Études de lexicologie arabe

La diseuse de bonne aventure, par Georges de la Tour


L’apparente polysémie du verbe لصّ laṣṣa

 

 

 

... et quelques considérations sur les mots fr. lisse, lat. lēuis, et grec λεῖος       

 

 

Dans la plupart des racines arabes, le problème qui se pose généralement est celui des liens sémantiques qui, au sein d’un même article de dictionnaire, relient en principe les uns aux autres divers vocables apparemment construits sur une même structure consonantique et les divers sens de certains d’entre eux. La racine لصّ √lṣṣ n’y échappe pas ; observons l’article que Kazimirski consacre au verbe لصّ laṣṣa :

 

1. faire qqch en cachette 2. fermer (la porte) 3. s'attacher et se coller fortement 4. être voleur, faire le métier de voleur, de brigand II. consolider, raffermir (un édifice, une construction) V. se faire voleur, exercer le vol, le brigandage VIII. s'attacher, se coller fortement à qqch

 

On peut discerner relativement aisément une sémantique commune à la plupart des définitions ci-dessus : à partir du sens fondamental de coller (formes I et VIII) on explique le glissement sémantique vers celui de consolider, raffermir (forme II) ainsi que vers celui de fermer une porte (forme I) : il s’agit bien, dans ce dernier cas, d’ajuster un élément de construction à un autre pour assurer une certaine étanchéité à la pièce où l’on se trouve ; enfin, une fois la porte fermée, on peut faire discrètement ce qu’on veut dans la dite pièce (sens 1). Tout cela est cohérent, mais pour le comprendre, il vaut mieux prendre les définitions dans l’ordre inverse de celui où elles sont données par Kazimirski.

 

Restent le vol ou le brigandage (formes I et V), qui ne collent guère, si l’on peut dire, avec le reste. Ce sens étant le seul à subsister en arabe moderne, il nous semble important de tenter de savoir d’où il vient.

 

La consultation d’autres dictionnaires ne nous fait guère avancer : tout ce que nous avons trouvé de nouveau dans les dictionnaires arabes et dans celui de Lane, c’est que لصت laṣt, liṣt, luṣt – qui a lui aussi le sens de « voleur » – n’est qu’une variante régionale de لصّ laṣṣ, liṣṣ, luṣṣ.[1] Face à ce genre de situations, beaucoup d’étymologistes ont le réflexe naturel d’envisager l’hypothèse d’un emprunt. C’est ainsi que لصّ liṣṣ – et a fortiori sa variante لصت liṣt – a pu être considéré par certains comme un emprunt au grec ληϊστής [lêïstês], qui a le même sens et est dérivé de ληΐς [lêïs] « butin ». Le problème est que ce dernier mot, si l’on en croit Chantraine, est sans étymologie. Si bien qu’il est légitime de se demander, comme souvent en pareil cas, si ce mot grec ne serait pas, lui, de la même origine, sémitique ou autre, que l’arabe لصّ liṣṣ. Nous y reviendrons.

 

Mais il importe en tout premier lieu de vérifier si le mot لصّ liṣṣ, en dépit de son apparent isolement au sein de la racine لصّ √lṣṣ, ne serait pas tout bonnement d’origine arabe. On a en effet fini par admettre que la “racine” est un cadre trop étroit pour pouvoir déterminer la place occupée par un vocable dans l’organisation lexicale de l’arabe et recenser les divers membres de sa famille étendue. Pour ce faire, on prend désormais en compte non plus uniquement les trois radicales du mot mais une séquence de deux d’entre elles et l’on examine les significations des mots comportant cette séquence. Les grammairiens arabes eux-mêmes et les orientalistes ont en effet remarqué depuis longtemps des phénomènes de synonymie ou plus souvent de parasynonymie entre racines ayant une séquence consonantique commune. Avec les racines triconsonantiques, il faut essayer les trois combinaisons possibles : 1-2, 1-3 et 2-3. Dans le cas d’une racine sourde, comme notre لصّ √lṣṣ, il n’y a qu’une combinaison et donc qu’une seule séquence possible ; en l’occurrence, c’est lṣ. Nous avons fait une première récolte sur ce critère, dans laquelle nous n’avons conservé que les mots pouvant avoir un rapport sémantique quelconque avec le vol ou le brigandage :

