’existence des parallélismes sémantiques que nous avons relevés et expliqués nous amène à fusionner les trois réseaux de la coupure, de la couture et de la coulure en un seul et unique réseau. Mais plutôt que le terme de réseau, nous préférons utiliser celui d’arborescence car aucun dérivé ne peut y être relié à tous les autres. Les dérivations sémantiques se sont souvent faites dans des lieux différents, à des époques différentes, et elles partent ici ou là dans toutes les directions en fonction des besoins des divers locuteurs. Une arborescence permet donc mieux qu’un réseau de comprendre et de se représenter les développements successifs – passés et à venir – de significations dont l’origine commune est trop éloignée pour être facilement et immédiatement perceptible.

 

 

4. Nos études revisitées

 

            Ce constat et ce fusionnement nous oblige à revisiter certaines de nos précédentes études.

 

 

·        Hypothèses sur l’étymologie de l’arabe كتيبة katība [7]

 

Dans cet article, nous faisions l’hypothèse que le sens de كتيبة katība était dérivé du sens coudre du verbe كتب kataba plutôt que de son sens écrire qui nous semblait en effet secondaire et donc dérivé lui aussi de celui de coudre. Probablement sous l’influence du rapport tissu // texte qui nous vient du latin, nous disions :

 

... l’acte d’écrire se caractérise par le fait qu’il consiste à relier des lettres les unes aux autres, des mots les uns aux autres, des phrases les unes aux autres, pour constituer un texte, c’est-à-dire, littéralement, un tissu.

 

Nous aurions dû alors accorder plus d’attention au fait – cité par nous-même dans le même article – qu’un probable cognat sinon ancêtre de كتب kataba, l’akkadien takāpu,  signifiait « piquer, percer, perforer ; coudre ; imprimer un signe cunéiforme ». Nous avions oublié que l’acte d’écrire, à l’époque de la naissance du mot, consistait à inscrire des signes sur un matériau dur, à les y graver, à y faire des incisions. Bref, le sens premier de كتب kataba est bel et bien celui d’écrire mais en gravant dans la pierre, au maillet et au stylet, des signes cunéiformes non reliés entre eux. Il y a donc bien, au sein du verbe كتب kataba, une double présence du coup et de la couture.

 

De ce fait, le sens de كتيبة katība apparaît dès lors plutôt comme étant celui de “section, détachement (au sens militaire)”, où l’on voit que le glissement de sens de couper à celui de partie détachée d’un ensemble est exactement le même qu’en français.

 

 

·        Pluies et parfums [8]

 

Dans cet article, nous nous étions étonné de la présence au sein du verbe قطر qaṭara de certaines de ses acceptions. À tort, car les diverses acceptions peuvent toutes être rattachées à l’une ou l’autre des trois grandes branches de notre arborescence, telles qu’elles sont représentées ici :

 

قطر qaṭara 1. (COUPURE) jeter qqn avec violence par terre ; 2. (COUTURE) coudre, confectionner un vêtement ; 3. (COULURE) faire couler ou tomber goutte à goutte, distiller

 

Il n’y a donc pas trois racines قطر √qṭr homonymes ni même deux mais une seule.

 

 

·        Miṣr, le nom arabe de l’Égypte dans la racine مصرmṣr [9]

 

En marge de notre article, et plus exactement à la fin, nous avions constaté que la quasi totalité des vocables figurant dans la notice de Kazimirski, trouvaient leur place dans le réseau massonien de la couture. Autrement dit,

– qu’il n’y avait probablement, au moins en diachronie, qu’une seule et unique racine مصر √mṣr,

– que d’un point de vue dictionnairique, la notice de Kazimirski était complète mais anarchique,

– et qu’un reclassement des vocables à partir des rubriques de Masson en permettrait certainement une plus juste appréhension.

