Le lien et la menace

 

Une étude de la racine ربط rabaṭa

 

 

La langue française a reçu en héritage divers mots issus de la racine arabe ربط rabaṭa lier : le nom de la capitale marocaine, Rabat, le nom des Almoravides et celui de leur monnaie espagnole, le maravédis (ou marabotin), ainsi que des noms de familles, comme le maghrébin Mérabet, l’italien Morabito et peut-être le français Marbotin. Quant au marabout, en évoluant d’un saint ascète à un vulgaire fétichiste sorcier, il a de lui-même fini par engendrer le verbe marabouter, et par nous faire tomber avec lui du maraboutisme dans le maraboutage.

 

Laissant à d’autres le soin d’élucider l’histoire assez complexe du mot français marabout, nous nous proposons quant à nous d’examiner de plus près la racineربط  rabaṭa et ses dérivés, afin de comprendre comment une racine ayant le sens fondamental de lier a pu engendrer des vocables où la notion de lien n’est plus vraiment perceptible. Nous partirons du contenu de la notice que le dictionnaire de Kazimirski consacre à la racine ربط  rabaṭa :

 

ربط  rabaṭa lier, serrer des liens ; lier, attacher à qqch ; raffermir, fig. l’esprit, le cœur – III. s’appliquer avec zèle et assiduité à qqch ; inquiéter, menacer le pays ennemi en se tenant avec une armée sur les frontières ; monter un cavalier, donner un cheval tout équipé pour la guerre sainte ; s’observer réciproquement (se dit de deux armées stationnant sur les frontières, qui épient les mouvements l’une de l'autre) – VIII. lier, serrer ; attacher ; destiner et tenir au relais un cheval tout prêt pour le service des courriers

رابط rābiṭ qui lie, qui serre ; qui attache ; qui raffermit ; qui est raffermi, solide – rābiṭ al-ǧa’š ferme, inébranlable ; homme voué à la vie spirituelle, qui a renoncé aux choses de ce monde ; ascète ; lien, tout ce qui sert à lier, à attacher une chose à l'autre

رابطة rābiṭa lien, attache ; corps de cavalerie gardant la frontière

رباط ribāṭ lien, attache, tout ce qui sert à fixer, à attacher ; entrave ; filet pour prendre les bêtes fauves ; cœur, esprit, âme ; station, relais ; station, chevaux pour le service des courriers ; hôtellerie, caravansérail ; hospice ; édifice solide ; engagement

ربيط rabīṭ lié, serré de liens, d’entraves ; attaché ; raffermi – rabīṭ al-ǧa’š confiant, fort, ferme ; homme voué à la vie spirituelle, qui a renoncé aux choses de ce monde, ascète ; dattes sèches que l’on serre dans un sac de cuir et qu’on arrose d’eau

أربط ’arbaṭ qui n’a pas d’enfant (homme)

مربط marbaṭ ou marbiṭ étable, enclos, ou tout endroit où l’on attache pendant la nuit les bestiaux, les chevaux qui sont au vert, etc.

مربط mirbaṭ corde pour attacher une bête

مربطة mirbaṭa lien attache, courroie

مربوط marbūṭ lié, serré ; attaché fortement ; ferme, solide ; marabout, homme voué à la vie ascétique

مرابط murābiṭ assidu – al-murābiṭīn les Almoravides, dynastie d’Afrique et d’Espagne

مترابط mutarābiṭ intarissable (eau)

 

Il apparaît clairement que la dominante sémantique est la notion de lien. Pour mieux comprendre certaines extensions sémantiques de cette notion, nous ferons appel à l’article de Michel Masson, Étude d’un parallélisme sémantique : « tresser » / « être fort » [1]. Dans cet article l’auteur s’attache à relever dans l’ensemble du lexique sémitique, et principalement dans celui de la langue arabe, les racines illustrant le parallélisme sémantique qu’il a observé entre l’action de tresser et l’état d’être fort. S’appuyant lui-même sur le travail de J.L. Palache[2] qui avait noté pour l’hébreu le lien notionnel entre « nouer, tresser, corde » et « force », l’auteur élargit le champ à tout un réseau qui va de diverses sortes d’intensité à d’autres métaphores comme la contrainte, l’angoisse, l’avarice, etc. Masson établissant dans cet article des liens directs entre le lien, la fermeté et l’assiduité, on ne sera pas surpris de retrouver ces mêmes notions parmi les vocables relevant de la racine ربط  rabaṭa. La présence dans cette notice de deux locutions permet en outre de comprendre comment on passe de l’objet lien à la notion d’ascétisme telle qu’elle est assumée par la forme adjectivale et par les deux participes de la forme I. En effet, رابط rābiṭ et ربيط rabīṭ qui a renoncé au monde, moine, ascète sont probablement des formes elliptiques résultant de la locution ǧa’šu-hu rābiṭ (ou rabīṭ) son cœur est ferme, plus usuelle sous la forme de locution adjectivale rābiṭ (ou rabīṭ) al-ǧa’š. Le sens originel de رابط rābiṭ et ربيط rabīṭ serait donc à interpréter ainsi : (celui dont le cœur est) ferme. De la même façon, مربوط marbūṭ marabout, homme voué à la vie ascétique doit être la forme elliptique résultant de la locution rabaṭa l-lāhu ‛ala qalbi-hi, Dieu a raffermi son cœur, le sens originel du participe passif مربوط marbūṭ étant donc à interpréter ainsi : (celui dont le cœur a été) raffermi (par Dieu)[3].

 

Si l’on écarte provisoirement[4] les curiosités isolées que sont – ou semblent être – أربط ’arbaṭ qui n’a pas d’enfant (homme), ربيط rabīṭ dattes sèches que l’on serre dans un sac de cuir et qu’on arrose d’eau, et مترابط mutarābiṭ intarissable (eau), seuls apparaissent sans le moindre rapport avec l’objet lien les mots رابطة rābiṭa corps de cavalerie gardant la frontière, et رابط rābaṭa inquiéter, menacer le pays voisin en se tenant avec une armée sur la frontière. La présence de chevaux entravés ou attachés dans les deux acceptions ne suffit certainement pas à assurer un tel glissement sémantique, en dépit des efforts laborieux déployés par les sources arabes citées par Lane pour voir dans ces chevaux ainsi immobilisés près de la frontière ceux des soldats chargés de la défendre.

 

L’explication n’est pourtant pas très loin ; elle est, dans les dictionnaires, à la portée de l’œil. Il paraît même assez incroyable qu’elle ait pu échapper si longtemps aux grammairiens arabes et aux orientalistes. Il suffisait en effet de consulter les deux notices consacrées aux racines ربص rabaṣa et ربض rabaḍa qui précèdent dans l’ordre alphabétique celle consacrée à ربط rabaṭa. Qu’y lit-on ?

 

ربص rabaṣa attendre, guetter, épier l’occasion pour en profiter ; être imminent, menacer quelqu’un

ربض rabaḍa attendre, guetter – ربّاض rabbā lion, littéralement qui se couche les jambes ployées pour guetter sa proie – مرابض murābiḍ soldat des troupes qui gardent la frontière

 

Nous avons là au total trois racines reliées entre elles à la fois par la paronymie et la synonymie.[5] Nous ne pouvons en tirer qu’une conclusion : bien qu’aucun dictionnaire ne présente ainsi les faits, il doit exister dans le lexique arabe au moins deux racines ربط rabaṭa homonymes qui n’ont entre elles aucun rapport sémantique, l’une – appelons-la ربط rabaṭa.1 – étant porteuse de la charge sémantique du lien et l’autre – appelons-la ربط rabaṭa.2 – étant porteuse de la charge sémantique de la menace, que ce soit dans le domaine de la chasse ou dans celui de la guerre. D’ailleurs, dans son Supplément (vol. I, p. 500-502), Dozy donne des acceptions qui ne laissent plus planer aucun doute sur la proximité sémantique entre ربط rabaṭa et les deux autres racines :

 

ربط rabaṭa attendre qqn dans une embuscade, faire sentinelle, attendre, guetter – V. s’embusquer, attendre qqn dans une embuscade, le guetter – مربط marba endroit où les voleurs se mettent en embuscade pour dévaliser les passants

 

Nous n’avons par ailleurs pu établir aucun parallélisme sémantique entre ces deux notions : les racines arabes où il est question de liens et de cordes sont nombreuses mais aucune autre que ربط rabaṭa – et quelques racines en RB ou BR sur lesquelles nous reviendrons – ne propose à la fois le lien et la menace parmi ses acceptions ou celles de ses dérivés.

 

Nous pouvons donc raisonnablement conclure que, de même qu’il n’y a aucune relation entre les deux homonymes que sont رباط ribāṭ nom de l’objet lien et رباط ribāṭ nom d’action de la forme III رابط rābaṭa inquiéter, menacer le pays voisin en se tenant avec une armée sur la frontière, il ne saurait y en avoir entre l’ascète – aussi assidu soit-il – et le garde-frontière. Le fameux moine-soldat musulman servant dans un couvent fortifié de l’ancien empire arabe, première acception donnée par le Trésor de la Langue Française (entre autres ouvrages) pour le mot français marabout, est donc une vue de l’esprit. Si le رباط ribāṭ a bien été aussi un lieu de méditation spirituel et le مرابط murābiṭ l’hôte d’un tel lieu, cela ne signifie par pour autant que le رباط ribāṭ ait été un couvent militaire musulman et le مرابط murābiṭ un moine-soldat.

 

Nous pensons avoir ainsi démontré qu’une erreur d’ordre historique a été commise à cause d’une confusion linguistique due à l’homonymie : il y a deux formes مرابط murābiṭ homonymes, l’une signifiant ascète et l’autre garde-frontière, cette dernière ayant – au moins d’après Kazimirski – مرابض murābiḍ pour synonyme ou variante. Il doit d’ailleurs plutôt s’agir d’une variante car la forme III du verbe ربض rabaḍa semble inexistante. Il est même probable que le mot مرابض murābiḍ, absent des dictionnaires arabes du Moyen Âge, a été créé ultérieurement pour lever l’ambiguïté entre les deux مرابط murābiṭ homonymes. Ainsi les rôles sont maintenant clairs : celui du saint homme au مرابط murābiṭ et celui du soldat au مرابض murābiḍ.

 

À partir de ce constat, aucun historien de l’Islam ne peut plus affirmer l’existence d’un « moine-soldat musulman » sur la base d’une seule forme qui aurait les deux acceptions. Quelques ascètes parmi des recrues n’ont jamais transformé une garnison en monastère. Nous ne nions pas absolument la possible existence, quelque part aux marches de l’Empire musulman, d’ascétiques garde-frontières faisant pendant aux Templiers ou aux Hospitaliers, mais ce n’est pas dans la langue arabe qu’on en trouvera la preuve. Nous confirmons par là linguistiquement ce que l’historienne Jacqueline Chabbi a écrit dans l’Encyclopédie de l’Islam à propos de رباط ribāṭ :

 

[...] il n’est plus possible de souscrire [...] à la définition de G. Marçais présentant le ribāṭ [6] comme "un genre d’établissement à la fois religieux et militaire qui semble assez spécifiquement musulman" et qui serait apparu "de bonne heure". Il n’est pas non plus possible de retenir comme "courante" l’acception de "couvent fortifié".[7]

 

 

En complément à cette première approche, nous allons maintenant montrer que si les deux racines ربط rabaṭa.1 et ربط rabaṭa.2 sont purement homonymes, chacune d’elle relève d’un groupe dans lequel diverses racines présentent des similitudes formelles et sémantiques. Nous utiliserons l’appareil théorique proposé par Georges Bohas, et notamment ce qu’il appelle un « étymon », à savoir un ensemble non ordonné linéairement de deux consonnes, porteur d’une charge sémantique décelable dans un nombre significatif de racines construites sur cet étymon. Les grammairiens arabes et les orientalistes n’ont certes pas manqué de remarquer des phénomènes de synonymie dans des racines ayant une « séquence » de deux consonnes  communes, mais Bohas a découvert les mêmes charges sémantiques dans la plupart des racines construites sur des séquences inverses. En l’occurrence, nous allons donc nous intéresser non seulement aux racines construites sur la séquence RB mais également à celles construites sur la séquence BR, ce que Bohas résume par la formule l’étymon réversible {b,r}.

 

ربط rabaṭa.1 lier

 

·        ordre RB

 

ربّ rabba réunir, ramasser ; s’attacher à ; se fixer dans un lieu – رباب rubāb nœud serré fortement et difficile à défaire

ربث rabaṯa retenir, arrêter et empêcher qqn de s’occuper de qqch

ربد rabada lier, attacher avec des liens

ربق rabaqa prendre qqn avec un lacet de manière qu’il ait la tête prise dans le nœud coulant ; lier, serrer avec des liens

ربك rabaka – VIII. s’agiter dans le filet en cherchant à se dégager (se dit d'une bête fauve prise dans le filet)

 

رأب ra’aba réparer un objet, un vase brisé, en approchant les deux bouts

رتب rataba être ferme, se tenir ferme, ne pas bouger

رغب rġb –  رغبانة ruġbāna nœud à la courroie de la chaussure

رقب raqaba attacher qqn par le cou, lui jeter la corde ou la chaîne au cou

ركبrkb –  II. mettre une chose sur une autre, superposer l’une à l’autre ; composer, faire d’un corps simple un corps composé ; mêler, mélanger, faire entrer en composition[8]

 

أرب ’araba serrer (un nœud) ; s’appliquer avec assiduité à qqch – إربة ’irba nœud, surtout noué fortement et serré – أربة ’urba nœud, surtout noué fortement et serré ; collier, ornement du cou.

حظرب ḥaẓraba tordre fortement, donner quelques tours de plus à une corde

خطرب ḫaṭraba tordre fortement une corde.

زرب zarb, zirb enclos en bois pour les bestiaux

زردب zardaba étrangler

سرب saraba confectionner, coudre, faire (une outre) – سرب sarb enclos pour les moutons – سربة sarba couture

شربšrb – IV. mettre la corde au cou d’un cheval[9]

ضربḍrbمضروب maḍrūb mêlé, mélangé et brouillé (en parlant de divers ingrédients) ; fait, composé, arrangé de telle ou telle façon

ظرب  ẓariba  s’attacher, se coller, s’accrocher à qqn

عقرب ‛aqrab courroie avec laquelle on fixe la chaussure au cou-de-pied ; courroie avec laquelle on rattache la queue d’une bête de somme au derrière de la selle.

كرب  karaba tordre, tresser, faire une corde ; serrer plus fort, p. ex., les liens, les cordes avec lesquelles on a lié qqn, donner un tour aux cordes qui serrent ; munir d’une corde (p. ex. un seau) ; être près de faire qqch – III. être près, s’approcher de qqn – كريب karīb nœud de la tige du roseau

كربس karbasa marcher comme celui qui a des entraves aux pieds

كربش karbaša marcher comme celui qui a des entraves aux pieds ; saisir quelqu’un et le garrotter

 

·        ordre BR

 

برم barama tordre, tresser (une corde) en tordant les fils – برم burm corde

برة bura anneau, boucle que les femmes portent au bas du tibia en guise d’ornement ; anneau en fer qu’on passe dans la narine, percée à cet effet, du chameau, et qui tient lieu de frein

 

ثبر ṯabira retenir, empêcher d’approcher d’une chose, en éloigner qqn  – III.  être assidu, s’appliquer à quelque chose

جبر ğabara panser, bander et remettre (un os cassé)

دبارة dubāra ficelle

زبر zabara éloigner, repousser qqn de quelque chose

صبر  ṣabara lier, attacher qqn à qqch ; retenir et empêcher qqn d’aller ou de toucher à qqch

ضبر ḍabara sauter comme saute un cheval qui a des entraves aux pieds de devant ; ranger, mettre en ordre (les pierres, etc.) ; assembler, réunir

كعبرة ku‛bura nœud, nodosité, ce qui forme un nœud.

 

Au total, en comptant notre racine de départ, nous avons donc relevé dans le lexique arabe une trentaine de racines ayant en commun les consonnes b et r et porteuses de la charge sémantique du lien. On a vu les implications diverses de cette action du gardien, de l’éleveur ou simplement de l’utilisateur de bétail : pour immobiliser l’animal, il faut l’enfermer dans un enclos, l’entraver ou l’attacher avec une corde en serrant un nœud, surtout si l’on a l’intention de faire une halte plus ou moins longue. De cette action concrète dérivent des emplois métaphoriques relatifs à la proximité et au rapprochement, à l’alliance familiale ou politique, à l’arrangement et à la composition, à l’assiduité, etc.

 

 

ربط rabaṭa.2 menacer

 

1. Menacer, être menaçant, effrayer, faire peur, inquiéter

 

·        ordre RB

 

ربص rabaṣa être imminent, menacer qqn

ربط  rabaṭa – III. inquiéter, menacer le pays ennemi en se tenant avec une armée sur les frontières

رعب ra‛aba faire peur à qqn ; menacer, proférer des menaces

رهب rahiba – IV. effrayer ; mettre en fuite – V. menacer, effrayer qqn par des menaces

راب rāba f. I. inquiéter qqn ; faire peur à qqn ; jeter qqn  dans le doute ou dans l’embarras, de manière qu’il ne sache quel parti prendre ; inspirer à qqn  des doutes, des soupçons 

amharique ’angärabädä menacer, faire le matamore

 

·        ordre BR

 

برق √brq – IV. menacer, éclater en menaces

زبر zabara – XI إزبارّ ’izbārra se disposer à l’attaque, prendre une attitude menaçante

tigré bärräǧä danser la danse de guerre

 

Remarque : Sachant que le r alterne souvent avec le l dans le lexique arabe, on notera aussi بسل basala prendre un air austère, menaçant, جلب ǧalaba menacer de qqch, et علب ‛aliba – XV. إعلنبى ’i‛lanbā prendre un air menaçant. Bohas dirait que les neuf racines ci-dessus relèvent de la même matrice phonique.[10]

 

2. Conséquences de la menace : avoir peur, craindre, redouter, être inquiet, effrayé, fuir

 

·        ordre RB

 

رعب ra‛aba avoir peur, être effrayé

رهب rahiba craindre, redouter qqch – V. craindre (le monde)

 

·        ordre BR

 

بحر baḥira être saisi et interdit de frayeur

برق baraq frayeur, peur

برقط barqaṭa fuir à la débandade, tomber à la renverse

برك √brk باروك bārūk peureux

بعثر ba‛ṯara trouble, inquiétude

بيقر bayqara douter

ثبجر √ṯbǧr إثبجرّ ’iṯbaǧarra trembler, trembloter de frayeur ; reculer d’épouvante ou d’étonnement.

 

Le sens premier de la racine sémitique BRḤ est fuir (DRS 2, p.83) en ougaritique, phénicien, araméen... On a aussi :

amharique bäräggägä tressaillir, bäräddädä avoir peur, bärrärä s’enfuir, bärräyä s’enfuir épouvanté, bar bar aläw avoir un pressentiment

guèze ’abāḥrara effrayer

tigré bärräg belä être épouvanté, bärεa, bär’a craindre, bərṣ belä sursauter de frayeur, bäḥarärä être effrayé

tigrigna bärrärä s’enfuir, baḥrärä être effrayé

 

3. Circonstances de la menace : guetter ou épier la proie, chercher à voir le prédateur

 

·        ordre RB

 

ربأ raba’a observer, se tenir en vedette, en sentinelle, pour observer les mouvements de l’ennemi ; monter à une vigie, à une hauteur, pour voir de loin et observer – ربئ rabi’ vedettes, sentinelles

ربص rabaṣa attendre, guetter, épier l’occasion pour en profiter

ربض rabaḍa attendre, guetter

ربط rabaṭa – III. s’observer réciproquement (se dit de deux armées stationnant sur les frontières, qui épient les mouvements l’une de l’autre)

رقب raqaba observer, regarder avec attention ; guetter ; attendre ; garder, veiller sur qqch

زرب zaraba – VIII. entrer dans un enclos, ou dans une hutte (se dit des bestiaux ou d’un chasseur qui se met en embuscade)

شرب šariba XI. إشرأبّ ’išra’abba (pour ’išrābba) allonger le cou, se hisser, se dresser pour mieux voir, ou pour atteindre[11]

akkadien rabāṣu se mettre en embuscade

hébreu ’ārab épier, dresser des embuches

thamoudéen wrb se mettre en embuscade

 

·        ordre BR

 

بحثر baḥṯara scruter, examiner

برق √brq – II. ouvrir les yeux, les écarquiller et regarder fixement

برهم barhama regarder longtemps et fixement un objet ; y plonger ses regards

برى bry – X. examiner, scruter ; chercher à connaître la position de l’ennemi

بصر baṣara – III. 1.  regarder, fixer un objet de loin et d’une hauteur ; chercher à voir, à reconnaître ;  observer, regarder (l’un et l'autre) à qui reconnaîtra plus t telle chose. – IV. observer, considérer, chercher à y voir clair. – X. regarder et observer avec attention ; scruter une chose cachée

ذبر ḏabara regarder avec attention, et voir distinctement et clairement.