 

بلص balaṣa – II. prendre, reprendre tout sans rien laisser – V. dévorer tout le pâturage, tout ce qui se trouve dans les champs (se dit des troupeaux)

دلّوص dillawṣ mobile, qui remue, qui branle pour n'avoir pas été fixé et raffermi (cf. لاص lāṣa f. I. et لصلص laṣlaṣa)

لاص lāṣa f. I. remuer et ôter une chose de sa place (=لصلص laṣlaṣa)

لاص lāṣa f. O. – III. méditer quelque stratagème, regarder, guetter, dans l'intention de saisir un moment favorable où l'on puisse tromper qqn ou se jeter à l'improviste sur lui

لحاص laḥāṣ malheur, calamité

لصلص laṣlaṣa agiter ce qui est enfoncé (pour pouvoir l’extraire plus facilement) Remarque : Cette importante précision n’est pas donnée par Kazimirski mais par le Lisan :

ولَصْلَصَ الوتِدَ وغيرَه: حركه لِيَنْزِعَه، وكذلك السنان من الرمح والضرس  

 

لعص la‛iṣa être vorace, glouton, adonné au manger et au boire

لقص laqaṣa – VIII. prendre qqch

لموص lamūṣ menteur ; fripon

 

C’est loin d’être une pêche miraculeuse, mais on observe néanmoins dans ce petit corpus la présence de verbes comme بلص balaṣa (forme II) et لقص laqaṣa (forme VIII) qui ont le sens de « prendre qqch à qqn », ainsi que لصلص laṣlaṣa, لاص lāṣa f. I. et دلّوص dillawṣ qui peuvent métaphoriquement évoquer le vol à la tire ou à l’arraché. Il y a deux verbes qui ont le sens de « dévorer », ce qui est aussi une façon de s’emparer avidement de qqch. Le verbe لاص lāṣa f. O. (forme III) relève clairement de la préparation de la rapine et le nom لحاص laḥāṣ « malheur, calamité » désigne une douloureuse conséquence pour la victime du méfait. Enfin avec لموص lamūṣ « menteur ; fripon », on reste dans la même thématique, même si le lien sémantique est plus lâche.

 

Nous n’allions évidemment pas nous contenter d’un si maigre butin. Ayant suffisamment testé et vérifié ailleurs la validité de la théorie de Bohas sur le non ordonnancement des étymons[2], nous nous sommes ensuite intéressé aux racines comportant la séquence ṣl. Quelle n’a pas été alors notre surprise de nous trouver face à un corpus beaucoup plus abondant, et riche de ces parallélismes sémantiques chers à Michel Masson[3], qui permettent d’affirmer l’existence de réseaux de significations révélateurs d’une certaine vision du monde. Grâce à nos deux récoltes combinées, nous avons pu organiser un réseau sémantique du dépouillement qui permet, on va le voir, de situer les acceptions vol et brigandage de la racine لصّ √lṣṣ au sein d’un ensemble lexical morphosémantiquement cohérent. On remarquera que certains mots monosémiques sont de ce fait dépourvus de parallélisme, mais il est généralement assez facile de les rapprocher d’autres mots qui en présentent au moins un ; c’est par exemple le cas du verbe صلمح ṣalmaḥa ci-dessous : il n’a que le sens de raser, mais si on le rapproche de صلمع ṣalma‛a, comme il est légitime de le faire, on n’hésitera plus à l’inclure au corpus.

 

Actions basiques 1 : peler, dénuder, raser, dépecer...