 

Nous dirions mieux aujourd’hui : « Un reclassement des vocables à partir de l’arborescence de la coupure-couture-coulure en permettrait certainement une plus juste appréhension. »

 

La question qui se pose alors est celle de la traite du lait qui semble bien un sens primitif de la racine مصر √mṣr. Relève-t-elle de la coulure (et donc du coup) ou bien de la traction, comme le pensent Bohas et Saguer (p. 116) ? Ces auteurs se sont certainement rendu compte que leurs matrices du COUP et de la TRACTION avaient plusieurs extensions sémantiques communes : traire ou téter, c’est enlever, retirer, arracher (COUP : A.1.3.3.) le lait du pis de la mère ; couler, avec ses dérivations diverses (mettre en file, chemin) est – on l’a vu – une branche de notre arborescence ; tresser (TRACTION : A.9.2.3.) en est une autre ; fuir est commun à COUP, à COULER et à TRACTION ; tirer des projectiles (TRACTION : C) est bien proche de donner un coup de lance (COUP : A.2.2.), etc. La matrice de la traction ne serait-elle pas, en fait, une autre matrice du coup ou mieux encore, la quatrième des grosses branches de notre arborescence ? La question est importante mais ce n’est ni le lieu ni à nous d’y répondre.

 

 

·        Le lien et la menace [10]

 

Dans cet article nous avions cru pouvoir distinguer deux racines ربط rbṭ homonymes, l’une exprimant le lien et l’autre la menace. Nous avions même perçu une homonymie similaire dans quelques autres racines : رتب rtb, رقب rqb, ركب rkb, زبر zbr, etc. En fait, nous le comprenons maintenant, si le lien relève bien évidemment de la couture, la menace relève du coup ou plus exactement de sa conception, de sa préparation, de son attente ; la menace est un coup en puissance. Autrement dit, le lien et la menace relèvant l’un et l’autre de notre arborescence, il n’existe qu’une seule et unique racine ربط rbṭ.


 

·        La tour et les signes du zodiaque [11]

 

Dans cet article, nous avions bien relevé que le sens fondamental de porter un coup constituait le point de départ d’un certain nombre de dérivations sémantiques : couper, fendre, percer, briser qui à leur tour avaient engendré les diverses significations de la plupart des mots rattachés à la racine برج brğ que nous avions rencontrés, notamment

 

COUPER : بريج barīǧ quartier de fruitمبرّج mubarrağ festonné برج barağ séparation des sourcils

FENDRE : برج burğ angleبارج bāriğ marin habile بارجة bāriğa vaisseau de guerre 

PERCER : برج bariğa devenir apparent, manifeste, visible, être haut, élevé مبرّج mubarrağ voyant

 

Nous savons maintenant que

manger, c’est 1. couper avec les dents et 2. faire couler dans l’estomac ;

être fort, être le plus fort, est une dérivation sémantique de percer, être au sommet.

 

NB : On retrouve les sens de couper, manger, et être fort associés dans de très nombreuses racines.

 

En conséquence de quoi, tous les mots et acceptions de la racine برج brğ relèvent sans problème de notre arborescence, y compris

 

برج bariğa faire bonne chère, manger et boire beaucoup, ou avoir des provisions de bouche en abondanceبرج burğ forceأبرج abrağ plus fortبرج burğ bastion ; citadelle ; fort, fortin ; tourبارجة bāriğa forte tête

 

 

·        L’idiot du village [12]

 

Dans cet article nous avions provisoirement conclu à l’existence de deux racines بلدbld.1 serrer et بلدbld.2 porter un coup, mais sans écarter la possibilité qu’elles n’en constituent finalement qu’une seule. Déjà les indices ne manquaient pas qui nous amenaient à nous interroger sur un tel rapprochement. Nous pouvons maintenant affirmer qu’effectivement il n’existe bien qu’une seule et unique racine  بلدbld dont tous les dérivés relèvent de notre arborescence.

 


 

Bibliographie

Georges Bohas, Abderrahim Saguer, Le son et le sens : fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

A. de Biberstein-Kazimirski, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

Michel Masson, « Étude d’un parallélisme sémantique : tresser / être fort », in Semitica XL, Paris, Maisonneuve, 1991, p. 89-105.

Michel Masson, « Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de couler », in Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991, p. 1024-1041.

Jean-Claude Rolland, « La tour et les signes du Zodiaque », dans Langues et Littératures du Monde Arabe, LLMA nº 10, 2016, URL : http://icar.univ-lyon2.fr/llma/sommaires/LLMA10-2-Rolland.pdf

Jean-Claude Rolland, « Hypothèses sur l’étymologie de l’arabe katība », in Lettre de la SELEFA nº 3, juin 2014. (En ligne).