سبطر sabṭaraسبطر sibaṭr qui allonge son corps pour faire un bond ou se jeter sur sa proie (se dit, p. ex., du lion ou d'une autre bête féroce)

عبر ‛abira – VIII. considérer avec attention, observer ; examiner avec attention

akkadien barū voir, regarder

 

4. Les lieux de guet, et notamment les hauteurs géographiques

 

·        ordre RB

 

ربأ raba’a مربأ marba’ vigie ou hauteur où se tient une sentinelle pour épier les mouvements de l’ennemi

ربو rabw  hauteur, élévation, colline – رباوة ribāwa colline, hauteur

رتب rataba رتبة ratba hauteur, élévation de terrain – مرتبة martaba points dans les déserts ou sur les montagnes où se trouvent une source ou une vigie

رقب raqabaمرقب marqab vigie, tour, toute hauteur où l’on se place pour voir de loin et pour observer.

ركب rakiba راكب rākib sommet d’une montagne

زرب zarb, zirb, zarab et زريبة zarība hutte où le chasseur se met en embuscade pour guetter sa proie – زرب zarib petite colline pointue vers le sommet

طربال ṭirbāl vigie, fanal, tour au haut d'une montagne

غربġrbمغرب muġrib sommet d'une colline

 

Remarque : Il ne serait peut-être pas illégitime d’ajouter ici محراب miḥrāb qui désigne un logement particulier à l’étage le plus élevé.

 

·        ordre BR

 

برأة bur’a hutte de chasseur

براعم barā‛im hautes montagnes

برثط barṯaṭa gravir une montagne

برع bara‛a gravir une montagne

صبير ṣabīr montagne, colline rocailleuse

كبار kabār butte, monticule

نبرة nabra tout objet un peu élevé au-dessus de la surface d'un corps, bosse – منبر minbar estrade, place un peu élevée au-dessus du sol

نهبور nuhbūr colline sablonneuse très élevée

 

Remarque 1 : Une certaine tradition étymologique voit dans برج burǧ, bastion, tour, un emprunt au grec πύργος [púrgos], tour, enceinte garnie de tours, via l’araméen burgā ברגא ou le pehlevi burg, id. Dans une étude à paraître (La tour et les signes du Zodiaque) on lira que nous remettons en question cette étymologie. On voit déjà que, par sa forme et son sens, ce mot relève tout naturellement des vocables désignant les observatoires situés en hauteur.

 

Remarque 2 : On retrouve le même parallélisme sémantique hauteur / menace dans

 

خطر ḫaṭura être haut, élevé / خطر ḫaṭar danger

مشرف mušrif qui domine les points d’alentour / imminent, menaçant (danger)

نمر namara gravir une montagne / تنمّر tanammara éclater en menaces

وصيد waṣīd montagne / وصّد waṣṣada effrayer, intimider par des menaces

 

Au total, en comptant nos trois racines de départ, nous avons donc relevé dans le lexique arabe près d’une quarantaine de racines ayant en commun les consonnes b et r et porteuses, directement ou indirectement, de la charge sémantique de la menace.

 

Dans l’article de Michel Masson que nous avons cité plus haut, l’auteur avait relevé (p. 93) que l’angoisse pouvait être une extension sémantique du lien. Or, dans le deuxième bloc de notre inventaire, c’est bien d’angoisse qu’il s’agit. Masson avait également relevé (p. 96) que l’attente est une autre extension sémantique du lien. De l’attente au guet, il n’y a qu’un pas mais l’attente n’est pas seulement synonyme d’espoir, elle est aussi synonyme de crainte. Nous choisissons néanmoins de faire de la menace une charge sémantique à part entière, car elle implique non seulement la peur ressentie par la victime, qui n’est qu’une conséquence de la menace, mais aussi les circonstances dans lesquelles se cachent et s’épient la proie menacée et le prédateur menaçant. Ainsi nos deux racines ربط rabaṭa.1 et ربط rabaṭa.2 sont homonymes car elles sont construites sur un étymon {r,b} porteur de deux charges sémantiques distinctes, le lien d’une part, et la menace d’autre part, cette dernière probablement elle-même dérivée de la notion de hauteur.

 

C’est d’ailleurs cette polysémie de l’étymon {r,b} qui explique que ce phénomène d’homonymie se retrouve dans d’autres racines. Le lecteur vigilant aura peut-être relevé ces quelques paires :

 

LIEN : رتب rataba être ferme, se tenir ferme, ne pas bouger

MENACE : رتب rataba رتبة ratba hauteur, élévation de terrain – مرتبة martaba points dans les déserts ou sur les montagnes où se trouvent une source ou une vigie

 

LIEN : رقب raqaba attacher qqn par le cou, lui jeter la corde ou la chaîne au cou

MENACE : رقب raqaba observer, regarder avec attention ; guetter ; attendre ; garder, veiller sur qqch

 

LIEN : ركب rkb –  II. mettre une chose sur une autre, superposer l’une à l’autre ; composer, faire d’un corps simple un corps composé ; mêler, mélanger, faire entrer en composition

MENACE : ركب rakiba راكب rākib sommet d’une montagne

 

LIEN : زبر zabara éloigner, repousser qqn de quelque chose

MENACE : زبر zabara – XI إزبارّ ’izbārra se disposer à l’attaque, prendre une attitude menaçante

 

LIEN : زرب zarb, zirb enclos en bois pour les bestiaux

MENACE : زرب zarb, zirb, zarab et زريبة zarība hutte où le chasseur se met en embuscade pour guetter sa proie – زرب zarib petite colline pointue vers le sommet

 

LIEN : شربšrb – IV. mettre la corde au cou d’un cheval

MENACE : شرب šariba XI. إشرأبّ ’išra’abba (pour ’išrābba) allonger le cou, se hisser, se dresser pour mieux voir, ou pour atteindre

 

LIEN : صبر  ṣabara lier, attacher qqn à qqch ; retenir et empêcher qqn d’aller ou de toucher à qqch

MENACE : صبير ṣabīr montagne, colline rocailleuse

 

Nous ne croyons pas pour autant avoir affaire à un véritable parallélisme sémantique. Comme nous l’avons dit plus haut, il existe en arabe une quantité de racines exprimant avec d’autres consonnes que RB ou BR la notion de lien mais d’où la notion de menace est absente. Jusqu’à preuve du contraire, de la même manière que nous pensons avoir révélé l’existence de deux racines ربط rabaṭa homonymes, il existe probablement deux racines رتب rataba homonymes, deux racines رقب raqaba homonymes, etc.

 

 

On s’interrogera peut-être sur le statut de la troisième consonne, dite « crément ». Fait-elle de la simple figuration dans cette histoire d’étymons devenus racines ? Ou n’y joue-t-elle pas au contraire un rôle morphologique ou sémantique ? La question n’est pas sans importance, elle a d’ailleurs fait l’objet de la thèse de doctorat de Laïla Khatef, Statut de la troisième radicale en arabe : le croisement des étymons, soutenue à l’Université Paris 8 en 2003. Nous y renvoyons le lecteur car il n’y a pas vraiment lieu de nous étendre ici sur cette question. Mais pour ne pas l’éluder complètement, nous ferons néanmoins de brèves observations à partir de quelques exemples.

 

– Le crément hamza : Il est présent dans deux de nos racines : ربأ rb’ et برأbr’. Il fait partie des créments, tels les glides (cf. برى bry) et la deuxième consonne redoublée, dont la fonction semble bien n’être que d’allonger un mot risquant d’être trop court. Comme le dit Robert Gauthiot, « Les langues évitent d’employer comme mots normaux, autonomes, à valeur pleine, des éléments trop courts. »[12] Elles laissent cette caractéristique aux mots dits « grammaticaux », comme cela est particulièrement évident en arabe.

 

– Le crément ṣ : Il est présent dans trois de nos racines : ربصrbṣ, بصر bṣr et صبر ṣbr. Or la consonne se présente en compagnie du b dans les verbes بصّص baṣṣaṣa et بصبص baṣbaṣa ouvrir les yeux, construites sur l’étymon {b,ṣ}, dont la charge sémantique est celle du regard, notion dont nous avons vu plus haut l’importance primordiale dans l’opération du guet. Nous dirons que les racines ربصrbṣ, بصر bṣr et صبر ṣbr sont le résultat du croisement des deux étymons complémentaires {r,b} menacer et {b,ṣ} observer.

 

– Le crément ḍ : Il n’apparaît que dans une seule de nos racines : ربضrbḍ. Or la consonne se présente en compagnie du b dans les mots ضباب ḍabāb brouillard épais qui pèse sur la terre, ضاب ḍāba s’embusquer, se cacher (pour se jeter sur l’ennemi), ضبأ ḍaba’a se blottir (chasseur), مضبأ maḍba’ repaire, cachette, construits sur l’étymon {b,ḍ}, dont la charge sémantique est celle de se cacher, notion dont nous avons également vu plus haut l’importance dans l’opération du guet. Nous dirons que la racine ربضrbḍ est le résultat du croisement des deux étymons complémentaires {r,b} menacer et {b,ḍ} se cacher.

 

 

Quant à la racine ربط  rabaṭa.2, il suffira de jeter un coup d’œil à la liste qui suit pour comprendre qu’elle est le résultat du croisement des étymons {r,b} menacer et {b,ṭ} être collé au sol, s’y étendre à plat ventre (notamment pour se cacher) :

 

بأط b’ṭ – V. être couché sur la poitrine, ou sur le côté, la poitrine contre la terre

بسط basaṭa étendre (p. ex. un tapis, une natte par terre)

بطّ baṭṭa aplatir

بطح baṭaḥa – VII. tomber la face contre la terre 

بطغ baṭiġa se traîner par terre, comme les enfants ou un cul-de-jatte

بطن baṭn ventre – باطن bāṭin déprimé, plus bas que ceux d’alentour (sol, terrain)

بلط balaṭa –  IV.  se coller à la terre, au sol, s’y attacher

سبط sabiṭa – II. être couché, étendu par terre ; tomber, et ne pas pouvoir se relever (se dit d’un homme blessé ou malade) ; rester par terre comme si l’on y était collé

سبطر sabṭara – IV. إسبطرّ ’isbaṭarra s’étendre du long de son corps, étant couché sur le côté – سبطر sibaṭr qui allonge son corps pour faire un bond ou se jeter sur sa proie (se dit, p. ex., du lion ou d’une autre bête féroce) ; couché et étendu tout de son long par terre

طبر ṭabara se cacher, se dérober aux regards

طبق ṭabiqa être collé, être appliqué, posé de sa surface contre la surface d’un autre corps

طبن ṭabana – XI. إطبانّ ’iṭbānna  être déprimé et bas

عبط ‛abaṭa – VIII. se cacher, être caché

لبط labaṭa  –  VIII. se coucher par terre et s’étendre tout du long

 

Ainsi, s’il est vrai que nos trois racines paronymiques de départ expriment toutes la notion de menace, il est légitime de penser que dans ربصrbṣ l’accent est mis sur le regard, que dans ربضrbḍ il est mis sur l’action de se cacher, et que dans ربط  rabaṭa.2 il est mis sur l’action de s’étendre à plat ventre sur le sol pour se dérober aux regards.

 

 

Ajout de la deuxième édition (2017)

 

Dans cet article nous avions cru pouvoir distinguer deux racines ربط rbṭ homonymes, l’une exprimant le lien et l’autre la menace. Nous avions même perçu une homonymie similaire dans quelques autres racines : رتب rtb, رقب rqb, ركب rkb, زبر zbr, etc. En fait, nous le comprenons maintenant, si le lien relève bien évidemment de la couture, la menace relève du coup ou plus exactement de sa conception, de sa préparation, de son attente ; la menace est un coup en puissance. Autrement dit, le lien et la menace relèvant l’un et l’autre de notre arborescence, il n’existe qu’une seule et unique racine ربط rbṭ.

 

 

 

Sources bibliographiques

 

– Bohas, Georges, et Bachmar, Karim, Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique. Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2014.

– Belot, Jean-Baptiste, Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », Imprimerie catholique, Beyrouth, 1955.

Bohas, Georges, et Saguer, Abderrahim, The Explanation of Homonymy in the Lexicon of Arabic, ENS Éditions, 2014.

Bohas, Georges, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

Bohas, Georges, et Dat, Mihai, Une théorie de l’organisation du lexique des langues sémitiques : matrices et étymons, Paris, ENS Lettres et Sciences humaines, 2007, 240 p.

Chabbi, Jacqueline, « RIBĀṬ », Encyclopédie de l’Islam, 2005.

Cohen, David, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970 ; Louvain / Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet), 1993-2012.

Dozy, Reinhart Pieter Anne, Supplément aux dictionnaires arabes, Leyde, E. J. Brill, 1881.

– Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860. http://archive.org/details/dictionnairearab01bibeuoft

– Khatef, Laïla, Statut de la troisième radicale en arabe : le croisement des étymons, Thèse de doctorat soutenue à l’Université Paris 8 en 2003.

Lane, Edward William, Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate, 1863-1893. http://www.tyndalearchive.com/TABS/Lane/

Larcher, Pierre, « Jihâd et salâm : guerre et paix dans l’Islam, ou le point de vue du linguiste », dans Faire la guerre, faire la paix, approches sémantiques et ambiguïtés terminologiques, p. 63-74, éd. électronique, Paris, Éd. du CTHS, 2012.

Le Trésor de la Langue Française, article « marabout ». http://www.cnrtl.fr/

– Masson, Michel, Étude d’un parallélisme sémantique : « tresser » / « être fort », in Semitica XL, p. 89-105, Paris, Maisonneuve, 1991.

– Reig, Daniel, Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », Paris, Librairie Larousse, 1983.

– Wehr, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.

 



[1] Semitica XL, p. 89-105, Paris, Maisonneuve, 1991. Article partiellement repris dans Masson (2013) p. 116-120.

[2] Semantic Notes on the Hebrew Lexicon, Leyde, 1959.

[3] Le même type d’ellipse a été relevé par P. Larcher (voir bibliographie) à propos de ğihād qui est, selon lui, à comprendre comme étant l’abréviation de ğihād fī sabīli llāh. De la même façon, il faut supposer que ʾislām est à rapprocher de la locution ʾaslama ʾamra-hu ʾilā l-lāh, « remettre son sort entre les mains de Dieu, s’en remettre à Dieu, se résigner à la volonté de Dieu ». À partir de là, on comprend que ʾislām puisse signifier « action de s’en remettre à la volonté de Dieu », car c’est la forme elliptique de ʾislāmu ʾamri-hi ʾilā l-lāh

[4] Nous y reviendrons dans une autre étude.

[5] On a au moins un trio de variantes parallèle avec قبص qabaṣa prendre du bout des doigts, قبض qabaḍa saisir, empoigner, et قبط qabaṭa saisir.

[6] Georges Marçais, « RIBĀṬ », Encyclopédie de lslam (1936), III, 1150-1153.

[7] Jacqueline Chabbi, « RIBĀṬ », Encyclopédie de l’Islam (2005), VIII, 510-523. Merci à Roland Laffitte et à Didier Bertrand pour leurs apports documentaires.

[8] Vu sous cet angle, on comprend mieux le lien sémantique entre la forme II ركّب rakkaba et sa forme I correspondante ركب rakiba monter à cheval. En enfourchant son cheval, le cavalier adhère à l’animal, ne fait plus qu’un avec lui ; cavalier et monture constituent littéralement un « montage », une « composition ».

[9] Ce sens n’a à l’évidence aucun rapport avec le verbe شرب šariba boire. On voit qu’il existe donc probablement plusieurs racines شربšrb homonymes.

[10] On voit que la synonymie, en arabe, revêt trois formes : deux mots peuvent être synonymes 1. en relevant d’un même étymon, 2. en relevant d’une même matrice phonique, et 3. en ne relevant ni de l’un ni de l’autre, ce dernier cas étant celui du français et probablement de toutes les autres langues.

[11] D’où peut-être le mot مشربيّة mašrabiyya fenêtre en saillie et grillagée, qui désigne un lieu relativement élevé dont la fonction première est bien de pouvoir voir sans être vu. Une telle analyse morphosémantique nous semble en tout cas plus satisfaisante que les diverses hypothèses envisagées jusqu’ici quant à l’origine de ce mot. Cf. aussi شرّف šarrafa lever, dresser le cou en marchant (chameau).

[12] La fin de mot en indo-européen, Paris, Paul Geuthner, 1913, chap. III, Le cas des monosyllabes, p. 66.

 

La tour et les signes du Zodiaque

 

 

Une étude de la racine برج brğ[1]

 

  

à Michel Masson

 

 

En présence de données disparates, insuffisantes, voire erronées, selon les ouvrages consultés, on se propose de trouver à la racine برج brğ le sens fondamental disparu permettant de tisser des liens entre ses divers dérivés qui en conservent les traces. Sont mis à contribution pour ce faire aussi bien la théorie des étymons de Bohas que la méthode des parallélismes sémantiques de Masson et les données du Dictionnaire des racines sémitiques

 

Faced with data inconsistent, insufficient, or plain wrong, according to the different sources consulted, our intention is to seek out for the root برجbrğ its lost basic meaning and thus establish the connections between the various derivatives preserving traces of it. To this end, we use Bohas’ theory of etyma, Masson’s semantic parallels method as well as the information of the Dictionnaire des racines sémitiques.

 

 

1. Les données lexicales – L’étymologie de برج burğ tour

 

Si l’on en croit les dictionnaires de Wehr et de Reig, de la racine برج brğ il ne reste guère en usage aujourd’hui que les trois vocables suivants :

 

برج brğ – V. se montrer sous son meilleur jour ; s’orner ; se parer

برج burğ bastion ; citadelle ; fort ; tour ; signe du Zodiaque

بارجة bāriğa cuirassé ; forte tête[2]

 

Pour l’arabe classique, le bref article que le DRS[3] consacre à cette racine n’est guère plus riche : n’y ont été retenus que les quatre items suivants :

 

برج bariğa avoir des provisions abondantes

برج barağ beauté des yeux

إبريج ibrīǧ outre à beurre

 

dont l’origine sémitique ne semble faire aucun doute, et

 

برج burğ fortin

 

dont l’origine grecque (πύργος [púrgos]) est présentée (notamment par Rajki) comme communément admise et jugée indiscutable. Quant au sens signe du Zodiaque de ce nom, il n’est même pas mentionné, ce qui signifie implicitement qu’il est considéré comme dérivé de celui de fortin. Jacques Berque ayant traduit à trois reprises lesبروج  burūğ du texte coranique par châteaux, l’affaire semble entendue et classée.

 

La racine برج brğ est pourtant plus riche : on est notamment en droit de s’étonner qu’il ne soit fait nulle mention dans le DRS de deux vocables donnés par le Qāmūs et repris par Belot :

 

بارج bāriğ marin habile 

بارجة bāriğa vaisseau de guerre 

 

Comment se fait-il que le DRS les passe sous silence ? Les considère-t-il comme dérivés deبرج  burğ fortin ? Les deux items donnés par Dozy,

 

بريج barīǧ quartier de fruit

مبرّج mubarrağ festonné

 

difficilement rapprochables de l’une ou l’autre des quatre entrées présentées dans le DRS, ne sont pas mieux traités. Plus grave encore nous semble l’absence de cet ouvrage d’items et de significations donnés par Kazimirski et que voici :

 

أبرج abrağ plus fort

برج barağ séparation des sourcils (Lane, avec renvoi à بلج  balağ, même sens) ; beau de visage ; éclatant

برج bariğa devenir apparent, manifeste, visible, être haut, élevé (Lane ; Maqāyīs al-luġa rapproche ce sens de celui deبرز  brz)

برج burğ force ; angle

مبرّج mubarrağ tacheté (se dit d'une étoffe dont le dessein est à œils)

 

alors que, comme nous croyons pouvoir le démontrer dans les lignes qui vont suivre, ce sont précisément ces divers items ignorés par le DRS qui permettent d’avoir une meilleure appréhension de la plupart des vocables mentionnés ci-dessus et du sémantisme qui les rassemble au sein de la racine برج brğ.