 

بصل baṣala – II. peler, mettre à nu en ôtant l'enveloppe extérieure ou l'écorce, comme l'on fait dans l'oignon, etc. / dépouiller – V. raser / dépouiller / gruger qqn, en tirant de lui peu à peu

بلهص balhaṣa – II. تبلهص tabalhaṣa se dépouiller de ses vêtements / بلهص balhaṣa courir vite, sous l'impression de la peur

بهصل bahṣala dépouiller, ôter (ses vêtements) / dépouiller les autres, les priver de tout

حصل ḥaṣal, حصالة ḥuṣāla balle ou ivraie séparée du grain / حوصل ḥawṣala remplir son gésier (se dit de certains oiseaux) / حصل ḥaṣala – II. tirer, extraire comme produit net ou comme conclusion

خصل ḫaṣala – II. dépecer, couper en morceaux ; tailler (un arbre) ; tailler, pour ainsi dire, un chameau, c-à-d. couper les touffes du poil brouillé

صقل ṣaqala polir, fourbir, rendre lisse et luisant

صلفع ṣalfa‛a raser la tête / devenir pauvre, tomber dans la misère

صلمح ṣalmaḥa raser (la tête)

صلمع ṣalma‛a raser (la tête) ; rendre doux au toucher et lisse / arracher / devenir pauvre

فصل faṣala – II. dépecer un mouton, etc. / فصل faṣala ôter, enlever une chose à qqn

قصل qaṣala battre, égruger (le grain) / XI. إقصألّ ’iqṣa’alla (pour ’iqṣālla) prendre, saisir qqch, empoigner

 

Actions basiques 2 : tirer, extraire, arracher

 

حصل ḥaṣala – II. tirer, extraire comme produit net ou comme conclusion / حوصل ḥawṣala remplir son gésier (se dit de certains oiseaux)

دلّوص dillawṣ mobile, qui remue, qui branle pour n'avoir pas été fixé et raffermi / دلّاص dallāṣ uni, poli ; ras, sans poil

صلب ṣalaba tirer, extraire la moelle des os

صلم ṣalama couper et arracher avec la racine (le nez, une oreille) / صيلم ṣaylam malheur, événement grave

صلمع ṣalma‛a arracher / raser (la tête) / devenir pauvre

لاص lāṣa f. I. remuer et ôter une chose de sa place

لصلص laṣlaṣa agiter ce qui est enfoncé (pour pouvoir l’extraire plus facilement)

نصل naṣala – V. tirer, extraire, arracher quelque chose / dépouiller qqn ; enlever à qqn tout ce qu’il possédait

 

Actions basiques 3 : dévorer (sous-entendu : au détriment d’autrui)

 

بلص balaṣa – V. dévorer tout le pâturage, tout ce qui se trouve dans les champs (se dit des troupeaux) / II. prendre, reprendre tout sans rien laisser

حوصل ḥawṣala remplir son gésier (se dit de certains oiseaux) / حصل ḥaṣal balle ou ivraie séparée du grain

قصبل qaṣbala manger, dévorer tout ce qui se trouve sous la main

قصفل qaṣfala manger tout, consumer tout sans rien laisser

قصمل qaṣmala manger tout, sans rien laisser

لعص la‛iṣa être vorace, glouton, adonné au manger et au boire

 

Résultats de ces actions : chauve, uni, lisse, poli, glissant

 

دلص dalaṣa – أدلص ’adlaṣ qui n'a pas de poil au corps ; qui a la peau encore rase, où le poil commence seulement à pousser – دلّاص dallāṣ uni, poli ; ras, sans poil – دليص dalīṣ uni, lisse, poli / دلّوص dillawṣ mobile, qui remue, qui branle pour n'avoir pas été fixé et raffermi

دلمص dalmaṣa – إدلمصّ ’idlamaṣṣa être chauve (se dit de la tête)

صعل ṣa‛l pelé (âne)

