P  Y  R  A  M  I  D  E

MR

 

هرم  [haram] et πυραμίς [puramís][1]

 

 1. Quelques hypothèses sur l’origine du grec πυραμίς [puramís]

 

La plupart des langues ont emprunté le mot grec πυραμίς [puramís] pour parler des pyramides d’Égypte et pour désigner plus généralement cette forme géométrique et les divers monuments ayant cette forme ailleurs dans le monde. La langue arabe a son propre mot, هرم  haram, mieux connu en Occident par son pluriel déterminé, Al-Ahrām, titre d’un célèbre quotidien égyptien. Le persan et quelques langues africaines utilisent le mot arabe, plus ou moins déformé mais reconnaissable. Le turc a emprunté les deux, sous les formes piramit et ehram. Quelques langues ont un mot propre : l’arménien dit burg, dont on reparlera, le chinois jīnzìtǎ, le haoussa dala, le maori koeko, le yorouba jibiti… Un cas particulièrement intéressant est celui de l’hébreu moderne. Curieusement, au vu de la place tenue par l’Égypte dans l’Ancien Testament, ce mot n’a pas de support biblique, si bien que, sous la forme פירמידה [piramidah], on voit que c’est le terme grec que l’hébreu moderne a emprunté. Nous y reviendrons.

 

On s’est beaucoup interrogé sur l’origine de ce terme grec, sans parvenir à une certitude. Pour certains, πυραμίς [puramís] serait un dérivé de πυρός [purós] « farine de blé », car cette forme géométrique serait celle d’un gâteau de froment, lui aussi justement appelé πυραμίς [puramís]. C’est l’étymologie donnée sans sourciller par le Diccionario de la Real Academia Española :

 

del gr. πυραμίς, -ίδος, originariamente, pastel de harina de trigo de forma piramidal, der. de πυρός, harina de trigo.

 

Les auteurs l’ont probablement copiée de Chantraine, qui, plus prudemment, se contentait de la rapporter, sans nier l’existence d’un gâteau de froment de ce nom, mais en avertissant qu’on ignore quelle forme avait ce gâteau.

 

Pour d’autres, πυραμίς [puramís] serait un dérivé de πῦρ [pur] « feu », par allusion à la forme de la flamme, large à la base et se terminant en pointe. C’est l’étymologie proposée – heureusement  non sans précautions – pour l’italien piramida par le dictionnaire Treccani :

 

dal lat. pyrămis -ĭdis, e questo dal gr. πυραμίς -ίδος, nome d’origine incerta, connesso in età ellenistica col greco πῦρ «fuoco», e considerato come allusivo alla forma delle piramidi, assomigliata a quella della fiamma, larga alla base e terminante a punta.

 

Au vu des deux étymologies plutôt fantaisistes proposées ci-dessus, on peut s’étonner que personne n’ait encore eu l’idée d’en proposer une troisième où πυραμίς [puramís] serait dérivé de πύργος [púrgos] « tour, fortification », dont un dérivé, πυργίσκος [purgískos], a le sens de « monument funéraire ». Ce n’est pas notre hypothèse mais rappelons néanmoins que le grec πύργος, le français bourg, les mots sanscrits pur- et purî-, anglais borough, avec toutes ses variantes (dont barrow, « monument funéraire » en vieil anglais tardif), allemand Berg, kurde berz, etc. se rattachent au thème indo-européen *bheregh- avec les sens de « hauteur, élever, renforcer » qui conduisent aussi bien à la montagne qu’à la forteresse et à la ville. On aurait été d’autant plus fondé à proposer une telle étymologie que, comme on l’a vu plus haut, c’est le mot burg qui, en arménien, désigne la pyramide ; Chantraine aurait pu ajouter ce rapprochement à celui qu’il fait du hittite parku- « haut ».

 

Les égyptologues eux-mêmes ont évidemment cherché à quel mot égyptien rattacher le terme grec. Ils semblent être plus ou moins d’accord sur un ensemble consonantique PR-M-S qui désigne une ligne déterminante de la pyramide, sa hauteur ou l’arête, dont le grec πυραμίς  serait la forme hellénisée. Ils n’établissent pas de lien entre les groupes M-(H)-R et PR-M-S, pas plus qu’avec le paronymique nom de la ville de Pi-Ramsès (ou Per-Ramsès, littéralement « Maison de Ramsès »), située à l’emplacement de l’actuelle Qantir, et qui fut la capitale de l’Égypte sous les XIXe et XXe dynasties. Sans avancer le moindre argument, Chantraine écarte sèchement  cette hypothèse : « L’hypothèse d’un emprunt à l’égyptien pr-m-us « hauteur » qui remonte à Brugsch, Z. f. aegypt. Spr. 1874, est sans valeur. »

 

 

2. L’hypothèse de Karl Lang

           

Chantraine semble ignorer une autre hypothèse, pourtant formulée dans le premier quart du XXe siècle, celle beaucoup plus plausible de Karl Lang, qui a vu dans le grec πυραμίς la transcription d’un démotique *pi-ram-, lui-même issu par métathèse de l’ancien égyptien p3 + mr qui désignait la pyramide.[2]

 

Nous devons les premières attestations du terme grec à Hérodote (mort en 420 avant J.C.). Le célèbre historien fut d’abord un grand voyageur : il se rendit notamment en Égypte, où il vit l’une des Sept Merveilles du Monde, la Grande Pyramide. Voici le texte d’Hérodote dans lequel le mot πυραμίς apparaît pour la première fois.

 

ἀπὸ δὲ Ἡλίου πόλιος ἄνω ἰόντι στεινή ἐστι Αἴγυπτος. Τῇ μὲν γὰρ τῆς Ἀραβίης ὄρος παρατέταται, φέρον ἀπ᾽ ἄρκτου πρὸς μεσαμβρίην τε καὶ νότον, αἰεὶ ἄνω τεῖνον ἐς τὴν Ἐρυθρὴν καλεομένην θάλασσαν : ἐν τῷ αἱ λιθοτομίαι ἔνεισι αἱ ἐς τὰς πυραμίδας κατατμηθεῖσαι τὰς ἐν Μέμφι.