 

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, il nous semble important de revenir d’abord sur l’étymologie traditionnelle de برج burğ fortin.

 

Une certaine tradition étymologique[4] a effectivement cru voir dans برج burğ bastion, tour, fortin un emprunt au grec πύργος [púrgos] tour, enceinte garnie de tours, via l’araméen burgā ברגא, id. La racine indo-européenne serait *bʰergʰ- hauteur fortifiée[5]. La liste de probables apparentés ne se limite pas à ceux-là puisqu’on a également

 

  • hittite parku- haut
  • sanscrits pur- et purî-
  •  pehlevi borz haut
  • kurde berz haut
  • arménien burg pyramide
  • germanique *burgs (fr. bourg, esp. burche, angl. borough, all. Berg, etc.)

 

Tous ces mots, dont la liste est loin d’être exhaustive, semblent bien être des cognats mais les filiations sont difficiles à établir. On a certainement construit un peu partout – dans le Moyen Orient et ailleurs – des forts sur des hauteurs naturelles depuis la plus haute Antiquité. En ce qui concerne le grec πύργος [púrgos], Chantraine ne semble pas très sûr d’une origine indo-européenne. Il utilise beaucoup de conditionnels.

 

Pfeifer[6] aussi se pose des questions sur les rapports entre le burgus du bas-latin et le germanique burg. Il pense qu’il n’y a pas eu un emprunt direct du latin mais une double influence grecque et germanique. Pour lui burgus serait issu du grec πύργος, lequel aurait été emprunté soit à une langue d’Asie Mineure soit à une autre langue indo-européenne mais pas au germanique. Pfeifer s’appuie sur le changement de genre, car en langue germanique burg est féminin alors que les termes grec et latin sont masculins. Il s’appuie aussi sur la sémantique : en grec, à l’origine, le terme désignait une tour de défense, une tour fortifiée, alors qu’en langue germanique, il y a certes l’idée de fortification sur une hauteur mais le sens serait celui d’un lieu habité par toute une communauté, donc celui de village ou ville. En latin, il désignait d’abord les tours de guet et de défense situées le long des limes, les frontières de l’Empire. 

 

Dans ces conditions, il semble difficile d’affirmer que le mot arabe, supposé être issu du grec, soit d’origine indo-européenne, si l’origine du grec lui-même est douteuse. D’ailleurs, avant d’affirmer qu’un mot est un emprunt, on se doit de vérifier s’il n’aurait pas quelque chance d’être d’origine arabe ou au moins sémitique. Il en va de même des mots pehlevi borz et kurde berz dont rien ne dit qu’ils ne puissent être eux aussi d’origine sémitique. (Cf. arabe برز brz).

 

 

2. Manger donne des forces

 

Dans l’étude du contenu d’une racine, la première question à se poser est celle des rapports sémantiques qui peuvent relier certains vocables à d’autres. Nous pensons d’abord aux plus évidents, comme, par exemple, ici, celui entreبرج  burğ force et أبرج abrağ plus fort. Mais comme nous l’avons déjà constaté dans d’autres études, de nombreuses racines révèlent aussi l’existence d’un lien logique presque aussi évident de cause à effet. C’est ainsi, pour en rester à la thématique de la force, qu’il nous semble y avoir un tel rapport entre les deux items que nous venons de citer d’une part et برج bariğa faire bonne chère, manger et boire beaucoup, ou avoir des provisions de bouche en abondance d’autre part. C’est une relation banale que tous les enfants connaissent bien : pour devenir grand et fort, il faut bien manger, et ce probablement dans toutes les cultures du monde.[7] Mais manger beaucoup ou trop peut aussi avoir des conséquences moins positives : grossir, engraisser, prendre du ventre... Nous allons voir que cette relation de cause à effet, qu’elle soit considérée comme positive ou négative, est présente dans un assez grand nombre d’autres racines :

 

أرم arama manger, dévorer tout ce qui se trouve sur la table / مأرومة ma’rūma femme bien faite et robuste

بلأز bal’aza manger jusqu’à satiété / بلأز bul’az ou بلئز bil’iz jeune homme gros et gras

جبر ǧbr  جابرǧābir qui restaure, rétablit –جابر أبو ’abū ǧābir le pain – جبر ǧabr force

حطّ ḥaṭṭa – II. manger qqch / حطايط ḥuṭāyiṭ gros, épais

حنبل ḥanbala manger des haricots / حنبل ḥanbal gros, replet

خبز ḫabaza nourrir de pain / خبزون ḫabazūn qui a le visage enflé

دبل dabala faire une grande bouchée (avec les doigts) / دبل dabila être gras

رفّ raffa manger beaucoup / رفّ raff ou riff grands chameaux

رفش rafaša faire bonne chère / رفش rafiša avoir les oreilles grandes et épaisses

رمز rmz – VI. manger du pain et du raisin en même temps / ترامز turāmiz fort, robuste

رهط rahaṭa manger avec avidité, dévorer / مرهّط murahhaṭ qui a la figure enflée

سرف srf – V. sucer, absorber de manière à épuiser / سروف sarūf grand, fort et robuste

شحم šaḥama faire manger à qqn de la graisse / شحم šaḥuma être très gras

ضلع ḍala‛a être repu de boire et de manger / ضلع ḍala‛ force, vigueur – ضلاعة ḍalā‛a cheval robuste, vigoureux

طعم ṭa‛ima manger, avaler / طعوم ṭu‛ūm gras

عبعب ab‛aba manger tout, avaler en entier / عبعاب ab‛āb homme grand, au gros ventre

عذف aḏafa manger / عذافر uḏāfir grand et fort (chameau) – عذوفر aḏawfar grand et robuste[8]

عرم arama manger la chair qui adhère à l’os / عرم arim dur, gros, épais

علس alasa manger ou boire / علسيّ alasiyy fort, robuste

علك alaka manger, mâcher / علكة alaka chamelle grasse et belle – علكد alkad ou ‛ulkud ou علاكد ulākid gros, épais – علنكد alankad fort, robuste[9]

قسمل qaṣmala manger tout sans rien laisser / قسمل qaṣmal ou qiṣmil fort, robuste

كاص kāṣa manger / كيص kiyaṣ ou كيصّ kiyaṣṣ très musculeux

لحم laḥama nourrir qqn de viande / raffermir consolider

لعس l‛s – V. manger beaucoup / ألعس al‛as épais, touffu (herbes)

لفّ laffa manger en homme mal élevé / avoir des cuisses fortes, grosses, charnues

لاث lāṯa manger qqch doucement / لوث lawṯ force, vigueur

معد ma‛ada manger, dévorer / معد ma‛d gros, épais (choses)

نفش nafaša porter une chose à la bouche pour la manger / منتفش muntafiš gonflé et mou à l’intérieur

هرس harasa manger qqch avec avidité / مهراس mihrās fort, robuste

 

La relation ingestion de nourriture > force étant établie, et si, par ailleurs, le nom français forteresse est issu de l’adjectif fort qui, nominalisé, est lui-même synonyme de son dérivé, il semble légitime d’imaginer la possibilité d’un glissement de sens en arabe de type ingestion de nourriture > force > fortin, forteresse. Il serait absurde d’imaginer une dérivation inverse. Auquel cas il n’y aurait pas deux noms برج burǧ – l’un signifiant force d’origine sémitique et l’autre signifiant fortin d’origine grecque – mais tout bonnement un seul برج burǧ bel et bien d’origine sémitique.

 

Les quelques données ci-dessous relevées çà et là dans le DRS nous autorisent à penser que c’est probablement la séquence br qui, dans notre racine, est porteuse de cette relation force > fortin :

 

akkadien berū, barū être affamé / abāru être fort / birt- château, ville forte

araméen birtā, birāntā forteresse, temple, abara rempart, mur extérieur

cananéen be être fort / beṣer forteresse, bīrā, birānīt château, ville forte

talmudique ’abrūrē (y) tours de remparts

 

 

3. Couper une tranche

 

Si le DRS (fasc. 2, p. 80) n’a pas relevé la notion de force, être fort dans la séquence br, il note cependant que les notions de creuser, percer, couper se retrouvent dans quelques racines comportant cette séquence. Les auteurs n’ont pas fait une liste exhaustive de ces racines, ce qui pourrait déjà expliquer l’absence de برج brğ, mais comme aucun des quatre items recensés dans l’article BRG ne semble avoir de rapport avec ces dernières notions, on comprendra que notre racine n’ait été en aucune façon jugée concernée.

 

Commençons par couper. Voici quelques exemples de ces racines, dont certaines ajoutées par nous-même :

 

برى barā tailler, couper

برت barata couper qqch

برح bariḥa cesser d’avoir lieu, cesser d'être ; finir (cf. fr. sens fig. couper avec qqn ou qqch)

برد barada limer

برشة burša tranche, morceau de viande

برص brṣ – II. raser la tête, les cheveux de la tête

برم brm بريم barīm et بريمة barīma tranche, bande coupée dans la bosse et le foie du chameau, qu’on sert aux convives

 

برشق baršaqa couper la viande

برشك baršaka couper, dépecer, partager en morceaux

بركع barka‛a couper, retrancher en coupant

 

خبرة ḫibra portion, ration (de mets) servie à qqn

شبر šabara déchirer ou couper en long (une étoffe)

هبر habara partager, couper la viande en gros morceaux

 

بتر batara couper

بصر baṣara  couper, retrancher

 

On voit que بريج barīǧ quartier de fruit a toute sa place dans cet inventaire, et qu’il est la preuve évidente qu’une forme verbale de la racine برج brğ a jadis eu un sens aujourd’hui disparu, celui de couper, faire des parts. C’est probablement ce même sémantisme qui explique aussi مبرّج mubarrağ festonné et برج barağ séparation des sourcils.

 

 

4. Fendre les eaux

 

Couper dans le sens de la longueur, c’est fendre, notamment faire une incision dans la peau, labourer la terre, y creuser un sillon, et aussi, métaphoriquement, fendre les eaux, sillonner la mer. On aura compris que nous faisons l’hypothèse que les vocables برج burğ angle, بارج bāriğ marin habile et بارجة bāriğa vaisseau de guerre relèvent eux aussi d’un sens disparu couper, fendre qu’aura eu jadis une forme verbale de la racine برج brğ. Nous pouvons vérifier facilement la validité de cette hypothèse à partir des parallélismes sémantiques suivants :

 

بحر baḥara fendre, déchirer (se dit de la pratique de fendre l'oreille à une chamelle) / بحّار baḥḥār marin

جرم ğarama couper, retrancher / جرم ğarm espèce d’embarcation en usage dans le Yémen

جور ğwr جوّار ğawwār laboureur / جوار ğawār esquifs, vaisseaux

خلج ḫalağa percer, transpercer / خلج ḫuluğ espèce d’embarcation

شجّ šağğa blesser, casser, briser (la tête, le crâne) ; sillonner, fendre (se dit d’un vaisseau qui fend les vagues

صرى ṣarā i couper, retrancher en coupant / صارٍ ṣārin marin

فلح falaḥa fendre le sol, labourer la terre / فلّاح fallāḥ laboureur ; marin (proprement qui sillonne, fend les ondes)

قطع qaṭa‛a couper, faire une incision / قطعة qiṭ‛a embarcation, bateau

 

et peut-être aussi, au prix d’une métathèse influencée par l’akkadien rukūbu (voir ci-après) :

 

كرب karaba labourer / مركب markab bateau

 

Nous avons en outre relevé dans le DRS quelques données dans les autres langues sémitiques :

 

akkadien rakābu labourer / rukūbu bateau (et aussi kibaru)

ougaritique br sorte de navire

cananéen *bar cargo

néo-égyptien br > copte bari > grec βᾶρις [bâris] lequel, pour Chantraine est un “emprunt égyptien certain”, peut-être à l’origine du bas latin barca, barga.

 

Ces données nous incitent à penser que c’est peut-être la séquence br qui, dans notre racine, est porteuse de cette relation fendre > marin, embarcation.

 

 

5. Percer et apparaître

 

Des trois notions affines relevées par le DRS pour la séquence BR, creuser, percer, couper, il nous reste à examiner celle de percer. Nous faisons l’hypothèse que le sens de la forme verbale برج bariğa devenir apparent, manifeste, visible, être haut, élevé est métaphoriquement dérivé du sens aujourd’hui disparu de fendre, percer qu’aura jadis eu cette forme. Nous pouvons vérifier facilement la validité de cette hypothèse à partir des parallélismes sémantiques suivants :

 

بزغ bazaġa appliquer la lancette et ouvrir la veine ; percer, pousser (dent) / se lever (soleil)

بزل bazala – II. mettre en perce un tonneau de vin / بازل bāzil dent de devant qui pousse à un jeune chameau

جشر ğašara percer, poindre et briller (aurore)

حرد ḥarada percer, perforer / II. élever une construction, une maison très haut – حرود ḥurūd pics des montagnes

خرم ḫarama percer à qqn l’isthme du nez / مخرم maḫrim sommet saillant d’une colline

خشّ ḫašša passer un anneau dans les narines d’un chameau / خشّاء ḫuššā’ os saillant derrière l’oreille

دعس da‛asa percer avec une lance / دعس di‛s colline arrondie, monticule rond

ذكا ḏakā égorger ; percer, pousser (dent) / paraître

رعف ra‛afa – X. blesser le pied et le faire saigner / راعف rā‛if partie saillante d’une montagne

رعل ra‛ala percer avec une lance / رعل ra‛l partie saillante et abrupte d’une montagne

زنم znm – II. fendre le bout d’une oreille à une chamelle / IV. avoir une bosse, une nodosité, une partie saillante

شجر šağara percer avec une lance / شجر šağar toute plante à tige, arbre

شخص šaḫaṣa dépasser le but (flèche) / être élevé ; enfler ; apparaître ; se lever (astre)

شرخ šaraḫa pousser (dent) / grandir, avoir grandi (jeune homme) – شرخ šarḫ partie saillante de toute chose

شزر šazara percer, porter un coup de lance à qqn / X. élever, hausser

صبو ṣbw – III. retourner et diriger la lance pour en percer qqn / صبوان ṣubwān la partie la plus saillante d’un cimeterre ; partie saillante du crâne ou de la machoire

فجّ fğğ – IV. faire de larges sillons dans le sol (soc) / مفجّ mufiğğ saillant, bombé (se dit avec éloge du sabot d’un cheval)

فجر fağara percer, poindre et apparaître (aurore)

فسأ fasa’a déchirer, lacérer / أفساء afsā’ qui a le dos rentré et la poitrine saillante

قرى qarā percer qqn avec la lance / قروة qarwa le haut de la tête – المقاري al-maqārī les sommets des collines

قضّ qaḍḍa percer, perforer une perle / قضّة qaḍḍa petite colline

لهز lahaza porter à qqn avec la lance un coup dans la poitrine / لهزة lahaza os saillant de la machoire

نشص našaṣa percer qqn avec une lance / être très haut (nuage) ; dépasser les autres, être en saillie (dent)

نصل naṣala ficher une flèche dans un corps / نصل naṣl partie saillante de l’occiput

نقف naqafa casser, briser, fendre / منقف munqaf qui a des os saillants, protubérants

وقذ waqaḏa frapper violemment et atteindre mortellement qqn / موقذ mawqiḏ tout os saillant

 

La racine برج brğ n’est alors peut-être pas sans quelque parenté avec les racines suivantes avec lesquelles elle partage à la fois le sens de percer, pousser en hauteur, dépasser, surpasser et la séquence br :

 

برّ brr – IV. surpasser qqn

برز baraza sortir et paraître dans la plaine, dans un champ vaste ; paraître au grand jour, se produire, se montrer à quelqu'un – برز baruza dépasser les autres dans la course ; surpasser les autres, leur être supérieur par quelque vertu ou qualité (+ araméen beraz, berīz percer, perforer)

برع bara‛a gravir une montagne ; surpasser ses compagnons, leur être supérieur par la science ; vaincre, avoir le dessus – برع bari‛a et baru‛a être supérieur, surpasser les autres en mérite, en éloquence, etc.

 

بذر baḏara germer, pousser

بطر baṭara fendre, percer, p. ex. un ulcère

 

Par ailleurs, à l’entrée GB, le DRS (fasc. II p. 93) dit ceci : «  Diverses racines contenant ces deux consonnes accompagnées d’une liquide, d’une nasale, d’une pharyngale ou d’une laryngale, semblent sémantiquement liées. Avec les sens de hauteur, éminence, on peut citer GB’/W/Y, GBB, GBH, GBḤ, GBL, GBN, GB‛, GWB ».

 

Si l’on accepte avec Georges Bohas (1997, 2013, etc.) que la séquence inverse puisse avoir une charge sémantique identique – ce que nous avons déjà maintes fois vérifié – notre racine برج brğ n’est alors peut-être pas également sans quelque parenté avec

 

d’une part

 

جبّ ğabba surpasser (en mérite, en vertu)

جبل ǧabal montagne, mont ; monts, chaîne de montagnes

حجب ḥaǧib colline

tigré dagrab pointe, sommet

 

et d’autre part les racines suivantes, où l’on voit que la séquence , dont le DRS ne dit rien, exprime aussi en sémitique la notion de percer, être saillant :

 

بجّ baǧǧa percer une plaie, percer avec une lance

بجس baǧasa sourdre, jaillir

بجع baǧa‛a trancher (d’un coup de sabre)

éthiopien bäggä pousser (plantes)

éthiopien bägwälä percer

néo-syriaque ǧir croître

 

Comme nous avons démontré plus haut la relation sémantique percer → être élevé, on vérifie par là la validité de la théorie de la réversibilité des séquences bilitères, ou de ce que Bohas préfère appeler des étymons.