صعلك ṣa‛laka – II. être pelé, perdre son poil (se dit des chameaux) / صعلوك ṣu‛lūk mendiant, gueux. Au pl. des brigands (parmi les Arabes)

صلت ṣalt uni, sans poil, qui n’est pas velu / صلت ṣilt voleur

أصلع ’aṣla‛ chauve sur le devant de la tête ; nu (sol) / صلعاء ṣal‛ā’ malheur, calamité

صلق ṣlq – صليق ṣalīq uni et lisse[4]

ملص maliṣ qui glisse sans cesse dans les mains et qu'il est difficile de tenir (corde) – أملص ’amlaṣ lisse et glissant

نصل naṣala couler, se détacher et tomber (se dit du bois de la flèche quand il se démanche et quitte le fer qui est à son bout, ou du sabot du cheval, etc., quand il tombe) / II. ôter, extraire, tirer

 

Emploi métaphorique : dépouiller, prendre tout

 

بصل baṣala – II. dépouiller / peler, mettre à nu en ôtant l'enveloppe extérieure ou l'écorce, comme l'on fait dans l'oignon, etc.

بلص balaṣa – II. prendre, reprendre tout sans rien laisser / V. dévorer tout le pâturage, tout ce qui se trouve dans les champs (se dit des troupeaux)

بهصل bahṣala dépouiller les autres, les priver de tout / dépouiller, ôter (ses vêtements)

فصل faṣala ôter, enlever une chose à qqn / II. dépecer un mouton, etc.

قصل qaṣala – XI. إقصألّ ’iqṣa’alla (pour ’iqṣālla) prendre, saisir qqch, empoigner / قصل qaṣala couper ; égruger (le grain)

لقص laqaṣa – VIII. prendre qqch

نصل naṣala – V. dépouiller qqn ; enlever à qqn tout ce qu’il possédait / tirer, extraire, arracher qqch

 

Agent : voleur, brigand

 

صعلوك ṣu‛lūk mendiant, gueux. Au pl. des brigands (parmi les Arabes) / صعلك ṣa‛laka – II. être pelé, perdre son poil (se dit des chameaux)

صلت ṣilt voleur – مصالتة muṣālata plagiat qui consiste en ce que le poète s'approprie un vers tout entier d'un autre poète et l'insère dans son poème / صلت ṣalt uni, sans poil, qui n’est pas velu

صلى ṣalā tromper qqn par des paroles flatteuses, enjôler ; tendre des pièges à qqn et le faire tomber dans un malheur

لصت laṣt, liṣt, luṣt voleur, brigand

لصّ laṣṣ, liṣṣ, luṣṣ voleur, brigand, surtout dans les villes

لموص lamūṣ menteur ; fripon

لاص lāṣa f. O. – III. méditer quelque stratagème, regarder, guetter, dans l'intention de saisir un moment favorable où l'on puisse tromper qqn ou se jeter à l'improviste sur lui / IV. au passif, أليص ’ulīṣa être saisi de frayeur et de frisson

 

Conséquences 1 : peur, frayeur, cris

 

بلهص balhaṣa courir vite, sous l'impression de la peur / II. تبلهص tabalhaṣa se dépouiller de ses vêtements

صحل ṣaḥl et أصحل ’aṣḥal qui a la voix rauque

صلّ ṣalla crier, pousser un cri / صالّة ṣālla malheur, coup du sort

لاص lāṣa f. O. – IV. au passif, أليص ’ulīṣa être saisi de frayeur et de frisson / III. méditer quelque stratagème, regarder, guetter, dans l'intention de saisir un moment favorable où l'on puisse tromper qqn ou se jeter à l'improviste sur lui

 

Conséquences 2 : misère, pauvreté, malheur

 

صعلك ṣa‛laka réduire à la misère, rendre indigent, gueux – II. devenir pauvre, tomber dans la misère ; être homme de mauvaise mine, ressembler à un larron ; devenir larron, se faire larron / être pelé, perdre son poil (se dit des chameaux)