 

[2,8] VIII. En allant d’Héliopolis vers le haut du pays, l’Égypte est étroite ; car, d’un côté, la montagne d’Arabie, qui la borde, tendant du septentrion vers le midi et le notus, prend toujours, en remontant, sa direction vers la mer Érythrée. On y voit les carrières où ont été taillées les pyramides de Memphis.

Trad. du grec par Larcher

 

On sait que les Grecs furent présents en Égypte dès le VIIe s. av. J.-C. Cette première attestation ne signifie donc pas qu’Hérodote ait été le premier Grec à les avoir vues ni nommées ainsi. Les premiers Grecs à avoir vu les pyramides ou même simplement à en avoir appris l’existence de la bouche d’un Égyptien ou d’un Phénicien dans quelque port de la Méditerranée, entendirent vraisemblablement le nom utilisé par les autochtones. L’hypothèse de Lang semble donc légitime : le mot πυραμίς  doit être l’hellénisation du nom que les Égyptiens donnaient alors en démotique à ces monuments. Hérodote ne fait pas la moindre allusion à un concept abstrait, à un terme de géométrie qui aurait pu être en usage chez les mathématiciens de son temps, ni à un objet concret auquel les pyramides auraient pu plus ou moins ressembler. Il appelle tout simplement les pyramides par ce qui devait être leur nom depuis leur conception.

 

Le mot égyptien pour « pyramide » est représenté par l’ensemble pictographique ci-dessous :

 

 

En partant de la gauche, le ciseau a ici la valeur de la double consonne MR, corroborée par les deux dessins suivants où la chouette représente la consonne M et la bouche ouverte la consonne R ; le tout est suivi (ou précédé, si on lit de droite à gauche) par un dessin représentant une pyramide ; ce dessin joue le rôle du déterminatif ; c’est un simple symbole visuel destiné à indiquer le champ lexical auquel appartient le mot ; ici, c’est le déterminatif de la pyramide, de tombes et de villes situées près d’une pyramide. Il y a des variantes : la chouette est parfois placée au-dessus de la bouche. Les voyelles ne sont pas représentées. Selon une hypothèse argumentée par plusieurs égyptologues[3], le mot MR pourrait se lire en réalité MHR.

 

Lang va plus loin : il pense que l’élément -ram est d’origine sémitique. C’est ce même élément que l’on retrouverait dans l’arabe هرم  haram, mot d’origine hébraïque ou phénicienne, selon lui, où ha- serait le déterminant sémitique correspondant au pi- du démotique. Que le mot arabe soit un emprunt à l’hébreu, c’est peu probable ! Nous avons vu qu’il n’y a – curieusement – pas la moindre trace d’un tel mot dans la Bible. Une origine phénicienne ? Pourquoi pas, mais le plus probable est que cet élément -ram est tout simplement commun à plusieurs langues sémitiques, sans qu’il soit bien utile de savoir s’il y a eu emprunt ou bien ancêtre commun. Il n’est pas vraisemblable, comme le soutient Lang, que les Arabes et les Égyptiens se soient longtemps ignorés, alors qu’ils étaient les uns pour les autres de si proches voisins, en dépit d’un Sinai et d’une Mer Rouge loin d’être infranchissables, même dans l’Antiquité.

 

 

3. Le mot  هرم  haram dans les dictionnaires

 

Un siècle après Lang, armé d’outils dont il ne disposait pas, nous nous sommes proposé d’approfondir son hypothèse en examinant la place occupée par le mot هرم  haram au sein même du lexique arabe. Après avoir vérifié que ce mot n’a pas été traité par Lane[4] et que tout ce qu’en disent les dictionnaires arabes est cet extrait du Lisān :

 

والهَرَمانِ:بناءان بمصر، حرسها الله تعالى 

 

nous nous sommes une fois de plus tourné vers le dictionnaire de Kazimirski, qui reste, jusqu’à nouvel ordre, la source d’information la plus complète et la plus fiable sur le lexique arabe. Voici une reproduction de la notice qu’il consacre à la racine هرم  hrm :

 

هرم  harima être cassé par l'âge, être caduc, décrépit – II. rendre qqn caduc et décrépit (se dit de Dieu ou du grand âge) ; s'ébouler ou tomber en ruine ; honorer, vénérer – IV. rendre décrépit (se dit d'un âge avancé) ; se faire passer pour un homme très âgé

هرم  harm nom gén. sorte de plante, solsola imbricata ; sorte de plante de la famille

de حص dont les chameaux se nourrissent

هرم  hirm entendement, esprit

هرم  haram vieillesse très avancée, décrépitude ; pl. هرام hirām et أهرام ’ahrām pyramide d'Égypte – Au duel, les deux grandes pyramides sur la rive occidentale du Nil

هرم  harim très vieux, décrépit ; âme entendement, esprit

هرمة harima vieille femme ; lionne

هارم hārim qui se nourrit de la plante هرم  harm et qui en a au bout de quelque temps les poils sous le menton blancs

هروم harūm femme méchante

هرمى harmā bois sec, brins secs de bois

هرمان hurmān entendement, raison, esprit

 

Kazimirski a fait un travail magnifique mais, plus lexicographe que lexicologue, il ne s’est guère soucié de classer les formes recensées en fonction de leurs significations. Aussi se demande-t-on ce que viennent faire les pyramides en compagnie d’un nom de plante, de mots désignant l’âme, la raison ou l’esprit, d’un autre désignant le bois sec, et d’un ensemble de vocables appartenant au champ sémantique de la grande vieillesse et de la décrépitude. Il s’est évidemment trouvé des gens pour dire que les pyramides étaient ainsi nommées parce qu’elles étaient des monuments très anciens et très endommagés... Passons.

 

Quand on trouve au sein d’une racine un mot aussi sémantiquement isolé, il est légitime de se demander s’il ne pourrait pas s’agir d’un emprunt. Lang a pensé à l’hébreu et au phénicien. Pourquoi pas l’iranien ? Dans son dictionnaire bilingue persan-anglais, à l’article هرم  haram, Johnson reprend exactement les mêmes mots que Kazimirski, avec leurs dérivés, et il affecte son article de la lettre P comme chaque fois qu’il pense qu’un mot – ou un groupe de mots – est d’origine persane. Il ne s’agit certainement pas d’une négligence de sa part ni d’une coquille éditoriale car, un peu plus bas, les dérivés هرمان hirmān « longue vie, vieillesse », هرمان hurmān « intelligence », et هرمة harma, nom d’unité de la plante citée, sont eux aussi tous affectés de la même lettre P.

