Études de lexicologie arabe

Statue d'Asklépios


Une brève étude de la racine سلم √slm

 

 

On trouvera sans doute bien audacieux que nous nous penchions à notre tour sur une des racines les plus riches et les plus usuelles de la langue arabe – et pour cause ! –, une racine qui a dû faire l’objet de très nombreuses études depuis des siècles et dans diverses langues. Nous devons avouer d’emblée que nous n’avons eu ni la force ni l’ambition de nous immerger dans des recherches dignes d’une thèse. Nous nous sommes contenté de lire les articles que Pierre Larcher d’une part et Roland Laffitte[1] d’autre part avaient consacrés au mot Islam, et d’abord la notice très détaillée sur la racine arabe SLM[2] rédigée par Stephan Guth pour le site ETYMARAB.[3] Mais on verra qu’une fois de plus ce sont surtout les travaux – pour nous parfaitement complémentaires – de Georges Bohas et de Michel Masson qui nous auront permis de comprendre les divers sémantismes de cette racine et d’en découvrir le dénominateur commun.

 

On trouvera en annexe la notice que le dictionnaire de Kazimirski consacre à cette racine. Nous en avons éliminé les noms propres, sans intérêt pour notre propos. Comme d’habitude en pareil cas, nous nous sommes retrouvé face à une masse de formes et de sens hétéroclites mais qu’il était possible – sauf pour un reliquat qu’on trouvera en annexe – de regrouper autour ou à partir d’un certain nombre de sémantismes, dont la plupart sont bien connus et répétés à l’envi comme la paix, la soumission et le salut.

 

Il s’agit là de notions abstraites. Nous ne les prendrons donc pas comme points de départ mais comme points d’arrivée. Nous persistons en effet à penser que les notions abstraites ont été conçues et désignées à la suite et en fonction de l’existence d’objets ou d’actions concrètes et des mots créés pour les désigner. Mais y a-t-il de tels mots sous la racine سلم √slm ? Oui, il y en a quelques-uns, pour la plupart obsolètes ou dont l’étymologie est jugée obscure : des noms d’arbre, le nom d’une artère de la main, un mot désignant un type de seau, un autre une échelle, et un petit ensemble de vocables où il est question de piqûres de serpent. Ce sont ces derniers items qui ont d’abord retenu notre attention et c’est donc par eux que nous commencerons.

 

سلم salama piquer qqn, faire une morsure (se dit d’un serpent) – IV. au passif être piqué par un serpent – سلام salām piqué par un serpent – سليم salīm piqué par un serpent – مسلوم maslūm piqué par un serpent

 

Voici ce que Nöldeke, cité par Stephan Guth dans la notice SLM d’ETYMARAB, pensait de cette “valeur”, de ce sémantisme :

 

"Nöldeke[4] assumes that this value has grown from a kind of apotropaic use, or is a euphemism: a person who is bitten by a snake, or anyone deadly wounded, is called salīm ‘safe and sound, healthy’ hoping or wishing that s/he will survive."

 

Sauf le respect que nous avons pour Nöldeke, nous ne partagons pas sa vision des choses ; on nous pardonnera de ne pas adhérer à son hypothèse et d’en proposer une autre.

 

Contrairement à la réalité, ce avec quoi le serpent donne l’impression de piquer, selon une croyance populaire apparemment universelle, c’est sa langue, surtout si elle est fourchue. Qu’est-ce qui nous autorise à le penser ? Réponse : le parallélisme sémantique relevé dans ces deux racines,

 

لسب lasaba lécher (= action propre à la langue) // piquer qqn (serpent)

لسن lisn langue // لسن lasana piquer qqn (en parlant d’un scorpion, dont la queue est évidemment comparée à une langue de serpent)

 

Mais surtout il y a en arabe comme en français le même rapport entre l’action de piquer et la métaphore de la “mauvaise langue”, laquelle sous-entend forcément la même perception erronée de la vérité : croire que c’est la langue du serpent qui pique et transmet le venin, alors que ce sont ses crocs, croire que c’est la “langue” du scorpion alors que c’est sa queue, ou croire que c’est la “langue” du moustique alors que c’est son dard, au point que n’importe quel objet pointu et piquant – flèche, aiguille, acide – finit par jouer le même rôle que la langue acérée. Le même parallélisme sémantique, mais cette fois avec la “mauvaise” langue au sens figuré, concerne un nombre beaucoup plus important de racines :