صلعاء ṣal‛ā’ malheur, calamité / أصلع ’aṣla‛ chauve sur le devant de la tête ; nu (sol)

صلفع ṣalfa‛a devenir pauvre, tomber dans la misère / raser la tête

صلّ ṣalla f. O. surprendre qqn tomber inopinément sur qqn (se dit d'un malheur) / f. I. crier, pousser un cri

صلمعة ṣalma‛a pauvreté, misère – صلمع ṣalma‛a devenir pauvre / arracher / raser (la tête)

صلى ṣalā tendre des pièges à qqn et le faire tomber dans un malheur / tromper qqn par des paroles flatteuses, enjôler

صيلم ṣaylam malheur, événement grave / صلم ṣalama couper et arracher avec la racine (le nez, une oreille)

لحاص laḥāṣ malheur, calamité

مصمئلّة muṣma’illa malheur, infortune

 

Au cours d’une recherche préalable, nous avions relevé dans plusieurs autres racines – celles-là non construites sur l’étymon {ṣ,l} – ce qui nous avait alors semblé un curieux parallélisme entre le métier de voleur et le fait d’être pelé ou rasé. Qu’on en juge :

 

بلط balaṭa tout enlever, tout emporter (en parlant d’un voleur) / بلاط balāṭ sol uni[5]

أحذّ ’aḥaḏḏ qui a la main légère, adroite (voleur) / أحذّ ’aḥaḏḏ qui a peu de crins (cheval), peu de plumes (oiseau)

سبد sibd rusé et adroit (en parlant d’un voleur) / سبد sabada raser le poil, les cheveux

سلّابة sallāba pillard, voleur / أسلب ’aslaba perdre le feuillage et le fruit, être nu

أطلس ’aṭlas voleur / أطلس ’aṭlas ras, uni, sans poil, glabre

إنطمل ’inṭamala s’associer avec des voleurs / طمل ṭiml loup à poil ras

أمرط ’amraṭ voleur / أمرط ’amraṭ pelé, sans poil, glabre

أمعط ’am‛aṭ voleur / أمعط ’am‛aṭ pelé, sans poil, glabre

ملط milṭ fripon, voleur qui s’approprie le dépôt qui lui est confié / مليط malīṭ qui n’a pas encore de poil

 

On voit que la recherche par l’étymon {ṣ,l} nous aura permis d’accéder beaucoup plus sûrement que cette première et sommaire collecte à la compréhension du réseau sémantique au sein duquel évolue notre لصّ liṣṣ, et de comprendre en même temps par quel cheminement une même racine exprimant l’état d’un animal pelé ou à poil ras en vient à désigner un voleur : on a la confirmation que ce n’est pas le voleur qui est pelé ou plumé, c’est sa victime ! On a aussi et surtout la confirmation que le mot لصّ liṣṣ est d’origine sémitique. Avons-nous pour autant la confirmation que لصّ liṣṣ et ses dérivés sont sans rapport avec les autres sémantismes de la racine لصّ √lṣṣ ? Probablement pas car Bohas et Saguer (2012), p. 51 à 80, ont clairement identifié une matrice de la langue dont les traits sont [{+approximant/+latéral},{+continu}] dont relèvent non seulement tous les sens de لصّ √lṣṣ qui ont à voir avec la notion de coller mais aussi tous les mots de notre corpus signifiant lisse ou manger. Il nous est, dans ces conditions, difficile de ne pas reconnaître l’existence d’une seule et unique racine لصّ √lṣṣ dans laquelle la notion de vol ou brigandage est une lointaine dérivation sémantique de la langue arrivant en bout de chaîne d’une succession de diverses notions liées les unes aux autres par des métaphores et des rapports logiques en cascades. Ce qui, par voie de conséquence, nous amène à constater que Bohas et Saguer n’ont pas perçu cette extension sémantique de leur matrice.

