مصر Miṣr

Le nom arabe de l’Égypte dans la racine مصر maṣara

 

ومِصْرُ مدينة بعينها، سميت بذلك لتَمَصُّرِها وقد زعموا أَن الذي بناها إِنما هو المِصْرُ بن نوح

(لسان العرب)

En une ligne, le Lisān résume les deux hypothèses généralement admises sur le nom arabe du Caire, « Miṣr » – devenu par suite celui de l’Égypte – mais on voit laquelle a sa préférence[1]. Faisons d’abord rapidement un sort à la seconde, « on a prétendu que Miṣr avait été fondée par Al-Miṣru bnu Nūḥ », autrement dit Misraïm, fils de Cham, et donc plutôt petit-fils que fils de Noé. Il s’agit très probablement d’une étymologie populaire fondée sur une confusion paronymique entre Misraïm et מִצְרַיִם  Mitsraim (ou Mizraim), nom hébreu de l’Égypte, avec une forme de duel qui est peut-être la trace de l’Union politique de la Haute et de la Basse Égypte. En effet, le personnage de Misraïm, évidemment légendaire, n’est cité que deux fois dans la Genèse, à quelques versets de distance, et pas du tout en relation avec l’Égypte.[2]

 

Cette question étant réglée, venons-en à la première hypothèse : « Miṣr fut ainsi nommée du fait qu’elle devint une capitale ». Effectivement, le verbe تمصّر tamaṣṣara signifie « devenir capitale, être déclarée capitale de l'empire (se dit d'une ville) » ; il est dérivé du nom commun مصر miṣr « grande ville ou capitale (d'un royaume) ». Autrement dit, le nom arabe de la capitale de l’Égypte serait issu d’un nom commun devenu un nom propre. Ce n’est cependant pas ce que dit Kazimirski, pour qui c’est exactement l’inverse qui s’est passé :

 

مصر Miṣru et المصر ’al-Miṣru  Égypte, pays et capitale de l'Égypte, c.-à-d. la ville de Fosthath. De là, مصر miṣr, pl. أمصار ’amṣār et مصور muṣūr. 1. Grande ville ou capitale (d'un royaume).

 

C’est assez surprenant. Nous ne prétendons pas qu’un tel cas ne se soit pas produit ailleurs et dans d’autres langues, mais enfin il est rarissime – disons les choses ainsi – qu’un nom commun soit issu d’un toponyme, sauf, bien entendu, lorsque le toponyme donne son nom à une production locale (vin, fromage, porcelaine, tissu, etc.). On a en revanche de nombreux exemples où – pour ne parler que de la langue française – c’est plutôt un élément comme -ville, -bourg, -dun ou -don, château- ou castel-, etc. qui entre dans la composition d’un nom de ville.

 

En accord avec le Lisān plutôt qu’avec Kazimirski, nous avons de bonnes raisons de penser que c’est le nom propre qui est issu du nom commun et qu’il a très probablement d’abord désigné la Grande Ville, la capitale autour de laquelle un pays s’est ensuite constitué. Ce fut le cas pour Rome et pour Byzance. C’est ainsi que la plupart des pays se sont constitués dans l’Antiquité, depuis les cités-états de Sumer jusqu’à l’époque moderne, où plusieurs pays tirent leur nom de celui de leur capitale : le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, le Mexique, pour ne citer que les plus connus. On sait aussi que c’est par le même nom de Maṣr que l’arabe égyptien désigne – à une voyelle près et probablement depuis toujours – à la fois l’Égypte et Le Caire. Ce nom n’est d’ailleurs pas seulement arabe mais sémitique, puisqu’on le retrouve en hébreu, nous l’avons dit, sous la forme מִצְרַיִם  Mitsraim (ou Mizraim), en akkadien sous la forme écrite KUR.mu-ṣur, et en ougaritique sous la forme Msrm.

 

Si nous avons pu facilement nous défaire de l’étymologie populaire vue plus haut, il est déjà plus difficile d’écarter de la même façon le lien apparent entre le nom commun et le nom propre, bien qu’une coïncidence soit toujours possible. Aussi allons-nous tenir cette étymologie pour très probable et nous intéresser maintenant à l’origine du nom commun.

 

Commençons, comme il est naturel, par voir les liens que le nom commun مصر miṣr entretient éventuellement avec les autres vocables de la racine. Voici ces vocables tels que nous les présente le dictionnaire de Kazimirski :

 

NB : La notice étant assez longue, nous y renvoyons le lecteur curieux de la consulter dans son intégralité (Vol. II, p. 1115 et 1116). Pour le lecteur pressé ou moins bien outillé, nous avons sélectionné l’échantillon ci-dessous qui nous a semblé suffisamment représentatif de toutes les notions inventoriées.

 

مصر maṣara 1. Traire une femelle avec le bout des doigts. 2. Tirer tout ce qu’il avait de lait dans les pis. II. 1. Commencer à être épuisé. 2. Donner par petites quantités ou ne donner plus que de temps à autre (se dit d'un homme qui se restreint dans ses générosités). 3. (formé de مصر miṣr) Bâtir une grande ville, de grandes villes. 4. Faire d'une ville une capitale, la désigner comme capitale de l'empire. V. 3. Chercher qqch avec assiduité, en fouillant, en épluchant, etc. 5. Se disperser. 6. Être en petite quantité, avoir diminué. 7. Devenir capitale, être déclarée capitale de l'empire (se dit d'une ville). VIII. 2. إمّصر ’immaṣara pour إمتصر ’imtaṣara être cassé, se casser (se dit du fil).

مصر maṣr 1. N. d’action de la I. 2. Restes de lait dans les pis d’une femelle.

مصر Miṣru et المصر ’al-Miṣru  Égypte, pays et capitale de l'Égypte, c.-à-d. la ville de Fosthath. De là, مصر miṣr, pl. أمصار ’amṣār et مصور muṣūr. 1. Grande ville ou capitale (d'un royaume). – Au duel, المصران ’al-Miṣrān Bassora et Koufa, littér. les deux grandes villes. – المصر ’al-Miṣr et القاهرة مصر Miṣru l-Qāhira Le Caire. 2. Limites, confins qui séparent deux choses ou deux territoires. 3. Magasin, cellier. 4. Terre rouge avec laquelle on marque.

ماصر māṣir Qui sépare deux choses et les disjoint.

مصارة muṣāra Lieu, point de la route, ou moment ou l'en fait prendre au cheval tout son élan pour courir avec la plus grande rapidité.

مصير maṣīr Intestins où s'élabore le chyle.

مصيرة muṣayra Pâté de viande.

ممصّر mumaṣṣar Marqué de terre rouge.

 

Comme pour tant d’autres notices des dictionnaires arabes, on a l’impression, à la lecture de celle-ci, d’un inventaire à la Prévert. Que vient faire le nom de l’Égypte au milieu des restes de lait de la chamelle, des intestins et du pâté de viande ? Comment se fait-il qu’apparaissent, sous une même racine, des notions aussi disparates que la traite des femelles et la prise d’élan du cheval ?

 

À cette question, il n’y a – en arabe, comme dans toutes les langues ­– que deux réponses possibles :

 

1. Il existe au moins deux et probablement plusieurs racines مصر √mṣr homonymes.

2. Certains de ces mots relèvent probablement d’une même racine mais le fil sémantique qui les relie les uns aux autres nous échappe à simple vue et reste à découvrir.

 

Faisons l’inventaire des notions. En première analyse, nous voyons, par ordre d’apparition :

 

1. L’action de traire, avec les extensions normales issues du rapport cause-conséquence : épuiser, diminuer, petite quantité, restes de liquide, …

2. Les lieux protégés, de conservation, de préservation : ville, magasin, cellier…

3. L’assiduité…

4. La cassure, la coupure, la séparation, avec comme extension, les limites et confins et la dispersion…

5. La terre rouge…

6. La prise d’élan du cheval…

7. Les intestins…

8. Le pâté de viande…

 

La consultation du dictionnaire de Lane permet-elle d’y voir un peu plus clair ? La notice consacrée à la racine مصر √mṣr y est nettement moins riche que chez Kazimirski mais on y relève tout de même que مصر miṣr désigne d’abord une limite, une séparation entre deux choses, une frontière, sens pour lequel ce mot a مصور muṣūr pour pluriel et est synonyme de ماصر māṣir. Lane donne un exemple intéressant : ʾištarā fulān ad-dār bi-muṣūri-ha, « Untel a acheté la maison avec ses limites », c’est à d. avec la partie non construite de la parcelle, l’espace entre les murs d’enceinte.

 

À partir de là, nous voyons apparaître pour مصر miṣr « grande ville » deux[3] possibilités qui ne s’excluent d’ailleurs pas l’une l’autre :

1. D’abord entrepôt, bourg commercial, de marché, au croisement des caravanes, le mot a très vite désigné une ville de plus grande importance.

2. Ville fortifiée avec son mur d’enceinte, sa « limite ».

 

Pouvons-nous remonter plus haut ? Oui, quand une racine n’est pas suffisamment parlante, ou qu’elle l’est trop, comme c’est plutôt le cas de مصر √mṣr, le recours à la Théorie des matrices et étymons de Bohas s’impose. Que nous dit cette théorie, en l’occurrence ? Elle nous dit que la racine مصر √mṣr peut être théoriquement construite sur trois étymons différents : {ṣ,m}, {r,m} et {r,ṣ}. Avons-nous des indices nous permettant de deviner lequel de ces trois étymons se cache sous notre مصر miṣr « grande ville » ?

 

La réponse est positive : l’étymon {r,ṣ}, et c’est Kazimirski lui-même  qui nous met sur la voie : المصران al-Miṣrāni désigne le couple « Bassora et Koufa », qui se dit aussi البصرتان ’al-Baṣratāni. Autrement dit, dans ces deux expressions, les racines  بصر √bṣr et مصر √mṣr sont synonymes. Notons, à toutes fins utiles, quelques autres noms de ville du Moyen-Orient qui pourraient présenter la même caractéristique : الصور aṣ-Ṣūr Sour ou Tyr, نصران Naṣrān Nasran, ville de Syrie, et peut-être aussi الناصرة an-Nāṣira Nazareth.

 

Allons donc voir de plus près cette racine بصر √bṣr. On y trouve بصر buṣr « bord, marge », à comparer à مصر miṣr « limite », et بصيرة baṣīra « espace compris entre les murailles d'une maison », qui nous rappelle l’exemple de Lane vu plus haut.

 

On commence à s’intéresser de près à cette séquence ṣr sur laquelle on va brancher diverses troisièmes consonnes. Et l’on trouve ceci :

 

أصر √’ṣr إئتصر ’i’taṣara être nombreux, réunis en grand nombre

حصار ḥiṣār fort, château fort

خصر ḫaṣr emplacement des tentes des Bédouins

صبر ṣabr bord (d’un vase), marge

صرب ṣirb petites cabanes des habitants pauvres, parmi les Arabes à demeures fixes

صرح ṣarḥ château, citadelle

صرّة ṣarra troupe, foule

صرم ṣirm troupe nombreuse (d’hommes), foule ; village, réunion de maisons, de cabanes, y compris leurs habitants – صرمة ṣirma troupeau de chameaux de dix à cinquante

صمر ṣumr bord (d’un vase, d’une coupe)

صور ṣawr bord (d’un fleuve), rivage – صوار ṣiwār troupeau de buffles 

صيّر ṣayyir troupe, bande – صيارة ṣiyāra et صيّرة ṣayyira  bercail, bergerie

عصر ‛aṣr famille, tribu – عصر ‛aṣar et ‛uṣr refuge, asile

قصر qaṣr château, palais[4]  – مقصر muqṣar pièce d’eau, aiguade autour de laquelle les troupeaux paissent – مقاصير maqāṣīr bords d’un disque

 

Qu’en est-il de la séquence rṣ ?

 

خرص ḫirṣ digue – خريص ḫarīṣ bord (d’un fleuve)

رصّ √rṣṣ تراصّ tarāṣṣa se serrer les uns contre les autres (se dit des hommes en foule)

رصع raṣa‛a s’arrêter et rester immobile à une place

عرصة ‛arṣa enclos, enceinte

 

Nous retrouvons dans cet inventaire aussi bien le sémantisme de la limite ou du bord que celui de la troupe de gens (ou de bêtes) réunie au sein d’un lieu clos : campement, village, citadelle. Les preuves s’accumulent : notre مصر miṣr « grande ville »[5] a de fortes chances d’appartenir à cette famille, la famille de l’étymon {r,ṣ} dont la charge sémantique, qui reste à découvrir, a quelque chose à voir avec les lieux de halte et de refuge.

 

Par une démarche oscillant en permanence entre l’onomasiologie et la sémasiologie, Michel Masson, dans son article Étude d’un parallélisme sémantique : « tresser » / « être fort » [6], s’attache à relever dans l’ensemble du lexique sémitique, et principalement dans celui de la langue arabe, les racines illustrant le parallélisme sémantique qu’il a observé entre l’action de tresser et l’état d’être fort. S’appuyant lui-même sur le travail de J.L. Palache[7] qui avait noté pour l’hébreu le lien notionnel entre « nouer, tresser, corde » et « force », l’auteur élargit le champ à tout un réseau qui va de diverses sortes d’intensité à d’autres métaphores comme la contrainte, l’angoisse, l’avarice, etc. Au fil de cet article consacré au sémantisme du lien, nous avons relevé quatre racines construites sur l’étymon {r,ṣ} :

 

حصر ḥaṣara serrer, retenir

حصرم ḥaṣrama tordre en tressant (une corde)

صبر ṣabara lier, attacher

صرّ ṣarra nouer, lier

 

Comme l’auteur ne prétendait pas à l’exhaustivité, nous avons cherché si d’autres racines construites sur le même étymon et avec le même sémantisme du lien pouvaient être ajoutées à ce petit quatuor. En respectant la méthode des parallélismes chers à Masson et en suivant rigoureusement l’ordre de ses rubriques, nous avons effectivement pu constituer le corpus complémentaire suivant :

 

1. corde, nouer, lier / être fort, solide, robuste

 

خرص ḫirṣ bague ; boucle ; anneau / خرص ḫirṣ chameau grand et robuste

رصف raṣafa entourer le haut bout d’une flèche d’une courroie solide ou d’un nerf aplati, pour raffermir le fer qui y est emboîté / رصف raṣufa être solide

صريم ṣarīm bâillon que l’on met à un chevreau / صروم ṣarūm robuste, fort

فراص firāṣ morceau de linge ou de drap dont on s'enveloppe / فراص firāṣ robuste et gros

قرفص qarfaṣa lier qqn en lui attachant les mains sous les pieds / قرافص qurāfiṣ robuste, gros, épais

 

2.a. intensité avec connotation positive : diligence, rapidité, assiduité

 

صريم ṣarīm bâillon que l’on met à un chevreau / صريمة ṣarīma zèle, assiduité, application sans relâche

مصر maṣara 1. traire une femelle avec le bout des doigts. 2. tirer tout ce qu’il avait de lait dans les pis / تمصّر tamaṣṣara chercher qqch avec assiduité, en fouillant, en épluchant – مصر muṣira être lancé pour courir de toutes ses forces (se dit du cheval dont on veut tirer tous les efforts) – مصارة muṣāra lieu, point de la route, ou moment où l'on fait prendre au cheval tout son élan pour courir avec la plus grande rapidité

 

NB : traire, c’est non seulement tirer le pis mais aussi le serrer. D’où la place naturelle dans ce groupe du verbe مصر maṣara.