 

أبر abara piquer (scorpion) // diffamer un absent

جرز ǧaraza piquer // médire de qqn

حذى ḥaḏā piquer, picoter (acide agissant sur la langue) // déchirer qqn (par des propos injurieux ou des calomnies)

خدب ḫadaba piquer (serpent) // mentir, dire un mensonge

سلطة silṭa flèche mince et longue // سلط saliṭa avoir une mauvaise langue, être mordant dans ses propos

قرص qaraṣa piquer (cousin[5]) // piquer qqn au vif par des épigrammes ou des propos blessants

قصد qaṣada – IV. piquer de manière à donner la mort (serpent) // قصيدة qaṣīda poème[6]

كوى kawā piquer qqn (scorpion) // III. dire à qqn des injures

لدغ ladaġa piquer qqn (scorpion) // piquer qqn par un propos mordant, avoir une mauvaise langue

لسع lasa‛a piquer qqn, mordre (scorpion, serpent) // médire de qqn

لقع laqa‛a piquer qqn (serpent) // V. déblatérer contre qqn

نخز naḫaza piquer qqn avec un instrument pointu // blesser qqn par un propos mordant

نسخ nasaḫa tatouer la peau en la piquant d’abord avec une aiguille // lancer contre qqn des épigrammes, des propos mordants

همز hamaza piquer // همزة humaza médisant, calomniateur

 

Le parallélisme sémantique piquer // langue constaté dans ces diverses racines nous autorise à penser qu’il a dû y avoir, au sein de la racine سلم √slm, un nom désignant la langue – ou bien, ce qui revient au même, un verbe signifiant lécher, ou les deux ­– mais que ce vocable a disparu. Ce n’est pas une certitude mais une simple éventualité car la racine سلم √slm n’est pas la seule à ne présenter que le terme piquer du parallélisme. Nous allons cependant voir par ce qui suit que d’autres indices semblent poutant bien conforter cette hypothèse.

 

Avant de poursuivre il est temps de reconnaître notre dette à l’égard de Bohas et Saguer (désormais B&S) qui, dans leur ouvrage Le son et le sens[7], consacrent un chapitre entier au lexique relié à l’organe langue et à ses fonctions. C’est là que nous avons trouvé quelques-unes des racines ci-dessus, notamment celles commençant par les séquences LS- et SL-, dont سلم salama piquer.

 

Mais la langue, aussi aigüe soit-elle, ne se contente pas de piquer ou de donner l’impression qu’elle le fait. Comme nous venons de le voir par le bisémantisme de لسب lasaba "lécher // piquer qqn (serpent)", l’action dont la langue a réellement l’exclusivité est celle de lécher. Or, dans le même ouvrage de B&S que nous venons de citer, notre attention a été attirée (p. 57) par la présence de l’adjectif سلس salis "facile, doux, traitable, docile (animal) ; maniable (chose)".[8] Dans l’organisation sémantique de la matrice langue, cet item est placé sous la rubrique "2.3.2. Conséquence (2) : être lisse, poli", elle-même placée sous "2.3. Lécher", elle-même placée sous "2. La langue et les opérations physiques qui lui sont propres". On constate donc qu’en arabe comme en français, dérivé de son sens physique, l’adjectif poli a aussi un sens moral qui permet de glisser sémantiquement de la politesse à la douceur, et de là à la docilité et à l’obéissance.

 

On vérifie la présence du parallélisme sémantique lécher // obéir – qui sous-entend donc l’intermédiaire concret être lisse – au sein d’un intéressant trio : on connait bien le verbe طاع ṭā‛a "obéir à qqn" ; on sait moins bien que la forme IV de عطا ‛aṭā – qui signifie maintenant "donner" – a jadis également signifié "être obéissant, docile, se laisser mener" ; mais on peut douter que soient aussi connus l’onomatopée طعطعة ṭa‛ṭa‛a – mouvement et léger bruit fait par la langue quand on la porte contre le palais pour savourer ce qu’on mange – et le verbe classique طعّ ṭa‛‛a "lécher", dont, soit dit en passant, طعم ṭa‛ima "goûter" n’est qu’une probable extension[9].