Jean-Claude Rolland, « L’idiot du village : une étude de la racine بلد √bld », in Lettre de la SELEFA nº 5, juin 2016. (En ligne).

Jean-Claude Rolland, Dix études de lexicologie arabe, Meaux, J.C. Rolland, 2016.


ANNEXE I : Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de « couler »

 

Termes centraux : couler, faire couler, jaillir, faire jaillir, pleuvoir, arroser, laisser tomber, ...

 

1. Noms d’objets liquides

 

1.1. Sécrétion organique

 

a) lait

b) sang

c) graisse (fondue)

d) venin, fiel

e) sueur

f) sécrétions morbides

 

1.2. Produits liquides d’usage courant

 

a) poix, résine

b) vin

c) miel

 

1.3. Objets métaphoriquement envisagés comme liquides

 

a) perle (comparée à une goutte)

b) crinière, crins, duvet

 

2. Couler / Se déplacer

 

2.1. Marcher vite, courir

2.2. Aller librement, errer

2.3. Avec sens de voyager (chemin)

2.4. Avec sens de fuir

2.5. Faire couler / chasser

2.6. Sourdre, jaillir / sauter, courir

 

3. Couler, faire écouler un liquide

 

3.1. Faire couler / Avaler, faire boire

3.2. Résultatif : couler jusqu’au bout / épuiser > maigre, fatigué

 

4. Diverses métaphores mettent en jeu un sujet (habituellement humain) usant d’un objet comme d’un liquide

 

4.1. Couler (verser) / Coudre, tisser, tresser

4.2. Couler / Don

4.3. Couler / Parler

4.4. Couler / Lancer qqch ; envoyer qqn

 


ANNEXE II : Le réseau sémantique « tresser // être fort »

 

 

1. Termes centraux (corde, coudre, lier, serrer, attacher, tordre, ...)

 

2. Élargissement du champ

 

2.a. intensité avec connotation positive : diligence, rapidité, assiduité

 

2.b. intensité de la sensation (domaine du goût)

 

2.c. intensité du sentiment, avec connotation négative : méchant, violent

 

3. Autres métaphores

 

3.a. corde, nouer, lier // nécessité, contrainte

 

3.b. corde, nouer, lier // angoisse, tristesse, malheur

 

3.c. corde, nouer, lier // avarice

 

3.d. corde, nouer, lier // infirmité

 

3.e. sagesse, intelligence, contrôle de soi

 

3.f. lier, nouer, tresser // remplir complètement > accomplir

 

3.g. lier, nouer, attacher (les animaux) // faire halte, séjourner

 

3.h. lier, nouer // fermer

 

3.i. lier //espérer, attendre

 

3.j. lier // ceinture, collier

 

 

Les métaphores suivantes ne figurent pas dans l’article de M. Masson mais elles s’ajoutent tout naturellement à sa liste :

 

 

3.k. lier // rassembler, réunir

 

3.l. lier // rapprochement physique, social, politique, familial

 

3.m. lier // agencer, arranger, réparer > créer

 


ANNEXE III : Le réseau sémantique de « porter un coup »

(extrait de Bohas et Saguer, Le son et le sens, p. 220 sq.)

 

A. Porter un coup ou des coups (sans spécifier l’objet)

 

A.1. Frapper avec un objet tranchant, de là :

A.1.1. l’objet ou une partie de l’objet (sabre, lame, hache, etc.)

A.1.2. spécification : fendre, déchirer, inciser, mordre, ouvrir, etc.

A.1.3. Résultat de l’action : la partie par rapport au tout :

A.1.3.1. raccourcir, tronquer

A.1.3.2. tuer, massacrer > mourir, achever, terminer, fin, bout...