 

Malheureusement pour Johnson, Ali Nourai, auteur d’un utile dictionnaire étymologique du persan, est muet sur tous ces mots. Peut-on au moins relier quelques-uns d’entre eux, sinon tous, à d’autres mots persans ? Tout ce qu’un œil naïf peut constater, en parcourant les colonnes des ouvrages de Johnson et de Nourai, c’est une certaine proximité formelle avec les mots hurmās « mauvais guide, esprit malin », Hurmuz, l’une des désignations de Dieu et aussi de la planète Jupiter, et Hurmus, qui désigne aussi cette planète, mais qui est d’abord le nom persan de Hermès Trismégiste, « le trois fois grand », mots que Nourai rapproche de l’avestique Ahura Mazda « esprit sage, Dieu » et rattache au thème indo-européen *ansu-, « esprit ». Peut-être le mot هرم  hirm « entendement, esprit » est-il apparenté à ces derniers mots, peut-être est-il donc, lui d’origine iranienne ? Johnson pourrait avoir raison pour ce mot mais, à notre avis, il se trompe pour les autres. 

 

Qu’en est-il du nom de la plante, هرم  harm ? Les termes arabes de zoologie et de botaniques sont  généralement des noms-bases dont l’origine se perd dans la nuit des temps, souvent des emprunts à des langues disparues, et qu’il est vain de vouloir absolument rattacher à une racine indigène identifiée. En l’occurrence, il y a de fortes chances pour qu’une plante dont se nourrissent les chameaux soit une spécialité locale. Quant à هرمى harmā « bois sec », il est assez facile d’y voir un emploi dépendant du champ sémantique de la vieillesse, domaine qui, à l’exception de هرم  haram « pyramide », regroupe tous les vocables restants. Ces derniers sont à l’évidence construits sur la séquence HR que l’on observe surtout à l’initiale, mais pas seulement, de toute une série de mots relevant du même champ sémantique de la vieillesse et de l’infirmité :

 

هارٍ hārin faible, débile, infirme ; tombé en ruine

 هرب haraba être vieux, décrépit

هرج hirǧ faible

هرجع harǧa‛ boiteux

هرجف hirǧaf faible, débile

هردبّة hirdabba vieille femme

هرط hirṭ âgée et maigre (chamelle ou brebis)

هرم  haram décrépitude, vieillesse 

هرمل harmala être dans la décrépitude (se dit d’une vieille femme)

هرهر hirhir vieille chamelle ou vieille brebis

هرهور hurhūr vieille brebis

هرول harwala crouler (mur) [5]

دهريّ duhriy très âgé

دهشر dahšara chamelle âgée

شهبر šahbar âgé (sans être infirme)

            etc.

 

 

4. Une hypothèse sur l’étymologie de هرم  haram

 

Il ne nous reste plus à examiner que le cas de هرم  haram « pyramide ». Si Lang a raison, c’est sur la séquence RM que ce mot est quant à lui construit. Un chercheur américain, Bernice Varjick Hecker, a rassemblé en un tableau que nous reproduisons ci-dessous une liste impressionnante de mots appartenant à diverses langues sémitiques qui ont deux dénominateurs communs : 1. une structure consonantique RM, et 2. les notions de tas, hauteur ou élévation comme charge sémantique :

 

Ajoutons quelques autres données : en hébreu moderne les toponymes merôm-Siyôn et Ramat Gan – nom d’une ville israélienne de la banlieue est de Tel Aviv – signifient respectivement « les hauteurs de Sion » et « les hauteurs du jardin », et en syriaque, râmâ signifie « élevé ; orgueilleux », rawmâ, « hauteur élévation », et ryâma, « élévation ».[6]

 

Revenons à l’arabe : si هرم  haram « pyramide » est isolé au sein de la racine هرم  hrm, les deux mots donnés dans la quatrième colonne du tableau ci-dessus – ريّم rayyama et ريم raym – sont-ils vraiment les seuls mots arabes qui lui soient apparentés ? C’est peu probable. Aussi allons-nous nous appliquer à trouver à notre هرم  haram une plus nombreuse – et plus solide – parentèle.

 

 

5. Du tas de sable à la montagne

 

En nous en tenant strictement à la séquence RM – mais en acceptant, comme David Cohen lui-même[7], que ces deux consonnes ne soient pas forcément collées l’une à l’autre mais puissent être séparées par un glide ou n’importe quelle autre consonne – nous avons relevé dans le dictionnaire de Kazimirski un nombre relativement important de racines qui, pour la plupart d’entre elles, offrent des parallélismes sémantiques[8] qui nous invitent à associer entre elles un certain nombre de notions, à savoir la matière minérale, l’élévation géographique, le tas, la tombe, le dépassement et le volumineux :

 

Pierre, sable, roc, cailloux...

 

إرمiram grosse pierre, borne destinée à indiquer le chemin dans le désert / crêtes ou pics des montagnes / Pl. أروم urūm pierres sépulcrales des Adites[9]

خورم ūram rochers crevassés / خرم  ẖarm ou ẖurm  pic d’une montagne / مخرم marim sommet saillant d'une colline

رثيمة raṯīma gros rocher noir – إرتثم ’irtaṭama être accumulé, entassé (se dit des choses)

رجم raǧam et رجمة ruǧma tas de pierres jetées sur un cadavre / tombeau

رخام ruẖām marbre

رضم raḍm pierres de bâtisse (avec lesquelles on bâtit en les posant les unes sur les autres)

ركام rukām monceau, tas de sable / ركم rakama entasser, amonceler

رمضاء ramḍā’ sol jonché de cailloux, cailloux

رمل raml sable

صريمة ṣarīma monticule de sable / صريم arīm tas de grains en gerbes

عرمسirmis pierre

كرتم kurtum ou كرتوم kurtūm rocher, grosse pierre

يرمع yarma‛ pierres plates, molles et friables

 