 

Si, comme nous l’avons supposé plus haut, il a existé au sein de la racine سلم √slm un nom signifiant langue et/ou un verbe signifiant lécher, alors s’éclairerait tout un pan du riche sémantisme de cette racine, à savoir celui de l’obéissance et de la soumission, représenté par les items suivants :

 

II. se soumettre 

X. obéir ; suivre le chemin droit et ne pas s’en écarter

سلم silm obéissance

سلم salam obéissance, soumission

 

Dans un contexte de défaite militaire, on glisserait sans peine de la soumission au sens de se rendre à discrétion (c-à-d. sans conditions) :

 

II. et X. se rendre à discrétion à qqn

سلم salam action de se livrer et de se rendre à discrétion ; captif qui se rend à discrétion

 

De se rendre ou se livrer, on passerait assez facilement à livrer, abandonner, accorder – autre sens de la forme IV de عطا ‛aṭā –, à la livraison donc – y compris celle d’un homme qu’on donne, qu’on trahit ­– et à son corollaire, la réception de la chose livrée, ce qui est le premier sens de la forme I de عطا ‛aṭā :

 

II. remettre, livrer qqch à qqn – au passif, être livré, remis

IV. livrer qqn, trahir (p. ex. un ennemi qui s’était fié à nous) ; quitter, abandonner (p. ex. la chose dont on était occupé)

V. recevoir la chose livrée ; se mettre ou être mis en possession de qqch

VIII. toucher, palper, recevoir (avec ses mains) la chose livrée ou remise

تسليم taslīm livraison, remise

مسلّم musallam livré, remis ; accordé (droit, point contesté)

متسلّم mutasallim qui reçoit la livraison, qui entre en possession

 

De même que la vente implique l’achat et le paiement de cet achat, une livraison et sa réception impliquent le plus souvent un paiement, comme l’indique bien ce sens particulier de سلم salam "payement fait d’avance d’une marchandise qui doit être livrée plus tard", et ces sens particuliers des formes II et IV de notre racine :

 

II. payer (la dette) – IV. avancer de l’argent, payer d’avance

سلم salam payement fait d’avance d’une marchandise qui doit être livrée plus tard

 

On notera que, toujours sous la racine عطو ‛ṭw, qui nous sert, comme on voit, de fil conducteur, le nom عطًا ‛aṭan signifie non seulement "don, cadeau" mais aussi "solde, gage (des soldats)".

 

Enfin, couronnement et point final de toutes ces opérations, le paiement garantit la paix entre les parties ou les réconcilie :

 

III. faire la paix, vivre en paix, cultiver la paix avec qqn

VI. faire la paix, se réconcilier ; aller de compagnie et en parfait accord

VIII. faire la paix, se réconcilier

سلم salm paix

سلم silm paix ; pacifique, paisible, qui aime la paix et la cultive avec qqn

سلام salām paix

 

Rappelons que les mots français paix et payer sont issus de la même racine indo-européenne *pag- / *pak-[10]. En espagnol, après avoir fini de payer sa dette, on dit souvent « ahora estamos en paz », maintenant nous sommes en paix. À propos de ce sémantisme, Stephan Guth relève d’ailleurs que la même association est encore mieux conservée dans d’autres langues sémitiques :

 

"In other Sem languages, the original value of a present, given to kings, officials, or gods, to obtain benevolence and a kind of ‘safety guarantee’ or ‘ensurance’, is still better preserved, cf. esp. Hbr šäläm ‘sacrifice for alliance or friendship, “peace offering”’.

 

Nous avons bien avancé mais nous n’avons pas fini. Il nous reste à élucider tout un pan du sémantisme de سلم √slm : celui qui relève de ce qu’on pourrait appeler la santé et la sécurité, ou l’intégrité physique. Rappelons les items concernés :

 

سلم salima être sain et sauf, être ou rester intact ; échapper, avoir échappé à qqch, et demeurer intact ; se porter bien, être en bon état

II. conserver qqn, intact, sain et sauf, préserver qqn des maux, des dangers ; sauver, tirer du danger ; saluer qqn[11] ; au passif, être salué, proclamé ...