 

 

6. Briller de tous ses feux

 

Par l’apparition du soleil au-dessus de l’horizon, dont il vient d’être question à propos de la relation sémantique purement mécanique percer > apparaître, nous avons entrevu la possibilité d’une dérivation sémantique supplémentaire relevant de l’esthétique, celle de percer, fendre > éclater > être éclatant, brillant > être beau. Aussi pouvons-nous faire l’hypothèse que les mots تبرّج tabarrağa se faire voir dans l'éclat de sa toilette et de sa parure, se parer, برج barağ éclat de l'œil qui consiste en ce que le noir de la prunelle est encadré dans le blanc bien prononcé ;  beau de visage ; éclatant ; beauté des yeux et أبرج abrağ qui a de beaux yeux, sont eux aussi des traces d’un sens disparu percer, fendre qu’aura eu jadis le verbe برج bariğa. Nous pouvons vérifier facilement la validité de cette hypothèse à partir des parallélismes sémantiques suivants :

 

أثر uṯr cicatrice, marque / éclat d’une lame de sabre ; éclat du visage

أشر ašara scier, couper avec la scie / أشر ašira briller par des éclats rapides – أشر ušr blancheur et éclat des dents

ألّ alla percer, transpercer / briller d’un éclat vif et pur (couleur)

بلج balağa ouvrir – بلج baliğa avoir les sourcils séparés / بلج balağa briller, luire – أبلج ablağ brillant, éclatant – بلجة bulğa blancheur, éclat

بهي bahiya être déchiré (tente) / بها bahā u être beau, briller

ثعب ṯa‛aba faire couler le sang / أثعبان uṯ‛ubān visage beau et éclatant

ثقب ṯaqaba percer, forer / briller d’un vif éclat (étoile, feu)

زرّ zarra percer qqn avec une lance / briller d’un vif éclat

سجهر sğhr – IV. إسجهرّ isğaharra être dirigé, dressé contre qqn (lances) / briller (mirage) – مسجهرّ musğahirr blanc, éclatant de blancheur (nuage)

شرق šaraqa fendre / se lever (soleil) / IV. briller (soleil)

ضرج ḍarağa fendre / V. se montrer dans tout l’éclat de ses atours

فلق falaqa fendre / فلق falaq aurore, éclat de l’aurore

قمر qamira être décousu ou crevé (outre) / être blanc ou blanchâtre, briller – قمر qamar Lune

لكث lakaṯa frapper / لكاثيّ lukāṯiyy très blanc, d’une blancheur éclatante

هلّ halla – IV. tuer avec un sabre / V. et VIII. briller, être brillant par son éclat

 

On notera par ailleurs que la séquences br semble, dans plusieurs racines sémitiques, exprimer non seulement la notion de percer, comme on l’a vu plus haut, mais aussi sa dérivation sémantique briller, beauté éclatante :

 

بدر badr pleine lune, belle jeune femme, beau jeune homme – بدرة badra œil qui a tout son éclat et toute sa vivacité

برد brdمبرّد mubarrad beau de visage

برق barq éclair – II. et IV. se parer, se montrer dans tout l'éclat de sa parure (se dit d'une femme)

برعس bir‛is beau de corps

بشر bašr beauté

بهر bahr éclat, splendeur, beauté – V. briller (se dit d'un nuage d'une blancheur éclatante)

حبر ḥibr beauté – حبرة ḥabra beauté excessive (en toute chose) – إحبير ’ibīr ver luisant

زبرقة zibriqa éclat, clarté, éclair, apparition de la lumière

سبر sabr ou sibr beauté

 

akkadien barāru étinceler, barāṣu s’éclaircir

amharique šabarraqa scintiller

arabe méridional برّ barra apparaître, sortir, briller

araméen (divers dialectes) šabhar briller, glorifier, bāhir briller, bāhrā lumière

éthiopien tabāraṣa scintiller

cananéen bāhir- brillant

néo-hébreu bihēr briller, bāhŏr blanc, brillant

ougaritique brr briller

tigré dabrar, badrar de forme belle, parfaite

 

مربرب murabrab brillant

أربض ’arbaḍa briller d’un vif éclat (soleil)

 

On voit que c’est ici, aux côtés du soleil, de la lune et des éclairs – et loin des châteaux – que les بروج burūğ coraniques qui illuminent le ciel et l’embellissent ont toute leur place. Nous leur donnerons le sens de constellations remarquables ; signes du Zodiaque.[10]

 

 

7. Taches, rayures et bigarrures

 

Comme l’a montré Georges Bohas dans plusieurs de ses travaux (notamment 2000) sur les matrices dont l’invariant notionnel est porter un coup, un coup peut non seulement être porté avec un instrument approprié dans le but de couper, fendre, creuser ou percer, mais aussi avec la main ou le poing armé ou non d’un instrument dit “contondant”. Il ne laissera alors qu’une marque, une trace, une tache, tout au plus une rayure. Aussi pouvons-nous faire l’hypothèse que le mot مبرّج mubarrağ tacheté est la trace du sens fondamental disparu porter un coup qu’aura jadis eu la racine برج brğ.[11] Nous pouvons vérifier facilement la validité de cette hypothèse à partir des parallélismes sémantiques suivants :

 

بقر baqara fendre, ouvrir en fendant / بقير baqīr chemise en étoffe rayée

بلق balaqa ouvrir brusquement la porte ; violer une fille / بلق baliqa ou baluqa être bigarré, de deux couleurs, blanc et noir

جدّ ǧadda couper / مجدّد muǧaddad rayé, en raies (étoffe)

جزع ǧaza‛a couper / مجزّع muǧazza‛ bigarré

رثع raṯa’a frapper, battre / رثع ruṯ’ bigarrure bariolage

رقش raqaša – VIII. se mêler les uns aux autres dans le combat / أرقش arqaš bigarré, bariolé, tacheté de blanc et de noir

رمش ramaša lancer qqch contre qqn / أرمش armaš bigarré

سيح syḥ – VII. être fendu / سيح sayḥ espèce de vêtement rayé

شيح šyḥ – III. combattre, lutter / شيح šīḥ espèce d’étoffe rayée du Yemen

عرم rmعارم ārim dur et violent / bigarré

قدّ qadda couper, déchirer en lanières / قديد qudayd petit tapis de laine à raies

قرم qarama faire une incision au nez d’un chameau / قرام qirām ou مقرم miqram mouchoir, morceau d’étoffe à raies

مرخ maraḫa oindre, frotter d’huile / أمرخ amraḫ bigarré

نمنم namnama rayer, sillonner, marquer de raies le sol, la poussière (vent)

 

Si, à propos de la séquence br – et également de la séquence rb –, on élargit la remarque du DRS à la notion plus générale de porter un coup, on ne sera pas surpris de retrouver la notion de tache, bigarrure, etc. dans nombre de racines comportant l’une ou l’autre de ces deux séquences :

 

برجد burǧud espèce de vêtements à raies (extension de برج brğ ?)

برد burd vêtement en étoffe rayée (+ cananéen *bārōd tacheté, néo-syriaque birdā tacheté, yéménite abrad bigarré)

برش brš أبرش abraš bigarré, bariolé – برشة burša tache blanche à la naissance de l’ongle (cf. akkadien barāšu arracher)

برص brṣ II. rendre semblable à un lépreux en couvrant le corps de taches – الأبرص al-abraṣ disque de la Lune parsemé de taches (cf. araméen beraṣ couper entièrement par le travers)

برق brq أبرق abraq bariolé de blanc et de noir

برقش barqaša peindre de diverses couleurs

برقع brq‛ مبرقعة mubarqa‛a brebis noire qui a la tête blanche

بركة birka vêtement rayé du Yémen

برم brm بريم barīm tout ce qui est composé de deux couleurs différentes

حبرة ḥibara espèce d'étoffe rayée du Yémen – حبير ḥabīr nuage qui offre des raies blanches et noires – محبّر muḥabbar qui offre un beau mélange de noir et de blanc dans les yeux (se dit des animaux)

ربّ rbb رباب rabāb nuage qui change de nuance, qui paraît tour à tour blanc ou noir

ربد rbd أربد arbad gris cendré (se dit de l'autruche, d'un petit d'autruche) ; noir, tacheté de taches rougeâtres

ربش rbšأَرْبَش arbaš bigarré, couvert de toutes sortes de plantes (cf. أبرش abraš)

ربص rabaṣ tache blanche sur les ongles – ربصة rubṣa bigarrure, bariolage, mélange de diverses couleurs (cf. برص brṣ)

غرب ġariba – IV. au passif أغرب uġriba avoir au front une grande tache blanche qui s’étend jusqu’aux yeux, ou avoir les paupières et les cils blancs, ou avoir les yeux d’un bleu clair (se dit d’un cheval) ; avoir la partie du corps sous les aisselles blanche

 

sud-arabique n-dbr être tacheté

 

 

8. La baratte du bédouin

 

Dans notre tour d’horizon des vocables relevant de la racine برج brğ, il ne nous reste plus qu’à élucider le cas du nom d’instrument إبريج ibrīǧ outre à beurre. Pour qui ignorerait comment se fait le beurre dans un tel récipient, Lane donne du processus d’élaboration la description suivante :

 

The vessel or receptacle in which milk is churned or beaten and agitated, or in which the butter of the milk is extracted, or fetched out, by putting water into it, and agitating it.

 

On aura compris que le beurre est obtenu en agitant l’outre, en la secouant. La langue arabe n’est d’ailleurs pas avare de mots pour exprimer cette opération :

 

أدل adala agiter le lait dans une baratte ou dans une outre pour en faire du beurre

جهر ǧahara agiter l’outre remplie de lait, pour en faire du beurre

ركرك rakraka – II. تركرك tarakraka agiter l’outre remplie de crème pour faire du beurre

روب rwb – II. agiter le lait et en séparer le beurre, les parties grasses

زبد zabada agiter l’outre remplie de crème pour faire du beurre

طبّ ṭabba – II. agiter une outre suspendue à une perche pour faire du beurre

طنب ṭanaba – II. agiter une outre remplie de lait et pendante du haut d’un pieu pour faire du beurre

غرض ġaraḍa agiter une outre remplie de lait pour faire du beurre

محج maḥaǧa remuer, secouer le lait pour en faire du beurre

مخض maḫaḍa baratter le lait, l’agiter dans une outre (ممخض mimḫaḍ ou ممخضة mimḫaḍa) pour en faire du beurre

نحى naḥā i agiter le lait dans un vase ou une outre (نحي naḥy) pour en faire du beurre

ودل wadala agiter l’outre remplie de lait pour faire du beurre

 

Dans cette opération, le lait est secoué, c’est-à-dire qu’il reçoit littéralement des coups, comme le révèle l’étymologie du verbe secouer : du latin succūtere secouer par en-dessous, dérivé de quatere secouer, dont le participe passé quassus brisé à force d’être secoué est l’étymon du français cassé. Au point où nous en sommes dans cette étude, nous n’avons plus besoin de faire des hypothèses : il est clair que إبريج ibrīǧ outre à beurre constitue une trace de la relation sémantique aujourd’hui disparue porter un coup > briser > faire du beurre qu’aura jadis eu la racine برج brğ. Cette relation est d’ailleurs explicite dans les trois racines suivantes :

 

بحثر baḥṯara mettre sens dessus dessous et pêle-mêle / مبحتر لبن laban mubaḥṯir lait qui a donné le beurre et s’en est séparé

خبط ḫabaṭa frapper la terre d’un pied de devant / خبيط ḫabīṭ lait caillé, babeurre sur lequel on verse du lait doux

دمغ damaġa frapper à la tête / دامغة dāmiġa perche appuyée en travers sur deux morceaux de bois et à laquelle on suspend une outre remplie de lait pour faire du beurre en l’agitant

 

 

9. Pour conclure

 

Le sens fondamental de porter un coup constitue donc le point de départ d’un certain nombre de dérivations sémantiques : couper, fendre, percer, briser qui à leur tour ont engendré les diverses significations de la plupart des mots rattachés à la racine برج brğ que nous avons rencontrés. Rappelons-les en fonction de l’organisation que nous avons mise à jour :

 

PORTER UN COUP :

 

> COUPER : بريج barīǧ quartier de fruitمبرّج mubarrağ festonné برج barağ séparation des sourcils

 

> FENDRE : برج burğ angleبارج bāriğ marin habile بارجة bāriğa vaisseau de guerre 

 

> PERCER : برج bariğa devenir apparent, manifeste, visible, être haut, élevé مبرّج mubarrağ voyant[12]

 

> ÊTRE ÉCLATANT, BEAU, BRILLER : تبرّج tabarrağa se faire voir dans l'éclat de sa toilette et de sa parure, se parerبرج barağ éclat de l’œil qui consiste en ce que le noir de la prunelle est encadré dans le blanc bien prononcé ;  beau de visage ; éclatant ; beauté des yeuxأبرج abrağ qui a de beaux yeuxبروج burūğ constellations remarquables ; signes du Zodiaque

 

> LAISSER UNE MARQUE : مبرّج mubarrağ tacheté

 

> BRISER : إبريج ibrīǧ outre à beurre

 

Quant à une relation entre l’ensemble de vocables ci-dessus et ceux dont nous avons vu dès le début de cette étude qu’ils relevaient du parallélisme sémantique manger > être fort

 

برج bariğa faire bonne chère, manger et boire beaucoup, ou avoir des provisions de bouche en abondanceبرج burğ forceأبرج abrağ plus fortبرج burğ bastion ; citadelle ; fort, fortin ; tourبارجة bāriğa forte tête

 

nous en avons trouvé plusieurs autres exemples :

 

بجلة baǧla beau, élégant (se dit aussi d'un arbre petit et élégant) / بجال baǧāl gros, replet – بجيل baǧīl gros, épais, de gros volume (se dit de toute chose)

جبل ǧabala II. couper, diviser en plusieurs morceaux, parties / جبل ǧabal montagne, mont ; monts, chaîne de montagnes / جبلة ǧabala et ǧibala force, vigueur

جزل ǧazala couper, séparer du reste en coupant / جزل ǧazula être grand, considérable

جلت ǧalata battre, frapper, qqn / VIII. manger ou boire, dévorer, avaler tout ce qu’on a devant soi

خجأ ḫaǧa’a frapper qqn / خجأة ḫuǧa’a gros, replet et lourd

خرنف ḫarnafa frapper, porter à qqn un coup (avec un sabre) / خرانف ḫurānif grand, long

دبل dabala frapper qqn à coups redoublés / دبل dabila être gras

دقل daqala frapper qqn sur quelque partie de la tête / دوقل dawqala happer et avaler qqch

دلظ dalaẓa frapper / XV إدلنظى idlanẓā être gras

سحّ saḥḥa frapper, battre / être très gras (mouton)

فأس fa’asa porter à qqn des coups de hache / manger qqch

فطأ faṭa’a frapper qqn sur le dos / IV. nourrir qqn, lui donner à manger

لبخ labaḫa battre, frapper qqn / être charnu (corps)

لبز labaza manger avec avidité, avaler promptement / porter à qqn un coup violent

لبن labana manger beaucoup, comme un gourmand / frapper violemment, assommer à coups de bâton 

etc.

 

Aussi nous permettra-t-on peut-être d’avancer l’idée que cette relation pourrait bien être un vestige préhistorique de la chasse au gibier, une trace d’un stade peu évolué du lexique où un même verbe pouvait désigner les trois activités successives : 1. porter un coup mortel à la bête, 2. découper une part de sa chair, 3. la dévorer crue avidement sans autre forme de procès. Nous concluerons donc à l’existence probable, du moins en diachronie, d’une seule et unique racine برج brğ porter un coup. Cette racine rend compte de l’ensemble des vocables – qu’ils soient usuels ou tombés en désuétude – construits sur la séquence brğ, y compris ceux désignant la tour et les signes du Zodiaque.

 

 

ADDENDUM

 

Dans cet article, nous avions bien relevé que le sens fondamental de porter un coup constituait le point de départ d’un certain nombre de dérivations sémantiques : couper, fendre, percer, briser qui à leur tour avaient engendré les diverses significations de la plupart des mots rattachés à la racine برج brğ que nous avions rencontrés, notamment

 

COUPER : بريج barīǧ quartier de fruitمبرّج mubarrağ festonné برج barağ séparation des sourcils

FENDRE : برج burğ angleبارج bāriğ marin habile بارجة bāriğa vaisseau de guerre 

PERCER : برج bariğa devenir apparent, manifeste, visible, être haut, élevé مبرّج mubarrağ voyant

 

Nous savons maintenant[13] que

manger, c’est 1. couper avec les dents et 2. faire couler dans l’estomac ;

être fort, être le plus fort, est une dérivation sémantique de percer, être au sommet.

 

NB : On retrouve les sens de couper, manger, et être fort associés dans de très nombreuses racines.

 

En conséquence de quoi, tous les mots et acceptions de la racine برج brğ relèvent sans problème de notre arborescence, y compris

 

برج bariğa faire bonne chère, manger et boire beaucoup, ou avoir des provisions de bouche en abondanceبرج burğ forceأبرج abrağ plus fortبرج burğ bastion ; citadelle ; fort, fortin ; tourبارجة bāriğa forte tête

 

 

 

 

Bibliographie

 

En langue arabe

 

Majd al-Dîn Muhammad b. Ya‘qūb al-Fayrūzābādī, Al-Qāmūs al-muḥīṭ, Bayrūt, Mu’assat al-Risāla.

 

Abū l-Ḥusayn Amad b. Fāris, Muʿǧam maqāyīs al-luġa, taqīq ‘Abd al-Salām Hārūn, e2 1969, Le Caire, Maktabat Muṣṭafā l-Bābī l-Ḥalabī.

 

En langues occidentales

 

Belot, Jean-Baptiste (1955), Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », Beyrouth, Imprimerie catholique.

Berque, Jacques (1990), Le Coran, essai de traduction, Paris, Sindbad.

Bohas, Georges et Saguer, Abderrahim (2012), Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO.

Bohas, Georges, et Bachmar, Karim (2013), Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique. Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq.

Bohas, Georges (2000), Matrices et étymons, développements de la théorie, Lausanne, Éditions du Zèbre.

Bohas, Georges (1997), Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters.

Chantraine, Pierre (1977), Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, Klincksieck.

Cohen, David (1970), Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970 ; 1993-2012, Louvain / Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet).

Dictionnaire arabe-français Reverso (2015), http://dictionnaire.reverso.net/arabe-francais.

Dozy, Reinhart Pieter Anne (1881), Supplément aux dictionnaires arabes, Leyde, E. J. Brill.

Indo-European Lexicon, Pokorny Master PIE Etyma (2014), The College of Liberal Arts, University of Texas, Austin.

Jeffery, Arthur (1938), The foreign vocabulary of the Qur’ān, Baroda, Oriental Institute.

Kazimirski, Albert de Biberstein (1860), Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie.

Lane, Edward William (1863-1893), Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate.

Masson, Michel, Étude d’un parallélisme sémantique : « tresser » / « être fort », in Semitica XL, p. 89-105, Paris, Maisonneuve, 1991a.

Masson, Michel, Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de « couler », in Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, p. 1024-1041, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991b.

Masson, Michel, Une particularité des parallélismes sémantiques : l’englobement, in Matériaux arabes et sudarabiques, p. 257-280, GELLAS, 1994.

Pfeifer, Wolfgang (2014), article « Burg » dans Das Digitale Wörterbuch der deutschen Sprache (DWDS, En ligne).

Rajki, Andras (2002), Arabic Etymological Dictionary, (En ligne).

Reig, Daniel (1983), Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », Paris, Librairie Larousse.

Wehr, Hans (1966), A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press.

 

 

 



[1] Cette étude est parue dans la revue Langues et littératures du monde arabe, LLMA nº 10 (2016), http://icar.univ-lyon2.fr/llma/sommaires/LLMA10-2-Rolland.pdf.

[2] Ce sens n’est donné que par Reig.

[3] Cohen, D. Dictionnaire des racines sémitiques (voir bibliographie).

[4] Voir notamment Jeffery, p. 78.

[5] Voir Indo-European Lexicon (140-141) : http://www.utexas.edu/cola/centers/lrc/ielex/X/P0239.html

[6] Remerciements à Régine Bloch pour cette information donnée sur le forum Babel. Voir « Pfeifer, Wolfgang » dans la bibliographie.

[7] On remarquera en français – et surtout déjà dans les étymons latins – la présence de la séquence gr dans la relation gorge > ingurgiter, ingérer, digérer > gros, gras, grand.

[8] Nous avons associé ces deux racines, la deuxième étant une extension évidente de la première.

[9] Même remarque. La troisième racine s’offre en outre un infixe nasal.

[10] Hasard ou pas, on ne peut passer sous silence la forte ressemblance morphosémantique entre le couple de racines sémitiques synonymes brğ / brq briller et le couple de racines indoeuropéennes synonymes bhereg- / bherek- briller.

[11] Dans la terminologie de la théorie des matrices et étymons de Bohas, on dirait que notre racine برج brğ est issue du croisement des deux étymons synonymes {b,r} et {b,ğ} porter un coup. Au titre du premier étymon, elle relèverait de la matrice nº 1 porter un coup dont les traits sont {[labial],[coronal]}, et au titre du deuxième étymon, elle relèverait de la matrice synonyme nº 6-B dont les traits sont{[labial],[dorsal]} (voir Bohas et Saguer 2012, p. 220 sq).

[12] Sens donné par le dictionnaire Reverso.

[13] Voir notre étude « Coupure, coulure, couture » dans Dix études de lexicologie arabe, 2e édition.

L’idiot du village

 

 

Une étude de la racine بلد bld [1]

 

 

 

Résumé : À partir d’une étymologie officielle mais douteuse du nom بلد balad, on se propose de revoir la totalité des vocables généralement présentés sous la racine بلد bld, en accordant notamment toute leur importance à ceux qui ne sont pas mentionnés dans le Dictionnaire des racines sémitiques. En s’appuyant à la fois sur la théorie des étymons de Bohas et la méthode des parallélismes sémantiques de Masson, on réorganise la famille de ces mots selon deux grands champs sémantiques principaux, se fixer au sol – qui permet de replacer بلد balad sous la racine بلد bld – et porter un coup, dont la notion de stupidité semble être une extension.

 

Mots clés : balad, pays, stupidité, coup, serrer, coller, gros.

 

 

 

En consultant l’ouvrage d’Arthur Jeffery sur le vocabulaire d’origine étrangère dans le Coran[2], on est assez surpris, il faut bien le dire, de tomber (p. 82) sur le mot بلد balad, accompagné de la forme بلدة balda. Les occurrences coraniques de l’un et l’autre mots sont si nombreuses que Jeffery se contente d’en citer quelques-unes qu’il fait suivre de “etc.” Mais une plus grande surprise nous attend à la page suivante, c’est l’étymologie proposée :

 

The verb balad‑ in the sense of ‘to dwell in a ‎region’ is denominative, and Nöldeke recognized that balad in the sense of ‘a place where one ‎dwellsʼ was a Semitic borrowing from the Lat palatium : Grk palátion. This has been accepted ‎by Fraenkel, Fremdw , 28, and Vollers, ZDMG , li, 312, and may be traced back to the military ‎occupation of N. Arabia.