 

De même, Pour Bohas et Bachmar (2013), p. 114, les charges sémantiques de l’étymon {ṣ,l} sont attacher, coller, joindre et tromper. Nous avons vu que ces charges sont secondaires : il faut vraiment partir de toutes les fonctions de la langue et avoir regardé des animaux « brouter » pour comprendre que cet important organe leur sert au moins autant à arracher les pousses d’herbe qu’à se lisser les poils. (2016)

 

 

Quelques considérations en marge sur les mots fr. lisse, lat. lēuis, et grec λεῖος

 

Si l’origine du français lisse était clairement établie, nous aurions simplement conclu à une amusante coincidence et passé notre chemin, mais on devine que ce n’est pas le cas. La notice étymologique du TLF[6] consacrée à cet adjectif nous en dit ceci :

 

"Probablement issu d'un croisement du latin lĭxare, proprement « faire cuire dans l'eau ; extraire par lixiviation », attesté vers 800 au sens de « repasser, polir » (cf. FEW t. 5, p. 383b) avec allīsus « élimé (en parlant d'étoffe) », d'où la voyelle -i- en gallo-romain. Le fr. lisse et lisser s'est surtout répandu à partir de la seconde moitié du XVIe siècle."

 

Précisons que allīsus est le participe de allīdō « heurter contrer, briser », lui-même dérivé de laedō « frapper, blesser » (cf. fr. léser), et que c’est plutôt ēlisus qui a le sens de « usé », mais il a pu y avoir des glissements de sens d’un dérivé à l’autre. Quoi qu’il en soit, Ernout et Meillet terminent leur notice sur laedō en disant : « Pour un radical de ce genre, on ne s’attend pas à trouver une correspondance indo-européenne ». Quant à lixa « eau (chaude) pour laver », d’où est issu lixare, il se rattache à liquō « clarifier, filtrer, liquéfier », de l’indo-européen *leikw- « s’écouler, couler »[7].

 

Mais dans son Dictionnaire des étymologies obscures (p. 374), Pierre Guiraud conteste cette étymologie et en propose une autre :

 

"La famille romane de lĭxare est très complexe.

*Līxare pourrait expliquer l’italien lisciare, l’espagnol lijar, le portugais lixar, mais est incompatible avec l’ancien français licer. D’autre part le passage de lĭxare à *līxare est inexpliqué. Enfin la variante provençale lis, lisar (espagnol et portugais liso) est mal expliquée par le latin allīsus qui signifie « heurter, frapper ». Or cette variante se retrouve dans un autre mot, lissière et lisière, et nous avons suggéré qu’il s’agit de deux formes différentes līcium « trame » et *lītea « bordure ».

Dans ces conditions, on peut se demander si licer (forme moderne lisser) ou liser un tissu ne consiste pas à le tendre en tirant sur les lices « fils de trame » ou les lises « bordures » ? Tel est le technique liser « tirer sur les lisières (d’un drap qu’on foule) pour en faire disparaître les faux plis ».

 

Curieusement, mais sans doute parce qu’ils ont de bonnes et savantes raisons pour cela, ni le TLF ni Pierre Guiraud, à la recherche d’un étymon valable pour le français lisse, ne font la moindre allusion à deux mots phonétiquement proches qui signifient « lisse », l’un en latin et l’autre en grec, à savoir lēuis et λεῖος [leios], ainsi que divers autres mots grecs en λισ(σ)- [lis(s)-] qui sont apparentés à λεῖος et qui ont plus ou moins le même sens.

 

Ernout et Meillet rapprochent le latin lēuis du grec λεῖος et du latin līma « lime », dont ils terminent la brève notice par « Aucun rapprochement sûr. Cf. lēuis ? »

 

De λεῖος Chantraine dit qu’il s’emploie pour définir un sol, un tronc d’arbre, la peau, etc. Parmi ses dérivés, il donne un mot signifiant « sans poil, glabre ». Il ne voit pas à quelle racine indo-européenne le rattacher.