IV. conserver qqn intact, sain et sauf ; jouir de la sécurité, entrer dans un lieu ou un temps de sécurité

V. poursuivre le chemin droit et ne point s’en écarter ; rentrer dans ses foyers (après la guerre)

سلام salām état de celui qui est sain et sauf ; sécurité ; bon état, état de santé ; salut, salutations

تسليم taslīm salut, salutation

سلم salam qui est sans défaut ; intact, en bon état

أسلم ’aslam qui est plus à l’abri, qui jouit de plus de sécurité ; plus régulier, plus intact, plus entier

مسلم muslim qui préserve, qui garantit du mal

سليم salīm entier, sans défaut, sans vice ; droit (cœur) ; intact, sain et sauf, qui jouit de la sécurité

سالم sālim sain, bien portant ; qui est en bon état, sans défaut ; qui jouit de la sécurité, et qui est exempt ou à l’abri de qqch ; en gramm, régulier, qui suit les règles (verbe) ; en gramm. arabe, sain (pluriel qui n’est pas un pluriel rompu) ; en prosod., qui ne subit aucune des mutations (pied)

سلامة salāma absence de vice, de défaut, etc., état parfait ; santé ; sécurité, sûreté, état à l’abri du danger, salut ; régularité (d’un mot qui suit les règles)

 

Au sujet de ce sémantisme, voici un extrait d’un article de Michel Masson[12] qui devrait nous éclairer :

 

"... les sens en parfaite santé et être affranchi (de crime, mais aussi de dette) se retrouvent dans le sémantisme de la racine ŠLM : ar. salima ‘se porter bien’ ‘échapper à qqch’ [...]. Cet ensemble homogène suppose la conception d’un état du monde où règne un ordre dont on s’éloigne lorsqu’on est malade, qu’on ne dit pas le vrai et qu’on doit de l’argent mais dont, symétriquement, l’on se rapproche ou que l’on regagne en guérissant, en se montrant sincère et en payant ses dettes."

 

Si nous n’avions pas vu d’emblée comment rattacher ce sémantisme à tout ou partie de celui par lequel nous avons commencé, c’est parce que, dans leur réseau sémantique de la langue, B&S n’ont pas suffisamment développé un aspect important de l’action de lécher, à savoir celui qui s’inscrit immédiatement comme une conséquence de cette action quotidienne des bêtes à poil, qui se lèchent leur propre pelage ou lèchent celui de leurs petits pour le nettoyer, le lisser, pour le remettre en bon ordre. Cette métaphore, un francophone la connaît bien : un travail léché, c’est un un travail qui frise la perfection, et un ours mal léché[13], un individu mal élevé, mal poli. On ne sera donc pas surpris de la retrouver en arabe dans quelques racines :

 

أصّ aṣṣa rendre uni et lisse // II. raffermir, consolider

خلق ḫalaqa – أخلق aḫlaq égal, uni, ras, lisse // خليق ḫalīq apte, propre, qui convient

رشح rašaḥa – II. lécher son petit qui vient de naître (gazelle) // gérer bien, administrer avec soin

زلق zalaqa – II. rendre lisse // V. avoir la peau luisante par suite de la bonne chère et des soins qu’on prend de son corps

قفن qafana lécher, nettoyer avec la langue // قفّان qaffān zèle, effort que l’on fait pour réussir dans qqch

لطع laṭa‛a lécher // atteindre le but, frapper juste le but ; consolider, raffermir

 

et surtout dans une racine où le parallélisme lisse // sain et sauf est carrément explicite, une racine homoconsonantique de سلم √slm :

 

ملس malasa être lisse, poli, satiné // V et VIII. échapper à un danger, être délivré, sauvé

 

Notons cependant que sans passer forcément par le lissage des poils, on pourrait aussi glisser directement de la notion de collage – considérée par B&S (p. 55) comme la "Conséquence (1) de Lécher" – à celle de réparation : recouvrer la santé, c’est un peu comme recoller les morceaux d’un objet cassé, c’est réparer ce qui ne fonctionnait plus, c’est remettre la machine en marche, faire en sorte que tout rentre dans l’ordre.

 

Ce ne sont là qu’hypothèses, mais à l’exception d’un reliquat de quelques mots qu’on trouvera en annexe, l’objet concret qu’est la langue et sa fonction principale qui est celle de lécher nous auront permis d’expliquer les divers sens abstraits de la racine سلم √slm, voire ceux de l’étymon {s,l} sur lequel elle est construite[14]. Le sens "piqûre de serpent" n’en est donc pas un sens particulier, mais il en est le sens premier dont dérivent tous les autres, car c’est un probable vestige de vocables disparus, soit un nom désignant la langue, soit un verbe signifiant lécher, soit les deux.