 

2.b.. intensité de la sensation (domaine de la température)

 

خصار ḫiṣār ceinture / خصر ḫaṣira être très froid (en parlant d’une journée)

صبر ṣabara lier, attacher qqn à qqch / صبرة ṣabra intensité du froid ; froid très intense, cœur de l’hiver

صرّ ṣarra lier, nouer / صرّة ṣarra intensité, violence (du froid, de la chaleur)

قصر qaṣara borner, circonscrire, limiter / قاصر qāṣīr froid

 

2.c. intensité du sentiment, avec connotation négative : méchant, violent

 

قرص qaraṣa pincer qqn (en serrant la chair avec le bout des doigts) ; prendre, saisir ; égoutter, exprimer l'eau d'une étoffe qu'on lave / قرّاصة qarrāṣa caustique, méchant, qui lance des épigrammes contre tout le monde

صرد ṣard clou qui fixe le fer de la lance au bois / مصطرد muṣṭarid fâché, en colère

 

3.a. corde, nouer, lier / nécessité, contrainte

 

صدّر ṣaddara fixer le bât sur le dos du chameau / مصادرة muṣādara contrainte

 

3.b. corde, nouer, lier / angoisse, tristesse, malheur

 

حصر ḥaṣara serrer / حصر ḥaṣira, éprouver un serrement de cœur, une angoisse

صبر ṣabara lier, attacher qqn à qqch / أصبر ’aṣbara tomber dans un malheur ou dans une guerre terrible

صريم ṣarīm bâillon que l’on met à un chevreau / صيرم ṣayram malheur, infortune

 

3.c. corde, nouer, lier / avarice

 

رصيص raṣīṣ serré l’un contre l’autre ou posé l’un sur l’autre / رصّاصة raṣṣāṣa avare

عصر ‛aṣara tordre le linge blanchi pour l’égoutter / إعتصر ’i‛taṣara être avare

قرصع qarṣa‛a écrire très serré, en petits caractères / قرصع qarṣa‛a vivre seul, ne recevoir personne chez soi par avarice

قصر qaṣara contenir et empêcher d’avancer ; contenir, retenir qqch / قصّر qaṣṣara être trop avare dans ses dons

مصر maṣara 1. traire une femelle avec le bout des doigts. 2. tirer tout ce qu’il avait de lait dans les pis / مصّر maṣṣara donner par petites quantités, devenir moins généreux

 

NB : Pour la place de مصر maṣara dans ce groupe, voir le NB en 2.a.

 

3.d. corde, nouer, lier / infirmité

 

خصار ḫiṣār ceinture / خصر ḫaṣir impuissant (sexuellement)

تراصّ tarāṣṣa se serrer les uns contre les autres / رصّاصة raṣṣāṣa sol dur et stérile

قصر qaṣara borner, circonscrire, limiter / قصر qaṣr paresse, négligence, lenteur – أقصر ’aqṣara être impuissant, n’être pas de force à faire qqch

 

3.f. lier, nouer, tresser / remplir complètement

 

خرص ḫarṣ bâillon, morceau de bois ferré qu’on met dans le nœud qui bouche l’ouverture de l’outre / خريص ḫarīṣ rempli (vase)

صمر ṣumr bord (d’un vase, d’une coupe) / صمر ṣimr endroit où l’eau s’arrête ou ne coule que fort lentement après avoir descendu une pente

مصر maṣara 1. traire une femelle avec le bout des doigts. 2. tirer tout ce qu’il avait de lait dans les pis / مصير maṣīr endroit jusqu’où les eaux arrivent

 

NB : Pour la place de مصر maṣara dans ce groupe, voir le NB en 2.a.

 

3.g. lier, nouer, attacher (les animaux) / faire halte, séjourner

 

خصار ḫiṣār ceinture / خصر ḫaṣr emplacement des tentes des Bédouins

رصيعة raṣī‛a tresse de courroies en bas de la ceinture / رصع raṣa‛a s’arrêter et rester immobile à une place

صريم ṣarīm bâillon que l’on met à un chevreau / صرم ṣarama passer un certain temps chez qqn

 

NB : C’est sous cette rubrique que se situent naturellement les vocables vus plus haut de la halte dans un lieu protégé.[8]

 

3.h. lier, nouer / fermer

 

صبر ṣabara lier, attacher / أصبر ’aṣbara fermer, couvrir, boucher (un vase)

 

NB : C’est sous cette rubrique que se situent les vocables de la limite et du bord vus plus haut.

 

3.i. lier /espérer, attendre

 

صبر ṣabara lier, attacher / صبر ṣabara être patient, supporter avec patience

 

3.j. lier / ceinture, collier

 

خرص ḫarṣ bâillon, morceau de bois ferré qu’on met dans le nœud qui bouche l’ouverture de l’outre / خرص ḫirṣ boucle d’oreille, bague, anneau

 

 

En conclusion, à la lumière de cet inventaire, il est maintenant clair pour nous

 

1.      qu’une des charges sémantiques de l’étymon {r,ṣ} est le lien,

2.      que la racine مصر √mṣr est construite sur cet étymon,

3.      que le nom commun مصر miṣr « grande ville ou capitale (d'un royaume) » est issu de cette racine, et

4.      que le nom arabe de l’Égypte est probablement issu de ce nom commun.

 

 

 

 

En marge : La notice مصر √mṣr de Kazimirski

 

Nous avons constaté que la quasi totalité des vocables figurant dans la notice de Kazimirski, trouvent leur place dans le réseau constitué par Michel Masson[9]. À ceux déjà rencontrés ci-dessus nous pouvons ajouter :

 

مصير maṣīr Intestins où s'élabore le chyle : l’intestin est une métaphore de la corde

مصر miṣr, pl. أمصار ’amṣār magasin, cellier : c’est à dire le lieu où, tel le Grandet de Balzac[10], on « serre » les divers objets que l’on range et conserve. (Cf. صرى ṣarā garder, conserver, مقصورة maqṣūra cave où l'on conserve le vin). 

 

Autrement dit, il n’y a probablement, au moins en diachronie, qu’une seule et unique racine مصر √mṣr. D’un point de vue dictionnairique, la notice de Kazimirski est complète mais anarchique. Un reclassement des vocables à partir des rubriques de Masson en permettrait certainement une plus juste appréhension.

 

Ajout de la deuxième édition (2017)

 

En marge de notre article, et plus exactement à la fin, nous avions constaté que la quasi totalité des vocables figurant dans la notice de Kazimirski, trouvaient leur place dans le réseau massonien de la couture. Autrement dit,

– qu’il n’y avait probablement, au moins en diachronie, qu’une seule et unique racine مصر √mṣr,

– que d’un point de vue dictionnairique, la notice de Kazimirski était complète mais anarchique,

– et qu’un reclassement des vocables à partir des rubriques de Masson en permettrait certainement une plus juste appréhension.

 

Nous dirions mieux aujourd’hui : « Un reclassement des vocables à partir de l’arborescence de la coupure-couture-coulure en permettrait certainement une plus juste appréhension. »

 

La question qui se pose alors est celle de la traite du lait qui semble bien un sens primitif de la racine مصر √mṣr. Relève-t-elle de la coulure (et donc du coup) ou bien de la traction, comme le pensent Bohas et Saguer (p. 116) ? Ces auteurs se sont certainement rendu compte que leurs matrices du COUP et de la TRACTION avaient plusieurs extensions sémantiques communes : traire ou téter, c’est enlever, retirer, arracher (COUP : A.1.3.3.) le lait du pis de la mère ; couler, avec ses dérivations diverses (mettre en file, chemin) est – on l’a vu – une branche de notre arborescence ; tresser (TRACTION : A.9.2.3.) en est une autre ; fuir est commun à COUP, à COULER et à TRACTION ; tirer des projectiles (TRACTION : C) est bien proche de donner un coup de lance (COUP : A.2.2.), etc. La matrice de la traction ne serait-elle pas, en fait, une autre matrice du coup ou mieux encore, la quatrième des grosses branches de notre arborescence ? La question est importante mais ce n’est ni le lieu ni à nous d’y répondre.

 

 

Sélection bibliographique

 

 

– Belot, Jean-Baptiste, Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », Imprimerie catholique, Beyrouth, 1955.

– Bohas, Georges et Bachmar, Karim, Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique. Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013.

Bohas, Georges et Dat, Mihai, 2007, Une théorie de l’organisation du lexique des langues sémitiques : matrices et étymons, Lyon, ENS Edition.

Bohas, Georges et Darfouf, N., 1993, « Contribution à la réorganisation du lexique de l’arabe, les étymons non-ordonnés », Linguistica Communicatio, 5/1-2, p. 55-103. 

Bohas, Georges, 2000, Matrices et étymons, développements de la théorie, Lausanne, Éditions du Zèbre.

Bohas, Georges, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

Cohen, David, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2) ; Louvain / Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet), 1993-2012.

– Finkelstein,  Israël, et Silberman, Neil Asher, The Bible Unearthed, New York, The Free Press, 2001. Traduit en français par Patrice Ghirardi et publié en 2002 aux éditions Bayard sous le titre La Bible dévoilée, puis en livre de poche aux éditions Gallimard (2004).

Ibn Manẓūr (XIIIe), Lisān al-ʿArab.

– Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

Khatef, Laïla, 2004, Le croisement des étymons : organisation formelle et sémantique, Langues et Littératures du Monde Arabe, 119-138.

– Khatef, Laïla, Statut de la troisième radicale en arabe : le croisement des étymons, thèse de doctorat soutenue à l’Université Paris 8 en 2003.

Lane, Edward William, Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate, 1863-1893.

Le Trésor de la Langue Française. http://www.cnrtl.fr/

– Masson, Michel, Étude d’un parallélisme sémantique : « tresser » / « être fort », in Semitica XL, p. 89-105, Paris, Maisonneuve, 1991.

– Rajki, Andras, Arabic Etymological Dictionary, 2002. (En ligne).

– Reig, Daniel, Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », Paris, Librairie Larousse, 1983.

– Wehr, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.

 

 


 

DOCUMENT ANNEXE : La notice مصر du Lisān

 

مصر (لسان العرب)
 والمِصْر واحد الأَمْصار.
والمِصْر الكُورَةُ، والجمع أَمصار.
ومَصَّروا الموضع: جعلوه مِصْراً.
وتَمَصَّرَ المكانُ: صار مِصْراً.
ومِصْرُ مدينة بعينها، سميت بذلك لتَمَصُّرِها، وقد زعموا أَن الذي بناها إِنما هو المِصْرُ بن نوح، عليه السلام؛ قال ابن سيده: ولا أَدري كيف ذاك، وهي تُصْرفُ ولا تُصْرَفُ. قال سيبويه في قوله تعالى: اهْبِطُوا مِصْراً؛ قال: بلغنا أَنه يريد مِصْرَ بعينها. التهذيب في قوله: اهبطوا مصراً، قال أَبو إِسحق: الأَكثر في القراءَة إِثبات الأَلف، قال: وفيه وجهان جائزان، يراد بها مصرٌ من الأَمصار لأَنهم كانوا في تيه، قال: وجائز أَن يكون أَراد مِصْرَ بعينها فجعَلَ مِصْراً اسماً للبلد فَصَرفَ لأَنه مذكر، ومن قرأَ مصر بغير أَلف أَراد مصر بعينها كما قال: ادخلوا مصر إِن شاء الله، ولم يصرف لأَنه اسم المدينة، فهو مذكر سمي به مؤنث.
وقال الليث: المِصْر في كلام العرب كل كُورة تقام فيها الحُدود ويقسم فيها الفيءُ والصدَقاتُ من غير مؤامرة للخليفة.
وكان عمر، رضي الله عنه، مَصَّر الأَمصارَ منها البصرة والكوفة. الجوهري: فلان مَصَّرَ الأَمْصارَ كما يقال مَدّن المُدُنَ، وحُمُرٌ مَصارٍ.
 والمِصْران الكوفةُ والبصْرةُ؛ قال ابن الأَعرابي: قيل لهما المصران لأَن عمر، رضي الله عنه، قال: لا تجعلوا البحر فيما بيني وبينكم،مَصِّروها أَي صيروها مِصْراً بين البحر وبيني أَي حدّاً.
والمصر الحاجز بين الشيئين.
وفي حديث مواقيت الحج: لمَّا قُتِحَ هذان المِصْرانِ؛ المِصْر: البَلَد، ويريد بهما الكوفةَ والبَصْرَةَ.
والمِصْرُ الطِّينُ الأَحْمَرُ.

 

 



[1] On trouvera en annexe la notice complète du Lisān.

[2] On sait aussi qu’au moment où l’Ancien Testament a été écrit, et donc inventé le personnage de Misraïm, l’Égypte, avec son nom sémitique, avait derrière elle des siècles d’existence. (Voir notre étude Pyramide).

 

[3] Il y aurait une troisième possibilité, plus douteuse que les deux premières, mais ne négligeons rien : un rapport avec la terre rouge ?

[4] L’origine supposée latine (castra) de ce dernier mot est de ce fait douteuse.

[5] Pour Nikita Elisséef (p. 67), les أمصار ’amṣār sont très clairement des “camps militaires importants” établis par le Calife ‛Umar dans les pays conquis. En font notamment partie Fustât, Basra et Kûfa.

[6] Semitica XL, p. 89-105, Paris, Maisonneuve, 1991. Article partiellement repris dans Masson (2013) p. 116-120. Nous avons aussi fait référence à cet article dans notre étude Les menaces du marabout.

[7] Semantic Notes on the Hebrew Lexicon, Leyde, 1959.

[8] On a le même parallélisme entre le fait d’attacher un animal et celui de séjourner dans un lieu, dans le couple ربط rabaṭa lier /  رباط ribāṭ station, relais ; hôtellerie, caravansérail ; hospice ; édifice solide.

[9] Merci à Michel Masson de nous l’avoir fait remarquer.

[10] Et aussi le Tartuffe de Molière : « Laurent, serrez ma haire avec ma discipline. » Le Tartuffe, III, 2.

 

Le fils et le prophète

  

 

Les mots إبن ibn et نبيّ nabiyy[2] semblent avoir embarrassé Kazimirski. Sous quelle racine les placer ? Dans le doute, il a choisi de placer نبيّ nabiyy une première fois sous نبأ naba’a avec un renvoi vers نبو nbw, puis de le replacer sous نبو nbw avec un renvoi vers نبأ naba’a. Quant à إبن ibn, il a cru bon de le faire d’abord apparaître sous أبن ’abana avec un renvoi vers بنو bnw, mais c’est sous cette dernière racine que le mot est finalement traité.

 

Ces deux cas sont typiques des problèmes que rencontrent les lexicographes arabes ou orientalistes dès qu’ils se trouvent confrontés à une racine trilitère dont l’un des composants est un glide ou une hamza instable. N’y aurait-il pas une autre façon de voir les choses ? Si le mot نبيّ nabiyy peut être indifféremment considéré comme relevant de deux racines différentes, c’est probablement parce que ces deux racines entretiennent entre elles un rapport sémantique proche de la synonymie. Observons-les :

 

نبأ naba’a être haut, élevé ; paraître au-dessus de la tête de qqn, apparaître dans un endroit plus élevé que nous sommes ; venir, aller, passer d'un pays dans un autre ; grommeler (se dit d'un chien) ; annoncer, faire savoir – V. se dire prophète, se faire passer pour prophète.

 

نبا nabā u rebondir (se dit, p. ex. d'un sabre qui au lieu de pénétrer dans un corps s'émousse et rebondit) ; être émoussé, affaibli (se dit de la vue affaiblie) ; être incommode pour qqn, ne pas convenir à qqn (se dit d'une place, d'un lieu de séjour) ; être hideux, désagréable à voir (se dit du corps difforme, etc.). Au passif, être informé – نبوة nabwa rebondissement d'un sabre qui s'émousse et ne pénètre pas dans un corps ;  éloignement ; élévation de terrain – نباوة nabāwa élévation de terrain – نبيّ nabiyy chemin, sentier, route ; terrain élevé ; prophète. Voy. sous نبأ naba’a.

 

Comme on pouvait s’y attendre, ces deux racines ne sont évidemment pas synonymes dans toutes leurs acceptions, mais il apparaît néanmoins qu’il est question çà et là, dans l’une et dans l’autre, 1. d’élévation de terrain, et 2. de transmission d’information.

 

En d’autres termes, les deux racines نبأ naba’a et نبو nbw se caractérisent non seulement par leur commune construction sur la séquence NB mais aussi par un parallélisme sémantique commun terrain élevé / transmission d’information.