A.1.3.3. raser, peler, racler, écorcher, dépouiller, enlever, arracher

A.1.3.4. couper, séparer une partie du tout, emmener une partie

A.1.3.4.1. petite quantité, portion, tranche

A.1.3.4.2. être mis à l’écart, isolé, seul

 

Cette orientation donne lieu à une masse de sens qui tournent tous autour de l’idée “séparer, se séparer, (se) disperser” que nous appellerons A.1.S., qui se ramifie de la manière suivante :

 

A.1.S.1. (se) disperser, (se) répandre, semer

            > divulguer un secret

> dilapider ses biens

A.1.S.2. éloigner, repousser, détourner

A.1.S.3. réfléchi : se séparer, s’éloigner

A.1.S.3.1. modalité de la séparation : marcher, fuir, courir > rapidité

A.1.S.4. causativité : faire partir, chasser, effrayer

 

A.2. Frapper avec un objet pointu

A.2.1. l’objet ou une partie de l’objet (lance, flèche, pointe, etc.)

A.2.2. donner un coup de lance, percer, pénétrer, ...

A.2.3. sortir de, émerger, pousser, être saillant, être au sommet

A.2.4. sonder

A.2.5. ficher, planter dans la terre

A.2.6. se planter dans l’objectif, atteindre ou manquer le but ; de là : avoir tort ou raison

 

A.3. Frapper avec un fouet, un bâton, un objet quelconque

A.3.1. l’objet

 

A.4. Blessures diverses consécutives à des coups

 

A.5. Préparation de l’action : aiguiser, affiler...

 

A.6. Réciprocité 

A.6.1. se battre, attaquer

A.6.2. faire la guerre

A.6.3. victoire ou défaite

A.6.4. s’irriter, être violent

 

A.7. Frapper avec la main, le pied ou diverses parties du corps

A.7.1. pousser, repousser

A.7.2. protéger, conserver, garder

 

B. Conséquence immédiate de A

 

B.1. Briser, casser, piler

B.2. Détruire, périr, faire périr, perdre

 

ANNEXE IV : Le corpus des racines concernées par le parallélisme sémantique coupure // couture // coulure (liste non exhaustive)

 

أزب azaba couler – V. se partager les biens, les richesses – إزب izb homme petit, aux membres chétifs et au ventre gros            

أصر aṣara briser ; serrer, lier, attacher – VIII. croître en abondance dans quelque lieu

بحر baḥara fendre, déchirer – V. être plongé dans l’étude d’une science – بحر baḥr grande masse d'eau

بشك bašaka coudre deux pièces ensemble ; marcher avec rapidité – VIII. être coupé, tranché (fil)

بضع baḍa‛a couper, fendre ; unir par mariage une femme à un homme ; faire boire qqn à sa soif

بكّ bakka déchirer, rompre, fendre ; être pressé, serré, bousculé (dans la foule) ; être velu sur tout le corps

حدرadara meurtrir et occasionner des bosses ; se réunir, se rassembler ; laisser couler les larmes (yeux)

حلق ḥalaqa raser, tondre ; serrer en tordant avec force (une corde) ; jeter, lancer qqch contre qqn

دبرdbr – II. fendre les oreilles à une chamelle – II. s’appliquer avec soin à telle ou telle chose – دبر dibr masse d’eau ; grandes richesses

دبل dabala frapper qqn à coups redoublés ; réunir, rassembler ; دبل dabl ruisseau

دعب da‛aba fouler et frayer le sentier à force de marcher ; repousser, éloigner ; couler (liquide)

دمك damaka moudre ; tresser une corde ; passer rapidement (lièvre)

ركا rakā creuser la terre ; lier, serrer fortement ; ركوة rakwa petite outre à eau ; flaque d’eau ; citerne

سجن saǧana fendre ; emprisonner ; ساجنة ǧina ruisseau par lequel l’eau descend de la montagne

سحط saḥaṭa égorger ; suffoquer – VII. glisser de la main

شجر šaǧara percer avec une lance ; lier, serrer, attacher ; شجر šaǧira abonder, être nombreux

شرج šaraǧa fermer une bourse en serrant les cordons ; ramasser, rassembler – VII. se fendre ; être gercé, crevassé –  شرج šarǧ fente, crevasse par où l’eau descend d’un rocher – شرج šaraǧ Voie lactée – شريجان šarīǧāni deux filets, l’un de lait, l’autre de sang, qui coulent du pis d’une chamelle