 

Que faire du sens religieux Islam et de ses dérivés ? Ce qu’on voudra : on a le choix entre « obéir ; faire la paix » et « être sain et sauf ». De toutes façons, on vient de le voir, ces sens sont liés, mais comme le sens religieux est le dernier né et qu’on ne connaît pas les stades de l’évolution des autres, il est bien difficile de savoir à quel sémantisme le rattacher. D’où diverses interprétations[15]. En synchronie et dans les dictionnaires, la sagesse consisterait, selon nous, pour couper court aux disputes oiseuses, à créer une racine ad hoc, une racine سلم √slm.2 « Islam ». De fait, une telle racine existe déjà ; elle a depuis longtemps sa vie propre et se suffit à elle-même : un musulman n’est ni sain, ni soumis, ni pacifique, il est tout simplement musulman. Ne serait-il pas absurde et un peu ridicule de rechercher l’essence du christianisme dans l’étymologie du mot Christ ou celle du judaïsme dans l’origine du nom de la Judée ?

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

– Bohas, Georges et Bachmar, Karim, "Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique". Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013.

– Bohas, Georges et Saguer, Abderrahim, Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

– Guth Stephan, la racine SLM dans ETYMARAB, Etymological Dictionary of Arabic, University of Oslo, Faculty of Humanities, 2018. [En ligne].

– Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

– Laffitte Roland, "À propos du terme إسلام islām, recherche sur les sens liés à la racine Š/SLM dans les langues sémitiques", dans Lettre de la SELEFA n° 2, juin 2013.

– Larcher, Pierre, « Jihâd et salâm : guerre et paix dans l’Islam, ou le point de vue du linguiste », dans Faire la guerre, faire la paix, approches sémantiques et ambiguïtés terminologiques, p. 63-74, éd. électronique, Paris, Éd. du CTHS, 2012.

– Masson, Michel, « Alliance et création : hébreu berit et bara’ », in Semitica et Classica, Vol. VIII, Brepols Publishers, pp. 213-225, 2015.

– Rolland, Jean-Claude, « Le statut du m final dans les racines arabes », dans Langues et littératures du monde arabe nº 11, 2018. (À paraître).

– Rolland, Jean-Claude, « Le signe, l’insigne et la désignation : la parentèle arabe de إسم ism », dans Le Blog de Jean-Claude Rolland, www. jclrolland.fr, études de 2018.

– Rolland, Jean-Claude, Les grandes familles de mots, J.C. Rolland, Meaux, 2010.

 

 

ANNEXE 1 : Le reliquat

 

سليمانيّ sulaymāniyy espèce de liqueur exquise. En arabe moderne, “chlorure de mercure”. Du latin médiéval sublimatum, id., dérivé du latin classique sublimis, “qui va en s’élevant, qui se tient en l’air”. Cf. fr. sublime. Le mot a clairement subi l’attraction paronymique de سليمان Sulaymān, “Salomon”, d’origine sémitique. (Extrait de Rolland 2015).

 

سلّم sullam échelle ; étrier ; moyen à l’aide duquel on arrive à qqch, marchepied, fig. – IV. faire monter qqn à l’aide d’une échelle

سلمان salmān la meilleure partie, le choix (d’une voix)

ETYMARAB : “The Sem root of Ar sullam ‘ladder, stairs’ is not ŠLM but Sem *SLM”.

Dans notre étude "Le signe, l’insigne et la désignation : La parentèle arabe de إسم ism", nous avons effectivement associé سلمان salmān à سلّم sullam.

 

أسيلم ’usaylim artère entre le doigt du milieu et l’auriculaire

سلم salama préparer qqch (p. ex., le cuir) avec l’écorce de l’arbre salam – سلام salām nom d’un arbre – مسلوم maslūm préparé, tanné avec l’écorce de l’arbre salam

سلم salm seau muni d’une seule anse

سلماء salamā’ terre

سلمة salama, salima pierre

سلمة salima délicate (femme)

سليم salīm espèce de mimosa (mimosa flava)

Étymologies obscures (voir SLM dans ETYMARAB).