 

De nombreux autres verbes sont construits sur la séquence NB :

 

1. Un premier groupe se caractérise par un sémantisme que l’on pourrait définir ainsi : mouvement du bas vers le haut, qu’il s’agisse de l’eau qui jaillit de la source, de la croissance des plantes, de l’enfant qui grandit, comme de tout ce qui est déterré, révélé ou s’élève dans les airs :

 

خنب ḫnb خناب ḫanāb et خنّب ḫinnab long, grand, haut

قنب qanaba sortir de son enveloppe (se dit d'une fleur qui s'épanouit)

نبت nabata pousser, germer, croître (se dit des plantes, d'une dent qui pousse, etc.) ; produire des plantes, se couvrir de plantes (se dit du sol) – II. faire croître, faire pousser ; élever (un enfant) – IV. grandir, être adulte (se dit d'un garçon)

نبث nabaṯa découvrir une chose qui était cachée

نبج nabaǧa sortir, jaillir (pus)

نبخ nabaḫa être levé, se changer en levain 

نبر nabara élever, exhausser (une chose) ; grandir, avoir grandi (se dit d'un petit garçon) – نبرة nabra tout objet un peu élevé au-dessus de la surface d'un corps, bosse ; tumeur – منبر minbar estrade, place un peu élevée au-dessus du sol ; chaire, prône où se place l'imam ou un khatib pour réciter la prière ou haranguer le peuple

نبش nabaša déterrer, exhumer, tirer au clair 

نبط nabaṭa sourdre (se dit de l'eau qui sort de la source) – IV. paraître, sortir au jour

نبع naba‛a sourdre (se dit de l'eau qui sort de la source). De là fig. s'élever au milieu des autres (se dit, p. ex. d'un homme qui se distingue des autres et attire sur lui les regards)

نبغ nabaġa sourdre (se dit de l'eau) ; paraître, apparaître ; être divulgué, ébruité (se dit d'un secret) ; surgir, paraître, s'élever, p. ex. contre le culte établi (se dit p. ex. d'un novateur, d'un hérésiarque) ; devenir poète, commencer à composer des poèmes à un âge très avancé

نبك nbk VIII. être haut, élevé, se dresser dans les airs

نبه nabaha s'éveiller, se réveiller ; être célèbre, connu – نباه nabāh grand, qui a grandi

نتب nataba enfler, se gonfler, se former une bosse, une protubérance

نسب nasab lignage, origine, famille, du côté du père ; nom de famille, de tribu

نصب naṣaba planter, dresser en fichant ou en fixant dans le sol, p. ex. une pierre, une borne ; élever, arborer (un drapeau, etc.) ; être debout, se dresser, se placer dans un lieu et rester debout

نقب naqaba être نقيب naqīb, c.-à-d. chef d'une tribu – نقب naqiba être créé, nommé, élu chef, نقيب naqīb d'une tribu, d'une communauté

نكب nkb منكب mankib élévation de terrain

 

2. Le sémantisme d’un deuxième groupe – où l’on retrouve plusieurs racines déjà présentes dans le premier – se caractérise par l’émission d’un son vocal plus ou moins bruyant allant du cri ou du grognement animal jusqu’à la formulation d’un discours élaboré et éloquent, en passant par l’appel, l’invective ou l’avertissement :

 

أنب ’nb II. réprimander trop sévèrement.

حنبس ḥanbasa parler, causer, raconter

حنبل ḥnbl حنبلة ḥinbāla bavard, loquace

زأنب za’nab paroles blessantes, offensantes

طنب ṭaniba pousser des hurlements (se dit des loups) ; parler longuement, s'étendre dans son discours, être prolixe, long

قنب qanabaقانب qānib loup qui hurle

قنبع qnb‛قنبيعة qinbī‛a grognement des cochons

كنخب kanḫab baragouin, langage inintelligible

نبّ nabba frémir et rendre un bruit (bouc en rut) 

نبث nabaṯa être en colère 

نبج nabaǧa crier, vociférer, aboyer 

نبح nabaḥa aboyer ; siffler (se dit d'un serpent) ; frémir (se dit d'un bouc en rut, etc.)

نبخ nabaḫa parler en se servant d'expressions ronflantes, sonores 

نبر nabara نبرة nabra cri poussé par un homme, cris plaintifs ; élévation de la voix – نبّار nabbār criard, braillard ; éloquent

نبز nabaza appeler qqn d'un sobriquet injurieux ; dire des injures à qqn ; médire de qqn

نبس nabasa parler, surtout avec volubilité et avec des gesticulations

نبص nabaṣa parler ; piailler (se dit des oiseau) ; faire avec les lèvres une sorte de piaillement que les garçons font en cherchant à faire accoupler les oiseaux

نبك nbk VIII. persister dans la révolte ou dans la méchanceté

نبنب nabnaba frémir et rendre un bruit (bouc en rut) 

نبه nabaha II. donner un avertissement à qqn, appeler tout à coup son attention sur qqch ; appeler qqn par son nom

نحب naḥaba pousser des sanglots, pleurer tout haut ; appeler qqn, le traîner devant le juge

ندب nadaba pleurer un mort, le déplorer, surtout pleurer un mort dans une élégie composée en son éloge ; appeler quelqu'un à quelque chose, l'inviter, le convier à qqch – ندبة nudba élégie dans laquelle on déplore et glorifie un homme mort ; masc. disert, éloquent

نرب nrb نيرب nayraba calomnier, se faire calomiateur

نزب nazaba crier (en parlant de la voix propre aux gazelles)

نعب na‛aba croasser (se dit du corbeau) ; crier et dresser le cou en criant, en chantant (se dit du coq ou du crieur public qui appelle à la prière)

نقب naqaba annoncer des nouvelles, du neuf

 

Il est d’ailleurs probable que ces deux sémantismes n’en font qu’un, ou plutôt que le deuxième est simplement dérivé du premier, si l’on veut bien accepter que, telle l’eau de la source, un flot de paroles jaillit de la bouche du locuteur, et d’autant plus si ce dernier est un prophète, un prédicateur au verbe haut.

 

On voit dans quel contexte linguistique se situe le mot نبيّ nabiyy. Même si l’on ne savait pas ce qu’il signifiait, on pourrait déduire des deux inventaires qui précèdent qu’il s’agit probablement d’un être qui s’élève physiquement et moralement au-dessus des autres et leur adresse d’éloquents discours où se succèdent les plaintes et les avertissements, voire les malédictions. Le mot نبيّ nabiyy est donc le correspondant exact – étymologiquement parlant – du grec προφήτης [prophêtês] et du latin predicator, à savoir celui qui « parle devant », qui s’adresse à un public avec une certaine autorité. Le نبيّ nabiyy, c'est celui qui se distingue des autres, vers qui les regards se tournent, qui apparaît comme ayant probablement des choses importantes à dire, et qui va les dire à voix haute. Dans un contexte religieux, il va de soi qu’un prophète ne peut être que le porte-parole de la divinité. Mais la caractéristique principale du prophète, c'est son apparition soudaine, rare, à la fois inattendue et espérée, surtout en période de crise. Qu’il ait ici et là un rapport ou non avec une divinité, qu’il ait été appelé par elle ou en soit le porte-parole, est secondaire et circonstanciel, historique.

 

 

Laissons provisoirement de côté le prophète et tournons-nous maintenant vers le fils. Oublions la hamza instable ; nous restons face à la séquence BN. Et nous nous retrouvons ici aussi avec deux groupes beaucoup moins imposants par leurs volumes mais porteurs des mêmes charges sémantiques que précédemment :

 

1. l’élévation :

 

بان bāna i être supérieur aux autres, surpasser les autres – II. être clair, visible, frapper les yeux ; paraître, pousser (se dit des plantes, de cornes, etc.)

بخن bḫn IX. [’ibḫanna] être debout – بخن baḫn grand, long (se dit des hommes)

بنج binǧ racine ; origine, race, descendance

بنى banā i bâtir, construire, élever un édifice

قبن qabana se dresser et se tenir debout

 

2. le discours

 

أبن ’abana blâmer, réprimander ; pleurer un mort et faire son éloge ; médire de qqn, déchirer qqn

بان bāna i être disert, éloquent, s'exprimer avec lucidité – II. expliquer ; déclarer – III. exposer en termes clairs ; déclarer ; manifester

بنت bnt II. raconter à quelqu'un d'un bout à l'autre tout ce qu'on sait ; blâmer, faire des reproches à quelqu'un de quelque chose

بنق banaqa arranger son discours, en coordonner les parties ; forger un mensonge

بنك bnk II. se réunir et se communiquer en secrets des détails de l'intérieur (se dit des filles qui se racontent réciproquement ce qui se passe à la maison) ; raconter, rapporter

حبن ḥabina se mettre en colère contre quelqu'un

 

Il semble bien que pour les Arabes, le fils – إبن ’ibn – soit donc tout le contraire du in-fans latin, il n’est pas muet, lui, il crie ! Surtout, c’est un des rejetons de la famille, une jeune pousse qui grandit après avoir jailli des entrailles de sa mère.

 

 

Difficile de nier l’évidence : BN = NB. Nous avons affaire ici à une série de racines construites sur ce que Georges Bohas appelle « l’étymon réversible » {b,n}. Cet étymon est en l’occurrence porteur de la charge sémantique élévationdiscours. Ces deux notions, dont la deuxième est dérivée par métaphore de la première, se conjuguent dans un certain nombre de vocables, notamment dans les noms إبن ’ibn et نبيّ nabiyy. On voit par là qu’il n’y a pas grand sens à vouloir absolument rattacher ces mots à une racine trilitère puisqu’ils sont apparentés par leur étymon à chacune des quelque cinquante racines de notre corpus[3].

 

 

En complément à notre démonstration, on trouvera ci-après quelques données complémentaires ni traduites ni commentées sur diverses langues sémitiques, où il apparaît que l’arabe – on pouvait s’en douter – n’est pas la seule d’entre elles à pouvoir s’analyser en étymons porteurs d’une charge sémantique. Ces données, très incomplètes, ne sont qu’un échantillon que l’on espère suffisamment représentatif. Elles ont été extraites des ouvrages (en ligne) suivants :

 

Dictionnaire akkadien, Association Assyrophile de France.

– Rajki, Andras, Arabic Etymological Dictionary, 2002.

Sibony, Jonas, De l’analysibilité des racines de l’hébreu biblique, Thèse de doctorat en sciences du langage - linguistique, École Normale Supérieure de Lyon, 2013 (p. 170).

 

 

Akkadien (Association Assyrophile de France)

 

nabā’u : 1) Tigris flood : to rise ; 2) eau, source ? : to well up , to spring , to gush (?) / to surge (?)

nabû : G. to name (+2 acc.) ; to invoke (a god) ; to nominate ; to decree, ordain D. to lament, wail Š. to cause to proclaim N. to be named ; to be appointed, called upon → nom du dieu Nabû > Nabuchodonosor

nagbu (1) : 1) underground water , a fountain (?) ; 2) water table ; 3) headwaters of a river , a fountain-head 

namba’u : seep , water hole , (water) spring  

nib’u : 1) : a swelling up , a welling up of water , a spring ; 2) a welling up of water , a spring , a source / a fountain , an oasis (?) ; 3) a flux , a leak (?) ; 4) a springing of vegetation 

 

 

Racines sémitiques et cognats (Andras Rajki)

 

n-b-’ : Arab naba’a (gush forth), Heb nava’, JNA nabo’a (a spring)

n-b-t : Arab nabata (grow), Heb navaṭ (sprout)

n-b-ḥ : Arab nabaḥa (bark), Mal nebah, Akk nabaḫu, Heb navaḫ, JNA nwkh

n-b-š : Arab nabaša (exhume), Syr nabaša (grave-robber)

n-b-ṭ : Arab nabaṭa (dig out), Hrs nebot

n-b-y : Arab naba (inform; report ) Akk nabu (name), Heb navi (prophet), Syr nabiya, JNA navi, Amh nabiy

 

 

Hébreu (Jonas Sibony)

 

nâbâʔ Niph. prophétiser נבאHithp. prophétiser, parler sous l’influence de l’inspiration התנבא 

nâbaʕ Hiph. parler, dire, faire jaillir des paroles הביע 

 

 

Ajoutons, pour faire bonne mesure, le nom du dieu égyptien Anubis, dont on a dit qu’il pourrait être apparenté à نبيّ nabiyy. Il fut surnommé latrator « l’aboyeur » par Virgile[4]. Un dieu qui parle haut et fort lui aussi ! Surnom banal pour un dieu-chien ? Intuition de poête ? Ou réelle connaissance du sens originel ?


 

Une question en marge : Le croisement des étymons[5]

 

Plusieurs des racines que nous avons rencontrées peuvent être analysées comme résultant du croisement de l’étymon {b,n} avec un autre étymon, à charge sémantique synonyme ou complémentaire :

 

نبث nabaṯa découvrir une chose qui était cachée

= croisement avec l’étymon {b,ṯ}(ex. بوث bwṯ X. faire sortir)

 

نبح nabaḥa aboyer ; siffler 

= croisement avec l’étymon {ḥ,n}(ex. حنّ ḥanna gémir, ناح nāḥa roucouler

 

نبخ nabaḫa être levé, se changer en levain

= croisement avec l’étymon {b,ḫ}(ex. خبّ ḫabba être d’une belle croissance

 

نبر nabara élever, exhausser

= croisement avec l’étymon {b,r}(ex.  رباrabā augmenter, grandir

 

نبز nabaza appeler qqn d'un sobriquet injurieux

= croisement avec l’étymon {b,z}(ex. أبز ’abaza insulter

 

نبس nabasa  parler avec volubilité

= croisement avec l’étymon {b,s}(ex. سبّ sabba blasphémer, jurer, injurier

 

نبه nabaha s'éveiller, se réveiller 

= croisement avec l’étymon {b,h}(ex. هبّ   habba s'éveiller, se réveiller

نبه nabaha II. donner un avertissement à qqn

= croisement avec l’étymon {b,h}(ex. وبه wabaha faire attention)

 

نتب nataba enfler, se gonfler

= croisement avec l’étymon {t,n}(ex. نتّ natta bouillonner, gonfler les narines de colère

 

ندب nadaba pleurer un mort

= croisement avec l’étymon {d,n}(ex. ندا nadā u appeler)

 

نزب nazaba crier (gazelles)

= croisement avec l’étymon {z,n}(ex. نزّ nazza crier (gazelles))

 

نسب nasab lignage, origine, famille

= croisement avec l’étymon {b,s}(ex. سبب sabab lien de parenté

 

 

 

 

 

Bibliographie

 

– Bohas, Georges et Bachmar, Karim, Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique. Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013.

Bohas, Georges et Dat, Mihai, Une théorie de l’organisation du lexique des langues sémitiques : matrices et étymons, Lyon, ENS Edition, 2007.

Bohas, Georges et Saguer, Abderrahim, Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

Bohas, Georges et Darfouf, N., « Contribution à la réorganisation du lexique de l’arabe, les étymons non-ordonnés », Linguistica Communicatio, 5/1-2, p. 55-103, 1993.

Bohas, Georges, Matrices et étymons, développements de la théorie, Lausanne, Éditions du Zèbre, 2000.

Bohas, Georges, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

Bohas, Georges, et Dat, Mihai, Une théorie de l’organisation du lexique des langues sémitiques : matrices et étymons, Paris, ENS Lettres et Sciences humaines, 2007.

Dictionnaire akkadien, Association Assyrophile de France.

– Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

– Khatef, Laïla, Statut de la troisième radicale en arabe : le croisement des étymons, Thèse de doctorat soutenue à l’Université Paris 8 en 2003.

– Rajki, Andras, Arabic Etymological Dictionary, 2002.

Sibony, Jonas, De l’analysibilité des racines de l’hébreu biblique, Thèse de doctorat en sciences du langage - linguistique, École Normale Supérieure de Lyon, 2013.


Annexe : Le corpus

 

أبن ’abana blâmer, réprimander ; pleurer un mort et faire son éloge ; médire de qqn, déchirer qqn

أنب ’nb II. réprimander trop sévèrement.

بان bāna i être supérieur aux autres, surpasser les autres ; être disert, éloquent, s'exprimer avec lucidité – II. expliquer ; déclarer ; être clair, visible, frapper les yeux ; paraître, pousser (se dit des plantes, de cornes, etc.) – III. exposer en termes clairs ; déclarer ; manifester

بخن bḫn IX. [’ibḫanna] être debout – baḫn grand, long (se dit des hommes)

بنت bnt II. raconter à quelqu'un d'un bout à l'autre tout ce qu'on sait ; blâmer, faire des reproches à quelqu'un de quelque chose

بنج binǧ racine ; origine, race, descendance

بنق banaqa arranger son discours, en coordonner les parties ; forger un mensonge

بنك bnk II. se réunir et se communiquer en secrets des détails de l'intérieur (se dit des filles qui se racontent réciproquement ce qui se passe à la maison) ; raconter, rapporter

بنو bnw’ibn fils – bint fille

بنى banā i bâtir, construire, élever un édifice

حبن ḥabina se mettre en colère contre quelqu'un

حنبس ḥanbasa parler, causer, raconter

حنبل ḥnbl ḥinbāla# bavard, loquace

خنب ḫnb ḫanāb et ḫinnab long, grand, haut

زأنب za’nab paroles blessantes, offensantes

طنب ṭaniba pousser des hurlements (se dit des loups) ; parler longuement, s'étendre dans son discours, être prolixe, long

قبن qabana se dresser et se tenir debout

قنب qanaba sortir de son enveloppe (se dit d'une fleur qui s'épanouit) – qānib loup qui hurle

قنبع qnb‛qinbī‛a grognement des cochons

كنخب kanḫab baragouin, langage inintelligible

نبأ naba’a être haut, élevé ; paraître au-dessus de la tête de qqn, apparaître dans un endroit plus élevé que nous sommes ; venir, aller, passer d'un pays dans un autre ; grommeler (se dit d'un chien) ; annoncer, faire savoir – V. se dire prophète, se faire passer pour prophète.