Montagnes, collines, pics et sommets[10]

 

إرمiram crête ou pic de montagnes / grosse pierre, borne destinée à indiquer le chemin dans le désert / Pl. أروم urūm pierres sépulcrales des Adites

براعيم barā‛īm hautes montagnes

خرشوم uršūm montagne escarpée

خرم ẖarm, ẖurm  pic d’une montagne مخرم marim sommet d'une colline / خورم ūram rochers crevassés

ريم raym et ريمة rayma  colline, tertre / tombeau

غرمول ġurmūl au pl. collines de sol rougeâtres

هرشمّ hiršamm montagne dont le terrain est tendre

 

Tas, monceaux et monticules

 

رثم raṭamaإرتثم ’irtaṭama être accumulé, entassé (se dit des choses) / رثيمة raṯīma gros rocher noir

رجم raǧam et رجمة ruǧma tas de pierres jetées sur un cadavre / tombeau

ركم rakama entasser, amonceler – ركام rukām monceau, tas de sable

ترمّى tarammā s'amonceler (se dit des nuages jetés les uns sur les autres) / رمى ramā dépasser le nombre de n

صريم arīm tas de grains en gerbes / صريمة ṣarīma monticule de sable

عرمةurma tas, amas (de sable, de grains)[11]

 

Sépulcres, tombes et tombeaux

 

إرمiram Pl. أروم urūm pierres sépulcrales des Adites / grosse pierre destinée à indiquer le chemin dans le désert / crêtes ou pics des montagnes

رجم raǧam et رجمة ruǧma tombeau / tas de pierres jetées sur un cadavre 

رمس rams terre de la fosse, du tombeau ; tombeau, lieu où l'on enterre – راموس rāmūs et مرمس marmus tombe, tombeau ; endroit où l'on enterre ordinairement des morts

ريم raym tombeau, sépulcre / surplus, surcroît, addition, supplément / colline, tertre – ريم rīm tombeau, sépulcre – ريمة rayma tombeau / tertre, colline

 

Dépassement, supériorité et croissance

 

رمأ rama’a aller au delà d'un chiffre, surtout dépasser cent

رمث ramaa dépasser le chiffre de cinquante – رمث rama supériorité

رمى ramā dépasser le nombre de / ترمّى tarammā s'amonceler (se dit des nuages jetés les uns sur les autres)

ريم raym surplus, surcroît, addition, supplément / colline, tertre / tombeau, sépulcre

كرم karama surpasser quelqu'un en noblesse d'origine, en noblesse de caractère

ورم warima être grand, avoir une belle croissance et s'élever au dessus du sol (se dit d'une plante)

 

Haut, grand et gros

 

إرمiram grosse pierre

جراهم ǧurāhim gros, corpulent

رثيمة raṯīma gros rocher noir / إرتثم ’irtaṭama être accumulé, entassé (se dit des choses)

طرماح ṭirmā et طرموح ṭurmūḥ long, haut, grand

كرتم kurtum ou كرتوم kurtūm grosse pierre

مجروم maǧrūm grand, gros, d'un grand volume

مقرمد muqarmad haut, élevé (édifice)

ورم warima être grand, avoir une belle croissance et s'élever au dessus du sol (se dit d'une plante)

 

6. La séquence MR

 

Au vu de la récolte qui précède, et compte tenu de ce que Georges Bohas appelle la réversibilité des étymons[12], nous ne résistons pas à la tentation de vérifier ce qu’il en est de la séquence MR. Nous avons repris les mêmes intitulés que ci-dessus, avec parfois quelques ajouts propre à cette séquence :

 

Pierre, sable, roc, cailloux...+ diamants et pierres précieuses, sol dur

 

أمرةamara petite pierre qui indique la route / tertre

جمار ǧimār petits cailloux qu'on jette, pendant les fêtes de la Mecque, à la vallée de Muna, selon les cérémonies d'usage, comme pour lapider Satan / pierre sépulcrale

جمهور ǧumhūr monticule de sable / جمهر ǧamhara élever un tombeau

حمارة ḥimāra en gén., grosse pierre ; de là, grosse pierre qui ferme un réservoir d'eau et l'empêche de s'écouler au dehors, et grosse pierre qui masque la retraite du chasseur / grosse pierre dont on ferme le tombeau

زمرّذ zumurruḏ ou زمرّد zumurrud émeraude[13]

سامور sāmūr diamant

شمّور šammūr diamant

صمعر ṣam‛ar sol dur et raboteux

ضمرز ḍumruz sol dur – ضمرزة ḍamraza pays dont le terrain est raboteux et où l'on évite de voyager la nuit

مراد murād monticule de sable / ممرّد mumarrad élevé à une grande hauteur

مرمر marmar marbre

مرو marw silex

همر hamir grande masse de sable / gras et gros – يهمور yahmūr masse de sable

 

Tas, monceaux et monticules

 

أمرةamara tertre / petite pierre qui indique la route

جمهور ǧumhūr monticule de sable / جمهر ǧamhara élever un tombeau

عمير ‛amīr entassé

مراد murād monticule de sable / ممرّد mumarrad élevé à une grande hauteur

 

Sépulcres, tombes et tombeaux + fosse, caveau

 

جمار ǧimār pierre sépulcrale / petits cailloux qu'on jette, pendant les fêtes de la Mecque, à la vallée de Muna, selon les cérémonies d'usage, comme pour lapider Satan

جمهر ǧamhara élever un tombeau, c.-à-d. remplir la fosse, en lui donnant la forme convexe / جمهور ǧumhūr monticule de sable

حمارة ḥimāra grosse pierre dont on ferme le tombeau / grosse pierre

مطمورة maṭmūra caveau, fosse murée par dessus où l'on conserve les grains, silo / طمار ṭamāra et ṭamāri hauteur, point élevé

 

Dépassement, supériorité et croissance

 

خمر amara lever la pâte en y mettant du levain

غمر ġamara prendre le dessus sur quelqu'un, l'éclipser, l'effacer

مأر ma’ara – III. se vanter de qqch en présence de quelqu'un, et prétendre le surpasser dans cette chose, et engager un pari avec quelqu'un au sujet de qqch – VI. au pl. se vanter comme supérieurs aux autres.