 

 

ANNEXE 2 : La notice سلم √slm de Kazimirski (sans les noms propres)

 

سلم salama préparer qqch (p ex, le cuir) avec l’écorce de l’arbre salam ; piquer qqn, faire une morsure (se dit d’un serpent) – سلم salima être sain et sauf, être ou rester intact ; échapper, avoir échappé à qqch, et demeurer intact ; se porter bien, être en bon état II. conserver qqn, intact, sain et sauf, préserver qqn des maux, des dangers ; sauver, tirer du danger ; saluer qqn ; payer (la dette) ; remettre, livrer qqch à qqn ; se soumettre, se rendre à discrétion à qqn ; se livrer entièrement à Dieu, ne mettre sa confiance qu’en lui – au passif, être livré, remis ; être salué, proclamé ... III. faire la paix, vivre en paix, cultiver la paix avec qqn IV. conserver qqn intact, sain et sauf (se dit de Dieu) ; avancer de l’argent, payer d’avance ; de là livrer qqn, trahir (p. ex. un ennemi qui s’était fié à nous) ; se livrer entièrement, se résigner à la volonté de Dieu ; de là professer la religion de la résignation, de l’Islam, être ou se faire musulman ; jouir de la sécurité, entrer dans un lieu ou un temps de sécurité ; quitter, abandonner (p. ex. la chose dont on était occupé) ; faire monter qqn à l’aide d’une échelle – au passif être piqué par un serpent V. recevoir la chose livrée ; se mettre ou être mis en possession de qqch ; se faire musulman ; poursuivre le chemin droit et ne point s’en écarter ; rentrer dans ses foyers (après la guerre) VI. faire la paix, se réconcilier ; aller de compagnie et en parfait accord VIII. toucher, palper, recevoir (avec ses mains) la chose livrée ou remise ; donner un baiser à la pierre noire incrustée dans l’angle de la Caaba, en élevant la main jusqu’à cette pierre et en portant ensuite cette main à ses lèvres ; faire la paix, se réconcilier X. se soumettre, se rendre à discrétion ; obéir ; suivre le chemin droit et ne pas s’en écarter

سلم salm paix ; seau muni d’une seule anse

سلم silm paix ; pacifique, paisible, qui aime la paix et la cultive avec qqn ; obéissance ; religion musulmane

سلم salam payement fait d’avance d’une marchandise qui doit être livrée plus tard ; obéissance, soumission ; résignation à la volonté de Dieu ; action de se livrer et de se rendre à discrétion ; captif qui se rend à discrétion ; qui est sans défaut ; intact, en bon état

سلماء salamā’ terre

سلّم sullam échelle ; étrier ; moyen à l’aide duquel on arrive à qqch, marchepied, fig.

سلمة salama pierre

سلمة salima pierre ; délicate (femme)

سالم sālim sain, bien portant ; qui est en bon état, sans défaut ; qui jouit de la sécurité, et qui est exempt ou à l’abri de qqch ; en gramm, régulier, qui suit les règles (verbe) ; en gramm. arabe, sain (pluriel qui n’est pas un pluriel rompu) ; en prosod., qui ne subit aucune des mutations (pied)

سلام salām paix ; état de celui qui est sain et sauf ; sécurité ; bon état, état de santé ; salut, salutations ; piqué par un serpent ; nom d’un arbre ; surnom de La Mecque ; l’un des noms de Dieu

سلامة salāma absence de vice, de défaut, etc., état parfait ; santé ; sécurité, sûreté, état à l’abri du danger, salut ; salut éternel ; régularité (d’un mot qui suit les règles)

سلمان salmān la meilleure partie, le choix (d’une voix)

سليم salīm entier, sans défaut, sans vice ; droit (cœur) ; intact, sain et sauf, qui jouit de la sécurité ; piqué par un serpent ; espèce de mimosa (mimosa flava)

سليمانيّ sulaymāniyy espèce de liqueur exquise

أسلم ’aslam qui est plus à l’abri, qui jouit de plus de sécurité ; plus régulier, plus intact, plus entier

إسلام ’islām l’Islam, l’islamisme, la religion musulmane, surtout la pratique extérieure du culte mahométan

أسيلم ’usaylim artère entre le doigt du milieu et l’auriculaire

تسليم taslīm salut, salutation ; livraison, remise

تسليمة taslīma inclinaison de la tête en faisant la prière

مسلم muslim qui préserve, qui garantit du mal ; qui se résigne entièrement à la volonté de Dieu ; de là musulman

مسلّم musallam accordé (droit, point contesté) ; livré, remis

متسلّم mutasallim qui reçoit la livraison, qui entre en possession ; « mutesellim », chef de canton

مسلوم maslūm piqué par un serpent ; préparé, tanné avec l’écorce de l’arbre salam

 

 

Notes

 

[1] Voir Laffitte et Larcher en Bibliographie.