نبّ nabba frémir et rendre un bruit (bouc en rut) 

نبت nabata pousser, germer, croître (se dit des plantes, d'une dent qui pousse, etc.) ; produire des plantes, se couvrir de plantes (se dit du sol) – II. faire croître, faire pousser ; élever (un enfant) – IV. grandir, être adulte (se dit d'un garçon)

نبث nabaṯa découvrir une chose qui était cachée ; être en colère 

نبج nabaǧa crier, vociférer, aboyer ; sortir, jaillir (pus)

نبح nabaḥa aboyer ; siffler (se dit d'un serpent) ; frémir (se dit d'un bouc en rut, etc.)

نبخ nabaḫa être levé, se changer en levain ; parler en se servant d'expressions ronflantes, sonores 

نبر nabara élever, exhausser (une chose) ; grandir, avoir grandi (se dit d'un petit garçon) – nabra tout objet un peu élevé au-dessus de la surface d'un corps, bosse ; tumeur ; cri poussé par un homme, cris plaintifs ; élévation de la voix – nabbār criard, braillard ; éloquent – minbar estrade, place un peu élevée au-dessus du sol ; chaire, prône où se place l'imam ou un khatib pour réciter la prière ou haranguer le peuple

نبز nabaza appeler qqn d'un sobriquet injurieux ; dire des injures à qqn ; médire de qqn

نبس nabasa parler, surtout avec volubilité et avec des gesticulations

نبش nabaša déterrer, exhumer, tirer au clair 

نبص nabaṣa parler ; piailler (se dit des oiseau) ; faire avec les lèvres une sorte de piaillement que les garçons font en cherchant à faire accoupler les oiseaux

نبط nabaṭa sourdre (se dit de l'eau qui sort de la source) – IV. paraître, sortir au jour

نبع naba‛a sourdre (se dit de l'eau qui sort de la source). De là fig. s'élever au milieu des autres (se dit, p. ex. d'un homme qui se distingue des autres et attire sur lui les regards)

نبغ nabaġa sourdre (se dit de l'eau) ; paraître, apparaître ; être divulgué, ébruité (se dit d'un secret) ; surgir, paraître, s'élever, p. ex. contre le culte établi (se dit p. ex. d'un novateur, d'un hérésiarque) ; devenir poète, commencer à composer des poèmes à un âge très avancé

نبك nbk VIII. être haut, élevé, se dresser dans les airs ; persister dans la révolte ou dans la méchanceté.

نبنب nabnaba frémir et rendre un bruit (bouc en rut) 

نبه nabaha s'éveiller, se réveiller ; être célère, connu – II. donner un avertissement à qqn, appeler tout à coup son attention sur qqch ; appeler qqn par son nom – nabāh grand, qui a grandi

نبو nbwنبا nabā rebondir (se dit, p. ex. d'un sabre qui au lieu de pénétrer dans un corps s'émousse et rebondit) ; être émoussé, affaibli (se dit de la vue affaiblie) ; être incommode pour qqn, ne pas convenir à qqn (se dit d'une place, d'un lieu de séjour) ; être hideux, désagréable à voir (se dit du corps difforme, etc.). Au passif, être informé – nabwa rebondissement d'un sabre qui s'émousse et ne pénètre pas dans un corps ;  éloignement ; élévation de terrain – nabāwa élévation de terrain – nabiyy chemin, sentier, route ; terrain élevé ; prophète. Voy. sous نبأ naba’a.

نتب nataba enfler, se gonfler, se former une bosse, une protubérance

نحب naḥaba pousser des sanglots, pleurer tout haut ; appeler qqn, le traîner devant le juge

ندب nadaba pleurer un mort, le déplorer, surtout pleurer un mort dans une élégie composée en son éloge ; appeler quelqu'un à quelque chose, l'inviter, le convier à qqch – nudba élégie dans laquelle on déplore et glorifie un homme mort ; masc. disert, éloquent

نرب nrb nayraba calomnier, se faire calomiateur

نزب nazaba crier (en parlant de la voix propre aux gazelles)

نسب nasab lignage, origine, famille, du côté du père ; nom de famille, de tribu

نصب naṣaba planter, dresser en fichant ou en fixant dans le sol, p. ex. une pierre, une borne ; élever, arborer (un drapeau, etc.) ; être debout, se dresser, se placer dans un lieu et rester debout

نعب na‛aba croasser (se dit du corbeau) ; crier et dresser le cou en criant, en chantant (se dit du coq ou du crieur public qui appelle à la prière)

نقب naqaba annoncer des nouvelles, du neuf ; être naqīb, c.-à-d. chef d'une tribu – naqiba être créé, nommé, élu chef, naqīb d'une tribu, d'une communauté

نكب nkb mankib élévation de terrain

 

 



[2] Avertissement : cette étude se veut purement lexicologique. On n’y trouvera donc ni réflexion religieuse sur la relation entre un quelconque prophète et une quelconque divinité, ni considérations historiques sur le rôle du prophète dans telle ou telle religion.

 

[3] Voir le corpus en annexe.

[4] Énéide VIII, versets 696-700.

[5] Voir aussi ce que nous disons à la fin de notre étude Le lien et la menace sur le statut de la troisième consonne associée à l’étymon.

Pluies et parfums 

 

Cette étude est née d’une question à nous posée par une jeune arabisante en ces termes :

 

... je me demandais si le mot arabe عطر ‛iṭr pour « parfum » dérivait de éther, du latin aether, du grec ancien αἰθήρ [aithêr] « air, éther ». 

 

La coincidence est effectivement amusante et peut servir de moyen mnémo-technique pour retenir la forme d’un mot nouvellement appris et son sens – c’était effectivement le cas –  mais la réponse est négative. On pourrait se contenter d’arguer du ayn initial, qui est en quelque sorte, et à de rares exceptions près[1], la marque de fabrique infaillible des mots de vieille souche arabe, alors que αἰθήρ est notoirement issu de la racine indo-européenne *ai- « brûler ». Mais on peut aller plus loin pour étayer davantage et définitivement la réponse.

 

Commençons par la consultation de l’article que le dictionnaire de Kazimirski consacre à la racine عطر √‛ṭr :

 

عطر ‛aṭira exhaler de bonnes odeurs, sentir bon ; contacter une bonne odeur, un parfum. – II. parfumer, imprégner d'odeurs. – V. se parfumer, mettre des senteurs sur son corps, sur ses habits ; s'imprégner d'une bonne odeur, contracter une bonne odeur ; être parfumé, sentir bon. – X. se parfumer ; vouloir qu'on se parfume.

 

Les noms et adjectifs qui suivent le verbe ne nous apprennent rien de plus, la racine est parfaitement monosémique, ce qui est d’ailleurs assez surprenant pour une racine arabe.

 

À l’heure où nous écrivons, ne disposant pas du fascicule du DRS[2] traitant des racines ayant un ayn pour initiale, nous avons consulté, faute de mieux, le rudimentaire dictionnaire en ligne de Rajki[3] avec le résultat suivant :

 

aṭṭara : perfume [Sem -ṭ-r, Syr aṭor (breathing, smoking)]

 

Autrement dit, à la base de notre mot, il y aurait bien une racine sémitique -ṭ-r mais le seul cognat connu serait le syriaque aṭor « action de respirer, de fumer ».

 

Dans ces cas-là, on s’étonne généralement de ne pas trouver de cognat akkadien. Aussi va-t-on alors consulter un dictionnaire d’akkadien, par exemple celui, également en ligne, de l’Association assyrophile de France où l’on essaie successivement parfum, respirer et fumer. Rien de bien satisfaisant pour les deux premières recherches, mais la troisième – Merci Rajki ! – nous donne la clé :

 

akkadien : qatāru  « fumer, brûler de l’encens »

Cognats :

proto-sémitique : *qaṭār

arabe : قُطُر quṭur  « encens »

hébreu :  קָטַר qāṭar  

ougaritique :   qṭr   « fumée, encens »

 

Et oui, nous l’avions oublié ! Dans les mots relevant de la racine arabe قطر √qṭr, il n’est pas seulement question de gouttes qui tombent mais aussi de parfums :

 

قطّر  qaṭṭara parfumer (ses vêtements, etc.) avec du bois d'aloès, en le brûlant

تقطّر taqaṭṭara se parfumer avec de l'encens, de l'aloès brûlé

 

Revenons à Rajki, pour voir ce qu’il dit de la racine قطر √qṭr :

 

qaṭara : drip; distill [Mal qaṭar, Akk qataru (smoke), Heb qiṭor (steam), Syr ‘aṭor (smoking), Tig qetare (fragrance), Uga qṭr (smoke), Phoen qṭrt (perfume), Ebl quṭurru (smoke)]

 

Aucune racine sémitique cette fois, simple négligence, mais, pour compenser et qui revient au même, une flopée de cognats, dont le syriaque ‘aṭor ... que Rajki avait déjà associé à عطّر ‛aṭṭara ! Les deux ouvrages se complètent à merveille.

 

Il est difficile, dans ces conditions, de ne pas admettre une parenté certaine entre les deux racines arabes عطر √‛ṭr et قطر √qṭr. Il est même probable que عطر √‛ṭr est issu de قطر √qṭr par mutation du q en ayn, ce qui expliquerait sa monosémie.[4] Quant au sens, nous accepterons provisoirement que les notions de vapeur, fumée, goutte et parfum soient sémantiquement liées.

 

La question suivante que l’on se pose, c’est celle de la taille de la petite famille que nous venons de découvrir. Avons-nous affaire à des doublets isolés au sein du lexique arabe, ou ces deux-là ne sont-ils que la face émergée d’un iceberg au volume insoupçonné ? La logique et l’expérience veulent que, dans ces cas-là, on examine les charges sémantiques des diverses autres racines en -ṭr, puisque ce bilitère est à l’évidence l’élément stable de la famille, et qu’il pourrait, à lui seul, en être également le dénominateur sémantique commun.

 

Le troisième larron qui vient alors immédiatement à l’esprit est la racine مطر √mṭr. En matière de gouttes, la pluie est reine. Et elle est source de nombreuses métaphores, toutes exprimées de quelque façon par la première forme du verbe ou par une de ses formes dérivées. Qu’on en juge :

 

مطر maṭara 1. tremper, inonder quelqu'un d'eau (se dit de la pluie qui tombe, soit sur la personne, soit sur ses champs)

2. métaph. combler quelqu'un de biens

3. remplir (une outre)

4. marcher d'un pas rapide (se dit d'un cheval)

5. partir et s'enfoncer dans l'intérieur des terres

6. emporter, enlever, emmener quelqu'un ou quelque chose

7. s'abattre avec rapidité en descendant des airs (se dit d'un oiseau)

8. être porté avec rapidité par sa monture, ou arriver promptement étant porté par sa monture

- مطر maṭira faire tomber la pluie (se dit du ciel)

- au passif, مطر muṭira être trempé par la pluie, recevoir la pluie (se dit d'un homme ou du sol) ; de là, au fig., recevoir, obtenir (une charité, un don, etc.)

F. IV 1. faire que le ciel envoie de l'eau (se dit de Dieu) ; faire tomber de l'eau (se dit du ciel)

2. suer, transpirer de manière que le front soit en sueur

3. se taire, ne dire mot

4. trouver un endroit arrosé par la pluie, entrer dans un lieu qui a reçu la pluie

5. inonder, tremper quelqu'un de pluie, et affliger par de grandes pluies

F. V 1. laisser tomber la pluie (se dit du ciel)

2. partir et s'éloigner pour parcourir les pays

3. s'abattre avec rapidité (se dit d'un oiseau qui descend des airs)

4. devancer un autre cheval courant sur la même route (se dit d'un cheval)

5. s'exposer à la pluie, se laisser tremper par la pluie

F. X 1. demander de la pluie à Dieu

2. demander à quelqu'un de se montrer généreux et large dans ses dons, s'adresser à la munificence de quelqu'un

 

Seule bizarrerie dans cet ensemble parfaitement cohérent : la troisième acception de la forme IV : on se demande quel rapport il peut bien y avoir entre pleuvoir et se taire. La pluie évoque généralement plutôt un flot de paroles que le silence. D’ailleurs Kazimirski nous donne effectivement un peu plus loin مطرير mirīr « criarde et dévergondée (femme) ». Il doit y avoir une explication, mais il serait hors sujet de nous attarder ici plus longtemps sur cette apparente exception.[5]

 

Comparons مطر maṭara et قطر qaṭara :

 

قطر qaṭara 1. tomber goutte à goutte

2. faire couler ou tomber goutte à goutte, distiller

3. traire (une femelle) avec deux doigts

4. enduire, frictionner (un chameau galeux) de goudron

5. courir et passer rapidement

6. enlever qqch tout à coup et se sauver

7. s'engager dans l'intérieur du pays pour le traverser

8. jeter qqn avec violence par terre

9. coudre, confectionner (un vêtement)

10. attacher les bestiaux les uns à la suite des autres, de manière qu'ils forment une file, une chaîne

F. II. 1. faire tomber goutte à goutte

2. faire pencher d'un côté, ou renverser sur le côté

3. désarçonner qqn et le jeter à bas de cheval

4. jeter qqn par terre (se dit du cheval qui renverse son cavalier)

5. attacher les chameaux à la file

6. parfumer (ses vêtements, etc.) avec du bois d'aloès, en le brûlant

F. IV. 1. faire tomber goutte à goutte

2. être près de s'écouler par gouttes, de tomber goutte à goutte, de distiller une liqueur

3. renverser (p. ex. un cavalier en le perçant avec la lance)

4. attacher les chameaux à la file

F. V. 1. être couché sur le flanc ; être renversé par terre ; tomber du haut de son corps, non pas à la renverse ou sur le devant, mais du côté droit ou du côté gauche

2. être arraché avec la racine et gisant par terre (se dit d'un arbre, d'un tronc)

3. rester en arrière des autres

4. fondre sur qqn du haut des airs

5. se parfumer avec de l'encens, de l'aloès brûlé

F. VI. 1. tomber goutte à goutte (en parlant de plusieurs choses à la fois)

2. marcher à la file, en faisant la chaîne

3. marcher côte à côte

F. IX commencer à sécher sur pied (se dit d'une plante)

F. X. 1. distiller, faire couler goutte à goutte

2. vouloir d'un liquide qui tombe goutte à goutte

F. XI. 1. commencer à sécher sur pied (se dit d'une plante)

2. se sauver et s'enfuir (se dit d'une chamelle, quand elle fuit levant la queue et la tête)

3. être en colère (se dit d'un homme)

 

Il y a là aussi quelques acceptions surprenantes (sécher sur pied, être en colère, ...) et d’autres qui relèvent probablement d’une racine homographe (être arraché, rapport avec قطع qaa‛a ?) mais on retrouve bien dans l’un et l’autre articles les mêmes images de pluie, de chute, de course et de parfum, auxquelles s’ajoutent les métaphores propres aux gouttes comme la chaîne ou la file en marche d’animaux identiques.

 

            De la goutte de pluie à la goutte de parfum, il semble donc bien que la notion de goutte ou de couler (goutte à goutte) puisse être une des charges sémantiques du bilitère -ṭr. À ce stade de notre recherche, on se doit d’aller voir de près les sens des racines essentiellement construites sur ces deux consonnes, à savoir la racine dite “sourde” طرّ √ṭrr et toutes celles comportant un glide : وطر √wṭr, طور √ṭwr, طير √ṭyr, طرو √ṭrw et طري √ṭry. Cette dernière racine n’étant pas attestée et la racine وطر √wṭr ne l’étant que par le seul nom وطر waṭar “affaire nécessaire, besoin, but à atteindre”[6], il nous reste les mots suivants :

 

طرّ ṭarra pousser vigoureusement devant soi, faire marcher d'un pas accéléré (les chameaux, etc.) ; enlever, ravir, emporter, arracher ; tomber en bas – مطرّى muṭarran mêlé d’aromates

 

dans lequel nous retrouvons le parfum et plusieurs des acceptions de مطر maṭara,

 

طور ṭūr et طوار ṭawār chose qui est pareille à une autre ou qui correspond à l'autre

 

qui nous rappelle la locution française “se ressembler comme deux gouttes d’eau”,

 

طار ṭāra voler, s'élancer, se porter avec rapidité vers qqch ; apporter promptement qqch – IV. faire voler ; éloigner, chasser (p. ex. le sommeil). – VI. voler en éclats, ou se répandre en flocons, en brins, etc., se disperser, être dispersé (se dit des étincelles, ou d'un nuage qui s'éparpille sur tout le ciel. – X. se répandre partout, se disséminer, être dispersé ; être enlevé et disparaître ; courir avec une grande rapidité, proprem. vouloir voler (se dit d'un cheval qui court).