 

Les références citées – Nöldeke, Fraenkel, Vollers – sont auréolées d’une telle autorité que l’étymologie n’est pas mise en doute. Et Jeffery passe au mot suivant.[3]

 

            Il faudra attendre l’année 2011 et l’article de Catherine Pennacchio sur les emprunts lexicaux dans le Coran[4] pour que soient recensés quelques-uns des problèmes de la liste de Jeffery. Mais, autre surprise à la lecture du dit article, le mot بلد balad, qui ne peut pas avoir échappé à la vigilance de l’auteur, ne figure pas parmi ces “problèmes”. Pourtant, le Dictionnaire des racines sémitiques (désormais DRS, fasc. II, p. 66)[5], donnant les mêmes références que Jeffery complétées par d’autres hypothèses, avait bien pris la précaution d’ajouter : « [...] ; quoi qu’il en soit, l’étymologie reste incertaine ».

 

Enfin, dernier en date, le site ETYMARAB[6], à l’article BLD > balad, cite Jeffery in extenso en le complétant par deux autres références :

 

 EALL[7] (Gutas, “Greek Loanwords”): a loan from Grk ‎palátion that goes back to Latin palatium.

▪ Shahîd (EALL, “Latin Loanwords”) also mentions ‎Lat. palatium ‘town, inhabited area’, but adds that this etymology is uncertain.

 

C’est probablement l’incertitude du DRS que Irfan Shahîd rapporte sans le dire mais on se demande où il a lu que le latin palatium ait jamais eu le sens de « inhabited area » ou même de « town » ! Il faut bien reconnaître que le glissement de sens qui irait de celui de palatium « palais » à celui de بلد balad parait tellement impossible qu’il a dû lui sembler plus facile d’attribuer d’office à palatium deux sens plus propres à être endossés ensuite par son supposé descendant arabe.

 

            On aura compris que nous ne nous satisfaisons guère de ces hypothèses, ni même du sentiment d’incertitude non argumenté qui les accompagne. Nous espérons au contraire pouvoir apporter, dans les lignes qui suivent, la preuve que بلد balad et بلدة balda, et cette fois aussi bien par leur sens que par leur forme, ont toute leur place au sein d’une racine arabe بلد bld dont nous allons maintenant examiner l’ensemble des dérivés et probables apparentés.

 

 

La notice بلد bld dans le dictionnaire de Kazimirski

 

C’est sur les données peu contestées proposées par Kazimirski[8] que nous nous appuierons essentiellement, même s’il nous arrive à l’occasion de donner quelques informations complémentaires extraites du dictionnaire de Lane[9]. Les données des deux auteurs réunis, qui rapportent le plus souvent fidèlement leurs sources, nous épargneront un long et fastidieux détour par les dictionnaires arabes du Moyen Âge. Voici donc le contenu de la notice que Kazimirski consacre à la racine بلد bld :

 

بلد balada faire halte, s’arrêter et séjourner dans un lieu ; tenir à un lieu et s’y maintenir par tous ses efforts – بلد balida se fixer dans un pays, tenir à sa demeure et s’y maintenir ; avoir les deux sourcils séparés – بلد baluda et balida être lent et paresseux ; être stupide – II. être à terre et se coller fortement à la terre ; être imbécile, d’un esprit borné et impuissant à prendre un parti ou à avoir une idée ; être avare ; être avare de la pluie (nuage) ; refuser de marcher, de courir, s’arrêter dans sa course (cheval) – III. s’escrimer avec qqn, se battre au sabre ou au bâton – IV. s’attacher, se coller au sol ; fixer qqn dans un pays, faire qu’il s’y fixe – V. faire voir, connaître son esprit borné, sa stupidité ; battre des mains (comme expression d’une grande agitation, d’une douleur) ; être balloté, agité en sens contraire ; être dans le trouble et dans l’incertitude ; venir se fixer dans un pays étranger – XV. (إبلندى iblandā) être gros, corpulent – بلد balad pays, pays plat, cultivé ou inculte ; ville, cité ; terre, sol, terrain ; maison ; cimetière ; gorge ; espace entre les deux sourcils ; poitrine ; paume de la main ; marque, trace, vestige ; sonde (pour la profondeur de l’eau) ; seul, délaissé – بالد bālid habitant d’un pays – بلاد  bilād pays habité, contrée – بلدة balda ville, cité ; terre, province, pays ; poitrine ; espace entre les deux sourcils – بليد balīd stupide, imbécile, hébété ; inerte et abruti, que rien n’émeut ni n’excite – أبلد ablad qui a les deux sourcils divisés ; grand, aux proportions athlétiques ; stupide, hébété

 

D’un examen rapide et superficiel des vocables recensés, il ressort une répartition selon deux champs sémantiques principaux : 1. l’attachement au sol, et 2. la stupidité. C’est aussi ce qui apparaît plus ou moins dans la notice du DRS consacrée à la même racine, bien que la présentation du premier sens laisse entendre qu’en accord avec Jeffery les formes verbales, grandes absentes de cette partie de la notice, ne sont que des dénominales de بلد balad. L’auteur du DRS – sans grande conviction, semble-t-il, et sans convaincre le lecteur – rattache ensuite bizarrement la notion de délaissement à celle de stupidité, ne faisant ainsi que l’économie d’une rubrique :

 

BLD : 1. arabe balad- pays plat, terre, sol, bilād- contrée ; (thamoudéen) bldt pays ; sud-arabique (soqotri) bilād, (šḫauri) bilád ville. 2. arabe baluda, balida être lent, stupide, ablad- seul, délaissé.

 

Et malgré quelques timides rapprochements dans la partie étymologique, tant pis pour les assez nombreux laissés-pour-compte que sont

 

بلد balida avoir les deux sourcils séparés

بلّد ballada être avare ; être avare de la pluie (nuage) ; refuser de marcher, de courir, s’arrêter dans sa course (cheval)

بالد bālada s’escrimer avec qqn, se battre au sabre ou au bâton

تبلّد taballada battre des mains (comme expression d’une grande agitation, d’une douleur ; être balloté, agité en sens contraire ; être dans le trouble et dans l’incertitude

إبلندى iblandā être gros, corpulent

بلد balad gorge ; espace entre les deux sourcils ; poitrine ; paume de la main ; marque, trace, vestige ; sonde (pour la profondeur de l’eau)

بلدة balda poitrine ; espace entre les deux sourcils

أبلد ablad qui a les deux sourcils divisés ; grand, aux proportions athlétiques

 

Loin d’être sans intérêt, comme nous l’avons constaté en d’autres occasions, les laissés-pour-compte ne sont pourtant pas à considérer trop rapidement comme des emprunts ou des cas isolés non élucidables. Ils sont souvent les vestiges d’un sens fondamental disparu qu’ils révèlent tout en permettant de jeter vers d’autres vocables de la famille des ponts sémantiques à première vue insoupçonnés.

 

Une fois encore ce sont surtout les travaux de Michel Masson et de Georges Bohas qui nous permettront de comprendre comment se répartissent probablement les dérivés de la racine بلد bld. Dans nos précédentes études[10], nous avons assez souvent présenté la méthode des parallélismes sémantiques de Michel Masson et la théorie des étymons et matrices de Georges Bohas[11] pour qu’il soit nécessaire d’y revenir. Il suffira de dire ici que la racine بلد bld pourrait être théoriquement construite sur l’un ou l’autre des trois étymons {b,l}, {b,d} et {l,d}, et lorsque nous parlerons – par exemple – de l’étymon {b,l}, le lecteur comprendra qu’il peut s’agir aussi bien de la séquence bilitère BL que de son inverse, la séquence bilitère LB.

 

Rappelons aussi qu’on a souvent fait le constat que de nombreuses racines peuvent être considérées comme résultant d’un croisement d’étymons synonymes ou complémentaires. Mais il serait très lourd, dans le cadre d’une étude comme celle-ci et sauf exception justifiée, d’afficher chaque fois l’étymon non concerné aux côtés de l’étymon de rattachement à une liste. C’est ainsi que, pour donner un seul exemple, en dépit du fait que nous rencontrerons plus loin le verbe لصب laṣiba être collé sur les os, qui peut être considéré comme résultant du croisement des étymons synonymes {b,l} et {ṣ,l} coller, nous ne dirons rien de l’étymon {ṣ,l}, non concerné par cette étude.

 

 

1. Serrer, lier, attacher, coller...

 

Dans son Étude d’un parallélisme sémantique : « tresser » / « être fort »[12], Michel Masson s’attache à relever dans l’ensemble du lexique sémitique, et notamment dans celui de la langue arabe, les racines illustrant le parallélisme sémantique qu’il a observé entre l’action concrète de tresser et l’état d’être fort. S’appuyant lui-même sur le travail de J.L. Palache[13] qui avait noté pour l’hébreu le lien entre l’objet corde, les actions de nouer, tresser, d’une part et la notion de force d’autre part, l’auteur élargit le champ à tout un réseau qui va de diverses sortes d’intensité à d’autres notions abstraites comme la contrainte, l’angoisse, l’avarice, etc.

 

La dérivation sémantique qui nous intéresse ici au premier chef est celle que Masson intitule lier, nouer / attacher les animaux, titre de la partie 3.g. (p. 96), suivi d’une conséquence de cette action en forme de sous-titre : « D’où le sens de faire halte, séjourner. »[14] On voit que c’est très exactement le premier sens donné par Kazimirski au verbe بلد balada, sens qui, avec quelques variantes, réapparait dans sa notice sous diverses formes :

 

بلد balada faire halte, s’arrêter et séjourner dans un lieu ; tenir à un lieu et s’y maintenir par tous ses efforts – بلد balida se fixer dans un pays, tenir à sa demeure et s’y maintenir – II. بلّد ballada être à terre et se coller fortement à la terre – IV. أبلد ablada s’attacher, se coller au sol ; fixer qqn dans un pays, faire qu’il s’y fixe – V. تبلّد taballada venir se fixer dans un pays étranger

 

Or, parmi les vocables de la notice que nous avons appelés « les laissés-pour compte », nous relevons, d’une part

 

أبلد ablad grand, aux proportions athlétiques

إبلندى iblandā être gros, corpulent

 

qui font évidemment référence à la force, et d’autre part

 

بلّد ballada être avare ; être avare de la pluie (nuage) (Masson, 3.c. p. 93)

 

Au vu de quoi nous pouvons faire l’hypothèse raisonnable que, si au sein de la racine بلد bld nous constatons la présence de trois items relevant l’un de la halte, le deuxième de la force et le troisième de l’avarice, nous disposons là des possibles vestiges d’un sens fondamental serrer, lier ou proche qu’aura jadis eu cette racine.[15] Nous appellerons cette racine بلدbld.1 serrer.

 

Passons aux racines probablement apparentées. Dans l’étude de Masson (3.d.), nous avons trouvé les données suivantes :

 

hébr. balam brider, entraver / aram. blim être muet

judéo-aram. kabla lier, chaînes / mkabla stérile

 

qui nous donnent à penser que cette racine بلدbld.1 serrer pourrait bien être construite sur l’étymon {b,l} plutôt que sur l’un des deux autres ({b,d} et {l,d}) dont nous n’avons pas d’exemple. Auquel cas elle serait peut-être alors à rapprocher également des racines suivantes dont certains vocables ont sémantiquement à voir avec la halte, la force ou l’avarice, à commencer par celles dans lesquelles on constate la présence de quelques-uns des parallélismes sémantiques relevés par Masson :

 

بلل balila être inséparable de qqn, être constamment avec lui / بلال balāl liens de famille, du sang – بلّ ball désir ardent, convoitise (2.c.)

بلط blṭ – IV. أبلط ablaṭa se coller à la terre, au sol, s’y attacher / s’appliquer avec soin, faire tous ses efforts (2.a.)

جبلة ǧabala et ǧibala force, vigueur / جبل ǧabil avare, tenace (3.c.)

حبل ḥabl corde / حبل ḥabal tristesse (3.b.) / حبل ḥibl très habile (3.e.) / حبل ḥabila être enceinte ; être rempli de boisson (3.f.)

لبّ labba s’arrêter dans un lieu / لبّ labb, لبيب labīb assidu et persévérant dans une occupation (2.a.) / لبب labab partie du harnais qui passe sur le poitrail du cheval et sert à maintenir la selle (3.j.)

لبد labada s’arrêter dans un lieu et y séjourner / être par terre et presque collé au sol – II. raccommoder, rapiécer

لتب lataba s’attacher et se coller à qqch / être ferme, constant (2.a.)

لزب lazaba s’attacher fortement, se coller à qqch / être dur, ferme, raffermi, solide / ملزاب milzāb très avare (3.c.)

لصب laṣiba être collé sur les os / لصب laṣib avare, dur à la détente (3.c.)

وابل wābala être assidu, persévérer dans qqch (2.a.) / وبيل wabīl fort, violent, rude / ميبل maybal fouet fait de lanières tressées

 

بلجم balǧama bander, envelopper de bandages les jambes malades d’une bête

بلدح baldaḥa (ou بلطح balṭaḥa) être couché à terre et s’y coller (considéré par le DRS comme une extension de بلد  √bld)

بلّور billawr gros, corpulent ; robuste, fort

بخل baḫila être avare, tenace

لبان labān corde d’amarrage – لبان libān corde qui garnit le bas d’un filet de pêcheur

لسب lasiba s’attacher et se coller à qqch

 

BKL : sud-arabique bkl se tenir, habiter – éthiopien bäkkul pays, contrée

BLQ : araméen baliqa glouton, cupide

ḤBL (en complément à l’arabe حبل ḥbl vu plus haut) : hébreu biblique : ḥeḇel corde / territoire, région[16] 

 

            N.B. Pour Masson, la lenteur et la paresse sont comptées au nombre des infirmités (3.d.), mais non la sottise, au contraire de l’intelligence et de l’habileté qui occupent la partie “3.e” à part entière. Ce qui nous pose le problème de savoir si un certain nombre de vocables de la notice de Kazimirski dont, par exemple,

 

بلد baluda et balida être lent et paresseux ; être stupide

 

peuvent être associés ou non aux données précédentes. Dans le doute, nous consacrerons plus loin une partie entière de notre étude aux items de la notice relevant de ces notions.

 

 

2. Porter un coup ou des coups

 

Dans leur ouvrage Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique[17] (p. 220 sq.), Georges Bohas et Abderrahim Saguer donnent la description du réseau sémantique porter un coup propre aux diverses matrices phoniques porteuses de cet invariant notionnel. On va voir que plusieurs items répertoriés sous la racine  بلدbld trouvent très naturellement leur place sous diverses rubriques de ce réseau :

 

بلد balida avoir les deux sourcils séparés, بلد balad ou بلدة balda espace entre les deux sourcils, أبلد ablad qui a les deux sourcils divisés (A.1.3.4. être séparé)

بلد balad ou أبلد ablad seul, délaissé, abandonné (A.1.3.4.2. être mis à l’écart, isolé, seul)

بلد balad sonde (pour la profondeur de l’eau) (A 2.4. sonder)

بلد balad marque, trace, vestige (A.4. blessures diverses)[18]

بالد bālada s’escrimer avec qqn, se battre au sabre ou au bâton (A.6.1. se battre)

 

auxquels nous pourrions peut-être ajouter, au titre de la rubrique A.7. frapper avec la main :

 

بلد balad paume de la main

تبلّد taballada battre des mains (comme expression d’une grande agitation, d’une douleur)

 

En conséquence de quoi nous pouvons faire l’hypothèse raisonnable que ces items sont les probables vestiges d’un sens fondamental porter un coup ou proche qu’aura jadis eu la racine  بلدbld. Nous appellerons cette racine بلدbld.2 porter un coup. Dans les divers travaux de Bohas consacrés à cet invariant notionnel, nous avons trouvé les données suivantes :

 

Étymon {b,l} :

 

بتل batala couper, retrancher

بزل bazala fendre, percer

بسل basala affronter la mort, les dangers (A.6.1. se battre, attaquer)

بلت balata couper, retrancher, séparer, diviser en coupant

بلط balaṭa – III. se battre au sabre ou au bâton (A.6.1. se battre, attaquer)

تبل tabala perdre, anéantir (B.2. détruire, perdre)

لبت labata frapper qqn d’un coup de bâton sur la poitrine ou sur le ventre

لبج labaǧa donner à qqn un violent coup de bâton

لتب lataba porter un coup de lance

لجب laǧiba couper, abattre d’un coup de sabre, retrancher

لسب lasaba donner à qqn un coup de fouet

 

دحب daaba repousser, éloigner, donner la chasse (A.1.S.4. chasser, faire fuir)

دعب da‛aba chasser, éloigner (A.1.S.4. chasser, faire fuir)

 

auxquelles nous avons pu ajouter celles-ci :

 

بلتى baltā couper, trancher

بلج baliǧa avoir les sourcils séparés (A.1.3.4. être séparé)

بلع bali‛a percer, forer

بلعك bal‛aka couper, retrancher (d’un coup de sabre)

بلكع balka‛a couper, retrancher

لبخ labaḫa battre, frapper qqn

لبلب lablaba être disséminé, dispersé

لبم labima être démis, disloqué

لبن labana frapper violemment, assommer à coups de bâton

 

BDL : araméen abdaltā séparation – cananéen hibdīl séparer l’un de l’autre, bādal séparer, diviser, distinguer

BṬL : éthiopien bäṭṭälä couper

BLG : cananéen bālag partager, diviser

BLT : ougaritique blt percer, fendre – éthiopien bällätä couper

BṢL : araméen beṣal peler, fendre – éthiopien baṣṣala déchirer

 

Étymon {b,d} :

 

بدّ badda séparer, écarter, vaincre, repousser – بدد badida se tenir les jambes écartées

بدأ bada’a attaquer, assaillirبدوة badwa agression (A.6.1. se battre, attaquer)

بدح badaḥa fendre, déchirer ; frapper quelqu’un avec un bâton

بدغ badiġa casser (des noisettes, etc.)

برد barada limer

دبأ daba’a frapper avec un bâton

هدب hadaba couper, retrancher, abattre avec un instrument tranchant

وبد wabida – IV. séparer, isoler quelqu'un, le mettre dans l'isolement

 

BDQ : akkadien badāqu fendre, déchirer, couper – cananéen bedeq fissure – araméen bidqā fissure de mur – éthiopien bedeq fissure d’édifice

 

On voit que notre inventaire compte plus d’une vingtaine de racines construites sur l’étymon {b,l} et une dizaine de racines construites sur l’étymon {b,d}. Ce qui nous autorise à dire que la racine بلدbld.2 porter un coup pourrait bien être le résultat du croisement des deux étymons synonymes {b,l} et {b,d} porter un coup.

 

Notons que si le DRS n’a relevé ce sémantisme ni dans la séquence BL ni dans la racine بلدbld, il avertit néanmoins le lecteur (p. 43) que la séquence BD est quant à elle

 

une des séquences radicales qui entrent dans la constitution de nombreuses racines ayant pour valeur fondamentale la notion de couper, associée le plus souvent aux notions connexes de séparer, fendre, percer, disperser, etc.

 

N.B. Nous n’écartons pas la possibilité qu’au moins en diachronie nos deux racines بلدbld.1 serrer et بلدbld.2 porter un coup n’en constituent in fine qu’une seule. Les indices ne manquent pas qui amènent à s’interroger sur un tel rapprochement, ce double sémantisme se retrouvant dans plusieurs racines – dont دبل dabala réunir, rassembler ; frapper qqn à coups redoublés – où il est considéré comme relevant de l’homonymie ou de l’énantiosémie, mais il serait ici hors sujet de nous étendre plus longuement sur une question qui mérite une étude à part entière.[19]

 

 

3. Lenteur, trouble et stupidité

 

Nous avons vu plus haut qu’une certaine ambigüité pèse sur quelques-uns des vocables de la notice de Kazimirski. Rappelons-les :

 

بلد baluda et balida être lent et paresseux ; être stupide – II. être imbécile, d’un esprit borné et impuissant à prendre un parti ou à avoir une idée – V. تبلّد taballada faire voir, connaître son esprit borné, sa stupidité ; être balloté, agité en sens contraire ; être dans le trouble et dans l’incertitude – بليد balīd stupide, imbécile, hébété ; inerte et abruti, que rien n’émeut ni n’excite – أبلد ablad stupide, hébété

 

Les mêmes mots semblent relever du sémantisme de la lenteur et de la paresse d’une part et de celui de la sottise d’autre part ; d’autres encore ont à voir avec le trouble et l’incertitude. Or ces états psychiques sont bien différents, du moins sont-ils considérés comme tels à notre époque car il est bien possible qu’à une époque très ancienne de la langue, les  locuteurs n’aient pas toujours très bien distingué un tel état d’un autre.

 

C’est peut-être le DRS qui va ici nous éclairer sur ce point. On y lit en effet à l’article BL (p. 65) :

 

Plusieurs racines comportant la séquence BL ont parmi leurs valeurs celle de mélanger, troubler, v. BWL, BKL, BLBL, BLK, BLL, BLS, BLƐ ?, BŚLL.