[2] Cette racine arabe est issue de la racine sémitique ŠLM.

[3] Voir Guth en Bibliographie.

[4] Sans référence.

[5] Sorte de moustique.

[6] Ce parallélisme en dit long sur la fonction épigrammatique que la poésie a dû très tôt avoir.

[7] Voir Bohas et Saguer 2012 en Bibliographie.

[8] On pourrait ajouter d’autres racines également construites sur l’étymon {s,l} : سلسل salsala manger qqch // II. s’assouplir, être assoupli, لسّ lassa brouter, enlever avec le bout des lèvres, ليس laysa VI. être bon, bienveillant, doux, etc. (Bohas et Bachmar, p. 108-109). On trouvera plus loin ملس malasa être lisse, poli, satiné.

[9] Sur le statut du m final, voir Rolland 2018 en Bibliographie. À partir de la présente étude, nous constatons que nous aurions pu ajouter à notre corpus la paire سلم salima être sain et sauf // سلا salā IV. être en sûreté contre les attaques des bêtes féroces.

[10] Voir dans Rolland 2010, "La grande famille PACTE".

[11] On ne s’étonnera pas de trouver dans cet encadré les équivalents arabes de salut, salutation et saluer : ils sont, comme leurs équivalents latins dans la famille de salvus, dérivés sans surprise du sens de sain et sauf ; en arabe aussi, saluer qqn, c’est lui souhaiter la santé.

[12] Bibliographie : Masson 2015. (Merci à Michel Masson qui, après avoir lu une première ébauche de cette étude, nous a judicieusement dirigé vers son article.)

[13] « La loc. ours mal léché fait allusion à la légende antique (déjà rappelée par Rabelais, Tiers Livre, XLII, éd. M. A. Screech, pp. 285-288 et La Fontaine, Œuvres, éd. H. Régnier, t. 2, pp. 257-258, note 2) selon laquelle les ours naissent informes et que leurs mères les façonnent en les léchant. » (Trésor de la langue française).

[14] Comme le relève le site ETYMARAB, il est douteux que la proximité entre cet étymon et la racine indo-européenne *sol- de même sens soit un pur fruit du hasard. Ce qui, au passage, est un indice de plus sur le rôle de simple crément joué par le m final de slm.

[15] Pierre Larcher opte pour se soumettre (et mettre ainsi un terme à un conflit) et Roland Laffitte pour être sain et sauf. (Voir Bibliographie).


POUR L’APPRENTISSAGE DU VOCABULAIRE

 

 

Racines du corpus figurant dans mon

 

Vocabulaire fondamental de l’arabe moderne

 

http://www.lulu.com/shop/jean-claude-rolland/vocabulaire-fondamental-de-larabe-moderne/ebook/product-21873926.html

 

NB : Attention ! N’apparaissent ici que les acceptions et dérivés retenus pour les besoins de l’étude.

 

خلق ḫalaqaأخلق aḫlaq égal, uni, ras, lisse – خليق ḫalīq apte, propre, qui convient

 

رشح rašaḥa – II. lécher son petit qui vient de naître (gazelle) ; gérer bien, administrer avec soin

 

سلطة silṭa flèche mince et longue – سلط saliṭa avoir une mauvaise langue, être mordant dans ses propos

 

سلم √slm : voir annexe 2.

 

قصد qaṣada – IV. piquer de manière à donner la mort (serpent) – قصيدة qaṣīda poème

 

لدغ ladaġa piquer qqn (scorpion) ; piquer qqn par un propos mordant, avoir une mauvaise langue

 

لسع lasa‛a piquer qqn, mordre (scorpion, serpent) ; médire de qqn

 

لسن lisn langue – لسن lasana piquer qqn (en parlant d’un scorpion)

 

نسخ nasaḫa tatouer la peau en la piquant d’abord avec une aiguille ; lancer contre qqn des épigrammes, des propos mordants