شرط šaraṭa faire à qqn une scarification, une incision ; serrer, lier avec un ruban ; شرط šaraṭ petit ruisseau, rigole

شرق šaraqa fendre ; être suffoqué par une grande abondance de salive qui afflue à la gorge

شطب šaṭaba couper en deux, pourfendre ; couper en longues bandes pour tresser – VII. couler (se dit de l’eau)

شعب ša‛aba couper, pourfendre ; recoudre, réparer ; شعبة šu‛ba torrent, ruisseau, cours d’eau (grand ou petit qui traverse une vallée ou les sables)

ضفن ḍafana donner à qqn un coup de pied dans le derrière ; serrer avec la main les mamelles d’une femelle quand on se met à la traire

طرّ arra fendre, pourfendre ; rassembler, réunir en un seul lieu ; faire marcher d’un pas accéléré ; pousser, germer, pulluler (plantes, poils) – طرّ urr chevelure longue qu’on laisse pendre

عقّaqqa – VII. être fortement serré, fortement noué ; crever (d’un nuage qui crève et donne une pluie abondante)

قرص qaraṣa piquer ; couper, retrancher en coupant ; exprimer l’eau d’une étoffe qu’on lave

قطر qaṭara jeter qqn avec violence par terre ; coudre, confectionner un vêtement ; faire couler ou tomber goutte à goutte

كفت kafata attirer à soi, rapprocher, ramasser ; pousser avec vigueur, faire marcher ; II. détourner qqn de qqch

كفّ kaffa éloigner, repousser qqn ; coudre très serré ; être très abondant (chevelure)

لبن laban lait – لبن labana frapper violemment, assommer à coups de bâton – لبان labān corde d’amarrage

لهط lahaṭa frapper qqn du plat de la main ; frapper, atteindre qqn d’une flèche ; terrasser, renverser qqn par terre ; coudre, confectionner, faire une robe – IV. se laver et inonder d’eau les parties naturelles (femme)

مرج maraǧa presser et manipuler une partie du corps pour calmer les douleurs ; lâcher au pâturage ; tomber par terreمرج mariǧa couler, glisser, ne pas tenir au doigt (bague) ; مرج mariǧa couler, s’écouler

مسط cingler qqn de coups de fouet ; serrer avec les doigts l’orifice d’une outre ; faire égoutter un linge trempé d’eau en le serrant avec les doigts

مصر maṣara traire avec le bout des doigts – مصر muṣira être lancé pour courir de toutes ses forces (cheval) – ماصر māṣir qui sépare deux choses et les disjoint ;مصر miṣr magasin, cellier (où l’on garde et conserve)

نشغ našaġa percer avec une lance ; couler (eau) ; منشوغ manšūġ adonné à qqch 

هذب haḏaba tailler, couper les bords ou les parties superflues ; couler – II. arranger, adapter, ajuster

هزم hazama mettre en fuite, en déroute ; creuser un puits ; frapper qqn ; serrer un corps tendre avec la main de manière à y faire une empreinte ou un creux

 

 



[1] Michel Masson, « Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de couler », Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991, p. 1024-1041.

[2] Michel Masson, « Étude d’un parallélisme sémantique : tresser / être fort », Semitica XL, Paris, Maisonneuve, 1991, p. 89-105.

[3] Georges Bohas, Abderrahim Saguer, Le son et le sens, fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

[4] Encore tout récemment dans notre étude Le lait et la brique, à paraître sur le site de la SELEFA.

[5] A. de Biberstein-Kazimirski, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860. On en trouvera une plus longue liste en annexe.

[6] En plaçant la couture dans chacun de ses deux réseaux, Masson établit de facto un lien entre les deux.

[7] In Lettre de la SELEFA nº3, juin 2014. (En ligne).

[8] In Dix études de lexicologie arabe, J.C. Rolland, Meaux, 2016

[9] Idem.

[10] Idem.

[11] In Langues et Littératures du Monde Arabe, LLMA nº 10, 2016,

URL : http://icar.univ-lyon2.fr/llma/sommaires/LLMA10-2-Rolland.pdf

[12] In Lettre de la SELEFA nº 5, juin 2016. (En ligne).