ممرّد mumarrad élevé à une grande hauteur, au point de se dresser orgueilleusement dans les airs / مراد murād monticule de sable

مهر mahara – III. chercher à surpasser qqn en habileté, lutter d'habileté (dans un métier, dans un art, etc.)

 

Haut, grand et gros

 

شمخر šamara  – IV. إشمخرّ išmaarra être haut, se dresser dans les airs

ضمخر ḍumar gros et gras

طمار ṭamāra et ṭamāri hauteur, point élevé / مطمورة maṭmūra caveau, fosse murée par dessus où l'on conserve les grains, silo

كمتر kumtur et كماتر kumātir gros, épais et court

همر hamir gras et gros / grande masse de sable

ممرّد mumarrad élevé à une grande hauteur, au point de se dresser orgueilleusement dans les airs / مراد murād monticule de sable

 

+ Lune

 

Ni montagne ni colline dans cette deuxième récolte mais, pour compenser, trois mots désignant une très grosse pierre, la Lune : زمهرير zamharīr[14], سنّمار sinnimār et قمر qamar. Pour qui s’étonnerait de la présence ici du satellite de la Terre, on lira dans Rolland (2015), p. 25, note 23 : « Les mots avestique ās-mān, “pierre, ciel”, et sanskrit aśman-, “pierre, rocher, ciel”, ont un correspondant bien connu dans le grec ákmōn (ἄκμων), enclume, qu’on sait être originellement un nom de la pierre, le ciel étant considéré comme une voûte de pierre dont quelquefois se détachent des météores. »

 

Notre deuxième récolte, on le voit, est loin d’être négligeable. Elle renforce la première et confirme l’existence d’un étymon {r,m} réversible, représenté sans ambiguïté par رمى ramā, ريم raym, ورم warima, مرمر marmar et مرو marw.

 

Quant à notre هرم  haram « pyramide », sa riche et claire parentèle – 30 racines de séquence RM, et 25 de séquence MR – nous en donne désormais une description complète : une pyramide, c’est une très haute et volumineuse accumulation de pierres constituant le digne tombeau d’un roi.

 

 

7. Une remarque en marge : l’absence d’un terme hébraïque biblique

 

Comme nous l’avons relevé plus haut, un des nombreux mystères relatifs aux pyramides d’Égypte est l’absence d’un terme hébraïque[15] pour désigner ces monuments du grand voisin de la terre d’Israël, monuments uniques au monde connu de l’époque. Comment est-il possible qu’il n’en soit fait nulle part mention dans l’Exode, par exemple, quand bien même l’histoire de Moïse serait purement légendaire et symbolique ? Il y a pourtant probablement eu des Hébreux en Égypte depuis la plus haute Antiquité. Quel mot utilisaient-ils donc pour nommer les pyramides ? Comme tous les étrangers, ils devaient oralement adapter le terme démotique à leur propre langue, mais comme il n’est jamais question des pyramides dans l’Exode, on n’y trouve pas plus trace du signifiant que du signifié.

 

On commence à admettre que la Bible ne mentionne nulle part les pyramides car l’Égypte au pharaon anonyme de l’Exode est un pays purement imaginaire au service d’un mythe. Les rédacteurs du fameux texte biblique ne se souciaient donc guère de couleur locale. Cette absence est une confirmation de ce que nous savions déjà depuis la parution en 2001 du livre d’Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, The Bible Unearthed, dans lequel les auteurs confrontent les textes de la Bible aux résultats des recherches archéologiques permettant d’éclairer les événements qui y sont rapportés. Un de leurs constats est qu’il n’existe en Égypte aucune trace ni d’arrivée massive ni d’exode massif, ni d’emploi massif d’une population d’esclaves. Aucune trace non plus de la longue errance des Hébreux dans le Sinaï.

 

L’Égypte a bien dominé les ancêtres des Hébreux et les premiers « Israélites » mais à Canaan même ; on sait, par exemple, que Bethléem fut pendant longtemps une garnison égyptienne. Les deux peuples se connaissaient donc très bien, et il y aura bien eu un mot hébreu pour dire « pyramide », mais, cantonné aux échanges oraux, il n’aura pas été consigné par écrit et se sera perdu avec la diaspora. D’où l’emprunt tardif du mot grec par l’hébreu moderne.

 

 

 

Sources bibliographiques

 

 

– Bailly, Anatole, Dictionnaire grec-français, Paris, Hachette, 1901.

Bohas, Georges, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

Chantraine, Pierre, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, Klincksieck, 1977.

– Černy, Jaroslav, Coptic Etymological Dictionnary, Cambridge, Cambridge University Press, 1976.

– Finkelstein,  Israël, et Silberman, Neil Asher, The Bible Unearthed, New York, The Free Press, 2001. Traduit en français par Patrice Ghirardi et publié en 2002 aux éditions Bayard sous le titre La Bible dévoilée, puis en livre de poche aux éditions Gallimard (2004).

Indo-European Lexicon, Pokorny Master PIE Etyma, The College of Liberal Arts, University of Texas, Austin.

– Johnson, Francis, A Dictionary, Persian, Arabic and English, Londres, W.H. Allen, 1852.

– Kazimirski, Albert de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

– Khatef, Laïla, Statut de la troisième radicale en arabe : le croisement des étymons, thèse de doctorat soutenue à l’Université Paris 8 en 2003.

Lane, Edward William, Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate, 1863-1893.

Lang, Karl, Die Etymologie des Wortes « Pyramide », Anthropos, Bd. 18/19, H. 1./3. Jan. - Jun., 1923/1924, pp. 551-553, Anthropos Institute.

http://www.jstor.org/stable/40444372

Le Trésor de la Langue Française.

– Masson Michel, Du sémitique en grec, Paris, Éditions alfAbarre, 2013.

– Militarev Alexander, A complete etymology-based hundred wordlist of Semitic updated, nº 55, p. 74, article mountain.

http://www.jolr.ru/files/%2885%29jlr2012-7%2871-104%29.pdf

Nişanyan, Sevan, Sözlerin Soyağacı, Çağdaş Türkçenin Etimolojik Sözlüğü, dictionnaire étymologique du turc contemporain, 2001.