 

dans lequel nous retrouvons des images de pluie et d’autres acceptions de مطر maṭara, comme la course du cheval, et

 

طري ṭariya et طرو ṭaruwa être tout frais, récemment cueilli et encore humide (se dit, p. ex., des végétaux, des fruits, etc.) – II. rafraîchir, rendre plus frais ce qui était sec, humecter (p. ex., des aromates secs, en y mêlant de frais) ; assaisonner (un mets) – IV. confire des aromates, etc., dans du miel

 

dans lequel nous retrouvons la pluie sous forme de rosée et des aromates en guise de parfums.

 

Nous glanerons bien d’autres exemples, entre autres :

 

أطراب ’aṭrāb bouquet de plantes odoriférantes

خطّار ḫaṭṭār huile d'olive parfumée de divers aromates 

طريام ṭiryam miel ; nuage épais formé par l'amoncèlement de plusieurs nuages

طريقة ṭarīqa rigole, ruisseau

فطر fuṭr gouttes de lait qui paraissent au bout des trayons d'une femelle

etc.

 

dans lesquels on voit que nous n’avons pas hésité à poursuivre nos investigations au-delà des limites généralement admises, en faisant quelques incursions dans le plus vaste champ des racines saines.

 

Il nous reste un dernier pas à franchir : dépasser le strict cadre du bilitère -ṭr- et oser l’« étymon » {r,ṭ} de Georges Bohas. Rappelons de quoi il s’agit : Bohas appelle « étymon » un ensemble non ordonné linéairement de deux consonnes, porteur d’une charge sémantique décelable dans un nombre significatif de racines construites sur cet étymon. Si Bohas a raison, nous devrions donc retrouver dans bien d’autres racines les diverses notions et extensions sémantiques rencontrées jusqu’ici.[7]

 

            Pour diminuer les risques de nous égarer, nous allons appliquer à la théorie de Bohas la méthode des parallélismes sémantiques de Michel Masson. Rappelons aussi de quoi il s’agit : « ... on peut parler de parallélisme sémantique lorsqu’un mot M1 exprime deux valeurs sémantiques S1 et S2 et qu’un mot M2 se trouve aussi exprimer ces deux valeurs. »[8] C’est par cette méthode que, dans son article Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de « couler »[9], Masson rapproche un grand nombre de racines les unes des autres, parmi lesquelles قطر √qṭr et مطر √mṭr mais sans pour autant accorder à ces deux dernières le traitement particulier qu’elles nous semblent mériter. L’auteur, qui en reste le plus souvent prudemment à constater ces parallélismes, ne s’aventure guère à comparer des formes, sauf, justement, à la fin de cet article-là, où il s’interroge sur les valeurs qui pourraient être communes aux racines construites non sur le bilitère ṬR mais sur le bilitère BL dont il a remarqué la présence insistante dans son corpus. Nous nous proposons ci-après de lui emboîter le pas et de reprendre, partie par partie, moyennant l’ajout de quelques rubriques, le schéma directeur du même article, mais en l’appliquant cette fois à l’étymon {r,ṭ}.

 

 

1. Noms d’objets liquides

 

1.1. Sécrétion organique

 

a) lait

 

خطر ḫiṭr lait clair et aqueux / خطر ḫaṭr nuage

طثر ṭṯrطاثر ṭāṯir lait épaissi, caillé / طثرة ṭaṯra eau épaisse

طفرة ṭafra crème (de lait) / طفرة ṭafra saut, soubresaut (2.6)

فطر fuṭr gouttes de lait qui paraissent au bout des trayons d'une femelle ; lait qui reste dans les mamelles de la femelle après qu'elle a été traite / فطير faṭīr précipité, irréfléchi ou fait à la hâte (2.1)

 

b) sang

 

قاطر qāṭir sang de dragon / قطر qaṭara tomber goutte à goutte

 

c) graisse fondue

 

طرق ṭirq graisse / مطروق maṭrūq amolli et rafraîchi pour avoir été battu par la pluie (plante, herbe qui était déjà desséchée)

 

d) venin, fiel

 

فطر fuṭr sorte de champignon vénéneux / فطير faṭīr précipité, ou fait à la hâte (2.1)

 

e) sueur

 

أمطر ’amṭara suer, transpirer / مطر maṭara tremper, inonder d'eau

 

f) fiente, urine et excréments

 

خارط ḫāriṭ qui rend des excréments clairs / خريطى ḫurayṭā sanglots

خطر ḫaṭr saletés, comme fiente et urine, qui s'agglutinent aux flancs des chameaux / خطر ḫaṭr nuage

طرد ṭarid abîmé, sali d’urine et de fiente pour avoir été traversé par des chameaux (abreuvoir, pièce d'eau) / إطّرد ’iṭṭarada couler, poursuivre son cours (se dit d'un cours d'eau)

طرّق ṭarraqa rendre les excréments / طريقة ṭarīqa rigole, ruisseau

مرط maraṭa rendre les excréments / مراطة murāṭa cheveux qui tombent (1.3.b)

 

g) larmes et sécrétions de l’œil

 

خريطى ḫurayṭā sanglots violents et prolongés / خارط ḫāriṭ qui rend des excréments clairs

طحر ṭaḥara jeter au dehors, rendre (se dit, p. ex., de l'œil, quand il sécrète un brin ou les ordures qui s'y étaient introduits, ou de la source qui en battant lance dehors quelques débris de plantes, etc.) / طحر ṭaḥr petit nuage

طرف ṭarafa blesser qqn à l'œil au point d'en faire couler des larmes / طرف ṭarafa repousser, éloigner

 

h) sperme

 

طرق ṭarq sperme (d’un étalon) / طريقة ṭarīqa rigole, ruisseau

طيّر ṭayyara féconder toutes les femelles (se dit d'un étalon par lequel on les a fait saillir) / طار ṭāra voler, s'élancer

 

i) fausse couche

 

طرح urḥ fausse couche / طرح ṭaraḥa chasser, repousser, éloigner (2.5)

 

 

1.2. Produits liquides d’usage courant

 

a) poix, résine, sève

 

خراط ḫarāṭ substance grasse qui coule de la racine du papyrus / خارط ḫāriṭ qui rend des excréments clairs

قاطر qāṭir résine – قطران qaṭrān poix / قطر qaṭara tomber goutte à goutte

 

b) vin

 

سطار suṭār  espèce de vin aigrelet – مسطار musṭār, misṭār vin nouveau et aigrelet et qui étourdit aussitôt celui qui le boit, vin qui n'a pas suffisamment cuvé

صطر ṣṭr مصطار mušṭār vin (= variante de مسطار musṭār)

 

c) miel

 

طريام ṭiryam miel / طريام ṭiryam nuage épais formé par l'amoncèlement de plusieurs nuages

 

d) huiles et parfums

 

أطراب ’aṭrāb bouquet de plantes odoriférantes / مطرب maṭrab sentier, chemin (2.3)

خطّار  ḫaṭṭār huile d’olive parfumée de divers aromates / خطر ḫaṭr nuage

مطرّى muṭarran mêlé d’aromates / طريّ ṭariy récent, frais, encore humide

 

 

1.3. Couler / objets métaphoriquement envisagés comme liquides

 

a) chaîne, file et répétition de l’identique

 

أطرق ’aṭraqa aller, suivre la file, les uns après les autres (se dit des bestiaux, ou de la nuit et du jour qui se suivent tour à tour) – مطراق mirāq série, file semblable et correspondante à une autre / طريقة ṭarīqa rigole, ruisseau

طور ṭūr et طوار ṭawār chose qui est pareille à une autre ou qui correspond à l'autre / طار ṭāra voler, s'élancer[10]

قطر qaṭara attacher les bestiaux les uns à la suite des autres, de manière qu'ils forment une file, une chaîne – قطار qiṭār chaîne de chameaux, d'éléphants, etc., attachés l'un à l'autre et marchant à la file / قطر qaṭara tomber goutte à goutte

 

b) cheveux, poils

 

طحرة aḥara laine ou poil de chameau / طحر aḥr petit nuage très léger, clair et presque transparent

طحرمة iḥrima laine ou poil de chameau / طحرمة iḥrima nuage léger et presque transparent

طحمرة iḥmira un poil / طحمرة iḥmira petit nuage léger, clair, transparent

طرّ urr chevelure longue et qu'on laisse pendreطارّ ṭārr qui commence à avoir des moustaches (jeune homme) – طرور urūr boucle, mèche de cheveux / طرّة urra strie, raie formée sur le ciel par un nuage mince, ou sur le corps par des poils d'une nuance différente du reste du corps

مراطة murāṭa cheveux qui tombent quand on peigne les cheveux, ou poil arraché par épilation / ممرط mumri rapide à la course (chamelle)

 

2. Couler / se déplacer

 

2.1. Marcher vite, courir

 

أطرد ’aṭrada venir, courir à la suite de l'autre / إطّرد ’iṭṭarada couler, poursuivre son cours (se dit d'un cours d'eau)

خطرف ḫarafa marcher d'un pas précipité, redoublé, deux fois plus rapide qu'à l'ordinaire / متخطرف mutaḫarif généreux et d'un esprit vaste (homme) (voir 4.2)

سرط sura et سراطيّ surāṭiy qui court avec rapidité / id. glouton, vorace (voir 3.1)

شرواط širwāṭ grand, gros et rapide à la course (se dit d'un chameau et d'une chamelle) / شرط šara petit ruisseau, rigole

طحور aḥūr véloce, rapide, qui part comme une flèche / طحر aḥr petit nuage

فرّط farraa courir vite / أفرط afraa laisser tomber tout à coup des gouttes de pluie

فطير faṭīr précipité, irréfléchi ou fait à la hâte / فطر fuṭr gouttes de lait qui paraissent au bout des trayons d'une femelle

قطر qaṭara courir et passer rapidement / قطر qaṭara tomber goutte à goutte

مطّار maṭṭār qui marche d’un pas rapide (cheval) / مطر maṭara tremper, inonder d'eau

ممرط mumri et ممراط mimrāṭ rapide à la course (chamelle) / مرط maraa rendre les excréments

 

2.2. Factitif : laisser aller, lâcher

 

خرطaraa lâcher le faucon (sur la proie) ; laisser aller, lâcher les bestiaux sur le pré, etc. ; lâcher ses gens, ses esclaves contre qqn / خارط ḫāriṭ qui rend des excréments clairs

طرد ṭarada lever le fouet et le lâcher en sorte qu'il s'étende de toute sa longueur / إطّرد ’iṭṭarada couler, poursuivre son cours (se dit d'un cours d'eau)

فرط faraṭa laisser échapper une occasion favorable – فرّط farraṭa abandonner qqn, le laisser loin en arrière / أفرط ’afraṭa laisser tomber tout à coup des gouttes de pluie

 

2.3. Avec sens de voyager (chemin)

 

سراط sirāṭ chemin, route, sentier / سرط sura qui court avec rapidité[11]

طرآن ṭur’ān chemin / طرئ ṭari’ récent, frais, encore humide

فرطة furṭa course, tour, voyage à travers un pays / أفرط ’afraṭa laisser tomber tout à coup des gouttes de pluie

مطرب maṭrab et مطربة maṭraba sentier, chemin étroit qui aboutit à la grande route

/ أطراب  ’aṭrāb bouquet de plantes odoriférantes

مطردة maṭrada et miṭrada grande route / إطّرد ’iṭṭarada couler, poursuivre son cours

 

2.4. Avec sens de fuir

 

إستطرد ’istaṭrada simuler la fuite, fuir et puis revenir subitement à la charge et attaquer l'ennemi / إطّرد ’iṭṭarada couler, poursuivre son cours

جعطر ǧa‛ṭara s'enfuir, tourner le dos / جعطريّ ǧa‛ṭariyy gourmand, vorace (3.1)

طحرب ṭaḥraba courir en se sauvant / طحربة ṭaḥraba petit nuage clair, presque transparent

Remarque : les verbes طرسم ṭarsama et طرسع ṭarsa‛a ont également ce sens, mais comme cela arrive fréquemment avec les quadriconsonantiques, ils ont peu ou n’ont pas de dérivés permettant d’établir un parallélisme. Il est ici néanmoins raisonnable de penser que la présence du bilitère r- à l’initiale de leur structure n’est pas fortuite.

 

2.5. Factitif : faire fuir, chasser

 

طحر ṭaḥara pousser en avant, donner la chasse / طحر ṭaḥr petit nuage

طرح ṭaraḥa chasser, repousser, éloigner / طرح ṭurḥ fausse couche

طرد ṭarada éloigner, écarter, repousser, chasser (avec la main ou avec quelque instrument) ; donner la chasse, poursuivre ; chasser, bannir / إطّرد ’iṭṭarada couler, poursuivre son cours (se dit d'un cours d'eau)

طرف ṭarafa repousser, éloigner / طرف ṭarafa blesser qqn à l’œil au point d'en faire couler des larmes

 

2.6. Sourdre, jaillir / sauter

 

طحرم aḥrama sauter, faire un saut / طحرمة iḥrima nuage léger et presque transparent

طفرة ṭafra saut, soubresaut / طفرة ṭafra crème (de lait)

 

3. Faire couler ou s’écouler un liquide

 

3.1. Faire couler / avaler, boire

 

جعطريّ ǧa‛ṭariyy gourmand, vorace / جعطر ǧa‛ṭara s'enfuir, tourner le dos

سرط saraṭa avaler – سرط suraṭ et سراطيّ surāṭiy glouton, vorace / id. qui court avec rapidité

سرطم sarṭam et sirṭam qui a le gosier large, et qui avale avec avidité et promptement / id. qui parle avec facilité, disert (4.3.)

طرق ṭariqa boire de l'eau trouble / طريقة ṭarīqa rigole, ruisseau

 

Remarque : pour le verbe إطمحرّ  ’iṭmaḥarra “boire jusqu'à se remplir le ventre”, même remarque qu’en 2.4.

 

3.2. Faire couler / remplir (une outre)

 

أفرط afraṭa remplir trop un vase, etc. / أفرط ’afraṭa laisser tomber des gouttes de pluie

طحرب ṭaḥraba remplir (une outre, etc.) / طحربة ṭaḥraba petit nuage clair

طحرم ṭaḥrama remplir (une outre, etc.) / طحرم ṭaḥrama nuage léger

مطر maṭara remplir (une outre, etc.) /  مطر maṭara tremper, inonder d'eau

 

Remarque : pour les verbes حطمر ḥaṭmara et حمطر ḥamṭara, qui ont également ce sens, même remarque qu’en 2.4.

 

 

4. Diverses métaphores mettent en jeu un sujet (habituellement humain usant d’un objet comme d’un liquide)

 

4.1. Couler / coudre

 

قطر qaṭara coudre, confectionner (un vêtement) / قطر qaṭara tomber goutte à goutte

 

4.2. Couler / être généreux

 

طرف ṭarf homme à la fois noble de naissance et généreux / طرف ṭarafa blesser qqn à l'œil au point d'en faire couler des larmes

متخطرف mutaḫaṭrif généreux et d'un esprit vaste (homme) / خطرف ḫaṭrafa marcher d'un pas précipité, redoublé, deux fois plus rapide qu'à l'ordinaire

مطر maṭara combler quelqu'un de biens /  مطر maṭara tremper, inonder d'eau

 

4.3. Couler / parler

 

سرطم sarṭam et sirṭam qui parle avec facilité, disert / id. qui a le gosier large, et qui avale avec avidité et promptement

إستطرد ’istaṭrada s'éloigner de son sujet, faire des digressions / إطّرد ’iṭṭarada couler, poursuivre son cours (se dit d'un cours d'eau)

مطرير mirīr criarde et dévergondée (femme) /  مطر maṭara tremper, inonder d'eau

 

4.4. Couler / envoyer qqn

 

فرط faraṭa envoyer, expédier un messager à quelqu'un / أفرط ’afraṭa laisser tomber des gouttes de pluie

 

 

Que conclure ? Le lecteur jugera, mais il nous semble difficile de ne pas reconnaître que la méthode de Michel Masson et la théorie de Georges Bohas se complètent et se renforcent mutuellement et qu’il serait temps, pour commencer à y voir plus clair dans le labyrinthe du riche lexique arabe, de multiplier les études de ce genre. Ainsi pouvons-nous affirmer, à la lumière de cette étude, la réalité de l’existence d’un étymon réversible {r,ṭ} doté d’une valeur sémantique assez difficile à résumer en quelques mots mais qui a un rapport évident avec l’image météorologique fondamentale d’un nuage qui crève et déverse sa charge plus ou moins abondante de pluie. De là découle tout un réseau d’emplois métaphoriques ou logiquement dérivés qui sont formellement aiguillés dans diverses directions par une troisième consonne que la langue a judicieusement associée de quelque manière à l’étymon nodal en fonction des besoins des locuteurs et en accord avec les réseaux adjacents. Le lexique de la langue arabe a décidément la beauté d’un feu d’artifice.