 

Effectivement :

 

بكل bakala mêler, mélanger

بلبل balbala troubler, mettre en désordre

بلك balaka mêler, mélanger

جلب ǧalab et جلبة ǧalaba cris mêlés et confus, tumulte

لبس labasa obscurcir une chose, la rendre confuse

لبك labaka mélanger, brouiller

لبن labana faire des briques (= mélanger de l’eau et de la terre)

 

BWL : araméen būl, bīl mélanger, bawlā tumulte

BLL : akadien balālu mélanger – cananéen bālal mélanger avec de l’huile – araméen bal mélanger – éthiopien bälla mélanger

BLS : cananéen bālas mélanger – araméen belas mélanger

 

À cette liste nous pouvons très clairement ajouter تبلّد taballada être balloté, agité en sens contraire, qui est la description même d’un type de mélange. Or le mélange engendre le trouble dans les liquides et, métaphoriquement, dans les esprits. L’esprit troublé est confus, la réflexion est ralentie, et peut donner une impression de sottise, surtout si elle perdure.

 

Par ailleurs la lenteur est souvent due à la lourdeur ; l’homme gros et gras, lourd, est vite traité de balourd. On voit qu’il n’est pas difficile d’associer hâtivement – comme il arrive encore que le fassent certains esprits peu enclins à la nuance – grosseur, lourdeur, lenteur, paresse et sottise. D’où, toujours construites sur l’étymon {b,l}, les racines suivantes :

 

بجال baǧāl gros, replet – بجيل baǧīl gros, épais, de gros volume

بلّ bllأبلّ aball lent à payer ses dettes

بلأز bul’az ou بلئز bil’iz ou بلز biliz jeune homme gros et gras[20]

بلتم baltam bègue, homme borné

بلدح baldaḥa être gras, balourd, stupide

بلس bls – IV. rester stupéfait

بلعس bal‛as (chameau) gros, lourd, flasque

بلق baliqa être stupéfait

بلم blm أبلم ablam sot, stupide

بله baliha être sot, nul, simple

حنبل ḥanbal gros, replet

خبل ḫabala déranger à qqn ses facultés

خلب ḫaliba être sot

دبل dabila être gras

لبث labiṯa s’attarder quelque part – لباث labā lent (cheval)

لبن labana V. être lent, traîner tout en longueur

 

BṢL : éthiopien bǝṣṣul dégoûté, paresseux

 

Or, dans notre étude La tour et les signes du Zodiaque[21], nous avons vu que les sémantismes de la grosseur et du mélange pouvaient être considérés comme des dérivations de la notion fondamentale porter un coup. En français, on coupe aussi le vin avec de l’eau. Une conséquence du coup, surtout s’il est reçu sur la tête, est l’étourdissement de la victime, qui peut engendrer un dérangement mental (cf. خبل ḫabala ci-dessus), la sottise, voire la folie. Dans diverses langues, dont le français, on dit de même d’un fou qu’il est touché ou toqué. De la stupéfaction à la stupidité, le pas est vite franchi.

 

En dernière analyse, il s’avère donc que les vocables relevant du trouble ou de la sottise – بليد balīd stupide, بلد baluda et balida être lent et paresseux ; être stupide, etc. – pourraient, au moins en diachronie, être rattachés à la racine بلدbld.2 porter un coup.

 

 

4. Les noms بلد balad et بلدة balda

 

Une certaine tradition étymologique, nous l’avons vu, qui va de Nöldeke à ETYMARAB en passant par Fraenkel, Vollers et Jeffery, voudrait que le nom بلد balad soit – via la forme hellénisée παλάτιον [palátion] – un emprunt au latin palatium palais. Si le DRS considère cette étymologie comme « incertaine », il doit pourtant bien lui accorder quelque crédit puisque, à la suite de Jeffery, il considère implicitement le verbe بلد balada comme un dénominal de بلد balad.

 

            À la lumière de ce que nous avons dit plus haut de la halte et du séjour, nous avons personnellement des doutes sur une origine étrangère, qu’elle soit grecque, latine ou autre.[22] Nous ne voyons aucune raison valable pour que les noms ci-dessous

 

بلد balad pays, pays plat, cultivé ou inculte ; ville, cité ; terre, sol, terrain ; maison ; cimetière[23]بالد bālid habitant d’un pays – بلاد  bilād pays habité, contrée بلدة balda ville, cité ; terre, province, pays[24]

 

ne soient pas associés sous la racine بلدbld.1 serrer à ceux que nous avons déjà répertoriés autour des thèmes de la fixation au sol et de la halte. De halte à maison, lieu de séjour, pays, l’évolution sémantique de بلد balad ne pose guère de problème ; c’est un peu celle du nom français demeure lui-même qui, à partir du verbe latin demŏrari « tarder ; rester, s’arrêter », en est venu à avoir le sens de « lieu d’habitation ».[25]

 

Il nous reste à comprendre pourquoi بلد balad et بلدة balda peuvent encore avoir le sens de poitrine. Partie plates du corps ? C’est ce que suggère le DRS. À l’appui de cette hypothèse, peut-être le sens de pays plat donné à بلد balad par Kazimirski, et peut-être aussi l’adjectif أبلّ aball uni, dont la surface n’est pas raboteuse. C’est bien peu. Notons, à titre de comparaison, que le latin palma (> fr. paume) est supposé être apparenté au grec πλατύς [platús] large et plat, vraisemblablement d’origine indo-européenne. Ce serait une autre explication possible pour le sens paume de la main de بلد balad...

 

Pour poitrine ou poitrail, nous avons recensé quelques mots apparemment construits sur l’étymon {b,l} et dont certains peuvent être considérés comme de véritables synonymes de بلد balad et بلدة balda :

 

لبب labab le haut de la poitrine – لبّة lubba le haut de la poitrine, qui touche à la clavicule ; poitrine, cœur

بأدلة ba’dila ou ba’dala partie entre la mamelle et l’aisselle chez l’homme

بلدم baldam partie antérieure et saillante du poitrail et du gosier chez le cheval

بهدلة bahdala sein, pectoraux

جبال ǧibāl corps, ventre

لبنة libna cette partie de la chemise qui couvre la poitrine et touche au cou – لبان labān poitrine, surtout la partie entre les mamelles ; poitrail (de tout animal à sabot)

 

Mais à lire Lane de près, il semble qu’en fait de poitrine il s’agisse plutôt du poitrail du cheval ou du chameau, et notamment de la partie de l’animal qui colle au sol lorsqu’il s’y allonge. Aussi proposons-nous, au moins provisoirement et jusqu’à plus ample informé, de placer بلد balad gorge ; poitrine et بلدة balda poitrine sous la racine بلدbld.1 serrer > coller au sol.

 

 

5. Une autre présentation dictionnairique de la racine بلدbld

 

En conclusion et en résumé, notre étude nous amènerait à présenter les données de Kazimirski plutôt de la façon suivante :

 

 

بلدbld.1 serrer / être fort > coller au sol

 

a.

بلد balada faire halte, s’arrêter et séjourner dans un lieu ; tenir à un lieu et s’y maintenir par tous ses efforts – بلد balida se fixer dans un pays, tenir à sa demeure et s’y maintenir – II. بلّد ballada être à terre et se coller fortement à la terre ; être avare ; être avare de la pluie (nuage) – IV. أبلد ablada s’attacher, se coller au sol ; fixer qqn dans un pays, faire qu’il s’y fixe – V. تبلّد taballada venir se fixer dans un pays étranger – XV. إبلندى iblandā être gros, corpulent

 

بلد balad pays, pays plat, cultivé ou inculte ; ville, cité ; terre, sol, terrain ; maison ; cimetière – بالد bālid habitant d’un pays – بلاد  bilād pays habité, contrée بلدة balda ville, cité ; terre, province, pays

 

أبلد ablad grand, aux proportions athlétiques

 

b.

بلد balad poitrail (cheval, chameau), poitrine (homme) ; gorge

بلدة balda poitrail (cheval, chameau), poitrine (homme)

 

Étymologie : Origine sémitique. Cette racine est à rapprocher par ses deux consonnes b et l d’autres racines ayant un rapport avec la notion de serrer, attacher, lier > faire halte, comme بلدح baldaḥa, بلط blṭ, لبّ labba, لبث labiṯa, لبد labada, etc. Pour le sens de poitrine, poitrail, à rapprocher éventuellement de بأدلة ba’dila, بلدم baldam, بهدلة bahdala, لبب labab, لبان labān, etc.

 

 

بلدbld.2 porter un coup > recevoir un coup

 

a.

بلد balida avoir les deux sourcils séparés, بلد balad ou بلدة balda espace entre les deux sourcils, أبلد ablad qui a les deux sourcils divisés

بلد balad ou أبلد ablad seul, délaissé, abandonné

بلد balad sonde (pour la profondeur de l’eau)

بلد balad marque, trace, vestige

بالد bālada s’escrimer avec qqn, se battre au sabre ou au bâton

بلد balad paume de la main – تبلّد taballada battre des mains (comme expression d’une grande agitation, d’une douleur)

 

b.

بلد baluda et balida être lent et paresseux ; être stupide – II. être imbécile, d’un esprit borné et impuissant à prendre un parti ou à avoir une idée – V. تبلّد taballada faire voir, connaître son esprit borné, sa stupidité ; être balloté, agité en sens contraire ; être dans le trouble et dans l’incertitude – بليد balīd stupide, imbécile, hébété ; inerte et abruti, que rien n’émeut ni n’excite – أبلد ablad stupide, hébété

 

Étymologie : Origine sémitique. Cette racine – qui, en diachronie, n’est peut-être pas sans rapport avec la précédente (cf. دبل dabala) – est, pour son sens fondamental, à rapprocher au moins par deux de ses consonnes, dont b, d’autres racines dont la charge sémantique est porter un coup, comme بتل batala, بدح badaḥa, بدّ badda, بزل bazala, بلت balata, بلتى baltā, بلط balaṭa, دبع daba‛a, لبت labata, لبن labana, لتب lataba, etc. Pour le sens dérivé (trouble, stupidité, etc.), on la rapprochera de بلبل balbala, بلك balaka, بلتم baltam, بلدح baldaḥa, بله baliha, خبل ḫabala, خلب ḫaliba, etc.

 

 

 

 

 

ADDENDUM

 

Dans cet article nous avions provisoirement conclu à l’existence de deux racines بلدbld.1 serrer et بلدbld.2 porter un coup, mais sans écarter la possibilité qu’elles n’en constituent finalement qu’une seule. Déjà les indices ne manquaient pas qui nous amenaient à nous interroger sur un tel rapprochement. Nous pouvons maintenant[26] affirmer qu’effectivement il n’existe bien qu’une seule et unique racine  بلدbld dont tous les dérivés relèvent de notre arborescence.

 

 

En marge : le cas de بلاط balāṭ

 

 

Pour Dozy[27] et pour le DRS,  بلاط balāṭ est, comme بلد balad[28], un emprunt au latin palatium palais, du toponyme Palātium, le nom latin du fameux mont Palatin[29]. C’est peut-être vrai pour le sens de cour (royale), palais qu’a effectivement ce mot, car pour l’autre sens, carrelage, dallage, dalle, on nous permettra d’en douter. Deux sens aussi éloignés sont généralement un indice d’homonymie. Pour cet autre sens, il serait plus raisonnable de rapprocher les mots grecs πλατύς [platús] large et plat et πλατεῖα [plateîa] grande rue, place publique.

 

Mais le plus vraisemblable, au vu de la présente étude, est que le deuxième بلاط balāṭ soit tout bonnement – comme أبلط ablaṭa se coller à la terre, au sol – un simple dérivé de la racine sémitique بلط blṭ. Qu’est-ce qu’une dalle, sinon une plaque de pierre que l’on colle à la terre, au sol ? Allons plus loin : qui sait si le nom propre Palātium, supposé d’origine celte ou étrusque – Ernout et Meillet[30] n’en sont pas très sûrs – ne serait pas plutôt lui-même d’origine sémitique, le vestige linguistique d’un vieux village phénicien perché sur une colline du Latium à proximité de la mer ? En akkadien, balāṭu signifie vivre.


Références

 

 

Georges Bohas, Karim Bachmar, L’énantiosémie dans le lexique de l’arabe classique, Université catholique de Louvain, Institut orientaliste, Peeters, Louvain-la-neuve, 2015.

Georges Bohas, Abderrahim Saguer, Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

Georges Bohas, Abderrahim Saguer, The Explanation of Homonymy in the Lexicon of Arabic, ENS Éditions, 2014.

Georges Bohas, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

David Cohen, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970 ; Louvain / Paris, Peeters fasc. 3 à 10, avec la collaboration de F. Bron et A. Lonnet), 1993-2012.

Reinhart Pieter Anne Dozy, Supplément aux dictionnaires arabes, Leyde, E. J. Brill, 1881.

Alfred Ernout, Antoine Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Paris, Klincksieck, 1932, réédition 2000.

ETYMARAB, Etymological Dictionary of Arabic, University of Oslo, Faculty of Humanities, 2016. [En ligne].

Arthur Jeffery, The Foreign Vocabulary of the Qur’ān, Baroda, Oriental Institute, 1938.

A. de Biberstein-Kazimirski, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

Edward William Lane, Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate, 1863-1893.

Michel Masson, « Étude d’un parallélisme sémantique : tresser / être fort », in Semitica XL, p. 89-105, Paris, Maisonneuve, 1991.

Michel Masson, Du sémitique en grec, Paris, Éditions alfAbarre, 2013.

Judah Lion Palache, Semantic Notes on the Hebrew Lexicon, Leyde, Werblowsky, 1959.

Catherine Pennacchio, « Les emprunts lexicaux dans le Coran, les problèmes de la liste d’Arthur Jeffery », Bulletin du Centre de recherche français à Jérusalem [En ligne], 22 | 2011, mis en ligne le 01 avril 2012, URL : http:// bcrfj.revues.org/6620.

Jean-Claude Rolland, Étymologie arabe : dictionnaire des mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, Paris, L’Asiathèque, 2015.

Jean-Claude Rolland, Dix études de lexicologie arabe, Meaux, Rolland, 2016.

Jean-Claude Rolland, « La tour et les signes du Zodiaque », dans Langues et Littératures du Monde Arabe, LLMA nº 10, 2016, URL : http://icar.univ-lyon2.fr/llma/sommaires/LLMA10-2-Rolland.pdf

 



[1] Cette étude a fait l’objet d’une première publication dans la Lettre de la SELEFA nº 5 de juin 2016, à l’adresse suivante : http://www.selefa.asso.fr/AcLettre_05.htm.

[2] Arthur Jeffery, The Foreign Vocabulary of the Qur’ān, Baroda, Oriental Institute, 1938.

[3] Le mot suivant, c’est بنّاء bannā’, maçon, sur lequel il y aurait certainement aussi beaucoup à dire...

[4] Catherine Pennacchio, « Les emprunts lexicaux dans le Coran, les problèmes de la liste d’Arthur Jeffery », Bulletin du Centre de recherche français à Jérusalem [En ligne], 22 | 2011.

[5] David Cohen, Dictionnaire des racines sémitiques ou attestées dans les langues sémitiques, Paris / La Haye, Mouton (fasc. 1 et 2), 1970

[6] ETYMARAB, Etymological Dictionary of Arabic, University of Oslo, Faculty of Humanities, 2016. [En ligne].

[7] Abréviation de Encyclopedia of Arabic Language and Linguistics.

[8] A. de Biberstein-Kazimirski, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

[9] Edward William Lane, Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate, 1863-1893.

[10] Voir notamment Jean-Claude Rolland, Dix études de lexicologie arabe, Meaux, Rolland, 2016.

[11] Voir notamment Georges Bohas, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

[12] Dans Semitica XL, Paris, Maisonneuve, 1991, p. 89-105. Article partiellement repris dans Michel Masson, Du sémitique en grec, Paris, Éditions alfAbarre, 2013, p. 116-120.

[13] Judah Lion Palache, Semantic Notes on the Hebrew Lexicon, Leyde, Werblowsky, 1959.

[14] On observe la même dérivation dans diverses racines, notamment dans la racine ربط rbṭ avec le couple ربط rabaṭa attacher un animal et le nom  رباط ribāṭ station, relais ; hôtellerie, caravansérail ; hospice ; édifice solide. Rappelons à ce propos que l alternant souvent avec r en arabe, on ne s’étonnera pas que les étymons {b,r} et {b,l} soient porteurs de charges sémantiques communes.

[15] À elle seule cette hypothèse met à mal le sens de la dérivation nom → verbe implicitement supposée par le DRS. Nous reviendrons sur cette question dans la partie de cette étude consacrée aux noms بلد balad et بلدة balda.

 

[16] ḥeḇel corde (Jos. 2,15) / territoire, région (Jos. 19,9 ; Dt. 3,4) (Pennacchio, p. 6.) 

[17] Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

[18] Lane donne, entre autres sens, « a mark remaining upon the body ».

[19] Voir Georges Bohas, Karim Bachmar, L’énantiosémie dans le lexique de l’arabe classique, Université catholique de Louvain, Institut orientaliste, Peeters, Louvain-la-neuve, 2015, ainsi que Georges Bohas, Abderrahim Saguer, The Explanation of Homonymy in the Lexicon of Arabic, ENS Éditions, 2014.

[20] Probable étymon de l’argot français balèze.

[21] J.C. Rolland, « La tour et les signes du Zodiaque », dans Langues et Littératures du Monde Arabe, LLMA nº 10, 2016.

[22] Nous avions déjà émis ces doutes dans J.C. Rolland, Étymologie arabe : dictionnaire des mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, Paris, L’Asiathèque, 2015, article بلد balad, p. 51.

[23] Lane s’attarde sur un autre sens, très spécifique : « endroit où l’autruche dépose ses œufs ».

[24] Lane ajoute : « a desert, or waterless desert, in which one cannot find his way ; any extensive tract of land ; a desolate place ».

[25] On notera que dans son rapport avec la notion de resserrement, le cas de بلد balad n’est pas sans analogie avec celui de son parasynonyme مصر miṣr. (Voir notre étude «مصر Miṣr, le nom arabe de l’Égypte dans la racine مصر maṣara », dans Dix études de lexicologie arabe).

 

[26] Voir notre étude « Coupure, coulure, couture » dans Dix études de lexicologie arabe, 2e édition.

[27] Reinhart Pieter Anne Dozy, Supplément aux dictionnaires arabes, Leyde, E. J. Brill, 1881.

[28] Rappelons que بلطح balṭaḥa est une variante de بلدح baldaḥa qui est elle-même considérée par le DRS comme une extension de بلدbld.

[29] Le mont Palatin est l’une des sept collines de Rome. Il occupe une position centrale dans l'ancienne Rome dont c’est une des parties les plus anciennes. 

[30] Alfred Ernout, Antoine Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Paris, Klincksieck, 1932, réédition 2000, articles Palātium et palātum.

L’apparente polysémie

 

du verbe لصّ laṣṣa

 

 

et quelques considérations sur les mots fr. lisse, lat. lēuis, et grec λεῖος

 

 

Dans la plupart des racines arabes, le problème qui se pose généralement est celui des liens sémantiques qui, au sein d’un même article de dictionnaire, relient en principe les uns aux autres divers vocables apparemment construits sur une même structure consonantique et les divers sens de certains d’entre eux. La racine لصّ √lṣṣ n’y échappe pas ; observons l’article que Kazimirski consacre au verbe لصّ laṣṣa :

 

1. faire qqch en cachette

2. fermer (la porte)

3. s'attacher et se coller fortement

4. être voleur, faire le métier de voleur, de brigand

II. consolider, raffermir (un édifice, une construction)

V. se faire voleur, exercer le vol, le brigandage

VIII. s'attacher, se coller fortement à qqch

 

On peut discerner relativement aisément une sémantique commune à la plupart des définitions ci-dessus : à partir du sens fondamental de coller (formes I et VIII) on explique le glissement sémantique vers celui de consolider, raffermir (forme II) ainsi que vers celui de fermer une porte (forme I) : il s’agit bien, dans ce dernier cas, d’ajuster un élément de construction à un autre pour assurer une certaine étanchéité à la pièce où l’on se trouve ; enfin, une fois la porte fermée, on peut faire discrètement ce qu’on veut dans la dite pièce (sens 1). Tout cela est cohérent, mais pour le comprendre, il vaut mieux prendre les définitions dans l’ordre inverse de celui où elles sont données par Kazimirski. Restent le vol ou le brigandage (formes I et V), qui ne collent guère, si l’on peut dire, avec le reste. Ce sens étant le seul à subsister en arabe moderne, il nous semble important de tenter de savoir d’où il vient.