– Nourai, Ali, An Etymological Dictionary of Persian, English, and other Indo-European Languages.

– Rajki, Andras, Arabic Etymological Dictionary, 2002.

– Real Academia Española, Diccionario de la lengua española, 1970. (DRAE)

– Varjick Hecker, Bernice, The Biradical Origin of Semitic Roots, The University of Texas, Austin, May 2007.

 



[1] Cette étude a d’abord fait l’objet d’une esquisse sous forme de contributions à une discussion ouverte sur le forum Babel, puis d’une intervention orale au cours d’une réunion de la SELEFA. Il a donc bénéficié des apports ponctuels de divers membres de ce forum et de cette association. Qu’ils en soient ici tous très sincèrement remerciés, ainsi que Georges Bohas, Stephan Guth, Annie Schweitzer, Charlotte Touati, Patrick Chemla et Jonas Sibony, pour les améliorations qu’ils ont permis d’apporter à une première mouture du texte.

 

[2] Remerciements à Stephan Guth pour nous avoir signalé cette importante hypothèse.

[3] J. Quack, LingAeg 11, 2003, p. 113-116 ; W. Westendorf, GM 209, 2006, p. 101-103 ; Ph. Collombert, GM 227, 2010, p. 17-22 (Remerciements à A. Schweitzer).

[4] Ce n’est que dans son Supplément que Lane donne le verbe هرم  harima He became a very old man, old and infirm, decrepit, a very old man, et هرم  harim The mind. Et c’est tout.

 

[5] Ce verbe ne doit pas être confondu avec son homonyme plus connu qui a le sens de « marcher rapidement », apparenté à toute une série de mots construits sur le même étymon {h,r} « démarche (course ou marche) », lui-même homonyme de {h,r} « décrépitude » : هرب haraba fuir, s’enfuir, هربذ harbaḏa course moins rapide que le galop, هرج harağa courir beaucoup (en parlant d’un cheval), هرجاب hirjāb rapide à la course (chamelle), هرجل harğala marcher d’un pas incertain et chancelant, هردب hardaba courir à pas rapprochés, هردج hardağa marcher d’un pas rapide, هرع hara‛a courir ou aller vite mais d’un pas tremblant, هركلة harkala démarche fière et pleine de jactance, etc.

[6] Communications épistolaires de Georges Bohas et de Jonas Sibony. On retrouve le même mot dans le nom de la ville palestinienne de Ramallah, et probablement aussi dans celui de Ramatuelle, son pendant occidental.

[7] « Plusieurs racines comportant la séquence BL ont parmi leurs valeurs celle de « mélanger, troubler », v. BWL, BKL, BLBL,.. » (David Cohen, Dictionnaire des racines sémitiques, fascicule 2 p. 65)

[8] « ... on peut parler de parallélisme sémantique lorsqu’un mot M1 exprime deux valeurs sémantiques S1 et S2 et qu’un mot M2 se trouve aussi exprimer ces deux valeurs. » (Masson 1991, p. 1024).

[9] Arabes de la tribu de Ad.

[10] Voir cette même association pierre / montagne – pour une autre racine – dans l’ouvrage d’Alexander Militarev, A complete etymology-based hundred wordlist of Semitic updated, nº 55, p. 74, article « mountain ».

[11] La proximité morpho-sémantique de ce mot avec le grec ἕρμα [hérma] « rocher, récif ; tas de pierres » est troublante.

 

[12] Bohas appelle « étymon » – il écrit celui-ci {r,m}un ensemble non ordonné linéairement de deux consonnes, porteur d’une charge sémantique décelable dans un nombre significatif de racines construites sur cet étymon.

[13] Mot à l’étymologie obscure (Rolland 2015, p. 102). S’il est d’origine non sémitique, on voit que le noyau MR y occupe néanmoins une place centrale qui a dû faciliter l’emprunt.

[14] Probable homonyme de زمهرير zamharīr, “grand froid, température glaciale”, mot hybride composé du pehlevi zam, “hiver” et de l’arabe هرير harīr, “grognement, grondement, hurlement”. (Rolland 2015, p. 102).

[15] Le lexique guèze est largement celui de la Bible, et cette langue n’a pas non plus de mot pour « pyramide ». (Ch. Touati).

Hypothèses sur l’étymologie de l’arabe كتيبة katība[1]

1. Signification du terme

 

Pour Daniel Reig (Dictionnaire Larousse As-Sabil, 1983), ce terme du vocabulaire militaire peut être traduit par les divers mots suivants : bataillon, détachement, escadron, cohorte, phalange. C’est notamment par ce dernier terme de phalange que l’on traduit le nom du célèbre parti politique libanais  الكتائب اللبنانية Al-Katā’eb Al-Lubnāniyya, « les Phalanges Libanaises ».

Pour Kazimirski, ce mot désigne un « détachement de cavalerie de cent à mille cavaliers, un escadron, un régiment ». À l’article جيش ǧayš, “armée”, Kazimirski lui donne un sens supplémentaire : c’est ainsi que l’on désignait autrefois chacune des cinq parties qui composaient une armée : le centre (القلب al-qalb), les deux ailes (الجناحان al-ǧanāhāni), l’avant-garde (المقدّمة al-muqaddima) et l’arrière-garde (الساقة as-sāqa).

Le terme doit avoir une certaine ancienneté, puisqu'il serait cité dans un hadîth du Prophète, où il est question de الإسلام كتيبة katībat al-Islām, « l’armée de l’Islam ».

 

2. Quel rapport entre كتيبة katība et كتب K-T-B, « écrire » ?

 

Les dictionnaires s’accordent pour placer le mot كتيبة katība sous la dépendance de la racine كتب K-T-B, « écrire ». Nous nous proposons d’examiner ci-après les raisons, s’il y en a, qui permettent de légitimer cette association. On est effectivement en droit de s’interroger sur le lien sémantique qui pourrait bien exister entre la notion d’écriture et un terme désignant un ensemble d’hommes armés faisant partie d’une troupe organisée d’une certaine importance.