 

 

Ajout de la deuxième édition (2017)

 

Dans cet article, nous nous étions étonné de la présence au sein du verbe قطر qaṭara de certaines de ses acceptions. À tort, car les diverses acceptions peuvent toutes être rattachées à l’une ou l’autre des trois grandes branches de notre arborescence, telles qu’elles sont représentées ici :

 

قطر qaṭara 1. (COUPURE) jeter qqn avec violence par terre ; 2. (COUTURE) coudre, confectionner un vêtement ; 3. (COULURE) faire couler ou tomber goutte à goutte, distiller

 

Il n’y a donc pas trois racines قطر √qṭr homonymes ni même deux mais une seule.

 

 

Sources bibliographiques

 

 

– Belot, Jean-Baptiste, Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », Imprimerie catholique, Beyrouth, 1955.

– Bohas, Georges et Bachmar, Karim, Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique. Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013.

Bohas, Georges, et Saguer, Abderrahim, The Explanation of Homonymy in the Lexicon of Arabic, ENS Éditions, 2014.

Bohas, Georges, et Saguer, Abderrrahim, Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

Bohas, Georges, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

Bohas, Georges, et Dat, Mihai,  Une théorie de l’organisation du lexique des langues sémitiques : matrices et étymons, Paris, ENS Lettres et Sciences humaines, 2007, 240 p.

Cohen, David, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970 ; Louvain / Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet), 1993-.

Dictionnaire akkadien, Association Assyrophile de France. (En ligne)

Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

– Khatef, Laïla, Statut de la troisième radicale en arabe : le croisement des étymons, thèse de doctorat soutenue à l’Université Paris 8 en 2003.

Lane, Edward William, Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate, 1863-1893.

– Masson, Michel, Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de « couler », in Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, p. 1024-1041, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991.

– Rajki, Andras, Arabic Etymological Dictionary, 2002. http://archive.org/details/ArabicEtymologicalDictionary 148 p. serrées.

– Reig, Daniel, Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », Paris, Librairie Larousse, 1983.

– Rolland, Jean-Claude, Étymologie arabe : dictionnaire des mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, Paris, L’Asiathèque, mai 2015.

– Rolland, Jean-Claude, Les mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, thèse soutenue à l’École Normale Supérieure – Université de Lyon, 2014.

– Wehr, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.

 

 



[1] Rolland (2015) p. 133 et 134.

[2] Dictionnaire des racines sémitiques, voir bibliographie.

[3] Voir bibliographie à Rajki, András.

[4] [...] ni A. Jeffery, ni même H. Zimmern, ne connaissaient le rapport entre le /q/ de l’arabe qaṭirān « goudron » et le ˁayn / ˁ/ de l’araméen ˁiṭrān. Pour A. Jeffery, il y aurait eu « confusion entre le /ˁ/ et le /q/ lors de l’emprunt » et (il) note que les poètes ont conservé la vocalisation primitive de l’araméen. qaṭirān viendrait en fait de l’araméen ancien qui a un /q/ là où l’araméen d’empire a un /ˁ/. (C. Pennacchio, Les emprunts lexicaux dans le Coran, p. 7).

[5] « Apparente » en effet car il semble bien que l’action de se taire soit liée à celle de baisser la tête, qui est, comme la chute, un mouvement vers le bas. On retrouve effectivement cette association dans أرطم ’arṭama, طرثم ṭarṯama, طرسم ṭarsama, et أطرق ’aṭraqa, tous également construits – soit dit en passant – sur notre couple de consonnes et r.

[6] Ce mot est probablement à rapprocher d’autres mots en w-, comme ميطان mīṭān « but, fin ».

[7] Dans Bohas et Bachmar (2013), p. 93, les charges sémantiques attribuées à l’étymon {r,ṭ} sont tomber et être sot.

[8] Masson (1991), p. 1024.

[9] In Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, p. 1024-1041, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991.

[10] Le parallélisme طور ṭūr / طير ṭīr repose ici sur la fréquente alternance des glides.

[11] Kazimirski écrit queصراط  ṣirāṭ n’est qu’une variante de سراط sirāṭ. C’est bien possible, quoiqu’on s’accorde généralement à le considérer comme issu du latin strata via le pehlevi srat ou l’araméen isrāta

Les vocables de la racine لغم √lġm

... où il sera question de l’écume du chameau,

d’alliage avec le mercure et de mines explosives[1]


L’étrange polysémie de la racine لغمlġm, telle qu’elle apparaît dans notre sous-titre, ne semble pas avoir beaucoup préoccupé la lexicologie arabe. Les dictionnaires arabes, qu’ils soient monolingues ou bilingues, par le type de classement généralement adopté, sont tellement coutumiers de ce genre de rencontres que plus personne ne s’en étonne.

 

Pour nous rendre compte des questions que soulèvent les vocables regroupés sous cette racine par les grammairiens arabes et les lexicographes orientalistes, nous observerons par ordre chronologique les contenus des notices de quatre dictionnaires monolingues[2] :

 

  • Aṣ-ṣaḥāḥ fi l-luġa, d’Ismā‘īl ben Ḥammād al-Ǧawhariyy (Xe)
  • Muʿǧam maqāyis al-luġa, d’Ibn Fāris al-Qazwīnī (Xe)
  • Lisān al-ʿArab, d’Ibn Manẓūr (XIIIe)
  • Al-qāmūs al-muḥīṭ, d’al-Fīrūzābādī (XIVe)

 

et de cinq dictionnaires bilingues :

 

  • Le Dictionnaire arabe-français, d’A. de Biberstein- Kazimirski, 1860.
  • Le Supplément aux dictionnaires arabes, de Reinhart Dozy, 1881.
  • Le Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », de Jean-Baptiste Belot, 1955.
  • A Dictionary of Modern Written Arabic, de Hans Wehr, 1966.
  • Le Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », de Daniel Reig, 1983.

 

Il ne nous a été possible de recourir

 

  • ni au Dictionnaire des Racines Sémitiques, de David Cohen et alii (1993- ?), en cours d’élaboration : les fascicules publiés n’ont pas encore abordé les racines à initiale L,
  • ni à l’Arabic-English Lexicon d’Edward William Lane (1863-1893), où notre racine n’est tout simplement pas traitée : Lane s’est limité, dans son Supplément, à faire un renvoi sur lequel nous reviendrons.

 

 

1. Ce qu’en disent les dictionnaires monolingues

 

 

 

1.1. Aṣ-ṣaḥāḥ fi l-luġa, d’Ismā‘īl bin Ḥammād al-Ǧawhariyy (Xe)

 

لُغامُ البعير: زَبَدَهُ
والمَلاغِمُ: ما حول الفم الذي يبلغُه اللسان
ويشبه أن يكون مَفْعَلاً من لُغامِ البعير
وتَلَغَّمتُ بالطيب، إذا جعلتَه في المَلاغِمِ
ولَغَمْتُ ألْغَمُ لَغْماً، إذا أخبرتَ صاحبَك بشيء لا تستيقنُه 

 

Observations :

 

Les items sont curieusement ordonnés mais la notice est brève, claire, précise :

لغام luġām désigne l’écume qui sort de la bouche du chameau.

ملاغم malāġim, ce sont les bords de la bouche que la langue peut atteindre et où cette écume s’amasse.

تلغّم talaġġama bi-..., c’est s’enduire les bords de la bouche – ici humaine – de quelque onguent ou pommade.

لغم laġama, c’est rapporter un bruit, une nouvelle non vérifiée.

La racine est monosémique : le vocable de base est le nom de l’écume buccale du chameau. Il est accompagné de trois dérivés : un nom de lieu, une cinquième forme où le sens glisse de l’écume du chameau à l’onguent qui lui ressemble et qu’on se passe sur les lèvres ou aux coins de la bouche, et un dénominal où l’on observe un glissement sémantique vers un sens figuré par une métaphore assez comparable à celle que le français connait avec le verbe baver.

 

 

1.2. Muʿǧam maqāyis al-luġa, d’Ibn Fāris al-Qazwīnī (Xe)

 

اللام والغين والميم كلمة واحدة صحيحة، وهي المَلاَغم: ما حَوْلَ الفم
ومنه قولهم: تلغَّمت بالطِّيب: جعلته هناك قال ابن دريد: تلَغَّم بالطِّيب: تلطّخ فأمّا قولهم: لَغَمْتُ ألغَم لَغْماً، إذا أخبرتَ صاحبَك بشيء لا يَسْتَيْقِنُهُ، فهو من الإبدال، إنّما هو نَغَمْتُ بالنون قال الخليل: لغم البعيرُ لُغامَهُ: رَمى به 

 

Observations :

 

Ibn Fāris apporte deux nouveautés :

·        citant Al-Ḫalīl, il donne le sens propre du verbe لغم laġama, à savoir baver, absent de l’ouvrage précédent ;

·        il pense que le sens métaphorique du même verbe, à savoir rapporter un bruit, une nouvelle non vérifiée, est dû à une altération fautive du verbe نغم naġama, qu’il prend probablement dans le sens de parler bas.

 

 

1.3. Lisān al-ʿArab, d’Ibn Manẓūr (XIIIe)

 

لَغِمَ لَغَماً ولَغْماً: وهو استِخْبارُه عن الشيء لا يستيقنه وإِخبارُه عنه غير مستيقن أَيضاً
ولَغَمْتُ أَلغَمُ لَغْماً إِذا أَخبَرْت صاحبك بشيء لا تستيقنه
وَلَغَم لَغْماً: كنَغَم نَغْماً
وقال ابن الأَعرابي: قلت لأَعرابي مَتى المَسِير؟ فقال: تَلَغَّموا بيومِ السبْت، يعني ذكَروه، واشتقاقه من أَنهم حرَّكوا مَلاغِمَهم به
واللَّغِيمُ: السِّرّواللُّغامُ والمَرْغُ: اللُّعاب للإِنسان
ولُغام البعير: زَبَدُه
واللُّغامُ: زَبَدُ أَفواهِ الإِبل، والرُّوالُ للفرس ابن سيده: واللُّغام من البعير بمنزلة البُزاقِ أَو اللُّعاب من الإِنسان
ولَغَم البعيرُ يَلْغَم لُغامه لَغْماً إِذا رمى به
وفي حديث ابن عُمر: وأَنا تحت ناقة رسول الله، صلى الله عليه وسلم، يُصِيبُني لُغامُها؛ لُغامُ الدابة: لُعابُها وزبدُها الذي يخرج من فيها معه، وقيل: هو الزَّبَدُ وحده، سمي بالمَلاغِم، وهي ما حَوْلَ الفَم مما يَبْلُغه اللسان ويَصِل إِليه؛ ومنه الحديث: يَستعمِل مَلاغِمَهُ؛ هو جمع مُلْغَم؛ ومنه حديث عمرو بن خارجة: وناقة رسول الله، صلى الله عليه وسلم، تَقْصَع بِجِرّتها ويَسِيل لُغامُها بين كَتِفَيَّ
والمَلْغَمُ الفمُ والأَنْف وما حولهما
وقال الكلابي: المَلاغِمُ من كل شيء الفم والأَنف والأَشْداق، وذلك أَنها تُلَغَّم بالطيب، ومن الإِبل بالزَّبَدِ واللُّغامِ
والمَلْغَمُ والمَلاغِم: ما حول الفم الذي يبلغه اللسان، ويشبه أَن يكون مَفْعَلاً من لُغامِ البعير، سمي بذلك لأَنه موضع اللُّغامِ الأَصمعي: مَلاغِمُ المرأَة ما حول فمها الكسائي: لَغَمْت أَلْغَم لَغْماً
ويقال لَغَمْتُ المرأَة أَلْغَمُها إِذا قبَّلْت مَلْغَمها؛ وقال: خَشَّمَ منها مَلْغَمُ المَلْغومِ بشَمَّةٍ من شارِفٍ مَزْكومِ قدْ خَمَّ أَو قد هَمَّ بالخُمومِ، ليسَ بمَعْشوقٍ ولا مَرْؤُومِ خَشَّم منها أَي نتُن منها مَلْغُومُها بشَمَّة شارف
وتلَغَّمْت بالطِّيب إِذا جعلته في المَلاغِم؛ وأَنشد ابن بري لرؤبة: تَزْدَج بالجادِيّ أَو تَلَغَّمُهْ (* قوله «تزدج إلخ» هكذا في الأصل)
وقد تلَغَّمَت المرأَةُ بالزعفران والطِّيب؛ وأَنشد: مُلَغَّم بالزعفرانِ مُشْبَع ولُغِمَ فلانٌ بالطِّيب، فهو مَلْغوم إِذا جعل الطِّيب على مَلاغِمه
والمَلْغَم طرف أَنفه
وتلَغَّمَت المرأَة بالطيب تلَغُّماً: وضَعَتْه على مَلاغمها
وكلُّ جوهر ذوّاب كالذهب ونحوه خُلِط بالزَّاوُوق مُلْغَمٌ، وقد أُلْغِمَ فالْتَغَمَ
والغنَمُ تتَلَغَّم بالعُشْب وبالشِّرْب تَبُلُّ مَشافِرَها
واللَّغَم الإِرْجافُ الحادُّ 

 

Observations :

 

Résumons cette longue et quelque peu anarchique notice :

·        pour Ibn Manẓūr, qui commence par l’information non vérifée, c’est لغم laġama qui est une variante de نغم naġama et non l’inverse ! Mais l’acception de لغم laġam en tant que propos séditieux ou alarmants qu’il donne à la fin contredit cette assertion.

·        il fait dériver تلغّم talaġġama bi-... de ملاغم malāġim : تلغّم talaġġama, c’est parler en remuant les coins de la bouche, un peu comme nous disons parler entre ses dents ou marmonner.

·        il donne un vocable لغيم laġīm secret, qui n’est pas pour nous surprendre dans ce contexte mais que nous ne retouverons plus.

·        il s’étend longuement sur les ملاغم malāġim de la femme, sur lesquels elle se passe des onguents et aussi sur lesquels on peut déposer un baiser.

·        mais surtout, vers la fin de la notice apparaît une information capitale pour notre étude : les formes IV et VIII de la racine servent à désigner l’alliage de l’or – ou de tout autre métal similaire – avec le mercure. Le résultat concret de l’alliage, c’est un ملغم mulġam. Nous aurons à nous interroger sur le rapport sémantique entre l’écume du chameau et l’alliage avec le mercure.

 

 

1.4. Al-qāmūs al-muḥīṭ, d’al-Fīrūzābādī (XIVe)

 

 

لَغَمَ الجَمَلُ، كَمَنَعَ: رَمَى بلُغامِهِ لزَبَدِهِ،
و~ فُلانٌ: أخْبَرَ صاحِبَه بشيءٍ لا عن يَقينٍ
والمَلاغِمُ: ما حَوْلَ الفَمِ
وتَلَغَّمَ بالطيبِ: جَعَلَه فيها،
و~ بالكَلامِ: حَرَّكوا مَلاغِمَهُم به،
واللَّغْماءُ: شاةٌ ابْيَضَّ وجْهُها
واللَّغَمُ، محرَّكةً: الطيبُ القَليلُ، وقَصَبَةُ اللِّسانِ، وعُروقُه، والإِرْجافُ الحادُّ 

 

 

Observations :

 

Bien que succincte cette notice nous apporte elle aussi une nouveauté : le sens de nerfs et veines de la langue pour لغم laġam. Terme très technique donc, apparaissant dans un dictionnaire au XIVe siècle, et qui ne semble avoir qu’un lointain rapport avec l’écume du chameau, sauf à prendre la bouche comme dénominateur thématique commun. Il ne peut guère s’agir que d’un homonyme. On verra que Kazimirski et Belot l’ont intégré mais que ni Wehr ni Reig ne l’ont conservé, soit parce qu’il est tombé en désuétude, soit parce qu’ils l’ont jugé trop technique pour figurer dans leur nomenclature. Nous ne savons pas s’il est encore en usage dans les facultés de médecine. Nous avancerons plus loin une hypothèse quant à son origine.