 

La consultation d’autres dictionnaires ne nous fait guère avancer : tout ce que nous avons trouvé de nouveau dans les dictionnaires arabes et dans celui de Lane, c’est que لصت laṣt, liṣt, luṣt – qui a lui aussi le sens de « voleur » – n’est qu’une variante régionale de لصّ laṣṣ, liṣṣ, luṣṣ.[1]

 

Face à ce genre de situations, beaucoup d’étymologistes ont le réflexe naturel d’envisager l’hypothèse d’un emprunt. C’est ainsi que لصّ liṣṣ – et a fortiori sa variante لصت liṣt – a pu être considéré par certains comme un emprunt au grec ληϊστής [lêïstês], qui a le même sens et est dérivé de ληΐς [lêïs] « butin ». Le problème est que ce dernier mot, si l’on en croit Chantraine, est sans étymologie. Si bien qu’il est légitime de se demander, comme souvent en pareil cas, si ce mot grec ne serait pas, lui, de la même origine, sémitique ou autre, que l’arabe لصّ liṣṣ. Nous y reviendrons.

 

Mais il importe en tout premier lieu de vérifier si le mot لصّ liṣṣ, en dépit de son apparent isolement au sein de la racine لصّ √lṣṣ, ne serait pas tout bonnement d’origine arabe. On a en effet fini par admettre que la “racine” est un cadre trop étroit pour pouvoir déterminer la place occupée par un vocable dans l’organisation lexicale de l’arabe et recenser les divers membres de sa famille étendue. Pour ce faire, on prend désormais en compte non plus uniquement les trois radicales du mot mais une séquence de deux d’entre elles et l’on examine les significations des mots comportant cette séquence. Les grammairiens arabes eux-mêmes et les orientalistes ont en effet remarqué depuis longtemps des phénomènes de synonymie ou plus souvent de parasynonymie entre racines ayant une séquence consonantique commune. Avec les racines triconsonantiques, il faut essayer les trois combinaisons possibles : 1-2, 1-3 et 2-3. Dans le cas d’une racine sourde, comme notre لصّ √lṣṣ, il n’y a qu’une combinaison et donc qu’une seule séquence possible ; en l’occurrence, c’est lṣ. Nous avons fait une première récolte sur ce critère, dans laquelle nous n’avons conservé que les mots pouvant avoir un rapport sémantique quelconque avec le vol ou le brigandage :

 

بلص balaṣa – II. prendre, reprendre tout sans rien laisser – V. dévorer tout le pâturage, tout ce qui se trouve dans les champs (se dit des troupeaux)

دلّوص dillawṣ mobile, qui remue, qui branle pour n'avoir pas été fixé et raffermi (cf. لاص lāṣa f. I. et لصلص laṣlaṣa)

لاص lāṣa f. I. remuer et ôter une chose de sa place (=لصلص laṣlaṣa)

لاص lāṣa f. O. – III. méditer quelque stratagème, regarder, guetter, dans l'intention de saisir un moment favorable où l'on puisse tromper qqn ou se jeter à l'improviste sur lui

لحاص laḥāṣ malheur, calamité

لصلص laṣlaṣa agiter ce qui est enfoncé (pour pouvoir l’extraire plus facilement) Remarque : Cette importante précision n’est pas donnée par Kazimirski mais par le Lisan : ولَصْلَصَ الوتِدَ وغيرَه: حركه لِيَنْزِعَه، وكذلك السنان من الرمح والضرس

لعص la‛iṣa être vorace, glouton, adonné au manger et au boire

لقص laqaṣa – VIII. prendre qqch

لموص lamūṣ menteur ; fripon

 

C’est loin d’être une pêche miraculeuse, mais on observe néanmoins dans ce petit corpus la présence de verbes comme بلص balaṣa (forme II) et لقص laqaṣa (forme VIII) qui ont le sens de « prendre qqch à qqn », ainsi que لصلص laṣlaṣa, لاص lāṣa f. I. et دلّوص dillawṣ qui peuvent métaphoriquement évoquer le vol à la tire ou à l’arraché. Il y a deux verbes qui ont le sens de « dévorer », ce qui est aussi une façon de s’emparer avidement de qqch. Le verbe لاص lāṣa f. O. (forme III) relève clairement de la préparation de la rapine et le nom لحاص laḥāṣ « malheur, calamité » désigne une douloureuse conséquence pour la victime du méfait. Enfin avec لموص lamūṣ « menteur ; fripon », on reste dans la même thématique, même si le lien sémantique est plus lâche.

 

Nous n’allions évidemment pas nous contenter d’un si maigre butin. Ayant suffisamment testé et vérifié ailleurs la validité de la théorie de Bohas sur la réversibilité des étymons[2], nous nous sommes ensuite intéressé aux racines comportant la séquence ṣl. Quelle n’a pas été alors notre surprise de nous trouver face à un corpus beaucoup plus abondant, et riche de ces parallélismes sémantiques chers à Michel Masson[3], qui permettent d’affirmer l’existence de réseaux de significations révélateurs d’une certaine vision du monde. Grâce à nos deux récoltes combinées, nous avons pu organiser un réseau sémantique du dépouillement qui permet, on va le voir, de situer les acceptions vol et brigandage de la racine لصّ √lṣṣ au sein d’un ensemble lexical morphosémantiquement cohérent. On remarquera que certains mots monosémiques sont de ce fait dépourvus de parallélisme, mais il est généralement assez facile de les rapprocher d’autres mots qui en présentent au moins un ; c’est par exemple le cas du verbe صلمح ṣalmaḥa ci-dessous : il n’a que le sens de raser, mais si on le rapproche de صلمع ṣalma‛a, comme il est légitime de le faire, on n’hésitera plus à l’inclure au corpus.

 

 

Actions basiques 1 : peler, dénuder, raser, dépecer...

 

بصل baṣala – II. peler, mettre à nu en ôtant l'enveloppe extérieure ou l'écorce, comme l'on fait dans l'oignon, etc. / dépouiller – V. raser / dépouiller / gruger qqn, en tirant de lui peu à peu

بلهص balhaṣa – II. تبلهص tabalhaṣa se dépouiller de ses vêtements / بلهص balhaṣa courir vite, sous l'impression de la peur

بهصل bahṣala dépouiller, ôter (ses vêtements) / dépouiller les autres, les priver de tout

حصل ḥaṣal, حصالة ḥuṣāla balle ou ivraie séparée du grain / حوصل ḥawṣala remplir son gésier (se dit de certains oiseaux) / حصل ḥaṣala – II. tirer, extraire comme produit net ou comme conclusion

خصل ḫaṣala – II. dépecer, couper en morceaux ; tailler (un arbre) ; tailler, pour ainsi dire, un chameau, c-à-d. couper les touffes du poil brouillé

صقل ṣaqala polir, fourbir, rendre lisse et luisant

صلفع ṣalfa‛a raser la tête / devenir pauvre, tomber dans la misère

صلمح ṣalmaḥa raser (la tête)

صلمع ṣalma‛a raser (la tête) ; rendre doux au toucher et lisse / arracher / devenir pauvre

فصل faṣala – II. dépecer un mouton, etc. / فصل faṣala ôter, enlever une chose à qqn

قصل qaṣala battre, égruger (le grain) / XI. إقصألّ ’iqṣa’alla (pour ’iqṣālla) prendre, saisir qqch, empoigner

 

 

Actions basiques 2 : tirer, extraire, arracher

 

حصل ḥaṣala – II. tirer, extraire comme produit net ou comme conclusion / حوصل ḥawṣala remplir son gésier (se dit de certains oiseaux)

دلّوص dillawṣ mobile, qui remue, qui branle pour n'avoir pas été fixé et raffermi / دلّاص dallāṣ uni, poli ; ras, sans poil

صلب ṣalaba tirer, extraire la moelle des os

صلم ṣalama couper et arracher avec la racine (le nez, une oreille) / صيلم ṣaylam malheur, événement grave

صلمع ṣalma‛a arracher / raser (la tête) / devenir pauvre

لاص lāṣa f. I. remuer et ôter une chose de sa place

لصلص laṣlaṣa agiter ce qui est enfoncé (pour pouvoir l’extraire plus facilement)

نصل naṣala – V. tirer, extraire, arracher quelque chose / dépouiller qqn ; enlever à qqn tout ce qu’il possédait

 

 

Actions basiques 3 : dévorer (sous-entendu : au détriment d’autrui)

 

بلص balaṣa – V. dévorer tout le pâturage, tout ce qui se trouve dans les champs (se dit des troupeaux) / II. prendre, reprendre tout sans rien laisser

حوصل ḥawṣala remplir son gésier (se dit de certains oiseaux) / حصل ḥaṣal balle ou ivraie séparée du grain

قصبل qaṣbala manger, dévorer tout ce qui se trouve sous la main

قصفل qaṣfala manger tout, consumer tout sans rien laisser

قصمل qaṣmala manger tout, sans rien laisser

لعص la‛iṣa être vorace, glouton, adonné au manger et au boire

 

 

Résultats de ces actions : chauve, uni, lisse, poli, glissant

 

دلص dalaṣaأدلص ’adlaṣ qui n'a pas de poil au corps ; qui a la peau encore rase, où le poil commence seulement à pousser – دلّاص dallāṣ uni, poli ; ras, sans poil – دليص dalīṣ uni, lisse, poli / دلّوص dillawṣ mobile, qui remue, qui branle pour n'avoir pas été fixé et raffermi

دلمص dalmaṣaإدلمصّ ’idlamaṣṣa être chauve (se dit de la tête)

صعل ṣa‛l pelé (âne)

صعلك ṣa‛laka – II. être pelé, perdre son poil (se dit des chameaux) / صعلوك ṣu‛lūk mendiant, gueux. Au pl. des brigands (parmi les Arabes)

صلت ṣalt uni, sans poil, qui n’est pas velu / صلت ṣilt voleur

أصلع ’aṣla‛ chauve sur le devant de la tête ; nu (sol) /  صلعاء ṣal‛ā’ malheur, calamité

صلق ṣlq – صليق ṣalīq uni et lisse[4]

ملص maliṣ qui glisse sans cesse dans les mains et qu'il est difficile de tenir (corde) – أملص ’amlaṣ lisse et glissant

نصل naṣala couler, se détacher et tomber (se dit du bois de la flèche quand il se démanche et quitte le fer qui est à son bout, ou du sabot du cheval, etc., quand il tombe) / II. ôter, extraire, tirer

 

 

Emploi métaphorique : dépouiller, prendre tout

 

بصل baṣala – II. dépouiller / peler, mettre à nu en ôtant l'enveloppe extérieure ou l'écorce, comme l'on fait dans l'oignon, etc.

بلص balaṣa – II. prendre, reprendre tout sans rien laisser / V. dévorer tout le pâturage, tout ce qui se trouve dans les champs (se dit des troupeaux)

بهصل bahṣala dépouiller les autres, les priver de tout / dépouiller, ôter (ses vêtements)

فصل faṣala ôter, enlever une chose à qqn / II. dépecer un mouton, etc.

قصل qaṣala – XI. إقصألّ ’iqṣa’alla (pour ’iqṣālla) prendre, saisir qqch, empoigner / قصل qaṣala couper ; égruger (le grain)

لقص laqaṣa – VIII. prendre qqch

نصل naṣala – V. dépouiller qqn ; enlever à qqn tout ce qu’il possédait / tirer, extraire, arracher qqch

 

 

Agent : voleur, brigand

 

صعلوك ṣu‛lūk mendiant, gueux. Au pl. des brigands (parmi les Arabes) /  صعلك ṣa‛laka – II. être pelé, perdre son poil (se dit des chameaux)

صلت ṣilt voleur – مصالتة muṣālata plagiat qui consiste en ce que le poète s'approprie un vers tout entier d'un autre poète et l'insère dans son poème /  صلت ṣalt uni, sans poil, qui n’est pas velu

صلى ṣalā tromper qqn par des paroles flatteuses, enjôler ; tendre des pièges à qqn et le faire tomber dans un malheur

لصت laṣt, liṣt, luṣt voleur, brigand

لصّ laṣṣ, liṣṣ, luṣṣ voleur, brigand, surtout dans les villes

لموص lamūṣ menteur ; fripon

لاص lāṣa f. O. – III. méditer quelque stratagème, regarder, guetter, dans l'intention de saisir un moment favorable où l'on puisse tromper qqn ou se jeter à l'improviste sur lui / IV. au passif, أليص ’ulīṣa être saisi de frayeur et de frisson

 

 

Conséquences 1 : peur, frayeur, cris

 

بلهص balhaṣa courir vite, sous l'impression de la peur / II. تبلهص tabalhaṣa se dépouiller de ses vêtements

صحل ṣaḥl et أصحل ’aṣḥal qui a la voix rauque

صلّ ṣalla crier, pousser un cri / صالّة ṣālla malheur, coup du sort

لاص lāṣa f. O. – IV. au passif, أليص ’ulīṣa être saisi de frayeur et de frisson / III. méditer quelque stratagème, regarder, guetter, dans l'intention de saisir un moment favorable où l'on puisse tromper qqn ou se jeter à l'improviste sur lui

 

 

Conséquences 2 : misère, pauvreté, malheur

 

صعلك ṣa‛laka réduire à la misère, rendre indigent, gueux – II. devenir pauvre, tomber dans la misère ; être homme de mauvaise mine, ressembler à un larron ; devenir larron, se faire larron / être pelé, perdre son poil (se dit des chameaux)

صلعاء ṣal‛ā’ malheur, calamité / أصلع ’aṣla‛ chauve sur le devant de la tête ; nu (sol) 

صلفع ṣalfa‛a devenir pauvre, tomber dans la misère / raser la tête

 صلّ ṣalla f. O. surprendre qqn tomber inopinément sur qqn (se dit d'un malheur) / f. I. crier, pousser un cri

صلمعة ṣalma‛a pauvreté, misèreصلمع  ṣalma‛a devenir pauvre / arracher / raser (la tête)

صلى ṣalā tendre des pièges à qqn et le faire tomber dans un malheur / tromper qqn par des paroles flatteuses, enjôler

صيلم ṣaylam malheur, événement grave / صلم ṣalama couper et arracher avec la racine (le nez, une oreille)

لحاص laḥāṣ malheur, calamité

مصمئلّة muṣma’illa malheur, infortune

 

Au cours d’une recherche préalable, nous avions relevé dans plusieurs autres racines – celles-là non construites sur l’étymon {ṣ,l} – ce qui nous avait alors semblé un curieux parallélisme entre le métier de voleur et le fait d’être pelé ou rasé. Qu’on en juge :

 

بلط balaṭa tout enlever, tout emporter (en parlant d’un voleur) / بلاط balāṭ sol uni[5]

أحذّ ’aḥaḏḏ qui a la main légère, adroite (voleur) / أحذّ ’aḥaḏḏ qui a peu de crins (cheval), peu de plumes (oiseau)

سبد sibd rusé et adroit (en parlant d’un voleur) / سبد sabada raser le poil, les cheveux

سلّابة sallāba pillard, voleur / أسلب ’aslaba perdre le feuillage et le fruit, être nu

أطلس ’aṭlas voleur / أطلس ’aṭlas ras, uni, sans poil, glabre

إنطمل ’inṭamala s’associer avec des voleurs / طمل ṭiml loup à poil ras

أمرط ’amraṭ voleur / أمرط ’amraṭ pelé, sans poil, glabre

أمعط ’am‛aṭ voleur / أمعط ’am‛aṭ pelé, sans poil, glabre

ملط milṭ fripon, voleur qui s’approprie le dépôt qui lui est confié / مليط malīṭ qui n’a pas encore de poil

 

On voit que la recherche par l’étymon {ṣ,l} nous aura permis d’accéder beaucoup plus sûrement que cette première et sommaire collecte à la compréhension du réseau sémantique au sein duquel évolue notre لصّ liṣṣ, et de comprendre en même temps par quel cheminement une même racine exprimant l’état d’un animal pelé ou à poil ras en vient à désigner un voleur : on a la confirmation que ce n’est pas le voleur qui est pelé ou plumé, c’est sa victime ! On a aussi et surtout la confirmation que le mot لصّ liṣṣ est d’origine sémitique.

 

Avons-nous pour autant la confirmation que لصّ liṣṣ et ses dérivés sont sans rapport avec les autres sémantismes de la racine لصّ lṣṣ ? Probablement pas car Bohas et Saguer (2012), p. 51 à 80, ont clairement identifié une matrice de la langue dont les traits sont [{+approximant/+latéral},{+continu}] dont relèvent non seulement tous les sens de لصّ lṣṣ qui ont à voir avec la notion de coller mais aussi tous les mots de notre corpus signifiant lisse ou manger. Il nous est, dans ces conditions, difficile de ne pas reconnaître l’existence d’une seule et unique racine لصّ lṣṣ dans laquelle la notion de vol ou brigandage est une lointaine dérivation sémantique de la langue arrivant en bout de chaîne d’une succession de diverses notions liées les unes aux autres par des métaphores et des rapports logiques en cascades. Ce qui, par voie de conséquence, nous amène à constater que Bohas et Saguer n’ont pas perçu cette extension sémantique de leur matrice.

 

De même, Pour Bohas et Bachmar (2013), p. 114, les charges sémantiques de l’étymon {ṣ,l} sont attacher, coller, joindre et tromper. Nous avons vu que ces charges sont secondaires : il faut vraiment partir de toutes les fonctions de la langue et avoir regardé des animaux « brouter » pour comprendre que cet important organe leur sert au moins autant à arracher les pousses d’herbe qu’à se lisser les poils.

 

 

Quelques considérations en marge sur les mots fr. lisse, lat. lēuis, et grec λεῖος

 

Si l’origine du français lisse était clairement établie, nous aurions simplement conclu à une amusante coincidence et passé notre chemin, mais on devine que ce n’est pas le cas. La notice étymologique du TLF[6] consacrée à cet adjectif nous en dit ceci :

 

Probablement issu d'un croisement du latin lĭxare, proprement « faire cuire dans l'eau ; extraire par lixiviation », attesté vers 800 au sens de « repasser, polir » (cf. FEW t. 5, p. 383b) avec allīsus « élimé (en parlant d'étoffe) », d'où la voyelle -i- en gallo-romain. Le fr. lisse et lisser s'est surtout répandu à partir de la seconde moitié du XVIe siècle.

 

Précisons que allīsus est le participe de allīdō « heurter contrer, briser », lui-même dérivé de laedō « frapper, blesser » (cf. fr. léser), et que c’est plutôt ēlisus qui a le sens de « usé », mais il a pu y avoir des glissements de sens d’un dérivé à l’autre. Quoi qu’il en soit, Ernout et Meillet terminent leur notice sur laedō en disant : « Pour un radical de ce genre, on ne s’attend pas à trouver une correspondance indo-européenne ». Quant à lixa « eau (chaude) pour laver », d’où est issu lixare, il se rattache à liquō « clarifier, filtrer, liquéfier », de l’indo-européen *leikw- « s’écouler, couler »[7].

 

Mais dans son Dictionnaire des étymologies obscures (p. 374), Pierre Guiraud conteste cette étymologie et en propose une autre :

 

La famille romane de lĭxare est très complexe.

*Līxare pourrait expliquer l’italien lisciare, l’espagnol lijar, le portugais lixar, mais est incompatible avec l’ancien français licer. D’autre part le passage de lĭxare à *līxare est inexpliqué. Enfin la variante provençale lis, lisar (espagnol et portugais liso) est mal expliquée par le latin allīsus qui signifie « heurter, frapper ». Or cette variante se retrouve dans un autre mot, lissière et lisière, et nous avons suggéré qu’il s’agit de deux formes différentes līcium « trame » et *lītea « bordure ».

Dans ces conditions, on peut se demander si licer (forme moderne lisser) ou liser un tissu ne consiste pas à le tendre en tirant sur les lices « fils de trame » ou les lises « bordures » ? Tel est le technique liser « tirer sur les lisières (d’un drap qu’on foule) pour en faire disparaître les faux plis ».

 

Curieusement, mais sans doute parce qu’ils ont de bonnes et savantes raisons pour cela, ni le TLF ni Pierre Guiraud, à la recherche d’un étymon valable pour le français lisse, ne font la moindre allusion à deux mots phonétiquement proches qui signifient « lisse », l’un en latin et l’autre en grec, à savoir lēuis et λεῖος [leios], ainsi que divers autres mots grecs en λισ(σ)- [lis(s)-] qui sont apparentés à λεῖος et qui ont plus ou moins le même sens.