 

Un francophone répondrait qu’il n’y a probablement pas lieu de s’étonner autant d’un tel lien si l’on considère la dérivation militaire du verbe français écrire, à savoir les termes conscrit et conscription, auxquels on peut ajouter, dans le même champ sémantique, le verbe s’enrôler dérivé de rôle, qui désigne le registre d’inscription des engagés, plus ou moins volontaires selon les pays et les époques. D’ailleurs la forme VIII de K-T-B, إنكتب inkataba, signifie bien « s’enrôler, être inscrit sur un rôle ».

 

Mais cette forme dérivée, avec ce sens, est évidemment moderne. Pour ce qui est des troupes armées arabes du Moyen Âge, il est assez peu probable qu’elles aient été constituées de façon aussi « administrative ». Lorsqu’on rassemblait des cavaliers pour en « former un escadron », on peut douter que l’écriture ait joué, dans la forme de recrutement, un rôle quelconque, c’est le cas de le dire ; on peut douter que le nom de la كتيبة katība vienne du fait qu’elle ait été composée de « conscrits » au sens où nous l’entendons actuellement.

 

 

3. Se pourrait-il que le mot كتيبة katība soit un emprunt ?

 

Face à l’isolement sémantique qui semble être celui de ce mot au sein d’une racine exprimant la notion d’écriture, il est normal, dans un premier temps, de se demander s’il ne pourrait pas s’agir d’un emprunt, à l’instar de nombreux termes anciens du vocabulaire militaire arabe, qui sont issus non seulement du persan et du turc mais aussi du grec et du latin.

 

Un examen du persan et du turc ne donne aucun résultat. En se tournant vers le grec, on tombe évidemment sur le verbe καταϐαινω [katabainô], « descendre ». Le verbe ϐαινω [bainô] a un certain nombre de dérivés qui relèvent de l’art équestre ou de la terminologie militaire, comme anabatês, « cavalier », littéralement : « celui qui monte », apobatês, « celui qui saute d’un cheval à l’autre », epibatês, « soldat à bord d’un bateau », parabatês, « combattant debout à côté du cocher sur un char », mais kataibatês n’était qu’un surnom de Zeus foudroyant faisant des « descentes » chez les humains. Malgré un certain nombre de similitudes, il ne semble donc pas que notre كتيبة katība ait un quelconque rapport avec le verbe grec καταϐαινω [katabainô].

 

Voyons maintenant le latin. On trouve, dans cette langue, un mot, caterva, qui signifie « corps de troupe, bataillon, troupe, bande guerrière », et même « escadron » chez Virgile. Ernout et Meillet précisent que ce terme, d’origine obscure, ne s’applique jamais aux légions romaines mais uniquement aux troupes « barbares ». Il survit tel quel en espagnol avec le sens de « bande, ramassis de gens inorganisé ». Voilà qui est plus intéressant : une altération de caterva par perte du r aurait pu aboutir à كتيبة katība … à moins que ce ne soit l’inverse, à savoir que caterva pourrait être issu de كتيبة katība par l’ajout d’un r épenthétique. Nous laissons la question en suspens.

 

Avant de quitter le latin, on peut faire une remarque à propos de legio, « légion ». Ce mot est généralement rattaché au verbe lego, legere, « cueillir, recueillir, rassembler, choisir ; lire ». On voit que legio est plus probablement lié au sens agricole qu’au sens intellectuel. On n’a aucun document permettant de comprendre comment on est passé du sens agricole au sens intellectuel. On peut d’ailleurs en dire autant du grec λεγω [legô], « rassembler, trier, choisir ; dire ». C’est une des énigmes de l’indo-européen. Les tentatives qui ont été faites pour relier les deux sémantiques ne sont guère convaincantes. On aura remarqué au passage ce curieux parallélisme entre le fait que كتيبة katība ait peut-être un rapport avec l’écriture, et que legio, « légion », en ait un avec la lecture. Voilà qui nous incite à revenir à la racine كتب K-T-B et à l’examiner plus attentivement que nous ne l’avons d’abord fait.

 

 

4. Retour à كتب K-T-B

 

Examiner attentivement la racine كتب K-T-B, cela consiste à lire du début à la fin l’article que Kazimirski lui consacre afin de savoir quels sont, mis à part celui d’écrire, les divers sens de cette racine. C’est ce qu’ont fait Georges Bohas et Abderrrahim Saguer, page 186 de Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012. On y lit que le verbe كتب  kataba relève de l’étymon {b,k} avec le sens premier et fondamental de « nouer et serrer fortement avec une ficelle ou une courroie l’orifice de l’outre ; boucler une femelle, c-à-d. lui mettre une boucle sur le derrière pour l’empêcher de recevoir le mâle ». De ce sens premier et primaire, on passe très facilement au sens de « lier, relier, coudre » dont on constate, en relisant l’article de Kazimirski, qu’il y est récurrent. Jugeons-en :

 

- Forme I (immédiatement après « boucler ») : coudre, recoudre (un sac, une outre).

- Forme II : lier, nouer les pis d’une femelle. (Sens immédiatement suivi de kattaba katībatan, « rassembler des cavaliers et former un escadron »).

- Forme IV : serrer, fermer (le sac) en serrant les cordons.

- Forme VIII : coudre avec un fil double (une outre) ; nouer, serrer (un sac) avec le cordon.

- كتبة kutba : couture ; courroie avec laquelle on coud un sac, une outre, ou avec laquelle on serre un sac pour le fermer ; boucle ou courroie que l’on met sur le derrière d’une femelle pour l’empêcher de recevoir un mâle.

- كتبيّ kutubiyy : relieur. (C’est le premier sens, avant celui de « marchand de livres ».)

- كتيب katīb : cousu ; serré et fermé avec une ficelle.

- مكتب muktab : noué, serré, fermé avec un cordon ou une courroie.

 

Si bien que lorsqu’on tombe sur les mots كتيبة katība et مكاتبة mukātaba, qui ont tous deux le sens de « diplôme », il est légitime de se demander si ce sens n’est pas à chercher dans le fait que l’objet ainsi désigné est maintenu fermé par un ruban plutôt qu’à cause du texte qu’il contient.