 

 

2. Ce qu’en disent les dictionnaires bilingues

 

 

2.1. Kazimirski (1860)

 

لغم laġama 1. écumer, avoir la bouche écumante (se dit d’un chameau) ; 2. rapporter un bruit, une nouvelle dont on n’est pas bien sûr

Dérivés :

تلغّم talaġġama s’enduire, se barbouiller les bords, les coins de la bouche de quelque onguent ou pommade, de là talaġġama bil-kalām remuer la bouche pour parler

لغم laġam 1. un peu d’onguent ou de pommade ; 2. nerfs et veines de la langue

لغام luġām écume, salive écumante sur les bords du museau d’un chameau qui écume

لغماء laġmā’ (fém. de ألغمalġam) qui a la bouche blanche (se dit d’un animal)

ملاغم malāġim coins ou bords de la bouche où la salive s’amasse

 

Observations :

 

Kazimirski rapporte et classe clairement et simplement presque tous les mots et acceptions qu’il a trouvés dans les dictionnaires arabes. Mais il n’a curieusement pas vu ou pas retenu les formes IV et VIII du Lisān où il était question de l’alliage de l’or avec le mercure.

 

 

2.2. Dozy (1881)

 

لغم laġama I (formé de لغم luġm) miner, pratiquer une mine sous un ouvrage de fortification.

لغم luġm (turc لغم laġum) pl. لغوم luġūm mine, cavité souterraine pratiquée sous un bastion, un roc, etc., pour le faire sauter par la poudre.

لغمجيّ luġmaǧiyy mineur, celui qui fouille la mine.

 تلغيم talġīm écume.

ملغم mulġam dans mulġam bi-ḏ-ḏahab qui (dans une citation) semble signifier “doré”.

 

Observations :

 

·        Dozy introduit un تلغيم talġīm écume, rare ou poétique, semble-t-il, qui n’apparait nulle part ailleurs.

·        Il reprend ملغم mulġam mais ne le cite que dans un exemple où, accompagné de ذهب ḏahab, il semble bien, en effet, n’avoir que le sens de doré, plaqué or, ce qui est techniquement différent de l’alliage.

·        Mais la grande nouveauté, par rapport aux dictionnaires arabes et à celui de Kazimirski, c’est surtout l’apparition dans ce Supplément de trois termes techniques relevant du minage : لغم  luġm mine, لغم  laġama miner, et لغمجيّ luġmaǧiyy mineur, ce dernier à entendre au sens de sapeur. On remarquera que la mine n’est encore à cette époque que la cavité pratiquée pour placer un explosif dont on ignore le nom. L’étymon de ce trio est, pour Dozy, le turc لغم laġum dont on suppose qu’il a le sens de mine.[3]

 

 

2.3. Belot (1955)

 

لغم laġama avoir l’écume à la bouche (chameau) ; rapporter de fausses nouvelles

لغم  laġama miner (un édifice)

تلغّم talaġġama se pommader les coins de la bouche, talaġġama bil-kalām remuer les coins de la bouche pour parler, talaġġama bi-ḏikr al-... rappeler le souvenir de...

لغم laġam un peu d’onguent ; nerfs et veines de la langue

لغم  luġm, pl. لغوم luġūm et لغومة luġūma mine, cavité pratiquée sous un édifice ou dans un rocher pour les faire sauter par la poudre

لغام luġām salive écumante du chameau

لغمجيّ luġmaǧiyy mineur

ملاغم malāġim parties extérieures, coins de la bouche

 

Observations :

 

L’organisation de la notice est purement formelle, calquée sur celle de Kazimirski. Belot introduit le vocabulaire du minage relevé chez Dozy sans se préoccuper de regrouper les items en fonction de leurs sens, ce qui donne un texte assez hétéroclite. À la fin de l’ouvrage, dans les pages consacrées aux emprunts, les mots du minage sont donnés comme d’origine turque, sans autre précision. En bref, Belot ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà. Son seul mérite est d’avoir complété Kazimirski par Dozy.

 

 

 

2.4. Wehr (1966)

 

1. لغم  laġama to mine, plant with mines

Dérivés :

لغم  luġm, laġam, pl. ألغامalġām mine

لغم  laġm et إلغام ilġām mining (of a harbour, a road, etc.)

 

2. ألغمalġama (IV) to amalgamate, alloy with mercury

Dérivés :

لغام luġām foam, froth

إلغام ilġām amalgamation

 

Observations :

 

·        Le vocabulaire du minage est passé en tête et le sens de لغم  luġm, laġam a glissé de celui de cavité destinée à recevoir l’explosif à la désignation de l’engin explosif lui-même. Le verbe لغم  laġama n’a plus que le sens de poser des mines et le nom d’agent لغمجيّ luġmaǧiyy mineur, sapeur a disparu.[4] Le mot لغم  laġam a perdu les deux sens qu’il avait jusque là pour ne devenir qu’une variante de لغم  luġm et les deux ne connaissent plus que le pluriel ألغامalġām. L’action de miner ou minage se dit لغم  laġm ou إلغام ilġām (masdar de la forme IV). Wehr, qui donne généralement l’origine turque des termes militaires, est muet sur celle de ce petit groupe. Il ne reprend donc pas à son compte l’étymologie donnée par Dozy, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il la rejette.

·        L’acception première, quasi la seule donnée par nos auteurs pendant des siècles, a pratiquement disparu ; il ne reste de l’écume buccale du chameau que لغام luġām foam, froth (= écume), assez maladroitement placé, semble-t-il, en deuxième acception entre un verbe et son masdar avec un lien sémantique qui ne saute pas aux yeux. Ce verbe est la forme IV ألغمalġama que Wehr a trouvée dans le Lisān al-ʿArab avec le sens de pratiquer un amalgame, un alliage avec le mercure, forme dont on a vu qu’elle avait été négligée par Kazimirski et Belot, et très partiellement traitée par Dozy.

 

 

2.5. Reig (1983)

 

1. لغم laġama baver, écumer (chameau)

لغام luġām bave, écume, salive (du chameau)

IV ألغمalġama amalgamer

إلغام ilġām amalgame

ملغم mulġam amalgamé

 

2. لغم  laġama miner (une route, un pont)

لغم  laġm minage, laġm aš-šawāṭi minage des côtes

لغم  laġam, pl. ألغامalġām mine, grenade sous-marine, alġām sā’ima / ‛ā’ima mines flottantes, ḥaql ’alġām champ de mines, etc.

ملغوم malġūm miné, explosif (fig.)

 

Observations :

 

·        Reig associe lui aussi la notion d’amalgame à celle d’écume, mais il rétablit l’ordre chronologique d’apparition des acceptions ainsi que le verbe لغم laġama baver, écumer que Wehr avait escamoté.

·        Il ne reprend pas non plus le nom d’agent لغمجيّ luġmaǧiyy mineur, sapeur mais il introduit en échange une petite série d’autres mots et locutions liés au thème du minage militaire.

·        Pour le sens précis de mine, la variante لغم luġm a disparu ; il ne reste que لغم  laġam, pl. ألغامalġām.

 

 

Que conclure de ces observations ? La première idée qui vient à l’esprit, au vu des disparités sémantiques, est qu’il pourrait bien exister deux ou trois “racines” لغمlġm homonymes plutôt qu’une seule racine polysémique. Il n’y a guère de doute qu’il en existe au moins une d’origine sémitique, la plus ancienne, celle qui porte le sens d’écume buccale du chameau. Mais qu’en est-il des autres ? Il nous appartient de vérifier ce qui justifie éventuellement que tous ces vocables continuent à figurer ensemble dans une même notice dictionnairique, et sinon, d’en proposer une présentation plus rationnelle et plus cohérente. Nous étudierons les deux acceptions apparues au cours de l’Histoire dans l’ordre chronologique de leurs apparitions, à savoir l’amalgame d’abord, puis la mine.

 

 

3. L’amalgame

 

 

3.1. Ce qu’en disent les étymologistes

 

D’où vient donc cette forme IV ألغمalġama que Wehr et Reig rattachent bon gré mal gré à لغم laġama écumer et que le Lisān avait enregistrée dès le XIIIe siècle ? Ni le verbe ألغمalġama ni un quelconque dérivé n’apparaissent dans la nomenclature du dictionnaire de Rajki. Sans autre source étymologique directe où puiser, nous allons prendre le problème par l’autre bout, à savoir vérifier, sur la base de la paronymie qu’on peut constater entre l’arabe ألغم alġama et les rejetons européens du latin médiéval amalgama, lui aussi attesté au XIIIe siècle, si quelque auteur ne remonterait pas par hasard à notre racine.

 

Nous n’avons pas eu à chercher bien loin ni bien longtemps : c’est effectivement le cas

 

·        de l’anglais amalgam. Dans la notice que le site américain Etymonline[5] consacre à ce mot, on peut lire ceci (Traduction J.-C. Rolland) :

 

De l’ancien français amalgame ou directement du latin médiéval amalgama alliage de mercure (en particulier avec de l’or ou de l’argent), terme d’alchimie, possible altération du latin malagma cataplasme, plâtre, probablement de l’arabe al-malgham cataplasme émollient ou onguent pour les plaies (surtout chaud) [Francis Johnson, Dictionnaire du persan, de l’arabe et de l’anglais], ou peut-être du grec malagma substance adoucissante, de malassein adoucir, de malakos doux.[6]

 

Aucune certitude, on le voit, mais deux peut-être et un probablement. Ce n’est pas très clair mais nous croyons néanmoins comprendre que l’auteur propose trois hypothèses : peut-être le grec malagma[7] ou le latin malagma[8], mais plus probablement l’arabe al-malgham, dont la forme et le sens ont été relevés dans le dictionnaire de Johnson (1852), dûment cité.

 

·         du turc amalgam, traité dans le dictionnaire de Nişanyan. Tout en se gardant prudemment d’affirmer une filiation, Nişanyan rapproche le latin médiéval amalgama d’un arabe الملغم al-malġam qui ne peut guère venir que de notre racine. Lui aussi tient probablement ce mot du dictionnaire de Johnson. À moins qu’il ne s’agisse d’une erreur, on peut supposer que الملغم al-malġam est la prononciation persane ou dialectale de al-mulġam l’amalgamé. On notera au passage que ce mot a l’un des deux sens que Kazimirski et Belot donnaient à لغم  laġam, celui d’onguent.

 

Quant au Trésor de la Langue Française (TLF), il évoque bien lui aussi la possibilité d’une origine arabe du mot amalgame mais à partir d’une locution ‛amal al-gamā‛a œuvre de l’union charnelle où notre racine n’est pas en cause. Il serait donc hors sujet de nous attarder davantage sur la longue et complexe notice du TLF que les curieux pourront consulter à loisir par Internet.[9]

 

Il nous reste à démontrer la parenté sémantique entre l’onguent et l’alliage, qui ferait de ملغم malġam un doublet plausible de ملغم mulġam. Nous utiliserons pour ce faire l’outillage proposé par Georges Bohas dans sa Théorie des Matrices, Étymons et Racines.

 

3.2. Ce qu’en disent les “étymons” de Bohas

 

Un « étymon », au sens très particulier où l’entend Georges Bohas dans sa Théorie des Matrices, Étymons et Racines, est un ensemble non ordonné linéairement de deux consonnes, porteur d’une charge sémantique décelable dans un nombre significatif de racines construites sur ces deux consonnes. D’après Bohas, la racine لغم √lġm peut donc théoriquement s’analyser comme construite sur l’un des étymons suivants : {l,ġ}, {ġ,m} et {l,m} ou même résulter du croisement de deux de ces étymons.

 

L’étymon {l,ġ}

 

D’après Bohas et Saguer,[10] le sémantisme associé à cet étymon est celui de la langue, de ses caractéristiques, des opérations physiques qui lui sont propres, comme instrument du langage, etc. En relèvent notamment des mots comme notre لغم laġam “nerfs et veines de la langue” et aussi لغب  laġb “discours confus” et لغو  laġw “faute de langage”.

 

            Or on voit que dans ces deux derniers mots, ce qui ressort en fait ce n’est pas tant le rôle de la langue dans l’activité de la parole que la confusion du discours quand la langue se noue, ce qui se confirme quand on pousse la recherche. On constate en effet que ce même étymon est porteur de charges sémantiques affines comme les notions de cosmétiques ou onguents – constatées dans لغم √lġm – et celles du bouillonnement, qu’il soit réel ou métaphorique (celui de la colère), et du mélange qui peut en résulter :

 

لغا laġā graisser une bouillie, une soupe

لغد lġdتلغّد talaġġada se mettre en colère

لغف laġifa faire des boulettes, des bouchées rondes et les manger, d’où لغفة luġfa, boulette, لغيفة laġīfa bouillie épaisse

لغلغ laġlaġa verser du bouillon sur le pain pour le faire mitonner

 

Nous n’avons, on le voit, pris jusqu’ici nos exemples que parmi les seules racines où nos deux consonnes apparaissent dans l’ordre l-ġ, mais si l’on est prêt à accepter l’ordre inverse, notre liste s’enrichit d’items qui relèvent du même sémantisme que ceux de la liste précédente :

 

غلّ ġalla huiler, pommader abondamment les cheveux ; mêler, mélanger

غلث ġalaṯa mélanger

غلّف ġallafa enduire, pommader la barbe de parfums

غلى ġalā bouillonner, bouillir

 

Par ces sémantismes du bouillonnement et du mélange, l’étymon {l,ġ} semble un bon candidat au titre d’élément structurant de la racine لغم √lġm, qu’il s’agisse des vocables relatifs à l’écume du chameau ou de ceux relatifs à la notion d’amalgame.

 

 

L’étymon {ġ,m}

 

Pour Bohas, cet étymon est justement lui aussi porteur du sémantisme de la fusion, de la confusion et du mélange.[11] D’où les verbes ci-dessous où il est naturellement question de boue, de pâte, de graisse, et aussi de la colère, cette rage productrice d’écume :

 

·        Ordre ġ-m

 

غمّ ġmmغميم ġamīm, lait que l’on chauffe jusqu’à ce qu’il se change en fromage

غمغم ġamġama être obscur et inintelligible

غمجر ġamğara enduire d’une substance glutineuse

غمرة ġumra cosmétique

دغمر daġmara confondre, mêler dissoudre dans l’eau

زغم zaġama parler avec colère

وغم wġm – توغّم tawaġġama s’irriter contre qqn

رغام ruġām morve – ترغّم taraġġama se mettre en colère

 

Arrêtons-nous un instant sur ce verbe. Dans le Supplément, Lane renvoie sans commentaire de la racine لغمlġm, non traitée, à ترغّم taraġġama se mettre en colère où il se trouve que le mot لغام luġām bave, écume (d’une chamelle) apparaît dans une citation poétique où il est question d’une chamelle qui écume littéralement de rage. On relèvera que l’association de ces deux mots, qui ont deux consonnes communes, ġ et m, n’est pas pour nous surprendre quand on la rapproche comme il se doit des locutions française écumer de rage et anglaise to foam with rage.

 

 

·        Ordre m-ġ

 

مغمغ maġmaġa graisser un mets, mêler, mélanger ; se servir d’un langage obscur, l’embrouiller, le rendre inintelligible

مغث maġaṯa faire dissoudre dans l’eau

مغرة maġra boue rougeâtre

ثمغ ṯamaġa huiler, graisser légèrement les cheveux

دمّغ dammaġa graisser un mets, y mettre de la graisse

رمغ ramaġa pommader la tête, les cheveux

صمّغ ṣammaġa baver, se couvrir de bave

 

·        Ordre ġ-c-m ou m-c-ġ c est un crément interne variable.

 

غشم ġašama passer un onguent (sur une plaie)

مرغ maraġa oindre, imbiber –  مرغ marġ salive, bave des animaux – أمرغ amraġa, délayer une pâte en y mettant beaucoup d’eau

NB : On remarquera dans cette racine la présence de la même association sémantique salive - oindre que dans لغم √lġm.

 

Par ces sémantismes de la fusion, du mélange et de la colère, cet étymon {ġ,m} nous semble être lui aussi un bon candidat au titre d’élément structurant de la racine لغم √lġm, qu’il s’agisse des vocables relatifs à l’écume du chameau ou de ceux relatifs à la notion d’amalgame.

 

On vérifie en outre qu’un certain nombre de racines, dont la nôtre, peuvent s’analyser comme résultant du croisement des deux étymons {l,ġ} et {ġ,m} :

 

بلغم balġam flegme, pituite, glaire

غلم √ġlmإغتلم ’iġtalama s’agiter (mirage, flots)

لغمط laġmaṭa enduire, barbouiller de

لغمن laġmana mélanger (le bon avec le mauvais) (Dozy)

 

À partir de ces observations, il nous semble difficile de ne pas admettre que nous avons là un ensemble de vocables en l-ġ ou ġ-m, voire en l-ġ-m, tous porteurs d’un même sémantisme général de la bouillie et du mélange, et de celui plus particulier mais qui en découle, les sécrétions de la bouche, cette bouche qui est le premier broyeur-mélangeur naturel des êtres vivants. Les vocables de notre racine لغم √lġm relatifs à l’écume du chameau ou à la notion d’amalgame s’insèrent tout naturellement dans cet ensemble.