 

En conséquence de quoi nous nous permettons de suggérer que ces mots grec et latin – sans oublier ληΐς [lêïs] « butin » et son dérivé ληϊστής [lêïstês] « voleur » – pourraient bien être de la même origine sémitique que les divers mots arabes construits sur la séquence lṣ que nous avons rencontrés au cours de cette étude. Ce serait en tout cas une direction de recherche dont il vaudrait peut-être la peine d’examiner la pertinence.[8]

 

 

Sources bibliographiques

 

– al-Fīrūzābādī (XIVe), Al-qāmūs al-muḥīṭ.

– al-Ǧawhariyy, Ismā‘īl ben Ḥammād (Xe), Aṣ-ṣaḥāḥ fi l-luġa.

– Belot, Jean-Baptiste, Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », Imprimerie catholique, Beyrouth, 1955.

– Bohas, Georges et Bachmar, Karim, "Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique". Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013.

– Bohas, Georges et Saguer, Abderrahim, Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

– Bohas, Georges, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

– Chantraine, Pierre, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, Klincksieck, 1977.

– Dozy, Reinhart P. A., Supplément aux dictionnaires arabes, Leyde, E. J. Brill, 1881.

– Ernout, Alfred et Meillet, Antoine, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Paris, Klincksieck, 1932, réédition 2000.

– Ibn Fāris al-Qazwīnī (Xe), Muʿǧam maqāyis al-luġa.

– Ibn Manẓūr (XIIIe s.), Lisān al-ʿArab

– Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

– Lane, Edward William, Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate, 1863-1893.

– Masson, Michel, "Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de « couler »", in Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, p. 1024-1041, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991.

– Masson Michel, Du sémitique en grec, Paris, Éditions alfAbarre, 2013.

– Rajki, Andras, Arabic Etymological Dictionary, 2002.

– Reig, Daniel, Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », Paris, Librairie Larousse, 1983.

– Rolland, Jean-Claude, Étymologie arabe : dictionnaire des mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, Paris, L’Asiathèque, 2015.

– Rolland, Jean-Claude, Les mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, thèse soutenue à l’École Normale Supérieure – Université de Lyon, 2014.

– Watkins, Calvert, The American Heritage Dictionary of Indo-European Roots, Boston-New York, Houghton Mifflin Company, Second Edition, 2000.

– Wehr, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.

 

 

Notes

 

[1] Nous avons aussi trouvé dans ces ouvrages que لصص laṣaṣ « trop grand rapprochement (de deux parties du corps : épaules, jambes, dents, etc.) » n’est qu’une variante de رصص raṣaṣ (idée de lier / serrer), mais le sens de « s’attacher et se coller fortement » suffit à expliquer la synonymie.

[2] Georges Bohas appelle « étymon » un ensemble non ordonné linéairement de deux consonnes, porteur d’une charge sémantique décelable dans un nombre significatif de racines construites sur cet étymon.

[3] « ... on peut parler de parallélisme sémantique lorsqu’un mot M1 exprime deux valeurs sémantiques S1 et S2 et qu’un mot M2 se trouve aussi exprimer ces deux valeurs. » Masson (1991), p. 1024.

[4] Comparer avec سرق saraqa « voler ». C’est une légitime direction de recherche complémentaire, d’autant plus qu’en face du premier sens donné par Kazimirski pour لصّ laṣṣa « faire qqch en cachette », on a سرّ sirr « secret ».

[5] Pour Dozy, بلاط balāṭ “carrelage, dallage, dalle ; cour (royale), palais” est issu du latin palatium, “palais”, du toponyme Mons Palatinum. C’est bien possible pour le sens de « palais », mais pour celui de « carrelage », on voit que ce mot est plus probablement d’origine sémitique. On aurait donc affaire à deux homonymes.

[6] Trésor de la Langue Française (en ligne).

[7] Calvert Watkins opte pour une écriture *wleik- de cette racine.

[8] Voir Masson (2013).