 

Et notre كتيبة katība militaire, alors, vue sous cet angle, n’a plus rien à voir avec l’écriture. Comme la legio latine, c’est une troupe dont les membres sont « reliés, attachés, liés » les uns aux autres. Dans certaines armées de l’Antiquité, ce lien n’était d’ailleurs pas que métaphorique : les combattants étaient bel et bien attachés les uns aux autres, solidaires les uns des autres, de façon à constituer un rempart infranchissable de corps vivants, blessés ou morts. La كتيبة katība, qui n’est autre que le féminin substantivé de l’adjectif كتيب katīb, c’est donc, au final, un groupe d’hommes fortement unis autour d’un chef, et avec un objectif commun.

 

 

5. Un curieux parallélisme sémantique

 

Il existe en arabe une autre racine dont le sémantisme rappelle étrangement celui de كتب K-T-B, c’est la racine ضبر Ḍ-B-R : on trouve réunies sous cette racine les notion de « reliure, de brochure de feuillets écrits », et celle de « détachement qui fait des incursions et déprédations sur le territoire ennemi ». Reig et Kazimirski donnent une clef intéressante pour comprendre comment on a pu passer d’un sens à l’autre : c’est par le terme ضبر ḍabr, « détachement (militaire)», que l’on désigne aussi la célèbre « tortue » (testudo) des légions romaines, laquelle se caractérise par la juxtaposition des boucliers en rangs serrés de façons à constituer un rempart métallique contre les flèches ennemies. Ce parallélisme conforte, nous semble-t-il, notre hypothèse quant au sens fondamental de كتيبة katība.[2]

 

 

6. Et l’écriture, alors, dans cette histoire ?

 

Si nous y voyons plus clair dans l’origine du mot كتيبة katība, il nous reste à comprendre comment, dans la racine كتب K-T-B, on est passé de la notion de couture à celle d’écriture. Probablement par un glissement de sens comparable à celui que nous avons relevé plus haut pour le latin lego et le grec λεγω [legô].

 

Hasardons une explication : l’acte d’écrire se caractérise par le fait qu’il consiste à relier des lettres les unes aux autres, des mots les uns aux autres, des phrases les unes aux autres, pour constituer un texte, c’est-à-dire, littéralement, un tissu. Lorsque, plus tard, viendra le moment de relier les uns aux autres des feuillets écrits, on voit que la langue arabe aura deux bonnes raisons de recourir à la racine كتب K-T-B pour désigner cette activité.

 

C’est ainsi que, d’une langue à l’autre, de l’indo-européen au sémitique, depuis des temps immémoriaux, on file la même métaphore. Déjà en akkadien takāpu, probable cognat sinon ancêtre de كتب  kataba, signifiait « piquer, percer, perforer ; coudre ; imprimer un signe cunéiforme. » 

 

 

Ajout de la deuxième édition (2017)

 

Dans cet article, nous faisions l’hypothèse que le sens de كتيبة katība était dérivé du sens coudre du verbe كتب kataba plutôt que de son sens écrire qui nous semblait en effet secondaire et donc dérivé lui aussi de celui de coudre. Probablement sous l’influence du rapport tissu // texte qui nous vient du latin, nous disions :

 

... l’acte d’écrire se caractérise par le fait qu’il consiste à relier des lettres les unes aux autres, des mots les uns aux autres, des phrases les unes aux autres, pour constituer un texte, c’est-à-dire, littéralement, un tissu.

 

Nous aurions dû alors accorder plus d’attention au fait – cité par nous-même dans le même article – qu’un probable cognat sinon ancêtre de كتب kataba, l’akkadien takāpu,  signifiait « piquer, percer, perforer ; coudre ; imprimer un signe cunéiforme ». Nous avions oublié que l’acte d’écrire, à l’époque de la naissance du mot, consistait à inscrire des signes sur un matériau dur, à les y graver, à y faire des incisions. Bref, le sens premier de كتب kataba est bel et bien celui d’écrire mais en gravant dans la pierre, au maillet et au stylet, des signes cunéiformes non reliés entre eux. Il y a donc bien, au sein du verbe كتب kataba, une double présence du coup et de la couture.

 

De ce fait, le sens de كتيبة katība apparaît dès lors plutôt comme étant celui de “section, détachement (au sens militaire)”, où l’on voit que le glissement de sens de couper à celui de partie détachée d’un ensemble est exactement le même qu’en français.

 

 

Sélection bibliographique

 

– Bailly, Anatole, Dictionnaire grec-français, Paris, Hachette, 1901.

– Belot, Jean-Baptiste, Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », Imprimerie catholique, Beyrouth, 1955.

Bohas, Georges, et Saguer, Abderrrahim, Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

Chantraine, Pierre, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, Klincksieck, 1977.

Desmaisons, Jean-Jacques-Pierre, Dictionnaire persan-français, Rome, 1908.

– Ernout, Alfred et Meillet, Antoine, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Paris, Klincksieck, 1932, réédition 2000.

– Gaffiot, Félix, Dictionnaire latin-français, Paris, Hachette, 1934.

– Johnson, F., A Dictionary, Persian, Arabic and English, Londres, W.H. Allen, 1852.

– Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Klincksieck, 1860.

Nişanyan, Sevan, Sözlerin Soyağacı, Çağdaş Türkçenin Etimolojik Sözlüğü, dictionnaire étymologique du turc contemporain, 2001.

– Nourai, Ali, An Etymological Dictionary of Persian, English, and other Indo-European Languages.

http://archive.org/details/AnEtymologicalDictionaryOfPersianEnglishAndOtherIndo-europeanLanguages

– Reig, Daniel, Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », Paris, Librairie Larousse, 1983.

– Société d’Études Lexicographiques et Étymologiques Françaises et Arabes, Bulletin de la SELEFA, Paris, 2002-2011.

– Wehr, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.

 



[1] Cette étude a fait l’objet d’une première publication dans la Lettre de la SELEFA nº 3 de juin 2014, à l’adresse suivante : http://www.selefa.asso.fr/AcLettre_03.htm.

[2] Il y a peut-être un autre parallélisme intéressant à relever. La racine hébraïque דָּבַר d-b-r, probablement apparentée à la racine arabe Ḍ-B-R, signifie « parler ». Elle est traduite en grec dans la Septante par λόγος  [lógos], dérivé de λεγω [legô]…