 

Notre analyse nous amène à penser que le latin médiéval amalgama pourrait donc bien être, via une forme intermédiaire al-malġam, une latinisation approximative de al-mulġam l’amalgamé, participe passif défini d’une forme IV de la racine لغم √lġm, un vieux terme du vocabulaire de l’alchimie que selon toute probabilité Kazimirski a tout simplement oublié de relever dans le Lisān. Oui, لغام luġām écume (du chameau) et ملغم mulġam amalgamé relèvent bien d’une même racine لغم √lġm, comme l’ont pressenti Wehr et Reig, et plus justement encore d’un même ensemble de vocables en l-ġ, ġ-m ou l-ġ-m porteurs du sémantisme de la bouillie et du mélange. Nous verrons plus loin s’il y a lieu de les répartir sous deux racines homonymes ou de les rassembler sous une seule racine polysémique, car un glissement de sens qui irait de l’écume au bouillon et du bouillon au mélange obtenu par bouillonnement est parfaitement naturel et envisageable.

 

 

4. La mine

 

 

4.1. Ce qu’en disent les étymologistes

 

Le mot لغم  laġam mine se trouve dans la nomenclature de Rajki. Cet auteur y voit un emprunt à l’italien laguna lagune, ce qui n’est guère crédible, ni du point de vue du sens ni du point de vue de la forme.

 

Une autre hypothèse, nous l’avons vu, est celle de Dozy. Rappelons-la : l’étymon – au sens traditionnel du terme – de لغم  laġam serait le turc ottoman لغم laġum[12] qui s’écrit lağım en turc moderne et signifie égout, conduit souterrain. La locution lağım açmak, littéralement ouvrir un égout, signifie aussi miner. À l’appui de cette hypothèse, rappelons que le turc a effectivement fourni à l’arabe un assez grand nombre de termes du vocabulaire militaire et que dans les emprunts au turc, un ğ turc devient généralement un ġ arabe.

 

Mais pour Nişanyan, c’est l’inverse qui s’est produit ! C’est le turc lağım qui est issu de l’arabe لغم  laġam, lequel viendrait d’un grec λαχώμα [lakhôma] excavation, tranchée, tunnel, dérivé du verbe λαχαίνω [lakhaínô] creuser. Or, pour Chantraine, ce λαχαίνω est un terme d’horticulture rare dont les dérivés modernes ont plus à voir avec les légumes qu’avec les galeries de sape ou les explosifs, et ce λαχώμα [lakhôma], inconnu des dictionnaires, semble bien n’être qu’une pure invention. Ce serait de toutes façons le seul cas d’emprunt au grec où un χ deviendrait ġ. Ces diverses restrictions ne parlent pas en faveur d’un tel emprunt.

 

Si le turc lağım ne vient pas de l’arabe, d’où peut-il venir ? Du persan ? Du grec ? Nos recherches du côté du persan sont infructueuses. Nous apprenons en revanche l’existence en grec moderne du nom λαγούμι [lagoúmi] tanière, terrier, galerie de mine, mine explosive ! Notre premier réflexe est de chercher à ce mot un étymon classique ; nous ne trouvons que λαγόνες [lagónes], pluriel d’un singulier peu usuel λαγών [lagôn] creux, flancs, fréquent pour les flancs du corps, côté, creux d’une montagne (Chantraine). Cette option n’étant guère satisfaisante d’aucun point de vue, nous consultons le Dictionary of Standard Modern Greek pour y apprendre que l’étymon de λαγούμι [lagoúmi] est ... le turc lağım !

 

Nous voilà renvoyés à l’hypothèse de Nişanyan, qui doit être partiellement vraie : le turc lağım – qui a dû avoir dans un premier temps le sens de galerie souterraine – vient bien d’un arabe لغم laġam mais ce mot ne vient pas du grec et il est sémantiquement sans rapport avec l’écume du chameau ou l’alliage avec le mercure. Il n’a donc pu surgir qu’au sein même du domaine arabe. De quelle manière ? Nous allons voir si le recours à la théorie de Bohas nous aide ici aussi à répondre à la question.

 

4.2. Ce qu’en disent les “étymons” de Bohas

 

Se pourrait-il que la notion de creusement souterrain soit une deuxième charge sémantique de nos étymons {l,ġ} et {ġ,m} ? On trouve effectivement quelques racines évoquant plus ou moins cette notion :

 

À partir de l’étymon {l,ġ} :

 

لغز laġz trou de lézard, pl. ألغاز alġāz labyrinthe

 غلّ ġalla pénétrer jusque dans l’intérieur

غلغل ġalġala entrer, pénétrer jusqu’au fond des choses

وغل waġala s’introduire, se glisser et pénétrer dans quelque chose

 

À partir de l’étymon {ġ,m} :

 

غموس  ġamūs qui pénètre loin et s’enfonce dans les chairs (coup de lance)

غمض  ġamaḍa entrer, pénétrer dans les chairs, dans le corps (arme tranchante)

غميل  ġamīl enterré, mis sous le sable

غمن  ġumina être enfoncé dans la terre

غامياء  ġāmiyā’ taupinière, trou de mulot ou de taupe

 

Ces inventaires ne sont certes pas très riches – ils ne sont pas non plus exhaustifs – mais ils témoignent néanmoins de l’existence de deux groupes de vocables présentant entre eux une certaine parenté morphosémantique. La possibilité qu’un لغم laġam galerie de mine appartienne à cet ensemble n’est donc pas à écarter. L’apparition tardive du mot dans les dictionnaires d’arabe classique pouvait faire penser à un emprunt mais elle peut aussi signaler l’intégration dans la langue écrite d’un mot resté jusqu’alors cantonné dans des échanges oraux en arabe dialectal.

 

            Un tel mot n’est pas sorti de nulle part. Faisons une hypothèse : prenons le dernier mot de la liste ci-dessus, غامياء  ġāmiyā’ taupinière : il convient bien d’un point de vue sémantique.[13] Quant à la forme, appliquons à ce mot classique muni de son article un certain nombre des altérations dont les dialectes sont coutumiers :

– par agglutination et métathèse, al-ġāmiyā’ devient laġmiyā’ ;

– par apocope et influence de la racine لغمlġm, laġmiyā’ devient laġam qui, entre le XIIIe et le XVIIIe siècles, passe d’abord en turc sous la forme lâgιm puis en grec sous la forme λαγούμι [lagoúmi]. Le sens de taupinière se conserve dans les trois langues et évolue tout naturellement vers ceux de galerie souterraine puis de galerie de mine, et enfin de mine explosive. Il reste à trouver un dialecte oriental où le mot serait attesté, à commencer par le mot غامياء  ġāmiyā’ lui-même, un dérivé de غمىġamā que le Qāmūs est seul à mentionner et qui pourrait bien être une forme dialectale non signalée comme telle.

 

 

5. Conclusion : pour une autre présentation dictionnairique

 

 

À la lumière des résultats de notre étude, dont nous répétons qu’elle ne saurait être définitive – quelle étude peut se targuer de l’être ? – nous souhaiterions proposer en conclusion une autre manière de présenter les divers vocables construits sur les consonnes l-ġ-m que nous avons rencontrés, à l’exception des quelques raretés que nous avons trouvées ici ou là dans les dictionnaires arabes du Moyen Âge. La notice de Belot étant la seule à rassembler presque toutes les données qui nous intéressent, c’est d’elle que nous partirons. Il nous suffira d’y ajouter le vocabulaire relatif à la notion d’amalgame tel qu’il apparaît dans la notice de Reig.

 

Nous concluons à l’existence dans le lexique arabe de quatre racines لغمlġm homonymes. La deuxième peut être considérée comme une extension de la première. Nous les présentons par ordre chronologique d’apparition dans les dictionnaires.

 

 

لغمlġm.1 (Xe s.)

 

لغام luġām écume buccale chameau

لغم laġama avoir l’écume à la bouche (chameau). – Fig. rapporter de fausses nouvelles

لغم laġam un peu d’onguent, de pommade

ملاغم malāġim bords, coins de la bouche

تلغّم talaġġama se pommader les coins de la bouche, talaġġama bil-kalām remuer les coins de la bouche pour parler, talaġġama bi-ḏikr al-... rappeler le souvenir de...

 

Étymologie : le mot لغام luġām, qui semble être la base d’où dérivent les autres vocables, est à rapprocher par deux (dont le ġ) ou trois de ses consonnes,

– de quelques noms désignant des sécrétions buccales ou nasales de mammifères : رغام ruġām, مرغ marġ, بلغم balġam.

– d’un certain nombre de verbes exprimant la colère (cf. fr. écumer de rage, angl. to foam with rage) : تلغّد talaġġada, زغم zaġama, ترغّم taraġġama, توغّم tawaġġama.

 

 

لغمlġm.2 (XIIIe s.)

 

ألغمalġama amalgamer, n. a. إلغام ilġām amalgame (action)

ملغم mulġam amalgamé, amalgame (produit obtenu)

 

Étymologie : cette racine, qui n’est probablement qu’une extension formelle et sémantique de la précédente, est à rapprocher par deux (dont le ġ) ou trois de ses consonnes, d’un certain nombre de vocables exprimant l’action de fondre, mélanger, confondre, brouiller, comme أمرغ amraġa, دغمر daġmara, غلث ġalaṯa, غلّ ġalla, غمغم ġamġama, مغث maġaṯa, مغرة maġra, مغمغ maġmaġa, etc.

 

 

لغمlġm.3 (XIVe s.)

 

لغم laġam nerfs et veines de la langue

 

Étymologie : ce terme technique sans dérivés peut être rapproché par ses deux premières consonnes d’autres racines ayant un rapport avec la langue, notamment لغب  lġb,   لغو lġw et لثغ  lṯġ.

 

 

لغمlġm.4 (XIXe s.)

 

لغم  luġm, laġam, pl. ألغامalġām mine (cavité pratiquée sous un édifice ou dans un rocher pour les faire sauter par la poudre) ; mine (explosif)

لغم  laġama miner (un édifice, un pont, etc.)

 

Étymologie : cette racine est à rapprocher par ses deux consonnes ġ et m d’autres racines ayant un rapport avec la pénétration et les galeries souterraines comme غمس  ġms, غمض  ġmḍ, غمل  ġml, غمن  ġmn et surtout de غامياء ġāmiyā’ taupinière d’où le nom laġam est peut-être issu par l’intermédiaire de formes dialectales ayant subi des altérations assez communes : agglutination de l’article, métathèses, apocope, et probable influence de la racine لغمlġm “écume buccale du chameau”. Cf. turc lâgιm et grec λαγούμι [lagoúmi].

 

 

 


Sources bibliographiques

 

 

al-Fīrūzābādī (XIVe), Al-qāmūs al-muḥīṭ.

al-Ǧawhariyy, Ismā‘īl ben Ḥammād (Xe), Aṣ-ṣaḥāḥ fi l-luġa.

– Belot, Jean-Baptiste, Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », Imprimerie catholique, Beyrouth, 1955.

Bohas, Georges, et Saguer, Abderrrahim, Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

Bohas, Georges, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

Bohas, Georges, et Dat, Mihai,  Une théorie de l’organisation du lexique des langues sémitiques : matrices et étymons, Paris, ENS Lettres et Sciences humaines, 2007, 240 p.

Chantraine, Pierre, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, Klincksieck, 1977.

Daviers Pierre, Dictionnaire français et grec vulgaire, Paris, Imprimerie royale, 1830.

Dozy, Reinhart Pieter Anne, Supplément aux dictionnaires arabes, Leyde, E. J. Brill, 1881.

– Ernout, Alfred et Meillet, Antoine, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Paris, Klincksieck, 1932, réédition 2000.

– Guemriche, Salah, Dictionnaire des mots français d’origine arabe, Paris, Seuil, 2007.

– Harper, Denis, The Online Etymology Dictionary of English.

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– Johnson, Francis, A Dictionary, Persian, Arabic and English, Londres, W.H. Allen, 1852.

Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

– Khatef, Laïla, Statut de la troisième radicale en arabe : le croisement des étymons, thèse de doctorat soutenue à l’Université Paris 8 en 2003.

Lane, Edward William, Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate, 1863-1893.

Le Trésor de la Langue Française. http://www.cnrtl.fr/

– Masson Michel, Du sémitique en grec, Paris, Éditions alfAbarre, 2013.

Nişanyan, Sevan, Sözlerin Soyağacı, Çağdaş Türkçenin Etimolojik Sözlüğü, dictionnaire étymologique du turc contemporain, 2001.

– Picoche, Jacqueline, avec la collaboration de Rolland, Jean-Claude, Dictionnaire étymologique du français, Paris, Le Robert, nouvelle édition 2008.

– Rajki, Andras, Arabic Etymological Dictionary, 2002. http://archive.org/details/ArabicEtymologicalDictionary 148 p. serrées.

– Reig, Daniel, Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », Paris, Librairie Larousse, 1983.

– Rolland, Jean-Claude, Étymologie arabe : dictionnaire des mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, Paris, L’Asiathèque, 2015.

– Rolland, Jean-Claude, Les mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, thèse soutenue à l’École Normale Supérieure – Université de Lyon, 2014.

– Watkins, Calvert, The American Heritage Dictionary of Indo-European Roots, Boston-New York, Houghton Mifflin Company, Second Edition, 2000.

– Wehr, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.

 



[1] Cette étude a fait l’objet d’une première publication dans la Lettre de la SELEFA nº 4 de juin 2015, à l’adresse suivante : http://www.selefa.asso.fr/AcLettre_04.htm.

[2] Telles qu’elles sont fournies par le site http://www.baheth.info/.

[3] Pour l’extraction des minerais par cassage de la roche, l’arabe disposait de la racine عدن dn enlever, arracher un rocher, mais, on le voit, – à l’inverse de la famille de miner en français – cette racine n’a pas servi à exprimer également le sens de creuser une galerie de sape. Le latin cuniculus « lapin ; galerie de sape » n’ayant pas eu la descendance attendue dans cette direction sémantique,  les langues occidentales modernes ont toutes emprunté au français les mots mine et miner, attestés depuis le XIIe siècle, et supposés d’origine gauloise.

 

[4] Pour le forage d’une galerie de sape, l’arabe dispose en effet de la racine sémitique نقب √nqb – d’où le nom d’agent نقّاب naqqāb sapeur –, mais cette racine n’ayant pas de dérivé ayant le sens d’engin explosif, c’est لغم  luġm / laġam qui vient combler cette lacune.

[5] Abréviation usuelle de Online Etymology Dictionary.

[6] Texte original : from Old French amalgame or directly from Medieval Latin amalgama, "alloy of mercury (especially with gold or silver)", an alchemists' word, perhaps an alteration of Latin malagma "poultice, plaster", probably from Arabic al-malgham "an emollient poultice or unguent for sores (especially warm)" [Francis Johnson, A Dictionary of Persian, Arabic, and English], perhaps from Greek malagma "softening substance", from malassein "to soften", from malakos "soft".

[7] Nous nous écarterions de notre sujet en nous interrogeant trop longuement ici sur l’origine du grec μάλαγμα [málagma] mais nous ne pouvons pas non plus passer totalement sous silence sa ressemblance morphosémantique troublante avec l’arabe الملغم al-malġam. Nous nous contenterons de dire qu’une origine sémitique non seulement de μάλαγμα [málagma] mais aussi de μαλακός [malakós] n’est pas exclue.

[8] Pour Gaffiot, le latin malagma n’est qu’une latinisation du grec malagma.

[9] http://www.cnrtl.fr/etymologie/amalgame

[10] Voir bibliographie.

[11] On remarquera en passant la proximité morphosémantique troublante de cet étymon sémitique avec la racine indoeuropéenne *mag-, « pétrir ». Au niveau des réalisations, on pourra comparer le français magma, du grec μάγμα [mágma], « masse pétrie, onguent », issu, semble-t-il, de cette racine, avec plusieurs mots de la liste et notamment avec l’arabe مغمغ maġmaġa « graisser un mets, mêler, mélanger ». Reig donne aussi le mot مجمع magma‛ (ou مجمعة magma‛a) « magma », qui semble bien n’être qu’une simple transcription du français ou de l’anglais avec prononciation égyptienne du ǧ.

[12] Prononciation approximative : [lagweum]

[13] Cf. en hébreu talmudique et en judéo-araméen le couple ḥulda « taupe » / ḥalad « creuser, saper ». (Communication épistolaire de Michel Masson). Et cf. le latin cuniculus « lapin ; galerie de sape », déjà cité plus haut (note 4).