 

Ernout et Meillet rapprochent le latin lēuis du grec λεῖος et du latin līma « lime », dont ils terminent la brève notice par « Aucun rapprochement sûr. Cf. lēuis ? »

 

De λεῖος Chantraine dit qu’il s’emploie pour définir un sol, un tronc d’arbre, la peau, etc. Parmi ses dérivés, il donne un mot signifiant « sans poil, glabre ». Il ne voit pas à quelle racine indo-européenne le rattacher.

 

            En conséquence de quoi nous nous permettons de suggérer que ces mots grec et latin – sans oublier ληΐς [lêïs] « butin » et son dérivé ληϊστής [lêïstês] « voleur »pourraient bien être de la même origine sémitique que les divers mots arabes construits sur la séquence lṣ que nous avons rencontrés au cours de cette étude. Ce serait en tout cas une direction de recherche dont il vaudrait peut-être la peine d’examiner la pertinence.[8]

 

 

 

 

Sources bibliographiques

 

al-Fīrūzābādī (XIVe), Al-qāmūs al-muḥīṭ.

al-Ǧawhariyy, Ismā‘īl ben Ḥammād (Xe), Aṣ-ṣaḥāḥ fi l-luġa.

– Belot, Jean-Baptiste, Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », Imprimerie catholique, Beyrouth, 1955.

– Bohas, Georges et Bachmar, Karim, Les étymons en arabe. Analyse formelle et sémantique. Recherches, n° 23, Beyrouth, Dar El-Machreq, 2013.

Bohas, Georges et Dat, Mihai, 2007, Une théorie de l’organisation du lexique des langues sémitiques : matrices et étymons, Lyon, ENS Edition.

Bohas, Georges et Saguer, Abderrahim, Le son et le sens, Fragment d’un dictionnaire étymologique de l’arabe classique, Damas, Presses de l’IFPO, 2012.

Bohas, Georges, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

Chantraine, Pierre, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, Klincksieck, 1977.

Dozy, Reinhart P. A., Supplément aux dictionnaires arabes, Leyde, E. J. Brill, 1881.

– Ernout, Alfred et Meillet, Antoine, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Paris, Klincksieck, 1932, réédition 2000.

Ibn Fāris al-Qazwīnī (Xe), Muʿǧam maqāyis al-luġa.

– Ibn Manẓūr (XIIIe s.), Lisān al-ʿArab

– Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

Lane, Edward William, Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate, 1863-1893.

– Masson, Michel, Quelques parallélismes sémantiques en relation avec la notion de « couler », in Semitic Studies in honor of Wolf Leslau, p. 1024-1041, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1991.

– Masson Michel, Du sémitique en grec, Paris, Éditions alfAbarre, 2013.

– Rajki, Andras, Arabic Etymological Dictionary, 2002.

– Reig, Daniel, Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », Paris, Librairie Larousse, 1983.

– Rolland, Jean-Claude, Étymologie arabe : dictionnaire des mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, Paris, L’Asiathèque, 2015.

– Rolland, Jean-Claude, Les mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, thèse soutenue à l’École Normale Supérieure – Université de Lyon, 2014.

– Watkins, Calvert, The American Heritage Dictionary of Indo-European Roots, Boston-New York, Houghton Mifflin Company, Second Edition, 2000.

– Wehr, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.



[1] Nous avons aussi trouvé dans ces ouvrages que  لصص laṣaṣ « trop grand rapprochement (de deux parties du corps : épaules, jambes, dents, etc.) » n’est qu’une variante de رصص raṣaṣ (idée de lier / serrer), mais le sens de « s’attacher et se coller fortement » suffit à expliquer la synonymie.

 

[2] Georges Bohas appelle « étymon » un ensemble non ordonné linéairement de deux consonnes, porteur d’une charge sémantique décelable dans un nombre significatif de racines construites sur cet étymon.

[3] « ... on peut parler de parallélisme sémantique lorsqu’un mot M1 exprime deux valeurs sémantiques S1 et S2 et qu’un mot M2 se trouve aussi exprimer ces deux valeurs. » Masson (1991), p. 1024.

[4] Comparer avec سرق saraqa « voler ». C’est une légitime direction de recherche complémentaire, d’autant plus qu’en face du premier sens donné par Kazimirski pour لصّ laṣṣa « faire qqch en cachette », on a سرّ sirr « secret ».

[5] Pour Dozy, بلاط balāṭ “carrelage, dallage, dalle ; cour (royale), palais” est issu du latin palatium, “palais”, du toponyme Mons Palatinum. C’est bien possible pour le sens de « palais », mais pour celui de « carrelage », on voit que ce mot est plus probablement d’origine sémitique. On aurait donc affaire à deux homonymes.

[6] Trésor de la Langue Française (en ligne).

[7] Calvert Watkins opte pour une écriture *wleik- de cette racine.

[8] Voir Masson (2013).

La feuille et la fleur

ou les étymologies problématiques

de ورد ward et de ورق waraq

 

 

1. ورد ward “fleur (plus particulièrement celle de la rose rouge)”

 

ورد : لسان العرب

وَرْدُ كلّ شجرة: نَوْرُها، وقد غلبت على نوع الحَوْجَم. قال أَبو حنيفة: الوَرْدُ نَوْرُ كل شجرة وزَهْرُ كل نَبْتَة 

 

Note : الحَوْجَم al-ḥawǧam “la rose rouge”

 

Nous disposons dans quatre langues de quatre mots qui désignent tous la fleur ou la rose ou les deux, et qu’on ne peut éviter de mettre en rapport du fait de leurs ressemblances formelles : le persan gol, le grec ῥόδον [rhódon], le latin rosa et l’arabe ورد ward. Pour élucider l’origine de ce dernier mot, qui est ici notre seul propos, il convient néanmoins de rappeler l’état de la recherche étymologique en ce qui concerne les trois autres.

 

1.1. Le persan gol

 

Pour Ali Nourai (p. 526), non seulement gol “fleur” mais aussi les formes vard “rose”, val, vel, vol “rose, fleur”, sont issues du pehlevi vardā, vard, vart, dont il ne donne pas le sens, et qui serait apparenté à l’avestique wrad, varedha “rose” et au sogdien wrd, id. Le grec ῥόδον [rhódon] “rose” et le latin rosa “id.” sont tous deux donnés comme étant de cette même origine. Nourai  donne bien l’arabe جلاب ǧulāb “julep, eau de fleur d’oranger, sirop” comme issu du persan gul-āb, “eau de fleur”, mais il oublie de citer جلّ ǧull et passe totalement sous silence l’arabe ورد ward.

Mackenzie donne bien gul “fleur, rose” comme étymon du persan gol mais ne fait aucun rapprochement. Quant aux formes – dites “pehlevi” – vardā, vard, vart de Nourai, elles n’apparaissent nulle part.

Pour Johnson, qui prévient dans sa préface qu’il a inclus dans son dictionnaire non seulement les mots arabes réellement utilisés par les auteurs écrivant en persan mais aussi un certain nombre d’autres qui seraient seulement susceptibles de l’être,

– gol : Johnson l’écrit gul et donne comme sens “rose ; fleur”. Mot persan.

– val, vel, vol : Johnson l’écrit wal et donne comme sens “fleur”. Mot persan.

– vard : Johnson l’écrit ward et donne comme sens “rose ; fleur”. Mot arabe.

En résumé, les mots persans gol (ou gul) et val sont clairement issus du pehlevi gul. Ces derniers ont, semble-t-il, et bien que Mackenzie n’en dise rien, suivi une évolution phonétique normale qui permet de les considérer comme apparentés à l’avestique wrad, varedha, au sogdien wrd, à l’arménien vard, tous issus d’une racine iranienne *wrd-. (Cf. Ernout-Meillet, article rosa). Quant à la forme vard que Nourai est le seul de nos trois auteurs à considérer comme également issue de cette source, nous penchons pour y voir plutôt une prononciation persane de l’arabe ورد ward, ce qui est explicitement l’avis de Johnson et implicitement celui de Mackenzie.

 

1.2. Le grec ῥόδον [rhódon]

 

Au terme d’une très minutieuse recherche, Michel Masson (Le nom de la rose : problème d’étymologie grecque, Kentron, 1986, p. 61 à 71[1]) met à mal l’hypothèse de Schulze – reprise depuis par tout le monde, dont Ali Nourai – selon laquelle le grec ῥόδον [rhódon], qui désigne la “rose”, serait de cette même origine iranienne que nous venons de voir. Pour Masson cependant, le grec « est plus probablement un emprunt à une langue sémitique », la même langue d’où serait également issu l’arabe ورد ward. Nous y reviendrons.

 

1.3. Le latin rosa

 

Pour Ernout et Meillet, article rosa, « il y a manifestement un rapport avec le grec ῥόδον [rhódon] [...] et le mot iranien *wrd- représenté par le persan gul et par l’emprunt arménien vard qui désignent la même fleur. Une origine indo-européenne est exclue ; rien n’indique un emprunt du latin au grec. Emprunt à une civilisation méditerranéenne où la plante aura été cultivée [...] ; peut-être sémitique. »

Autrement dit, quelle que soit l’origine de ῥόδον [rhódon], celle de rosa est différente. Et si rosa est d’origine sémitique, ce qui est bien possible, c’est par un autre cheminement que le grec.

 

1.4. L’arabe ورد ward

 

a. L’hypothèse de l’emprunt : elle a été signalée par Lane : « Said to be an arabicised word ». Et retenue par Rajki qui voit dans ورد ward un emprunt à l’arménien vard, mot dont on sait par Meillet, grand spécialiste de la linguistique arménienne, qu’il est d’origine iranienne (voir ci-dessus).

Auquel cas l’arabe aurait emprunté les deux formes d’un même mot à l’iranien *wrd- : ورد ward par l’intermédiaire de l’arménien – si l’on en croit Rajki –, et جلّ ǧull par l’intermédiaire du pehlevi. C’est alors tout à fait fortuitement que la première forme empruntée se trouverait placé par les lexicographes arabes et orientalistes aux côtés du verbe  ورد warada et de ses dérivés.

b. L’hypothèse sémitique : s’il est vrai que le grec ῥόδον [rhódon] et le latin rosa sont d’origine sémitique, il serait bien étonnant que l’arabe ورد ward ne le soit pas aussi. Dans cette hypothèse, un premier cas de figure possible est que ce mot soit tout simplement un dérivé de la racine ورد wrd ; c’est l’hypothèse de Michel Masson, sur laquelle nous allons maintenant revenir.

 

1.5. L’arabe ورد ward comme dérivé de la racine ورد wrd

 

Pour Michel Masson, l’arabe ورد ward “serait à rattacher à l’ensemble de la racine wrd qui, étant bien attestée dans des langues comme l’hébreu biblique et l’accadien, ne peut être considérée comme un emprunt.” (p. 68).

À partir de données relevées dans diverses langues sémitiques, Masson croit pouvoir affirmer que la racine √w/yrd a le sens général de “aller jusqu’au bout, s’engager à fond”, et deux sens spécifiques 1. “aller jusqu’au bout d’une étape” et 2. “arriver au bout d’un processus naturel”. D’où le glissement sémantique qui irait de ورد warada « descendre la pente pour aller à l’eau, à l’abreuvoir ; arriver dans un lieu » à ورد warada « fleurir » (en parlant d’un arbre).

Corrigeons tout de suite une petite erreur : ce n’est pas la forme I mais la forme II ورّد warrada qui a le sens de « fleurir », et c’est évidemment le verbe qui dérive du nom. Idem pour le couple synonyme نور nawr / نوّر nawwara.

À l’appui de sa démonstration, Masson donne quatre exemples dans lesquels, pour une même racine, le verbe a – comme ورد warada le sens de “parvenir, arriver, descendre, croître” et un dérivé, celui de “mûrir, récolte, fruit”. On dira que ورد ward n’est pas vraiment un fruit. Masson a prévu la critique :

Certes, dans les quatre exemples que nous venons de citer, ce qui “arrive au bout d’un processus naturel”, ce sont des fruits et non des fleurs. Mais si, au nom de ce distinguo, on refusait notre démonstration, il faudrait en tirer la conséquence et affirmer gravement que, par exemple, en gheze, fere “fruit” n’a rien de commun avec fere “fleur” ou qu’un autre mot gheze signifiant “fleur”, abba, serait distinct de l’araméen ibba “fruit”...[2]

Notre auteur aurait pu ajouter un cinquième exemple, et non des moindres, celui du verbe نوّر nawwara lui-même qui a non seulement le sens de “fleurir” mais également ceux de “avoir déjà le noyau formé (se dit des dattes)” et “avoir déjà l’épi rempli de grain (se dit des céréales qui mûrissent)”.

 

Nous n’avons pas d’argument à opposer à cette hypothèse. On peut tout au plus constater que le couple ورد ward / ورّد warrada est très isolé au sein de la racine ورد wrd, ce qui est un peu moins le cas du couple synonyme نور nawr / نوّر nawwara au sein de la racine نور √nwr où, avec le même sémantisme, on trouve en outre :

 

أنارanāra fleurir, être en fleur (se dit d'une plante)

نوّارة nuwwāra n. d'unité de نوّار nuwwār une fleur

منوّر munawwar camomille en fleur

 

Ce n’est pas non plus une très longue liste mais c’est une assez bonne garantie que نور nawr n’est probablement pas un emprunt.

 

Isolé au sein de la racine ورد wrd, le nom ورد ward l’est également du point de vue sémantique au sein des autres langues sémitiques. Tout ce que nous avons trouvé d’approchant, c’est l’akkadien wardatu fille, jeune femme, jeune fille, vierge” et sa forme masculine wardu “esclave. Ce mot ne semblant pas avoir de rapport avec le verbe warādu “descendre”, serait-il simplement une variante de ولد walad ou bien une anticipation de la vision proustienne des “jeunes filles en fleur” ? Nous laissons la question en suspens jusqu’à plus ample informé.

 

1.6. L’arabe ورد ward comme terme de botanique

 

Si ورد ward n’est pas un dérivé de la racine ورد wrd, il pourrait bien, effectivement, être un nom-base appartenant à une série de termes de botanique avec lesquels il partagerait quelque caractéristique formelle[3]. Si tel était le cas, on devrait pouvoir trouver en arabe un certain nombre d’autres noms-bases ou racines ayant à voir avec la botanique et dotés d’une forme proche de celle de ورد ward. Nous avons commencé par le bilitère WR- et nous avons trouvé ceci :

 

ورّ warr produits, récolte de l'année (en céréales ou en fourrage)

ورس wars wars, plante tinctoriale

ورّض warraḍa parcourir un pays pour choisir des pâturages pour ses troupeaux

ورف warafa être d'une belle et brillante verdure (se dit d'une plante) – رفة rifa plante d'une belle verdure – رفة rufa figue

ورق waraq feuilles, feuillage (d'arbre) رقة riqa première pousse des plantes

 

Pour le même bilitère, osons la position finale -WR :

 

شورى šawrā espèce de plante marine.

غار ġār feuilles de la vigne ; espèce d'arbre qui produit une résine

نور nawr (Voir plus haut)

 

Allons plus loin, osons la réversibilité avec RW- et -RW :

 

روبة rawba, rūba bon terrain couvert de plantes et d'arbres

رات rāt, روّات ruwwāt paille

راح rāḥ plateau, terrain plat et élevé, couvert d'une riche végétation

راح rāḥa être en feuilles (se dit d'un arbre)

روضة rawḍa jardin couvert d'une riche végétation, de fleurs, de légumes

عراوةarāwa espèce de plante, buphthalmum sylvestre

عروةurwa arbres dont le feuillage ne tombe pas l'hiver. De là arbres couverts de feuilles parmi lesquels les chameaux passent l'hiver, et dont ils mangent l'écorce

عروانurwān plantes qui conservent leur feuillage pendant l'hiver

 

Ajoutons, pour faire bonne mesure, l’akkadien ayyaru, iyaru, yaʾru, yaʾuru “fleur ; rosette”.

 

Certes, nous n’épuisons pas ainsi le vocabulaire arabe de la botanique mais cette petite récolte ne nous semble pas pour autant insignifiante. Le domaine des noms-bases restant largement à explorer, nous avons souhaité y faire à nos risques et périls cette aventureuse et timide incursion. C’est une piste qui s’ajoute à celle proposée par Michel Masson, elle n’a pas la prétention d’être plus sûre et encore moins de la remplacer.

 

 

 

2. ورق waraq “feuilles, feuillage (d'arbre)”

 

L’origine sémitique de la racine ورق √wrq est indubitable : chaque langue fournit à l’arabe un cognat : l’akkadien araqu, warqu, warāqu, marqītu l’hébreu yārōq  יָרוֹק , le syriaque yūrāq et yarqa, l’amharique waraqat et warq, l’ougaritique yrq, etc. Le sens de tous ces mots oscille entre la désignation des feuilles, de l’herbe ou des légumes et celle d’une couleur vert-jaune qui est la couleur par essence de ces objets naturels. Selon toute probabilité, comme dans d’autres cas bien connus, le sens “vert, jaune” est second et issu du sens “feuille, herbe”.

On comprend alors pourquoi l’avestique varaka, varekahe, le pehlevi warg, walg et le persan barg, qui tous désignent la feuille, ne sont probablement pas d’origine indo-européenne mais sémitique, ou plus probablement encore qu’ils se joignent à la famille sémitique vue plus haut pour remonter tous ensemble à une très ancienne origine commune... laquelle est peut-être – simple hypothèse – la même que celle des mots latins vereo “verdir” et virgo “vierge”, encore sans étymologie. L’arabe ayant beaucoup emprunté au pehlevi, on pourrait penser que ورق waraq est issu du pehlevi warg mais le parallélisme forme / sens que l’on constate ici entre ces deux mots ne fait que conforter l’hypothèse d’un probable ancêtre commun.

On ne court pas grand risque à rapprocher ورق waraq d’autres mots construits sur la séquence RQ et qui, dans la plupart des langues sémitiques, désignent la minceur ou la finesse, cette autre caractéristique de la feuille. Comme pour cette couleur vert-jaune, il y a fort à parier que l’idée de minceur est née elle aussi de l’aspect de la feuille.

Il y a plus : comme nous l’avons vu plus haut à propos du nom arabe de la rose, il n’est pas impossible qu’à partir de ce mot ورق waraq la langue ait également développé une série de termes de botanique en WR.

 

 

 

Sources bibliographiques

 

– Belot, Jean-Baptiste, Dictionnaire arabe-français « El-faraïd », Imprimerie catholique, Beyrouth, 1955.

Bohas, Georges, Matrices, Étymons, Racines, Leuven-Paris, Peeters, 1997.

Chantraine, Pierre, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, Klincksieck, 1977.

Dictionnaire akkadien, Association Assyrophile de France. (En ligne).

– Ernout, Alfred et Meillet, Antoine, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Paris, Klincksieck, 1932, réédition 2000.

– Ibn Manẓūr (XIIIe s.), Lisān al-ʿArab.

– Johnson, Francis, A Dictionary, Persian, Arabic and English, Londres, W.H. Allen, 1852.

Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Paris, Maisonneuve et Cie, 1860.

Lane, Edward W., Arabic-English Lexicon, Londres, Willams & Norgate, 1863-1893.

Mackenzie, D. N., A concise Pahlavi dictionary, Londres, Oxford University Press, 1971/1986.

– Masson, Michel, « Le nom de la rose : problème d’étymologie grecque », Kentron, 1986, p. 61 à 71.

– Nourai, Ali, An Etymological Dictionary of Persian, English, and other Indo-European Languages. (En ligne).

– Rajki, Andras, Arabic Etymological Dictionary, 2002. (En ligne).

– Reig, Daniel, Dictionnaire arabe-français français-arabe « As-Sabil », Paris, Librairie Larousse, 1983.

– Rolland, Jean-Claude, Étymologie arabe : dictionnaire des mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, Paris, L’Asiathèque, mai 2015.

– Rolland, Jean-Claude, Les mots de l’arabe moderne d’origine non sémitique, thèse soutenue à l’École Normale Supérieure – Université de Lyon, 2014.

Schulze, W., Kleine Schriften, Goettingen, 1933, 2e éd. augmentée, ibid. 1966. 

– Wehr, Hans, A Dictionary of Modern Written Arabic, edited by J. Milton Cowan, Ithaca NY, Cornell University Press, 1966.

 



[1] Remerciements à l’auteur pour nous avoir remis un tiré à part de cet article.

[2] On fait bien de la confiture de pétales de roses...

[3] Voir Bohas 1997, p. 49-53.